mercredi 23 février 2022

Marie Hélène Poitras

Soudain le Minotaure

Québec, Alto, 2022, 176 p., 22,95 $.

L’impossible oubli

Vingt ans après la parution de Soudain le Minotaure, Marie Hélène Poitras revisite ce roman phare d’une génération de femmes pour qui l’agression, allant parfois jusqu’au viol, est devenue un événement contre lequel il leur est impossible de s’affranchir complètement. Or, il est troublant de constater qu’à l’ère de #MeToo la situation a peu changé, sinon par la dénonciation publique des agresseurs, dont certains ont même ajouté le féminicide à leur artillerie.


J’ai d’abord lu la « Postface » dans laquelle l’écrivaine met en perspective son travail de révision côté écriture. Outre de gommer quelques maladresses stylistiques, elle a remis la trame du récit dans l’ordre initial de son projet, en laissant Ariane raconter d’abord sa version des événements, leurs conséquences physiques et psychologiques; puis, Mino Torrès, l’agresseur, relate l’attentat, mais aussi comment il est devenu un monstre.

L’autrice note : « Mon premier roman est mon livre le plus sombre et le plus brutal, le mouton noir de ma bibliographie. Il met en scène un personnage misogyne dans une construction amorale, puisque la forme adoptée pour déployer l’histoire est celle du diptyque, ce qui implique que chaque personnage, tant l’agresseur que la victime, a droit au même espace textuel, soit vingt et un chapitres, soixante-quinze pages. » (172)

En entrevue à Lettres québécoises, Marie Hélène Poitras a contextualisé le roman, qui fut d’abord son mémoire de création universitaire : « Le 4 novembre 1997, j’ai été victime d’une agression d’un fou psychotique, qui était caché dans mon garde-robe, chez moi, un fou qui avait attaqué et violé deux autres filles. Je me suis retrouvée ligotée, les yeux bandés, presque étranglée, le blanc des yeux tout rouges — pas juste des veines, là, complètement rouges. Mon coloc est arrivé. J’ai failli crever. Le gars s’est retrouvé en prison… » (Lq, printemps 2016, no 161, p. 8)

Elle ajoute dans la « Postface » : « Mon roman n’apporte pas de réponse. Il expose la crise, ne cherche en rien à la résorber ou à en adoucir les angles, encore moins à laisser croire que tout ira bien, que les méchants deviendront gentils. Non, le roman se contente de reconduire ses lecteurs au même endroit que les victimes d’agression : là où la confiance dans le monde s’est effondrée, un lieu où le sol n’est pas solide sous les pieds. Avec la peur au ventre. Avec l’espoir, mais aussi le doute qu’une réparation soit possible. » (173)

Avant d’en venir au roman, je me permets un rappel sur l’origine du nom des deux personnages, Ariane et Mino Torrès, ce qui n’est pas innocent. Marie Hélène Poitras a puisé dans la mythologie grecque qui veut qu’Ariane, fille de Minos roi de Crète, soit célèbre pour le « fil d’Ariane » qu’elle a remis à Thésée, qui l’a séduite, afin qu’il puisse sortir du labyrinthe après avoir tué le Minotaure. Quant à Mino Torrès, on peut croire qu’il tire son nom du monstre fabuleux de Crète à corps d’homme et tête de taureau appelé Minotaure; j’y vois aussi un hypothétique lien entre la bête et Minos, le père d’Ariane, suggérant que, très souvent, l’agresseur est en relation avec la famille de la victime.

La première partie du roman est donc consacrée à Ariane. L’autrice y fait alterner le récit de l’agression et ses conséquences immédiates, l’héroïne vivant toujours à Montréal dans l’appartement où l’événement a eu lieu, et un voyage en Europe durant lequel elle retrouve un certain équilibre de vie, entre peur, méfiance et confiance.

La violence physique et intellectuelle que raconte Ariane se reflète dans l’intensité des émotions qu’elle évoque. Entre retenue et abandon, entre force brutale et calme au lendemain d’un ouragan, elle évoque tous les registres des émotions ressenties par une victime d’un acte criminel. Elle doit désormais apprendre à vivre avec ce nouveau paradigme qui s’est imposé à elle.

Le voyage en Europe, Ariane, son frère qui l’a soutenu dans sa réhabilitation, et son amoureuse Isabelle l’ont décidé sur un coup de tête. La destination était Sète en France méditerranéenne, mais Ariane, apercevant une correspondance vers l’Allemagne, décide de prendre seule cette direction. Or, ce geste spontané va lui permettre de reprendre possession de sa vie, d’une auberge de jeunesse à une autre, de rencontres bon enfant en virées entre filles comme si la barrière linguistique exigeait plus d’attention même dans les banalités du quotidien. À l’auberge de Munich, elle entend un « éclat de rire franc » : « Je me suis tournée vers l’origine de la voix androgyne : un grand mince m’offrait des nouilles. Rarement vu un gars avec d’aussi beaux traits. Un Tchèque, ai-je appris par la suite. » Il s’appelle Ihmre, ils s’apprivoisent et le garçon devient le médecin du corps et de l’intelligence de la blessée.

L’alternance entre le passé et le présent est impossible du côté de Mino Torrès, car il est un pervers narcissique, un prédateur sexuel incorrigible et intemporel. La romancière nous fait entrer dans la vie et les pensées de l’antihéros en enveloppant d’un brouillard narratif toute la vie du prédateur qui raconte, sans remords, ses multiples agressions et ses viols, allant jusqu’à les assimiler aux sensations que lui procurent ses crises d’épilepsie.

Ce voyage dans l’intimité d’un individu pour qui dominer autrui est un mode de vie aussi difficile à comprendre que le désarroi dans lequel l’agression a plongé Ariane. Ne serait-ce la perversité extrême du personnage, on imagine comprendre ce qui a fait de lui un tel désaxé aux troubles psychotiques irréversibles.

Soudain le Minotaure a connu un grand succès à sa sortie, ce qui devrait se reproduire à nouveau. D’abord parce qu’il a gagné en littérarité grâce à la pratique de l’écriture de l’imaginaire de l’autrice. Puis, l’actualité du sujet est hélas! toujours incontournable et le roman en actualise tous les aspects, toute l’étendue de la violence faite aux victimes, mais aussi de la perversité des bourreaux. Marie Hélène Poitras a eu raison de faire revivre la bête, redoutable prédateur toujours en liberté.

mercredi 16 février 2022

François Gravel

Le deuxième verre

Montréal, Druide, coll. « Reliefs », 2022, 160 p., 19,95 $.

Jusqu’à plus soif 

Qui se souvient de La note de passage, premier roman de François Gravel paru en 1985? Je suis sûr que nous sommes nombreux, car, non seulement cette histoire s’arrêtait sur une certaine image du cégépien, mais elle y parvenait dans un registre littéraire se jouant des préjugés populaires. L’auteur avait donc bien fait de s’inspirer de ses habiletés professionnelles – professeur d’économie au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu – et de prendre le temps nécessaire à peaufiner un premier livre, ce qui a instillé sa passion d’écrire.


Dieu sait qu’il en a écrit des pages à succès pour la jeunesse et pour les adultes depuis ce temps! Il me suffit de regarder dans le rétroviseur de mes chroniques pour conclure que le diable d’homme n’a pas ménagé ses imaginaires.

Il nous arrive avec un récit intitulé Le deuxième verre. Le récit est une forme narrative comme le roman, mais, selon Lexique des termes littéraires, « il présente les événements pour eux-mêmes, excluant autant que possible l’interférence de toute ambition narrative. » Pour faire image, je dirais que le récit est au roman ce que la photo est à la vidéo, l’image fixe et le mouvement.

Le deuxième verre pose un regard attentif à l’alcoolisme génétique, le mal du verre vide qu’il faut emplir sans arrêt, car jusqu’à plus soif est impossible.

Le narrateur, c’est l’écrivain lui-même qui se fait observateur critique de sa vie familiale sous le règne d’un père alcoolique. Nulle condamnation, rien de revancheur dans son propos, mais une suite d’images, une vingtaine en tout, dont l’objectif est braqué sur des événements, nombreux, qui ont jalonné sa vie d’enfant, d’adolescent, de jeune adulte et qui ont influencé son existence.

L’écrivain est né en 1951, dois-je préciser afin de mettre en perspective l’époque dont il trace la fresque d’un univers « imbibé » de certains hommes. Nous ne sommes pas non plus dans l’analyse sociologique, sinon pour situer le rôle que l’alcool a joué sur la société québécoise urbaine d’après-guerre et de comprendre le panneau de direction menant tout droit aux tavernes. Ce lieu maudit de l’Église et des sociétés de tempérance était réservé aux hommes comme les parties de pêche ou de chasse d’alors.

La description qu’en fait François Gravel n’a rien d’exagéré. Pour avoir travaillé au cours de deux étés pour une grande brasserie québécoise, je vous assure que faire une livraison, tôt le lundi matin, dans une taverne était comme entrer dans la caverne puante d’un Neandertal. Mais la soif d’un alcoolique n’a pas d’odorat.

Comment l’alcoolisme peut-il être congénital? Je laisse aux spécialistes une explication cohérente et retiens du récit l’anecdote voulant qu’à l’anniversaire marquant les douze ou treize ans d’un garçon, j’insiste, d’un garçon, l’enfant avait droit à une gorgée de bière, signe qu’il entrait dans l’antre des hommes et pour qu’il en soit ainsi, il devait boire. Pour nombre de Canadiens français, comme on disait alors, cette initiation à l’alcool était plus l’équivalent de la fête soulignant la majorité religieuse des garçons de 13 ans, que l’était la confirmation religieuse. C’est peu dire.

Chez les Gravel, devenus les Fillion et frères dans un roman de Gravel paru en 2000, la bière est l’élixir de prédilection encouragé par le sport national, le hockey du CH commandité par la brasserie Molson. L’alcool et ses dérivés, rye, scotch, alcool ou vodka, viennent plus tard lorsque les revenus le permettent.

L’arrivée de la télévision est l’occasion d’installer un commerce lucratif, car non seulement faut-il vendre ces appareils, mais il faut aussi en faire l’entretien. L’esprit de famille étant plus fort que tout, Gérard embauche ses frères, leur permettant ainsi d’avoir un gagne-pain raisonnable et, en prime, un peu du « fort » qu’il partageait avec eux.

Tous les membres de la fratrie n’avaient pas le vin gai, façon de dire que plus ils consommaient, plus ils devenaient désagréables. Nulle part Le deuxième verre ne fait-il référence à une quelconque violence à l’égard d’autrui, conséquence fréquente de l’alcoolisme. Cette violence était dans l’attitude du père qui perdait ainsi ses moyens d’être un parent présent, tout en assumant ses responsabilités.

Le deuxième verre ne pouvait se terminer sans que l’auteur se situe lui-même dans cette lignée de buveurs sans fond. C’est l’image que suggère le titre du récit qui résume son attitude face à l’alcool. Un verre, puis un deuxième consommé comme la dégustation d’un produit fin, c’est-à-dire non pas pour ses qualités olfactives – Gravel écrivant que la qualité du produit ne lui importe pas –, mais pour l’effet ressenti doucement, sans heurts physiques ou moraux, sachant qu’il s’arrêtera au deuxième verre.

Le devoir de mémoire ou l’obligation de savoir sont nécessaires quand l’essence de ces connaissances est déterminante sur la vie des êtres. L’alcoolisme du père raconté par François Gravel met en relief une tare génétique avec laquelle il faut apprendre à vivre, sans oublier d’en informer sa progéniture. Le deuxième verre parvient à mettre en perspective ce malêtre, parfois destructeur de famille, d’une génération à l’autre.

mercredi 9 février 2022

Dominique Fortier et Nicolas Dickner

Révolutions

Québec, Alto, coll. « Coda », 2021, 648 p., 24,95 $ (papier), 14,99 $ (numérique).

Journalmanach, éphémémoires et calencyclopédie?

Je vous ai décrit, la semaine dernière, l’architecture de Révolutions, un ouvrage hybride de Dominique Fortier et Nicolas Dickner, paru en 2014 (tirage de 1793 exemplaires épuisé) et maintenant réédité en poche (1806 exemplaires), dont le sujet quotidien d’écriture leur était livré par Réginald Jeeves, le « Skip » informatique imaginé par Dickner.

Plusieurs mots proposés ont la particularité d’avoir un homonyme. Par exemple, au mot genièvre, Dickner y voit la bouteille du gin De Kuyper, « un genièvre à réveiller un mort » –je l’approuve sans réserve – et Fortier, « un long jeune homme au teint pâle. » Les « cochronautes » comprennent souvent de façon différente le vocable du matin, si bien que leurs textes n’ont aucune concordance due à la grandeur et aux misères de la langue française qu’ils maîtrisent si bien.

Il y a ici et là, le rappel du contexte de l’un de leurs précédents livres, une anecdote puisée dans leurs souvenirs, la description détaillée du bureau de l’une et les savoirs et pratiques étendus du père l’autre. Que dire du rappel de Fortier que le mot populiculture signifie la culture du peuplier, mais suggère tant d’autres choses dont un mode de gestion politique.

On ne s’ennuie jamais en parcourant Révolutions. On peut l’effeuiller comme une marguerite ou y butiner – lisez le mot abeille, vous verrez – au gré de ce que les mots-du-jour inspirent aux auteurs ou nous suggèrent.

J’ai noté la propension de Nicolas Dickner aux références scientifiques, loufoques ou vraies, et au regard plein d’ironie qu’il jette sur ce que le mot-clé lui rappelle. Pour sa part, Dominique Fortier a un côté première-de-classe qui s’efforce de respecter les règles du jeu, entre autres en relatant ce que ses fouilles des dictionnaires ou des encyclopédies lui apprennent. Si elle digresse, c’est pour puiser dans sa vie personnelle – dont l’image d’une écographie de l’enfant à naître (456) – ou en rappelant un voyage qui l’habite toujours.

Un passage de l’écrivaine m’a fait sourire : « Est-ce que j’invente cela, ou bien ma grand-mère Marguerite appelait-elle vraiment une bouilloire un canard? Je sais en tout cas que dans son appartement le comptoir (non, pas l’évier) était un cygne, et le garde-manger, la dépense. » (443) Le canard québécois viendrait de l’anglais kettle, la dépense de pantry et cygne du verbe to sing évoquant le son de l’eau du robinet ou, pour rester dans le lexique de l’autrice, le cygne devient le comptoir par métonymie.

N’oublions pas cependant que les deux auteurs puisent avec application dans des ouvrages de référence, généraux ou spécialisés, récents ou anciens, de Diderot et d’Alembert à Wikipédia. Il arrive que le mot-du-jour éveille un humour bien senti. Ainsi, le platane, un arbre très répandu en France, a rappelé à Nicolas D. le treuil à manivelle qui permettait à Gaston Lagaffe de hisser son taco pour éviter de nourrir les parcomètres; pour Dominique Fortier, l’arbre lui rappelle un panneau routier français, un triangle bordé de rouge et son point d’exclamation, coiffé de la mention « Arbres penchés ».

Ce qui me semble le mieux mettre en perspective l’ensemble de cet ouvrage m’est suggéré par Nicolas Dickner. Au mot fumeterre (une plante annuelle), il écris : « Comme notre projet repose sur une approche éditoriale évolutive, le sens de ce calendrier ne nous apparaît que progressivement, peu à peu, d’où l’irruption de Borges [écrivain argentin], par exemple, ou la transformation des formes à notre disposition, ou encore la possibilité (morale ou éditoriale?) d’ignorer certains mots fumeux.

Je réalise donc, ce matin, la nature de calendrier – ou plutôt de ce qu’il sera à la fin de l’année; car si en septembre nous étions devant une année qui appartenait exclusivement à Fabre d’Églantine, nous sommes en train de créer un calendrier hybride, une année où se mélangent non seulement nos recherches et délires respectifs, mais aussi le contenu quotidien de ton année et de la mienne. »

Je suis revenu encore et encore sur Révolutions et ses moments d’écriture jouissive. Révisant ce que j’en écrivais en 2014, j’en arrive à la conclusion que cette proposition littéraire hors norme me séduit encore plus. Tant et si bien que le résultat de cette joute – les auteurs discutant fréquemment de leur travail, de leur état d’âme ou d’esprit – s’avère une réussite totale grâce à la curiosité, à l’intelligence et à la pertinence des interventions de l’une et l’autre. Intemporel par-dessus tout, je crois impossible de se lasser de sa lecture.

Notes :

Révolutions m’a incité à revenir aux œuvres de Nicolas Dickner et de Dominique Fortier, réalisant que je les connaissais peu selon ce que chacun en disait au hasard d’une histoire ou d’une explication inspirées par le mot du jour. Ce furent d’ailleurs parmi les trouvailles que ce livre m’a permis de faire sur l’art d’écrire propre à chacun d’eux et sur leur univers personnel, réel ou imaginaire, dans la mesure de ce que les messages de Jeeves leur inspiraient.

J’ai toujours eu une grande pudeur par-devers les artistes dont je fréquente les œuvres, faisant une nette distinction entre eux et leurs créations. Combien de fois ai-je répété à mes élèves que le « je » narratif était un personnage, même s’il ressemblait comme un vrai jumeau à l’autrice ou l’auteur. Que Nicolas Dickner nous parle de souvenirs de son enfance, d’une amoureuse ou de séjours à l’étranger peut être puisé directement de ses expériences n’a d’autres raisons que d’appuyer un commentaire sur le mot du jour. Il en va de même pour Dominique Fortier qui évoque l’enfant à naître, Fred son compagnon ou Victor le chien vieillissant.

mercredi 2 février 2022

Dominique Fortier et Nicolas Dickner

Révolutions

Québec, Alto, coll. « Coda », 2021, 648 p., 24,95 $ (papier), 14,99 $ (numérique).

De l’usage des choses inutiles

Vouloir faire la relecture d’un livre lu hier ou jadis me semble utopique. Comment se faire raconter une histoire ou partager une analyse en dehors d’un espace-temps qui n’est pas immuable? On peut se souvenir de personnages ou d’un argumentaire, mais on bâtit une nouvelle relation avec les mots qui défilent au temps présent qui, j’insiste, ne peut être identique d’une fois à l’autre.


J’en ai encore fait l’expérience à l’occasion de la parution de Révolutions dans la collection « Coda », un ouvrage signé Dominique Fortier et de Nicolas Dickner. L’enthousiasme que ce livre a suscité chez moi en 2014, grâce à ses qualités graphiques et matérielles – me rappelant celles des « Œuvres complètes » de VLB –, à l’indiscutable originalité de son sujet et surtout aux qualités intrinsèques de son écriture.

Commençons par le commencement : le titre. Révolutions fait référence à la Révolution française (1793-1806) et, plus spécifiquement, à « la création du calendrier républicain, en 1793 » dont fut chargé Philippe-François-Nazaire Fabre, dit Fabre d’Églantine (1750-1794), c’est-à-dire de « non seulement d’établir les noms des nouveaux mois, mais aussi de trouver un symbole agricole pour chaque journée. Afin d’accomplir cette tâche, il demande l’aide d’André Thouin (1747-1824), du Muséum d’histoire naturelle. »

C’est à partir de ce que l’Histoire en a retenu qu’une application web, créée par Réginald Jeeves, pseudonyme éphémère de Dickner, fut « conçue pour envoyer par courriel aux citoyens Dickner et Fortier, chaque matin, durant un an, le mot choisi deux siècles plus tôt », et que les susnommés ont écrit ce fol ouvrage qu’un éditeur, aussi fou qu’eux, a publié en jurant qu’on n’y reprendrait plus, oubliant qu’il ne faut jamais dire jamais.

Débutant ma nouvelle exploration, une chanson de Sylvain Lelièvre m’est venue en tête : « … Tous ces petits riens / Qui nous rendent la vie moins futile / J’aime les choses inutiles / Qui nous font du bien ». Révolutions est justement un livre d’une extrême liberté au « genre hybride? Journalmanach; éphémémoires; calencyclopédie? » comme le suggère Fortier, et un défi d’écriture à bâton rompu dans le cadre fixe du calendrier républicain et de son vocabulaire.

Un rappel historique s’impose pour comprendre l’ampleur du projet. Le calendrier révolutionnaire, aussi appelé calendrier républicain, prétendait mettre un terme aux règles des saints et des saintes qui peuplaient le calendrier grégorien pour marquer les jours au sceau de plantes, d’animaux et d’outils davantage en accord avec les vertus républicaines. Ses concepteurs le divisèrent en douze mois égaux de 30 jours, y ajoutant les sans-culottides, cinq ou six jours tous les quatre ans pour terminer l’année.

Les « co-chronautes » suivent donc la chronologie des mois, de vendémiaire (22 septembre au 21 octobre) à fructidor (18 août au 16 septembre), prenant soin de terminer par six sans-culottides. C’est là qu’intervient leur partenaire technologique Jeeves qui leur adresse matinalement le mot du jour sur lequel portera, ou non, leur écriture quotidienne.

Pourquoi cette hésitation sur le respect ou le non-respect du vocable imposé? Parce que l’autrice et son collègue se sont accordé le droit de comprendre ce mot chacun à sa façon, notamment grâce à l’homonymie (homographe ou homophone) de plusieurs. Il suffit de rappeler que révolution réfère à la fois de celle survenue en France, mais aussi à la durée du « mouvement orbital périodique » de la terre autour du soleil, soit un an, pour comprendre la latitude que cela permet.

Avant de poursuivre, la semaine prochaine, les aventures auxquelles ce livre nous convoque, je vous invite à visiter le site des éditions Alto, d’y lire ou de télécharger sans frais Balsamine, un récit de Dominique Fortier tiré de Révolutions.

mercredi 26 janvier 2022

Iain Zaczek (dir.)

Toute l’histoire de l’art de la préhistoire à nos jours

Montréal, Hurtubise, 2021, 288 p. 34,95 $.

Œuvres immortelles au temps de l’éphémère

Mon premier ouvrage portant sur l’histoire de l’art fut l’édition de 1966 de History of art : A Survey of the Major Visual Arts from the Dawn of History to the Present Day, écrit par H. W Janson, une sommité à qui on reprocha plus tard sa misogynie, car son livre passe sous silence le travail des femmes artistes. J’en ai fait l’achat, en 1968, dans le cadre d’un cours sur ce sujet donné par le Père Maximilien Boucher csv, professeur d’art et lui-même un grand artiste. La particularité de l’enseignement de ce docte consistait à nous faire littéralement toucher aux différents moyens d’expression artistique en nous obligeant à réaliser un projet à chaque étape de son programme.

Par la suite, je me suis toujours intéressé aux monographies consacrées aux beaux-arts dans leur ensemble et à celles qui racontent la vie et l’œuvre d’artistes peintres, sculpteurs, architectes, designers et autres. Au fil des ans, des visites de musées, ici et en Europe, ou d’expositions thématiques, je me suis constitué une modeste collection qui me permet d’observer à volonté quelques-uns des chefs d’œuvres mondiaux.

Je dois ici préciser que j’ai horreur des visiteurs qui font un marathon à travers les salles d’un musée, photographiant à gauche et à droite des œuvres qu’ils oublieront dans leur cellulaire sans avoir profité du moment de grâce devant ces toiles ou ces sculptures. Pour moi, profiter pleinement des collections des grandes institutions muséales ou des expositions temporaires sont des moments de plénitude que je peux prolonger dans le calme domestique grâce aux remarquables monographies qu’on peut s’y procurer.

Le plus récent livre sur ce sujet inépuisable qui me soit parvenu s’intitule Toute l’histoire de l’art de la préhistoire à nos jours et il a été écrit sous la direction d’Iain Zaczek. Ce dernier est un historien de l’art Anglais et il a publié seul ou avec d’autres de nombreux livres. C’est d’ailleurs grâce à l’ouvrage Le grand livre de l’art (Gründ, 2007) écrit par David G. Wilkins auquel Zaczek a collaboré que j’ai connu son travail. Il y a d’ailleurs certaines similitudes entre les deux livres, celui dirigé par Wilkins proposant d’abord une chronologie de l’art, puis s’intéressant à 21 thèmes qui y sont associés; par exemple, l’art du portrait, la vie domestique, le corps, la ville, etc.

Ce qui distingue l’ouvrage paru chez Hurtubise, c’est qu’il privilégie l’ordre spatiotemporel, la chronologie générale. Cela permet une mise en contexte historique tant de la présence et des réalisations des artistes à leur époque que d’autres préoccupations dont l’arrivée de nouveaux matériaux marquant l’évolution des arts. Par exemple, l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a rappelé le trajet historique que sa construction a emprunté au niveau des matériaux, des changements dans les façons de faire et de l’évolution constante des valeurs qui motivaient l’érection d’une telle église.

En introduction, Zaczek note qu’« aucun artiste ne peut totalement s’affranchir de son époque. L’œuvre d’art la plus ésotérique reste affectée, au moins en partie, par l’environnement dont elle est issue, même si l’artiste a fait de son mieux pour la séparer de la nature et de l’expérience humaine. » J’ajoute que cela s’applique tant aux œuvres elles-mêmes qu’à celles et ceux qui se les approprient en les regardant, les lisant, les écoutant et je ne sais quoi d’autre. On en revient toujours aux notions de temps et d’espace.

Toute l’histoire de l’art de la préhistoire à nos jours emploie deux coordonnées, celle de la chronologie et celle de l’esprit artistique qu’il a cours à chaque époque. Les détails sont précédés d’un survol historique relatant tant la dimension sociopolitique que les divers facteurs qui ont contribué aux créations artistiques et, il va de soi, chacune des ères est illustrée d’œuvres significatives. Je précise ici que ce qui est significatif en art, quelle qu’en soit l’expression, peut varier dans le temps, l’espace et les valeurs artistiques de chacun. Zaczek réussit assez bien à respecter une certaine unanimité de la critique artistique actuelle.

Cinq époques sont identifiées, présentées, discutées et abondamment illustrées. Il y a ainsi l’Antiquité et le Moyen âge (30 000 av. J.-C. à l’an 1400 de notre ère). En introduction à cette première époque, l’auteur écrit : « Les anciens n’auraient probablement pas été impressionnés par la plupart des formes d’art moderne. En effet, les notions d’expérimentation et d’expression individuelles leur auraient semblé très étranges, l’art étant avant tout fonctionnel dans la plupart des sociétés primitives. Il est produit dans un but précis et, bien souvent, lié à la religion. » Parmi les œuvres illustrant ces années, on retrouve les peintures rupestres de Chauvet en France; on peut aussi penser à la ville de Pompéi dont on n’a pas encore fini d’explorer les secrets. Je retiens aussi la toile quasi surréaliste de Jérôme Bosch « L’enfer » (vers1500).

Suit l’époque de la Renaissance et l’époque Baroque (1400 à 1700), la première évoquant un renouveau « des valeurs et des styles culturels dans l’Italie du XIVe siècle, qui s’étendra ensuite aux autres régions d’Europe. Parmi les artistes de cette ère, comment oublier les personnages atypiques de Giuseppe Arcimboldo, ceux de Brueghel l’Ancien ou encore du Français Nicolas Poussin et de Vermeer.

La troisième époque présentée est celle de l’époque du Rocco et du Néoclassicisme (1700 à 1800). La première fait référence à une surcharge dans le décor artistique en réaction au baroque alors que la seconde marque un retour modéré aux formes et sujets plus classiques. Je retiens l’Italien Canaletto et sa toile représentant la place Saint-Marc de Venise, et « La tribune des Offices » où Johan Zoffany évoque la collection du musée des Offices à Florence.

L’époque du Romantisme et au-delà (1800 à 1899) est décrite « comme un mouvement complexe, aux multiples facettes, qui fleurit un peu partout en Europe… Le romantisme se développe d’abord en réaction contre la clarté, la logique et l’ordre des Lumières et du mouvement néoclassique. » Parmi les représentants de ce siècle, je retiens Claude Monet et sa série de toiles représentant des nymphéas, et les mers tourmentées des toiles de Turner.

Nous arrivons enfin à l’ère Moderne (1900 à 2017). « La période précédant la Première Guerre mondiale est l’une des plus fertiles et des plus créatives de l’histoire de l’art, grâce notamment à la liberté nouvelle des peintres qui organisent leur propre exposition. » Les noms d’artistes célèbres s’accumulent ici, peut-être par leurs nombreuses œuvres remarquables, mais aussi par une originalité constamment renouvelée au fil des mouvements qu’ils instaurent ou auxquels ils se joignent. Je pense à Munch, Klimt, Picasso, Dali, Magritte, Hopper, Warhol ou Bansky

Toute l’histoire de l’art de la préhistoire à nos jours est à la fois une visite guidée d’un musée imaginaire où on peut admirer des œuvres devenues intemporelles par leur importance sur l’évolution de leur genre autant que celle des sociétés occidentales. Comme lors de toute visite de ce genre, l’auteur a choisi les œuvres illustrant son propos et ce doit être ainsi si on ne veut pas s’égarer dans un flot de toiles. C’est pourquoi il vaut mieux de consulter plusieurs ouvrages pour s’instruire et s’éduquer sur le merveilleux monde des beaux-arts.

mercredi 19 janvier 2022

Christian Guay-Poliquin

Les ombres filantes

Saguenay, La Peuplade, coll. « Roman », 2021, 344 p., 26,95 $.

Se fondre dans le paysage

L’écrivain Christian Guay-Poliquin aurait-il réussi à créer des récits dont la trame va au-delà de l’espace-temps et de tout ce qui l’encombre, incluant l’humain et son imparable instinct grégaire? Alors que paraît Les ombres filantes où renaît ce narrateur dont on suit le périple vers d’improbables destinations depuis Le fil des kilomètres (2013) et Le poids de la neige (2016), j’ai la nette impression d’être en apesanteur au-dessus d’un scénario qui se déroule sous mes yeux, ce qui me permet de mieux observer et de comprendre sa quête d’une quelconque pierre philosophale terrée à travers les éléments fondamentaux que sont l’air, le feu, l’eau, la terre.


Réglons une chose tout de suite : il n’est pas nécessaire d’avoir lu les romans précédents, chacun ayant ses propres repaires et ne partageant que le narrateur – appelons-le Christian –, sa parentèle, ses états d’âme et son état de santé. L’auteur fait les rappels nécessaires à la compréhension d’un détail de la fresque qu’il est en train de peindre sous nos yeux.

Les ombres filantes compte trois parties, chacune introduite par un préambule évoquant l’horizon du thème qui y sera développé. Il y a ainsi la forêt, la famille et le ciel. Le récit reposant sur une suite de mouvements tels ceux d’une pièce musicale, ils se comptent d’abord en heures, puis en jours et, enfin, en instants. Guay-Poliquin fait fuir la ligne d’horizon comme un peintre d’un coup de pinceau ou de spatule. Par exemple, quand le héros marche en forêt – laquelle est à mon avis un personnage en soi sans qui l’histoire serait impossible –, il peine à imaginer le bout de la route qu’il veut rejoindre, à se demander s’il le veut vraiment.

Le narrateur porte les séquelles d’une blessure au genou mal guérie, ce qui ralentit son pas. Il évite les sentiers ou les pistes carrossables fréquentés par ses semblables à l’endroit desquels il a développé une certaine misanthropie depuis qu’ils ont fui la ville après une panne majeure d’électricité qui perdure et épaissit le jour autant que la nuit, mais surtout qui assombrit ou fragilise la mince couche d’humanisme des êtres. Il s’embarrasse de peu lorsqu’il prend la route à destination du camp de pêche de sa famille où il a passé de beaux jours de son enfance et où il croit rejoindre ses oncles, ses tantes et leur progéniture : « Mis à part ma carte, ma boussole, ma bâche et mon sac de couchage, je ne traîne plus que de la nourriture et de l’eau. »

Les premières journées en forêt s’avèrent plus difficiles que prévu. Elles sont aussi l’occasion de faire un retour sur les années passées à réparer toutes sortes de véhicules moteurs si loin de sa petite enfance. Le troisième, ou était-ce le quatrième jour, alors qu’il fait les premiers pas incertains, la voix d’un enfant lui demande : « Pourquoi tu boites? » Il croit rêver, mais c’est bel et bien un garçon d’une douzaine d’années qui l’interroge.

Débute alors une quête qui ne faisait pas partie du scénario initial du marcheur solitaire, car, l’arrivée d’un compagnon improbable, qui se nomme Olio finirons-nous par apprendre, change ses plans plus d’une fois, l’impétuosité du gamin l’y obligeant.

Outre l’effort des kilomètres marchés quotidiennement, il y a la nature à observer jusque dans les moindres détails des arbres, des plantes, des roches, des plats, des vals ou des monts. Tout en lisant ce que l’environnement lui dicte, Christian tente d’en instruire son jeune compagnon. L’enfant n’est pas très réceptif, semblable à un jeune chien courant de tout bord tout côté, semant parfois l’inquiétude chez son aîné. Ce dernier a peu ou pas d’ascendant sur lui, c’est à peine s’il réussit à lui faire raconter d’où il vient et comment il s’est retrouvé seul en forêt. Même les confidences qu’Olio lui fait par bribes, certaines discordantes, le laissent perplexe. Quelle est la vérité, se demande-t-il?

Autant le paysage est luxuriant, autant les gens qu’ils rencontrent sont secs d’émotions comme si la fuite des villes leur avait arraché la conscience et le cœur. Olio perçoit instinctivement leur déshumanisation et n’hésite pas à mentir chaque fois que cela fait son affaire et, malgré tout, celle de son compagnon de route.

La description n’est pas une figure de style antédiluvienne et elle peut être aussi animée qu’au temps de Balzac ou Zola qui instruisaient leurs lecteurs de fragments de la vie en société qu’ils ignoraient. Guay-Poliquin, lui, fait de la description une figure technicolor lui permettant, notamment, de tenir ses lecteurs en haleine entre chaque péripétie durant lesquels le narrateur et l’enfant traverses de vastes espaces où la nature montre ses plus belles et ses plus arides faces, faisant halte uniquement lorsque nécessaire, notamment lorsqu’ils arrivent à ces îlots d’humains en débiscailles.

La deuxième partie du roman, intitulée « La famille », met en relief la fragilité de rapports entre les membres d’une même fratrie en temps de crise. Le narrateur n’a pas vu ses oncles, ses tantes, ses cousines et leurs enfants depuis longtemps. Ils ne comprennent pas ce que fait Olio dans la vie du neveu et ce dernier ne fait rien pour éclairer leur lanterne, surtout que l’enfant semble généralement faire à sa tête. On comprend que les mois passés isolés ne furent pas faciles à traverser, au point où un oncle a quitté le chalet, et qu’on appréhende l’hiver pourtant lointain.

Le séjour d’Olio et de Christian se déroule du 27 juin au 24 août. La vie quotidienne est organisée autour d’horaire hebdomadaire de travaux essentiels à la survie de cette microsociété, allant de la chasse, de la pêche, de la coupe de bois jusqu’à divers menus travaux selon des besoins occasionnels. La météo et le climat peuvent changer les plans rapidement, une règle que tous doivent respecter. Olio a de la difficulté à ce qu’on lui dicte ce qu’il peut et ne peut pas faire; généralement, il tourne le dos et fait à sa tête, trouvant souvent une explication tarabiscotée pour justifier son action.

La vie en société ne semble pas avoir manqué au narrateur. L’espoir des retrouvailles familiales en se souvenant du grand-père qui a bâti le chalet et des joyeuses vacances estivales d’autrefois tourne en inquiétudes de plus en plus troublantes à cause de conflits larvés et que les griefs s’accumulent jusqu’à tourner aux affrontements bien réels.

Jamais Olio et le narrateur ne s’intégreront vraiment à la communauté, allant d’accommodement en accommodement. Il faut un véritable affrontement, très rude physiquement et moralement, pour qu’ils soient mis au banc de la cellule familiale et que, faisant front commun – Olio et le narrateur s’entendant sur le fond du sujet de discorde –, ils décident de poursuivre leur route vers la côte, leur destination originale.

Un oncle allant aux ravitaillements les amène chez son ami Marchand, celui qui leur fournit l’essentiel en échange des fruits de leur chasse et de leur pêche. Le commerçant les accueille, leur fournit les denrées essentielles pour la suite de leur périple. L’oncle et Marchand leur indiquent sur la carte routière où passer de façon sécuritaire pour se rendre là où ils le souhaitent.

C’est là l’objet de la troisième partie du roman, intitulée « Le ciel ». Les liens entre le garçon et son compagnon, parvenu à percer un peu du mystère que l’enfant a d’abord voulu insondable, se resserrent. Les derniers moments de l’histoire sont faits de fragment de jour en fragment de jour. Le mode de déplacement développé pendant qu’ils étaient en forêt est revenu, à la différence qu’Olio s’éloigne moins fréquemment. Il suffit d’un seul écart pour provoquer un drame auquel le narrateur doit rapidement trouver une solution pour éviter le pire.

La vue d’un petit avion forcé d’amerrir s’avère la possibilité d’une aide inespérée. Christian offre à la pilote de réparer l’appareil à condition qu’elle les amène là où ils trouveront les soins que nécessite l’état de santé du gamin. La négociation se fait rapidement, les travaux mécaniques aussi. Nous voyons ensuite l’avion levé très lentement des eaux du lac comme s’il hésitait à laisser derrière une certaine lourdeur du passé. Après un temps de vol indéfini, le moteur toussote, puis se tait.

Les ombres filantes est à la hauteur des précédents romans de Christian Guay-Poliquin, c’est-à-dire la quête d’une existence qui soit au-delà du superficiel et des aléas improbables que la vie en société impose et dont nous sommes à la fois la cause et les victimes. La poésie avec laquelle l’écrivain nimbe toute l’histoire, comme la brume du matin aperçue quelques fois en forêt, n’a rien d’artificiel. Elle convient tout à fait aux différentes quêtes que le narrateur, et même celles de son compagnon d’infortune, poursuivent comme le yin et le yang de vies parallèles.

En ce début de 2022, l’histoire que ce récit nous fait vivre peut être mise en parallèle à celle que nous traversons depuis près de deux ans. Les combats contre un ennemi souvent incontrôlable que Christian et Olio mènent sont fait de petites victoires toujours à recommencer et d’espoirs jamais totalement assouvis. La liberté qu’évoque lumière au bout du tunnel n’est jamais atteinte parfaitement, mais ils ne perdent jamais de vue ses lueurs.

mercredi 12 janvier 2022

Mathieu Thomas

Ceux dont on ne redoute rien

Montréal, Québec Amérique, coll. « Littérature d’Amérique », 2021, 448 p., 29,95 $.

Voyager dans le temps et le contretemps

Imaginez deux routes parallèles. L’une raconte une histoire contemporaine. L’autre, une semblable sinon la même se déroulant au 19e siècle. Pourtant, il s’agit d’un seul et même récit. Celle d’autrefois est enchâssée dans celle d’aujourd’hui, une mise en abyme. L’une et l’autre s’appuient sur dire la « reconstruction historique fictive à partir d’un fait historique qui aurait eu des conséquences différentes si les circonstances avaient été autres », une uchronie.


Voilà la proposition que nous fait Ceux dont ne redoute de rien, premier roman de Mathieu Thomas. Cette rigueur stylistique va de pair avec les recherches historiques nécessaires au réalisme et à la vraisemblance du récit, alternant d’une époque à l’autre, de personnages ayant vécu jadis à des contemporains fictifs.

En toile de fond, le nationalisme québécois à la Louis-Joseph Papineau (1786-1871) voulant faire obstacle à la création de la Confédération canadienne et à celui évoqué par la fondation d’Option Nationale par Jean-Martin Aussant, le 31 octobre 2011. Pour relier e façon crédible ces deux événements, il y a la découverte inopinée de documents anciens par Édouard Martin et Sandrine Borel, chacun habitant un logement propriété d’une vieille dame peu amène.

Un jour, cette dernière frappe à leur porte pour qu’ils l’aident sur le champ à colmater une fuite d’eau à la cave. C’est durant cette opération, au milieu d’un fatras d’objets hétéroclites, qu’ils découvrent les documents, si bien dissimulés que personne ne doit connaître leur existence, et se les approprient. Ainsi débute le match entre hier et aujourd’hui, entre les recherches d’Édouard et Sandrine, et celles de Charles Sévigny en 1864.

Les fameux documents sont en piètre état, mais Édouard et Sandrine parviennent à les déchiffrer. Cela les amène dans une maison abandonnée, dans les Basses-Laurentides; sur place, ils trouvent d’autres documents dans la paroi d’un vieux foyer.

Pendant ce temps, un siècle plus tôt, nous entrons dans l’imprimerie de Médéric Lanctôt, fervent nationaliste et éditeur du journal L’Union nationale, où circulent ses amis patriotes pendant que son fidèle typographe, Cléophas, travaille malgré le constant va-et-vient. Un jour, le jeune Charles Sévigny vient offrir ses services. Lanctôt le prend à l’essai et le confie au typographe dont il devient l’apprenti.

J’imagine l’ampleur des recherches historiques auxquelles l’auteur s’est livré pour reconstituer le plus fidèlement possible ses personnages historiques. Je pense à Louis-Joseph Papineau, au cœur de la quête qu’entreprend le jeune Charles, mais aussi à Wilfrid Laurier et à d’autres qui ont joué un rôle important dans la mouvance nationaliste opposée à l’union du Haut et du Bas-Canada en une Confédération.

L’élément déclencheur de cette saga survient lorsqu’apparaissent les noms d’Alexis de Tocqueville et de Gustave de Beaumont. « En 1831, [ce dernier] fut chargé par le gouvernement d’aller étudier le système pénitentiaire américain. Il embarqua sur le vaisseau Le Havre avec son ami Alexis de Tocqueville, dont il écrivait à son père : " Il est évident que nos destinées sont et seront toujours communes." Ils passèrent dix mois aux États-Unis. » Or, et c’est là le nœud du roman, les deux Français auraient rencontré secrètement Papineau à Montréal, à la demande de Lamarque, un ancien général de l’Empire désireux de soutenir la montée du nationalisme canadien que la France a abandonné aux mains des Anglais.

Cette rencontre a-t-elle vraiment eu lieu? Les recherches que font le jeune Sévigny à l’époque ainsi qu’Édouard et Sandrine maintenant visent à confirmer ou infirmer l’événement. Chaque volet de ce diptyque respecte la contemporanéité de Charles, ses amis et sa famille, ainsi que celle d’Édouard, ses amis et Sandrine. Chacune des époques raconte le mouvement nationaliste qui a cours, ses heures de gloire et ses déceptions, mais aussi le renouvellement constant du militantisme qui fait renaître tous les espoirs.

Les événements permettront à Charles Sévigny de se rapprocher de son père qui, même devenu aphasique, parvient à lui léguer d’importants documents, alors que les recherches menées par Édouard et ses amis non seulement conforteront leur nationalisme, mais resserreront les liens entre Sandrine et lui.

Et si les découvertes d’un siècle à l’autre étaient les mêmes ou même vraies? Chose certaine, les tribulations et les péripéties dont nous sommes témoins sont habilement racontées et méritent à l’auteur de Ceux dont ne redoute de rien tous les éloges auxquelles son ouvrage a droit.