mercredi 27 décembre 2023

Serge Bergeron

Marcel Dubé : écrire pour être parlé

Montréal, Leméac, 2023, 424 p., 42,95 $.

La vie d’un classique

Alors que la société québécoise s’interrogeait sur le sens du mot « classique » en littérature paraissait, simultanément chez Leméac, Marcel Dubé : écrire pour être parlé, un récit biographique de Serge Bergeron, et Œuvres choisies, quatorze pièces de théâtre et une sélection de textes en prose de Marcel Dubé.

Pour les anciens dont je suis, l’expression classique littéraire renvoie aux maîtres du théâtre français, aux comédies de Molière, aux drames et aux tragédies de Racine ou de Corneille. Sans parler des poésies de Hugo, Chateaubriand, Verlaine ou Rimbaud. De tels modèles ne manquent pas, mais les comparaisons avec la littérature canadienne-française, puis québécoise sont bancales. Ce seront d’ailleurs aux poètes de s’installer les premiers au panthéon de notre culture littéraire.

En réfléchissant au sens à donner à la notion de classique en arts – littérature, musique, beaux-arts (arts plastiques et graphiques) –, je constate qu’à l’ère de l’éphémère où le succès dépend du nombre de « like » sur les réseaux sociaux, l’idée même de classique n’a plus cours parce qu’antithétique avec l’insaisissable air du temps. N’empêche, le théâtre québécois d’aujourd’hui est tributaire de la culture théâtrale des années 1950 aux années 1980, notamment grâce à la télédiffusion régulière de dramatiques sur les ondes de la radio et de la télévision nationale, aux téléséries écrites par des auteurs issus du milieu des lettres et même aux émissions d’affaires publiques qui font la place belle à la littérature. Je pense ici à l’éditorial d’André Laurendeau paru dans Le Devoir au lendemain de la télédiffusion d’Un simple soldat, en décembre 1957.

L’œuvre de Marcel Dubé répond à tous les critères de ce qu’est un classique de l’écriture dramatique d’une autre époque, celle préparant, puis participant activement à la Révolution tranquille. Dubé n’avait pas de véritables modèles de dramaturge québécois, hormis Gratien Gélinas qui fut aussi précurseur des humoristes dont les Cyniques et Yvon Deschamps furent les rejetons. Historiquement, le théâtre était le mal aimé de la culture, car il était considéré comme une distraction malfamée aux yeux du clergé dont les propos à son sujet étaient semblables à un anathème jeté sur les arts de la scène.

Dans Marcel Dubé : écrire pour être parlé, Serge Bergeron fait, pour ainsi dire, le verbatim de l’existence de l’écrivain, de sa vie familiale à ses derniers jours, en passant par ses études au Collège Sainte-Marie, sa passion du hockey, sa volonté d’écrire, sa longue et riche contribution à l’élaboration d’une dramaturgie québécoise, en passant par sa vie amoureuse, ses succès et ses échecs aussi retentissants les uns que les autres, jusqu’à la dure réalité de ses graves ennuis de santé et l’impossible obligation d’accepter l’oubli dans lequel son œuvre et lui-même sombrèrent.

Vouloir résumer la vie et l’œuvre de Marcel Dubé, je lui emprunterais le titre d’un texte paru dans Le Devoir du samedi 15 novembre 1958, La tragédie est un acte de foi. Évoquer le nom de Dubé, c’est faire la synthèse de la dramaturgie québécoise des années 1950 aux années 1980, à la radio, à la télévision, sur la scène. Mais, il y a plus, car, en jetant un regard horizontal sur son parcours artistique, on constate qu’il a été un écrivain polymorphe en créant des drames, des fictions narratives, de la poésie, des articles dans divers médias et divers documents propres aux nombreux mandats qui lui ont été confiés.

Serge Bergeron a écrit un récit biographique à l’américaine, c’est-à-dire sans omettre de détails, certains n’éclairant en rien son parcours ou son œuvre, mais fixant à jamais l’image d’un homme exprimant à travers ses textes, surtout ceux dans lesquels il a donné vie à des personnages fidèles à une certaine société d’une époque révolue, son propre drame d’un humain toujours en quête d’une existence heureuse quitte à l’inventer. La résilience dont il a fait preuve durant ses longs séjours en milieu hospitalier est incommensurable et, ce que peu de gens savent, c’est qu’il a alors connu une profonde solitude que seule l’arrivée d’une jeune infirmière, Francine Dubé – ce qui était son véritable patronyme –, réussira à combler.

Les diables de Marcel Dubé, dont son constant manque d’argent, sa tendance à procrastiner et ses abus d’alcool, auront-ils eu raison de sa détermination et de son engagement en usant prématurément sa vie et son talent? Cela a peu d’importance en regard de son héritage littéraire reflétant un temps passé qui fut une véritable rampe de lancement pour le Québec d’aujourd’hui. Rendons au dramaturge ce qui lui revient, une photo de famille comme on en faisait au temps jadis que signe Serge Bergeron.


Marcel Dubé : Œuvres choisies

Leméac, coll. « Corpus », 2023, 1176 p., 64,95 $.

Évoquer le nom de Dubé résume à lui seul la dramaturgie québécoise des années 1950 aux années 1980, à la radio, à la télévision, sur scène. La rétrospective de plus de cent pièces de théâtre peut laisser croire qu’il fut d’abord un écrivain en résidence à la SRC, mais surtout le père incontestable du théâtre québécois. Son œuvre témoigne du passage de la société canadienne-française, catholique et francophone, à la société québécoise laïque et joualisante. Cette période correspond à la fin du duplessisme et du pouvoir de l’Église, à l’éclosion de la Révolution tranquille. Il fut un écrivain polymorphe créant des drames, quelques fictions, de la poésie, des articles et divers documents propres aux mandats qui lui furent confiés. Les quatorze pièces – ses classiques – et les proses retenues ici illustrent l’ampleur et la richesse de son travail.


Marcel Dubé

Poèmes de sable

Bibliothèque québécoise, 2005, 236 p., 12,95 $.

D’abord paru en 1974, ce recueil de poésie a été revisité et augmenté. Il compte désormais trois parties: un livre dédié à Louise Marleau, un autre à Francine Dubé et un épilogue. Ses vers révèlent autant qu’ils résument tout le talent littéraire de l’auteur, celui dont les œuvres dramatiques sont d’une autre époque. Or, la poésie ne vieillit jamais, la preuve en est ce recueil dont les mots choisis minutieusement et les images qui en jaillissent d’une strophe à l’autre sont sans âge. La poésie et le théâtre sont des formes littéraires dont l’existence dépend de la parole des interprètes, ce que le regretté écrivain comprenait parfaitement. J’imagine aisément ses muses ou sa compagne dire l’un ou l’autre des poèmes en faisant ainsi éclore la plénitude du verbe et la musique qu’il évoque. C’est là le plus bel hommage à lui rendre.

mercredi 20 décembre 2023

Ying Chen

Ahimsa

Montréal, Leméac, 2023, 104 p., 14,95 $.

À la recherche d’un humanisme perdu

À ce jour, Ying Chen nous a entraînés dans des histoires de l’intime à travers les pages de son œuvre. Ainsi, dans Rayonnements (voir plus bas), nous nous retrouvions au sein de la famille Curie, Irène Joliot-Curie, l’aînée, racontant les hauts et les bas d’une famille dont les parents, puis elle-même et son époux, étaient auréolés de deux prix Nobel.

Avec Ahimsa, l’écrivaine nous amène dans un tout autre univers, celui de proches de Gandhi (1869-1948) après son assassinat. Le Mahatma, rappelons-le, « a été un pionnier et un théoricien du "satyāgraha" (attachement ferme à la vérité), de la résistance à l'oppression par la désobéissance civile de masse, cette théorisation était fondée sur l’ahiṃsā ("non-violence"), qui a contribué à conduire l’Inde à l’indépendance. »

Comment faire pour s’approprier un monde aussi particulier que celui de l’Inde d’une autre époque, sinon en passant par l’allégorie, cette figure de style « représentant une idée abstraite par une métaphore littéraire développée par un être animé doté d’attributs symboliques, comme dans les fables, où le monde animal personnifie la société humaine ».

Il s’agit ici de réincarner des individus dans un autre corps : un rat, une mouche et un serpent, ces animaux mal-aimés. À tour de rôle, ils racontent ce qu’ils étaient au moment de leur décès, en analysant et commentant leurs gestes qui furent déterminants pour eux-mêmes, pour leur famille, voire pour la nation tout entière.

La première voix à se faire entendre est celle du fils aîné du Maître Gandhi, réincarné sous la forme d’un rat. Pourquoi un tel désaveu, sinon pour se faire pardonner d’avoir été un fils impénitent à côté de son illustre père, un fils qui allait toujours en sens contraire de la voie tracée par lui. Agir ainsi, c’est s’opposer à ses convictions et à ses actions, de les discréditer à la satisfaction de ses détracteurs. Ce fils a ici des allures d’enfant prodigue revenant auprès de son père en énumérant les valeurs que ce dernier a promues. « Par modestie vous n’avez jamais manifesté l’ambition d’imposer vos valeurs à ceux qui n’en voulaient pas… vous avez vu que nous avions besoin de sel et des étoffes pour nous mettre debout d’abord. Debout en douceur. En résistance pacifique. En négociation. En refus sans violence. Debout dans la limite des lois, même faites par l’Autre. En respect, inclusion et acquittement. Avec la suprême Ahimsa. » Qu’a donc tant fait ce fils pour mériter d’être devenu un hideux rongeur, sinon d’avoir fait tout le contraire de son père, car, en agissant ainsi, il n’avait pas à supporter d’être comparé à celui-ci. Même le patronyme familial le détruisait petit à petit, ce que les abus de toutes sortes lui faisaient oublier.

« Je crois comprendre que, de mon vivant, j’ai été porté par une loi trop forte, une loi jusqu’ici invincible, durable, une loi futuriste : celle des désirs et de l’accumulation des choses… C’est moi qui me suis détourné de vous, père, comme un moderne qui se détourne de l’ancien. Je ne vous reproche rien. Au contraire, je crois qu’aucun autre parent n’aurait pu m’aimer mieux que vous. Je veux que ce soit clair pour vous. Et clair aussi pour ceux qui cherchent à vous diminuer en se servant de moi, de la ruine que je suis, comme on vise le point vulnérable d’un adversaire réel ou imaginaire. Clair pour ceux qui, afin de vous descendre, veulent s’armer contre vous de mon échec à moi. »

Après le fils repentant arrive une jeune femme réincarnée sous forme d’une mouche, cet insecte dont la mission sur terre est incomprise. « Je n’avais jamais fait attention aux mouches. C’était une espèce considérée inférieure… En réfléchissant bien, je trouve que naître mouche aujourd’hui est un excellent compromis dans le cadre de notre inébranlable destin. » (38) Le compromis évoqué se rapporte à l’environnement et aux changements climatiques, les mouches étant des vecteurs de la transformation essentielle de certaines matières. « Notre famille se trouvait au pied de la hiérarchie dans notre propre clan depuis toujours… Notre race… manquait de verve pour se révolter et pour attirer l’attention autrement qu’avec des armes, par exemple avec de la paisible résistance. »

Le père de la narratrice s’était mis au commerce pour sortir sa famille de la misère ancestrale, ce qui permit à la jeune femme d’aller à l’école et d’apprendre à lire. « Cette formation quoique brève suffisait pour que je puisse lire les paroles du Maître, les paroles de l’assassin [celui de Gandhi], et les nouvelles dans les journaux sur les déshonneurs compromettants du fils du Maître [le rat du précédent chapitre]. » L’éloignement de sa condition de miséreuse lui permit de travailler en usine, de faire partie d’une chaîne humaine accomplissant des gestes machinaux pour fabriquer des gants de travail du matin au soir. « À la fin, mes poumons ne fonctionnaient plus. Ce n’était pas tellement à cause de l’usine, on ne se rendait pas compte de ce qu’on respirait à l’intérieur. Par contre, à l’extérieur, je n’avais pas vu le soleil depuis longtemps. » Celle devenue une mouche représente, en quelque sorte, les pauvres et les miséreux que le Maître voulait sortir de leur condition en leur rendant la dignité qui ne leur avait jamais été permise.

Le troisième personnage, réincarnation de l’assassin du Maître, est un serpent. Il symbolise l’opposition à l’ahimsa que prône et défend ce dernier. « Je suis obligé de retrouver le Maître, pour l’empêcher de revenir en vie pour promouvoir son Ahimsa. C’est encore à moi de jouer le diable, de dissiper avec mes substances vénéneuses, le parfum du pacifisme et le charme de la négociation que le Maître aime nous vanter, parfum tout à fait fade qui ne peut qu’endormir notre peuple face aux adversaires réels ou potentiels. »

Le serpent est le plus volubile des personnages, car il adhère à la philosophie contraire à celle du Maître. Son propos met en perspective la quête de ce dernier et celle de ses opposants qui voient là un désastre dont l’État tout entier ne saurait se remettre. Pour lui, le diable se niche dans les détails, ceux-là auxquels il adhère et qui, d’une certaine façon, vont lui permettre d’assassiner le Maître.

Le quatrième chapitre, « Ensemble sans voix », commémore l’assassinat du Maître. « On se souvient bien, maintenant encore, de la scène où son corps solennellement descendait dans l’éclatement des bûches en flammes, lorsque s’élevait une prière monotone d’une compassion simpliste s’entendant à toutes les bêtes, rats, serpents et mouches, à tout le monde y compris aux tueurs, délinquants et traîtres. Et même à nous trois. Le chant détaché et impersonnel vite remplacé par le concert positif des oiseaux humains trop humains. »

Quelle image du Maître reste-t-il alors? « Cette quasi-statue moyenâgeuse, pieds nus, vêtue théâtralement de coton fabriqué maison, style pyjama, accompagné de son risible rouet, d’une lenteur démesurée, assis encore avec entêtement sur le sable d’une époque délaissée, sans électricité, d’un pays divisé, au milieu du tapage impatient de son peuple… Cet être antique, pour ne pas dire ce fantôme, avait essayé de ses maigres bras de repousser l’arrivée inévitable du temps moderne, de défier la puissance des machines en recourant aux paroles des aïeux… Quand on est serpent, rat ou mouche, on ne comprend plus rien à cela. »

« Chœur d’oiseau », dernier volet du roman, est une mise en abyme du récit dont les oiseaux observent la trame en concluant sous forme d’un poème : « Indispensables que nous sommes.  / La volonté du ciel nous transcende. / Nos voix comme fleurs et comme flèches. / Pour couronner et pour condamner. / Pour aimer et pour haïr / au besoin / pour transmettre / le jugement dernier. »

Ying Chen a choisi l’allégorie comme forme de son récit, sans en faire une fable moralisatrice, mais une métaphore du point de vue d’un personnage à l’autre, chacun évoquant de façon perspicace les pires velléités dont les êtres humains sont capables à l’égard de leurs semblables comme on le constate dans toutes les guerres fratricides ou les tragédies génocidaires.

Ying Chen

Rayonnements

Leméac, coll. « Nomades », 2023, 112 p., 10,95 $.

 

Irène Joliot-Curie raconte les dernières années de la vie de sa mère. Ce n’est pas une biographie familiale, les rayonnements du titre faisant référence aux recherches et aux découvertes du couple Curie, dont la radiation qui fait peser le poids de la responsabilité sociale sur les épaules de la nobélisée. À cette époque, mère et fille partagent les mêmes intérêts scientifiques, le même laboratoire et les mêmes valeurs humaines. La Marie Curie imaginée par Ying Chen est un personnage complexe. Ses regrets d’avoir quitté sa Pologne, sa constante quête de tout ce qui pouvait faire avancer ses recherches, son tourment de ne s’être jamais sentie Française, etc. Le roman est comme le legs imaginaire de la mémoire familiale, comme l’héritage des non-dits différents d’un membre du clan à l’autre. Les personnages imaginés semblent aussi grands que ceux qui les ont inspirés.

mercredi 13 décembre 2023

Frédérick Lavoie

Troubler les eaux

Saguenay, La Peuplade, coll. « Récit », 2023, 360 p., 30,95 $.

S’informer : un devoir citoyen

Frédérick Lavoie est un journaliste indépendant de haut niveau tant pour ce que les missions d’enquête qu’il s’impose lui apprennent que pour les actualités qu’il relate et ses analyses diffusées par les médias qui achètent ses reportages, sans oublier les récits qu’il en tire. Il y eut ainsi Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie (2012), Ukraine à fragmentation (2015) et Avant l’après : voyage à Cuba avec George Orwell (2018), tous parus à La Peuplade. Ces trois essais révèlent l’habitude de l’auteur de vivre dans l’univers dont il veut relater une situation sociopolitique pour mieux la comprendre.

Troubler les eaux semble, de prime abord, emprunte la même démarche. Je dis bien « de prime abord », car, après avoir identifié le sujet – les enjeux de l’eau au Bangladesh, tant les inondations récurrentes que le manque constant d’eau potable – il évoque le début du livre qu’il a tenté d’écrire sur ce vaste sujet, mais que, pour des raisons qu’il énonce sans ambages – on ne peut, à ce jour, lui reprocher d’avoir une langue de bois, mais une probité extrême – il n’eut d’autre choix que d’aller dans une direction où sa subjectivité de journaliste blanc de culture occidentale devait être mise de côté s’il voulait que son propos tienne la route.

Il revient à son propos initial en faisant le récit de ce qu’il a vu sur place, en compagnie de son fixeur et d’un traducteur – impossible de faire autrement puisqu’il y a tant de dialectes régionaux que même un fixeur aguerri ne peut suffire à la tâche – et qui le trouble de plus en plus.

Les inondations dictées par la mousson n’ont rien de comparable avec celles qu’on connaît chez nous. Or, le seul « véritable » référent pour le journaliste Lavoie n’est autre que l’inondation du Saguenay, sa région natale, et dont on a fait une image collective plus grande que nature. Les débordements qu’il constate au Bangladesh sont amplifiés par tous les travaux opérés par l’industrie à son seul profit et qui ont eu pour résultats de modifier le parcours de certains cours d’eau ou même de faire sauter des digues protégeant des terres agricoles. La résilience des gens qu’il rencontre est désarmante, comme s’ils entonnaient un « alea jacta est » pour toute explication.

Autre problème relatif aux eaux : la difficile, parfois impossible, disponibilité d’eau potable saine. Les pages du livre qui portent sur ce sujet font le récit d’une histoire d’horreur humanitaire dont les victimes ne mesurent pas vraiment l’étendue des conséquences. Certaines, certains ont perdu des proches ou sont eux-mêmes des victimes « consentantes » de ces eaux mortifères parce que les nappes phréatiques sont empoisonnées à l’arsenic ou d’autres matières que le sol a absorbés au fil du temps et des négligences humaines. Bref, l’abus des mieux nantis sur les plus pauvres.

Un imprévu à l’agenda du reporter survient lorsqu’il se retrouve face à des Rohingyas fuyant le Myanmar. C’est une histoire relatée par la presse internationale, un génocide qu’on ne veut ou ne peut pas nommer pour des raisons politiques de part et d’autre.

Devant tant de sujets d’information que peut ou que doit faire un journaliste indépendant qui se fait fort de respecter les pratiques journalistiques strictes, le récit objectif des faits et l’éthique dans leur compte rendu? Frédérick Lavoie est devant un mur qui l’oblige à remettre en question sa façon de faire, car, pour la première fois, il a profité d’une bourse de travail qui lui a permis de vivre modestement, mais de façon plus confortable que d’habitude. Il a aussi pu engager un fixeur expérimenté et même les services d’un traducteur.

La question que cette équipée a soulevée chez Lavoie est de savoir s’il doit choisir les informations parmi celles recueillies et qui doivent être rendues publiques, une situation qu’il ne rencontre jamais croyant que tous les renseignements doivent être connus. Or, il est cette fois conscient qu’il doit trier dans ce flot d’informations, certaines ayant peu ou pas d’impact sur le lectorat, certaines pouvant même nuire aux personnes qui ont naïvement témoigné de la situation.

Si la première moitié de Troubler les eaux se déroule sur le terrain, la seconde met en évidence l’analyse, la réflexion et les remises en question du journaliste sur ses pratiques. Je vous proposai récemment Pas de lapin dans le chapeau : coulisses éthiques et déontologiques du travail journalistique (Somme toute, 2023), un essai de Marie-Ève Martel qui discute du même sujet, mais dans un environnement de presse régionale ou nationale. Frédérick Lavoie traite le sujet du point de vue international, tel qu’un journaliste indépendant – ce qualificatif prend ici tout son sens, car il s’oppose au journaliste d’une grande agence ou d’un média national qui bénéficie d’une infrastructure corporative en soutient de son travail – peut se permettre compte tenu de ses moyens financiers limités. Dit de façon plus terre à terre : il est rémunéré après les recherches appropriées sur un sujet et la préparation d’un article ou d’un visuel, à condition qu’il puisse vendre son matériel à un diffuseur. Cette façon de faire altère, aux dires de Lavoie, sa perception et de là son objectivité, car il lui arrivera de faire un triage parmi un ensemble de données afin de « garantir » sa commercialisation.

L’auteur fait d’ailleurs une comparaison intéressante en parlant de la « mission » du journaliste et celle du scientifique. Tous deux travaillent sur la vérité d’un sujet dont, à priori, ils ignorent les tenants et les aboutissants. Souvent, ils ne réussissent qu’à mettre en lumière les premiers éléments d’un tout sans parvenir à le décrire complètement. La question est alors de savoir dans quelle mesure doivent-ils révéler leur découverte. Pensons ici aux scientifiques étudiant l’intelligence artificielle dont les recherches sont financées par des sociétés qui veulent obtenir rapidement des résultats et ainsi pouvoir continuer à subventionner les chercheurs. Belle quadrature du cercle!

En refermant Troubler les eaux, j’ai d’abord pensé aux communautés autochtones canadiennes dont les « réserves » n’ont toujours pas d’eau potable en 2023. Ce n’est guère mieux que la situation de certaines communautés bangladaises vivant dans un pays en voie de développement, ce qui n’est absolument pas le cas du Canada. J’ai aussi réfléchi aux pratiques journalistiques à l’ère des médias sociaux et des fausses nouvelles. Entre ces deux pratiques d’information, il y a tous ces billettistes qui commentent à qui mieux mieux tout et son contraire. Sont-ce des influenceurs patentés? Des maîtresses et des maîtres à penser comme des nouveaux gourous de l’information? Que faire alors du libre arbitre de chacune et chacun d’entre nous, sinon d’être plus attentives et attentifs que jamais dans le choix de nos sources d’information. Une même info internationale diffusée sur les ondes de R.-C. et sur celles de TV5, par exemple, sera exprimée selon des points de vue différents que nous pouvons observer à l’écran, puis soupeser avant de nous faire une opinion.

Entre-temps, la lecture de Troubler les eaux, le récit de Frédérick Lavoie, est un excellent exercice de remise en question de nos habitudes de consommateur de l’information en ce temps où nos canaux traditionnels sont mis à mal. L’ouvrage de Lavoie est ainsi d’un grand intérêt, aussi troublants que soient les faits et les analyses qu’il propose. N’est-ce pas d’ailleurs le rôle des journalistes?

mercredi 6 décembre 2023

Jacques Brault

À jamais, avec onze dessins de l’auteur, préface d’Emmanuelle Brault et Paul Bélanger

Montréal, Noroît, 2023, 104 p., 20,95 $ (papier), 15,99 $ (numérique).

Pour saluer Jacques Brault

Le 18 février 1976, je publiais une première chronique littéraire dans Le Richelieu, cet hebdo où Rina Lasnier avait timidement débuté sa carrière. Ce texte était consacré à Chemin faisant (La Presse, 1975; Boréal, 1995), un recueil d’essais brefs écrits par Jacques Brault (1933-2022) – écrivain et universitaire réputé – que j’allais rencontrer quelques mois plus tard dans le cadre d’une fête de la littérature se déroulant dans notre ville, Saint-Jean-sur-Richelieu.

Au fil des ans, je proposai la lecture d’une dizaine de recueils de poésie que Jacques Brault a fait paraître aux éditions du Noroît. Un an après son décès, la même maison d’édition publie À jamais, recueil posthume préparé par l’écrivain lui-même et accompagné de onze de ses dessins, ce médium qu’il a beaucoup pratiqué durant ses dernières années de vie : – « … crayons de couleur constitueront dorénavant ses outils de création ». Le recueil est préfacé par Emmanuelle Brault, fille du poète, et Paul Bélanger, poète et longtemps éditeur au Noroît.

Le prologue d’un livre est comme une barge nous amenant vers l’univers de l’écrivaine ou de l’écrivain. Les préfaciers sont ainsi des passeurs qui nous préparent à l’abordage d’une œuvre à laquelle ils ont été associés par l’auteur lui-même. L’avant-dire du Brault posthume se résume ici : « Ce petit livre n’ajoute-t-il pas à l’édifice des poèmes-témoins, convoquant amis, poètes et formes anciennes et aphoristiques? »

Un mot pour rappeler qu’Emmanuelle Brault – prénom qui n’est pas sans rappeler l’Emmanuelle de Gaston Miron dont Brault fut un des premiers défenseurs et à qui on doit "Miron le magnifique" – a publié Dans les pas de nulle part : parcours de l’œuvre de Jacques Brault (Leméac, 2019), un incontournable essai ne serait-ce que parce que l’autrice est si près de l’espace natal des écritures de son père, de ses forces et de ses failles en les exposant sans les juger.

Avant de lire À jamais, je suis revenu à la source de l’art poétique de Jacques Brault en lisant pour la nième fois Mémoire, son premier recueil paru en 1965 et repris dans Poèmes (Éditions du Noroît, coll. « Ovale », 2000), une rétrospective des livres parus de 1965 à 1975. Je notais alors que c’est d’abord en faisant connaître l’œuvre d’autres poètes, dont Saint-Denys-Garneau et Gaston Miron, qu’il gravit le sentier qui a conduit à la reconnaissance de sa propre œuvre de poète, de romancier, de dramaturge et d’essayiste. En relisant l’anthologie de l’an 2000, je me suis laissé encore séduire par la simplicité de mots auxquels le poète donne une fraîcheur nouvelle. J’y ai aussi noté un dépouillement semblable à celui d’Anne Hébert dans la plénitude de ses derniers ouvrages.

Ce même livre comporte une préface de l’écrivaine Louise Dupré intitulée « La fragilité de vivre ». J’ai eu la tentation de vous proposer l’entièreté de ce texte tellement il résume admirablement bien non seulement les recueils rassemblés dans ce livre, mais aussi les cinq poèmes d’À jamais comme si l’analyse et la réflexion de Louise Dupré étaient prémonitoires de ce que Brault allait écrire.

À jamais, dédié à Madeleine, son épouse en-allée, n’est pas sans rappeler que c’est « paradoxalement dans l’espace clos de la maison que se produit, dans les recueils de Jacques Brault, une ouverture à l’autre qui fait qu’on s’approche de soi. Pour le poète, l’amour n’est ni désir de fusion ni fantasme de retour au Paradis perdu. Celui qui dit "Je t’aime seul et déserté de moi-même" accepte qu’il soit séparé. L’amour n’apporte pas la rédemption; tout au plus agit-il comme révélateur de notre propre désert intérieur. »

L’amour, certes, mais se lovant au cœur de la poésie considérée comme un mode de vie. En entrevue à Jean Royer en 1979, Brault confie : « Pour moi, la poésie dépasse la littérature et la déborde. La place du poème dans la vie fondamentale, primordiale. Le poème peut prendre toutes sortes de formes, d’allées et de venue… Le poème peut être chant et célébration, mais il est aussi ce qui donne sens: un sens au moins fondateur. La fonction poétique est d’ordre primordial comme la fonction nutritive ou la fonction de reproduction. »

Cette façon d’appréhender la poésie est aussi présente dans Dans la nuit du poème (Noroît, 2011), un essai de Brault qui interroge : qui a peur de la poésie craint aussi ce que la littérature lui propose, car la poésie est l’alpha et l’oméga de toutes les formes d’écriture. Ce qui parfois nous égare, c’est qu’on laisse croire que tout discours est poétique. Les poèmes en prose de Baudelaire ont, entre autres, ouvert la route à un libre arbitre qui a parfois mené à un cul-de-sac au niveau des formes. Mais alors, où se terre la poésie? Quelle est sa matière? Doit-elle dire ou évoquer? Ce sont là quelques questions que l’écrivain Brault aborde en encourageant notre propre réflexion sur ce qu’est la matière et les formes de la poésie.

À jamais, l’ultime recueil, n’est-il pas la conclusion à la démarche poétique que Jacques Brault a engagée depuis ses tout premiers vers et même avant lorsqu’il se penchait sur l’œuvre d’autres poètes? Si les cinq suites et les onze dessins qui les accompagnent sont autant de regards intimes jetés sur le panorama de toute une vie, j’avoue avoir été particulièrement ému par « Clartés nocturnes », notamment par cette strophe : « Le sens poétique et la justesse (et la justice…) du poème. De sa langue offerte à tous, il insinue que le monde est autre à même son accessibilité courante. Ainsi l’ineffable concrétion de Paul-Marie Lapointe : "tu ne mourras pas un oiseau portera tes cendres." » Et je pourrais continuer jusqu’à la dernière ligne de ce dit.

À jamais parait simultanément avec l’intégrale de l’œuvre de Jacques Brault aux Presses de l’Université de Montréal dans la collection « Bibliothèque du Nouveau Monde », parfois appelé « La Pléiade » québécoise en référence à la collection des Éditions Gallimard. C’est là une indiscutable consécration de l’esthétique et de la sociabilité du grand homme demeuré fidèle à ses engagements, auprès des siens, de sa garde rapprochée à ses plus lointains collègues comme l’illustre si bien À jamais.