mercredi 19 juin 2024

Yves P. Pelletier

Me suivez-vous?

Montréal, VLB éditeur, 2024, 272 p., 24,95 $.

L’art de faire des choix, bons ou mauvais

Il y a d’abord eu, en 2022, Déboussolé, à la fois journal intime et récit de ses voyages, dans lequel Yves P Pelletier raconte les faits saillants de sa vie de jeune adulte, de 1981 à 1993. On y découvrait un personnage quasi insaisissable malgré l’image « d’adulescent » cabotin qu’il projetait dans l’espace public, héritée des divers personnages qu’il interpréta avec ses complices du groupe RBO.

S’il a continué d’écrire depuis – entre autres, les textes de Valentin, roman graphique illustré par Pascal Girard, et ceux du recueil Le pouvoir de l’amour illustré par Iris (La Pastèque) –, il a aussi participé à divers projets avec ses amis humoristes, réalisé des films de fictions remarqués et quelques documentaires saisissant, sans oublier qu’il a continué de voyager en Europe et en Asie. C’est ce qu’il raconte dans Me suivez-vous?, utilisant la même formule mixte de journal intime et de récit de ses voyages, se déroulant cette fois de mai 1993 à décembre 2004.

Lisons ce que son éditeur dit de ce nouvel opus : « Dans Déboussolé, on avait rencontré un jeune homme dégingandé et romantique qui s’apprêtait à quitter sa chambre d’ado attardé à Laval pour partir la découverte du monde, et de l’amour. Dans Me suivez-vous?, on retrouve un adulte au sommet de sa gloire au sein du groupe d’humour qui l’a fait connaître, toujours aussi voyageur, toujours aussi romantique. Toujours aussi… perdu?

Sans doute pas. Il a beaucoup travaillé sur lui-même : quand le rythme de travail de RBO ne lui convient plus, par exemple, il dit " non ", maintenant. Quand les attentions excessives d’une admiratrice commencent à vraiment le terrifier, il ravale sa fierté et prend le téléphone : " Bonjour… la police? ". Et quand la mélancolie de l’éternel retour de ses modèles amoureux devient trop étouffante, il prend le premier vol pour l’Himalaya. »

Yves P. Pelletier est un "ramasseux" : carnets, documents et, surtout, souvenirs, comme ceux, poétiques, de ses voisins sur la rue Pontiac, Gérald Godin et Pauline Julien, ou celui, poignant, d’un moment de complicité muette sur un terrain de golf avec son ami Guy, qui venait de vivre un drame terrible. L’humour est là, toujours, salutaire, tout comme cette insatiable curiosité qui lui fait se lier d’amitié aussi facilement avec un vénérable moine bouddhiste, aussi appelé lama, qu’avec une chorégraphe de Bollywood, un cinéaste expérimental parisien, ou trois disquaires népalaises expertes en marchandage. Sans parler du mystérieux Docteur U.

Tout cela reflète bien la personnalité du livre et ce que l’auteur y raconte avec une certaine pudeur – qui aime raconter publiquement, ou même auprès d’intimes, ses fautes si bénignes soient-elles? – qui parfois surprend. Baissant la tête, comme un repentant, il avoue ses maladresses, la fuite en avant – comprendre voyages à l’étranger – étant son ultime argument par-devers lui-même d’abord, mais, surtout, à l’égard d’une amoureuse ou d’un engagement professionnel qu’il ne se résout pas à quitter ou à refuser.

Ayant choisi la forme du journal plus personnel qu’intime, Pelletier aborde ce qu’il semble considérer comme les dix-sept moments clés de la dizaine d’années de son parcours. Puis, à l’intérieur de chacun de ces moments, on trouve des dates et des lieux précis qui modulent ses activités.

En parcourant ces aide-mémoires, on aperçoit à l’horizon de son quotidien une personnalité quasi à l’opposé de l’image qu’il projette devant un auditoire, quel qu’il soit. Il y a le facétieux, le faux ou le vrai timide, l’inquiet et le déterminé face aux projets qui lui tiennent à cœur. Par-dessus tout, il y a « l’adulescent » en constante bataille avec son besoin d’amour des femmes et sa détermination à ne pas s’embarquer dans une relation stable, contraintes normales incluses.

Relisant mes notes de lecture de Déboussolé, je m’interroge sur la certaine zénitude, cet équilibre entre le besoin de Yves P. Pelletier de liberté et son devoir de partager avec d’autres, qui y apparaissait et qui semble cette fois évaporées ou dissoutes. Était-ce parce que, à l’intérieur de chacune des dix-sept avenues explorées, il y a plusieurs ruptures spatiotemporelles nous amenant de la rue Pontiac et de ses voisins Julien-Godin à un séjour en France ou dans des pays d’Asie, notamment le Tibet, où il retrouve toujours des amies et des amis qui lui ouvrent les portes donnant directement accès à une société que les touristes ignorent en général.

Être si ouvert, intéressé ou même très généreux à l’égard d’autrui est tout à son honneur, mais néanmoins dichotomique à ses relations avec les femmes. Mais, rappelons-nous, ces récits relatent des événements vieux de plus de vingt ans et, comme il le souligne parfois, le temps fait son œuvre. À 63 ans en 2024, Yves P Pelletier peut avoir fait la paix avec ses démons affectifs. Chose certaine, il ne perdra probablement jamais cette naïveté bon enfant qui est, je crois, non seulement sa marque de commerce avec le public, mais surtout dans ses relations interpersonnelles ou peut-être même amoureuses.

« Guidé par des élans contradictoires, je suis difficile à suivre. Narcissique humaniste, solitaire grégaire, égoïste charitable, control freak épris de liberté, amoureux qui élude l’engagement, toujours ici et ailleurs en même temps », écrit-il, résumant sans le savoir l’entièreté du propos de son livre et tout l’intérêt que nous avons à le lire.

mercredi 12 juin 2024

Catherine Leroux

Peuple de verre, Québec

Alto, 2024, 288 p., 27,95 $ (papier), 16,99 $ (numérique).

Migrants dans leurs propres terres

En découvrant le nouveau roman de Catherine Leroux, Peuple de verre, j’ai immédiatement pensé aux gens souffrant d’une maladie rare nommée « os de verre » ou ostéogenèse imparfaite qui les condamne à une fragilité osseuse extrême. On découvre rapidement que l’image choisie pour intituler cette fiction est appropriée, car ce peuple de verre ce sont « les inlogés », celles et ceux qu’on a éjectés de leur domicile pour des raisons irraisonnables ou parce que leurs revenus ne parviennent plus à payer un loyer lui-même irraisonnable.

Dystopie, un mot à la mode pour décrire diverses situations sociopolitiques ayant présentement cours sur la planète, signifie un « récit de fiction pessimiste se déroulant dans une société terrifiante (par opposition à utopie) ». Dystopie peut-il résumer l’univers imaginé par la romancière Leroux où le peuple est mis à mal de façon extrême?

Chose certaine, ce roman a une architecture narrative très pragmatique laquelle convient tout à fait à l’hyper réalité que porte la trame du récit jusqu’à se demander si cette trop grande réalité ne se transforme pas en science-fiction. Mais où se situe le point de rupture entre les faits et leur incessante accumulation?

Il y a d’abord le préambule où nous rencontrons Sidonie, la narratrice et auteure de ce carnet, car oui le roman est d’abord un carnet ou un journal personnel que le narratrice écrit pour respecter la consigne recommandée par Régine, la travailleuse sociale chargée de la ramener dans de meilleures intentions. Déjà là, on se pose mille questions sur la possible déviance dont souffre Sidonie qui exige un suivi « thérapeutique ».

Suivent douze séquences qui se dérouleront ou dans la résidence à laquelle Sidonie a été assignée ou chez elle à l’époque où elle était journaliste de terrain, avait un amoureux, un appartement, etc. J’y reviendrai.

Enfin, la chute du roman est composée d’un journal personnel de l’autrice intitulé « Notes 2016-2023 ». Elle y raconte sans ambages le « making of » du livre ou, plus précisément, les événements personnels lui ayant inspiré Peuple de verre.

Le principal lieu où se déroule l’essentiel du récit est une des nombreuses résidences que l’État a fait ériger pour héberger tous ces gens qui ont perdu leur logement, généralement pour des raisons financières, la maigreur des leurs ou celles toujours plus gourmandes des propriétaires d’immeubles. Les « inlogés », néologisme idoine à leur statut social, vivent littéralement en prison à cause de cet état de fait. Nous en découvrons quelques-unes qui occupent le même dortoir que Sidonie : Jenie, Ruth, Elle ou Elvire, Maximilienne, Pollinia, etc. Les qualités et les défauts de chacune sont mis à profit dans l’évolution de la trame et, tout aussi important, dans leurs relations avec Sidonie qui deviendra la leader du groupe.

Du côté de la vie personnelle de Sidonie, il y a Cyrille, un cuisinier auquel elle a été mariée quelques années et qu’elle a encouragé à devenir le maître d’une cuisine recherchée ou enviée. Ce compagnon a un chat nommé Spaghatte qui est un peu comme son enfant. Un jour qu’elle rentre du travail plus tôt que d’habitude, Sidonie retrouve Marieke, sa meilleure amie de toujours, en flagrant délit d’adultère. Aussi dramatique que la scène puisse sembler, la description qu’en fait l’autrice soulève les rires plus que les pleurs.

Sa vie de journaliste de la presse écrite et de la radio est au cœur de son existence. La qualité et le respect presque maniaque de son travail sont reconnus de toutes et tous. C’est au cours d’une enquête sur les SDF que son attention est dirigée vers de possibles disparitions de telles gens, mais que personne des milieux d’aide ne parvient à expliquer. Sidonie met tout son talent et sa curiosité pour résoudre le mystère de ces disparitions; si toutes les apparences de ces événements sont observables sur le terrain, personne n’a vu où ils disparaissent et, encore moins, où on les amène.

Elle est certaine de n’avoir d’autre choix que de créer de toutes pièces un tel événement et elle choisit une certaine Iphigénie pour jouer le rôle de celle qu’on enlève et qui devient ainsi une disparue. Elle demande à Lucius, un photographe qu’elle connaît, d’illustrer de la façon la plus vraisemblable possible le rapt. L’histoire d’Iphigénie écrite et les photos en main, elle présente le tout au journal qui l’emploie, étant donné qu’elle parle constamment de cette situation sans jamais, jusqu’alors, pouvoir prouver ce que certains disaient être une rumeur urbaine.

Ce qui devait arriver arriva : Sidonie fut à son tour enlevée et amenée dans une de ces résidences pour les « inlogés ». Catherine Leroux a très bien dosé la part de réalité et d’imaginaire, si bien qu’aussi fragiles que puissent sembler certains aspects de cette geôle, la vraisemblance dans le contexte social actuel est respectée. On craint d’abord plus que l’on veuille y croire, puis la réalité de ce qui est raconté fait pencher la balance.

Il faut dire que plus les péripéties relatives à la vie personnelle de Sidonie à l’extérieur des murs de la résidence/prison et sa vie intramuros se rapprochent, plus on se laisse prendre au piège de la narration qui prend ici et là des allures de science-fiction ou même à une forme de complotisme étatique. On est alors en droit de se demander qui est le plus proche de l’autre : la réalité ou la fiction?

Ce sont les « notes » qui concluent le roman qui nous permettent de mettre en perspective la dimension dystopique du récit par rapport au réel manque de logement ou d’habitation à prix abordable, selon divers contextes ou scénarios de la vie des individus dans la société québécoise actuelle. C’est aussi ça le rôle de la fiction littéraire : nous faire réfléchir aux situations extrêmes qui nous arrivent ou pourraient nous arriver, parfois sans crier gare.

mercredi 5 juin 2024

Gatien Lapointe

Ode au Saint-Laurent précédé de J’appartiens à la terre, édition établie par Jacques Paquin

Montréal, PUM, coll. « Bibliothèque du nouveau monde », 2024, 248 p., 39,95 $.

Faire dos à l’Amérique? Jamais.

L’édition critique d’œuvres littéraires a des exigences de haut niveau, car elle s’adresse à un lectorat intéressé par la littérarité de certaines œuvres, telle l’évolution d’un livre ou de tous les textes constituant l’œuvre d’une ou d’un écrivain. Au Québec, c’est l’écrivain et universitaire Jean-Louis Major qui fondit la « Bibliothèque du Nouveau Monde » en 1986. Aujourd’hui la collection « bnm poursuit la mission de cette prestigieuse collection. Comme sa grande sœur, elle rassemble les textes fondamentaux de la littérature québécoise en des éditions critiques qui visent à assurer l'authenticité des œuvres et leur lisibilité. »

Parmi les ouvrages parus, je pense à l’intégrale des œuvres d’Anne Hébert – 5 volumes sous la direction de Nathalie Watteyne – et, récemment, celle de Jacques Brault – 4 volumes sous la direction de Jacques Brault et François Dumont.

Voilà que s’ajoute Ode au Saint-Laurent précédé de J’appartiens à la terre, un recueil de poésie de Gatien Lapointe dont l’édition a été établie par Jacques Paquin. Outre l’intérêt intrinsèque des poèmes de Lapointe et de l’appareil critique constitué par Paquin qui les accompagnent, il y a, pour la population de Saint-Jean-sur-Richelieu, le fait que Lapointe fut embauché comme professeur au Collège militaire royal du Canada à Saint-Jean-sur-Richelieu (1962-1969). Il se lia d’amitié avec Jean-Yves Théberge qui dirige alors la page « Arts et lettres » de l’hebdomadaire Le Canada français.

Laissons Jacques Paquin présenter son projet : « Gatien Lapointe (1931-1983) fait partie des grandes figures de la poésie au Québec. La parution du recueil Ode au Saint-Laurent, précédée de J’appartiens à la terre, en 1963, est un événement qui est resté marquant sur la scène littéraire. Non seulement le recueil a-t-il reçu tous les honneurs, mais la réception critique a été unanime sur les qualités de cette œuvre poétique qui s’inscrivait dans la thématique du pays, en particulier grâce au long poème qui célèbre le fleuve québécois. Le recueil est aussi remarquable parce qu’il fait partie des rares ouvrages à succès de la poésie québécoise, atteignant un tirage de plus de dix mille lors de sa dernière réimpression en 1969.

Les recherches qui ont abouti à cette édition critique remontent au début des années 2000. J’ai appris, de la part d’Armand Guilmette, ancien collègue et ami proche de Gatien Lapointe, que les héritiers avaient déposé les archives personnelles du poète au Musée québécois de culture populaire, à Trois-Rivières, dénommé aujourd’hui Musée Pop. C’est dans l’entrepôt du musée que j’ai pu découvrir la richesse des archives qui avaient été conservées. Mais ce n’est que plus tard, après avoir publié le journal intime – Gatien Lapointe : Journal 1950-1956 (PUL, 2020) – et une anthologie de poèmes de Lapointe – Poèmes retrouvés (Écrits des forges, 2016) Poèmes retrouvés (Écrits des forges, 2016), que j’ai commencé à déterminer l’ordre séquentiel des états rédactionnels du poème « Ode au Saint-Laurent ».

Deux ans plus tard, j’étais en mesure de partager les fruits de mon travail. Cette publication est l’aboutissement de recherches qui m’ont permis d’identifier les divers manuscrits de tous les poèmes du recueil. Le dépouillement des textes publiés dans les périodiques ainsi que dans les anthologies est venu compléter l’étude comparative dont les résultats sont consignés dans les notes et relevés des variantes, accessible gratuitement sur le site Internet des Presses de l’Université de Montréal.

Le cœur de cet ouvrage est la reproduction des poèmes de l’édition de 1966, qui sont accompagnés de notes visant divers objectifs : signaler la version d’un poème publiée dans un périodique, attirer l’attention sur un élément significatif de la poétique du recueil, sur une allusion littéraire ou artistique, fournir la référence des citations, enfin divulguer des informations sur l’identité des dédicataires. Pendant la période d’écriture de l’Ode, et même à l’aube des années 1970, Lapointe a rédigé des poèmes qui sont restés inédits ou qu’il n’a pas retenus pour les rendre publics. Il nourrissait également le projet de faire paraître des poèmes qu’il aurait regroupés sous le titre « L’homme en marche », et qu’on retrouvera placés après ceux de l’édition de 1966. À la suite, on pourra lire la série d’inédits qui sont restés à l’écart de l’Ode, mais qui offrent une évidente parenté avec les poèmes du recueil, soit parce qu’ils ont été écrits durant la même période, soit qu’ils partagent une poétique commune. Enfin, une dernière section rassemble trois témoignages précieux du poète sur le contexte de rédaction de son recueil.

Si Lapointe se livrait volontiers dans les entrevues qu’il accordait aux médias, une bonne partie de son parcours personnel et professionnel est néanmoins restée dans l’ombre. La consultation de sa correspondance, de son journal personnel ainsi que des curriculums vitae qu’il soumettait périodiquement à son université a permis d’éclairer plusieurs aspects méconnus de sa vie et dont rend compte la « Chronologie ».

Le milieu de la recherche, tout comme le lectorat curieux d’en apprendre davantage sur cette œuvre phare de Gatien Lapointe, pourra consulter avec profit la bibliographie exhaustive des poèmes, ainsi que des études dont le recueil a fait l’objet. Cet ouvrage s’adresse à un public qui souhaite lire un des grands recueils de la poésie québécoise dans sa version de référence tout en cherchant à répondre aux intérêts des spécialistes en histoire de la littérature et de l’édition québécoises, en poésie, en édition critique ainsi qu’en critique génétique. »

mercredi 29 mai 2024

Dany Laferrière

Un certain art de vivre

Montréal, Boréal, 2024, 144 p., 22,95 $.

La maison, l’école, la vie, et puis

Après une trentaine de romans nous faisant voyager au pays de l’enfance sous le règne Da, cette grand-mère adorée –prénommée comme d’autres aïeules de ce pays antillais –, Dany Laferrière a emprunté un chemin de traverse pour réfléchir sur quelques sujets qui lui sont essentiels, dont le racisme. Puis, troquant sa plume, son crayon ou son clavier – qui sait? – pour les outils du peintre, il en a surpris plus d’un en imposant un nouveau mode d’expression et de création : le dessin et les couleurs naïves comme ces artistes haïtiens qu’il aime tant.

Ce furent Autoportrait de Paris avec chat (2018), Vers d’autres rives (2019) et L’exil vaut le voyage (2020). Il y eut aussi Dans la splendeur de la nuit (2022) dont je terminais ainsi la recension : « Dany Laferrière nous surprend à nouveau en transformant son discours littéraire aussi bien que son discours pictural tout en couleur. Littérature d’expérimentation? Peut-il en être autrement quand on veut transcender son art en créant une œuvre et la pérenniser grâce à une atmosphère d’éternité. ». Que dire de l’incontournable Sur la route de Bashō (2022) fait de mots et de couleurs éparses, un univers unique parce qu’il est propre à l’Académicien et à personne d’autre?

Pour Un certain art de vivre, l’écrivain a remisé les feutres et les couleurs, et redonné aux mots des teintes nouvelles comme s’ils étaient des aquarelles flottant au-dessus de vingt façons, distinctes ou non, d’appréhender l’existence : l’art de vivre à l’horizontale, l’art du déclin, l’art des choses décousues, l’art de vivre à Bornéo, l’art de la répétition, l’art des couleurs, l’art de la chronique, l’art de s’angoisser, l’art de rebrousser chemin, l’art de se vendre en détail, l’art de partir en sifflotant, l’art de quitter la fête, l’art de vivre dans un monde oublié, l’art de nager dans l’encrier, l’art du retour, l’art de cuisiner pour soi, l’art d’être nu dans une baignoire rose, l’art de pisser parmi les fleurs, l’art d’être Borges et, il va de soi, l’art de vivre.

Chacun de ces arrêts sur image est fait de six pages, chacune comptant trois paragraphes dont certains à la façon haïku – cette forme japonaise de poésie, dont Bashō est considéré un des pères, mais à la façon « de poètes français [utilisant] parfois le terme pour désigner des poèmes qui se signalent par leur brièveté. Il y a [alors] peu de cas où la forme elle-même est respectée… » – ou façon prose évoquant plus que décrivant cet « art de », cette façon de faire ou de rêver. Bref, le qui, quand, comment, pourquoi de l’art de lire autant que d’écrire que pratique l’écrivain Laferrière.

Si on tient absolument à étiqueter Un certain art de vivre d’un génératif littéraire, je suggère celui de recueil d’aphorismes, ces « brèves maximes ou sentences qui expriment un précepte, résument une théorie ou font état d’une série d’observations », se rapportant aux thèmes de chacune des sections qui, lorsqu’on s’y arrête le moindrement, sont autant de façons de s’approprier un certain art de vivre.

Qu’en est-il de ces thèmes, sinon qu’ils sont des objets de l’esprit qu’un alchimiste au long parcours observe à l’aide d’un sextant, « cet instrument de navigation à réflexion, comprenant un dispositif de visée et un sixième de cercle gradué, dont on se sert pour mesurer la hauteur des astres », ce bel objet scrutant l’horizon des imaginaires, tous plus réels que fictifs. Mais, Laferrière n’est-il pas aussi un marin poussé hors de son île pour explorer l’univers du dire et du faire dire?

L’écrivain lance ainsi son navire-livre : « Enfant, lisant l’Odyssée, j’étais triste de voir Ulysse partir, mais toujours heureux de découvrir avec lui de nouvelles contrées, de nouvelles mythologies, de nouveaux visages. » (13) Il ignorait alors qu’il allait suivre cette voyagerie et qu’un jour il allait découvrir « sous forme de réflexions fulgurantes, de haïkus langoureux, de descriptions hâtives d’un lieu, d’une situation ou d’un état d’esprit ce qui s’était passé dans ma vie durant ce dernier demi-siècle. Lecteur horizontal, j’ai choisi de lire dans ma baignoire ou dans mon lit sans perdre espoir que Hoki frappe à ma porte. »

Qui est cette femme? Pour le savoir, il faut éveiller notre mémoire et l’amener dans les pages d’Eroshima (1987), le second roman de l’écrivain paru en 1987. Composé de seize séquences, où Hoki apparaît à la première intitulée « Le zoo kama soutra ». Une version révisée de cette même séquence est devenue Fête chez Hoki, « récit de la brève mais intense relation de l’écrivain-narrateur avec Hoki, une photographe de mode japonaise adepte du kamasoutra qui l’accueille chez elle, à New York. »

Revenons aux aphorismes. Je ne vais pas les citer tous, mais quelques-uns parmi ces maximes qui ont retenu mon attention, tantôt pour les liens qu’elle m’amenait à faire avec l’auteur et son œuvre, tantôt par pur plaisir de chroniqueur.

Pourquoi ne pas débuter ce florilège par ceux évoquant Da? « L’impression que la galerie / où se trouvait assise ma grand-mère / était suspendue dans l’espace. / Et que la cafetière, toujours à ses pieds / devenait cette lampe magique / d’où sortait le génie du conte tropical. » « L’image de cette grand-mère buvant avec à ses pieds son petit-fils observant les fourmis pourrait être l’une des plus durables d’une vie passée à barboter dans l’encrier. »

Puis, l’écrivain retrouve ici et là l’homme Laferrière. « Je suis du pays de mon lecteur. / Quand un Japonais me lit / je deviens japonais. / Et quand Hoki se maquille / je me glisse dans la baignoire / tout habillé avec un verre de vin rouge » interpelle directement la couverture du livre. « Je me rends compte que je n’ai pas écrit / ces livres pour décrire ce paysage / mais pour continuer à en faire partie. » « J’ai toujours pensé que c’était le livre / qui franchissait les siècles / pour parvenir à nous / jusqu’à ce que je comprenne que / c’est le lecteur qui fait le déplacement. » « Et c’est, à mon avis, le seul sens / à donner à sa vie / trouver son bonheur sans ajouter / à la douleur du monde. »

Vous croyez que Dany Laferrière a oublié le Québec depuis qu’il a un pied à terre et un peu de ses méninges à Paris? Nenni, il se souvient même de Miron, lui aussi un en-allé du Square Philips : « Prenez deux poèmes par jour / un le matin et un autre le soir. / Trouver un ver qui vous plaît / et ruminez- le jusqu’à ce qu’il / s’incruste dans votre chair. »

Et l’écrivain Dany L.? « Je n’ai jamais dissocié la lecture de l’écriture / car, si on lit pour quitter le lieu où on se / trouve, on fait de même en écrivant. / Si on ne quittait pas sa peau de temps en temps / on deviendrait fou d’être toujours le même. »

La tombée de rideau de ces "arts de" est ainsi faite : « Au début, je croyais que / mes livres venaient de moi / pour découvrir enfin / que je viens de mes livres. »

Que dire de plus, sinon qu’il y a à travers les apophtegmes d’Un certain art de vivre une sorte de bilan personnel et professionnel aussi intime que modeste, car n’en faut-il pas à un écrivain pour s’afficher devant un lectorat toujours avide du plus dire que du mieux dire? Aux impatientes et impatients de lire ce recueil, je suggère d’aller sur la toile et d’y trouver « L’art de relire » un texte que l’écrivain a lu à l’émission « Dessine-moi un matin » (IciPremière) du 30 mars dernier.

Toujours non rassasiés? Je vous suggère de vous offrir Autobiographie américaine qui propose pas moins de dix ouvrages de l’écrivain académicien et dont il est question un peu plus bas.

Dany Laferrière

Autobiographie américaine

Paris, Bouquins éditions, coll. « La collection », 2024, 1298 p., 49,95 $.

 « L’œuvre autobiographique de Dany Laferrière, rassemblée dans ce volume, montre qu’il personnifie une démarche singulière, qu’a déterminée son attitude envers la vie. Et c’est cette attitude qui fait que tant de lecteurs aiment mettre leurs pas dans les siens. "Un matin de février 1984, il y a quarante ans de cela, je me suis réveillé dans le grand froid montréalais, avec cette idée étrange qu’on ne devrait pas écrire plus d’un livre. Le manuscrit que j’avais fatigué toute la nuit dernière s’était assoupi près de la fenêtre de ma modeste chambre, au milieu des restes du repas de la veille. De mon lit, je l’observais avec un mélange de suspicion et de tendresse. J’attendais trop peut-être de ce premier roman écrit pourtant dans la misère et la liberté. D’abord qu’il me sorte de l’usine, ensuite qu’il me rende célèbre. Venant d’un pays qui a connu l’esclavage et la dictature, et ayant longuement vécu dans des villes comme Montréal, Miami ou New York, avant de parcourir São Paulo, Mexico, San Juan ou Buenos Aires, je me sentais comme un arbre qui marche dans sa forêt. J’ai fouillé dans l’histoire pour découvrir que cette Amérique continentale était le rêve de Bolívar dont la devise se résumait à "Un continent, un pays". Tant de cultures diverses que les écrivains de ce continent ou de ce pays allaient m’apprendre. J’ai donc décidé d’entreprendre une longue balade littéraire, en commençant par cette Caraïbe où j’ai pris naissance, et où je suis tombé, un jour de pluie, sur le recueil du poète haïtien René Philoctète Ces îles qui marchent. Je note dans mon calepin noir ce vers rimbaldien : "Je suis venu vers toi, nu, et sans bagages". C’est donc les mains libres et la tête légère que j’ai entrepris cet interminable voyage dans cette Amérique bigarrée et survoltée." D. L.

mercredi 22 mai 2024

Donald Alarie

Tous ces gens que l’on croise

Montréal, Pleine lune, coll. « Plume », 2024, 136 p., 21,95 $.

« Vivre n’est pas une science exacte »

Que de gens nous croisons dans une vie! Déjà, dans la plus tendre enfance, cette dame qui nous regarde, envieuse, en route vers son boulot, alors que notre tricycle nous mène à l’aventure. Ce monsieur en bleus de travail, portant fièrement sa boîte à lunch au bout du bras comme un trophée du travail accompli pour nourrir et faire étudier ses douze enfants avec qui tu joues dans l’insouciance de l’âge.

Parmi tous ces gens rencontrés, l’écrivain Donald Alarie nous en présente une trentaine, semblables à celles et ceux aperçus sans vraiment les voir. Cet aveuglement involontaire laisse parfois des traces qu’on découvrira, parfois de façon inopinée, comme cela survient dans certains récits de Tous ces gens que l’on croise, son nouveau recueil de nouvelles brèves.

 

Cette apparence d’indifférence à l’endroit de nos semblables est rarement le fait d’une quelconque misanthropie, mais du besoin d’un silence intérieur quand on parcourt les rues d’une ville de province, ici vraisemblablement Joliette où M. Alarie a enseigné et où j’ai moi-même grandi. Pourquoi une municipalité de cette dimension, sinon parce qu’elle n’a généralement pas perdu son fond d’humanisme comme c’est souvent le cas de plus grandes agglomérations.

Alors que la majorité des histoires courtes que l’auteur nous fait partager sont le lot de femmes et d’hommes plus âgés que jeunes, il n’est pas surprenant que certains détails les concernant, de leur physique à leur psychisme, aient un côté suranné, ce que j’ai d’ailleurs souligné pour un précédent ouvrage de l’auteur, Puis nous nous sommes perdus (Pleine lune, 2017).

Il y a aussi quelques personnages plus jeunes que la trame du récit fait vieillir en une ou deux pages, l’essentiel étant la différence de leur personnalité comme dans « Frère et sœur ». Cependant, la plupart des récits mettent en scène des aînés, certaines et certains des retraités qui meublent leur quotidien d’activités qui leur ont permis, au temps de la vie active, de ventiler leurs obligations personnelles ou professionnelles. Ces passions jadis essentielles sont désormais privilégiées à toute autre activité, comme si certains voulaient rattraper un temps perdu dont ils ignoraient l’existence.

Les lectures, les expositions, les concerts ou les voyages peuvent maintenant être planifiés à plus long terme et, parfois, préparés pour en tirer le meilleur profit qui soit, car, oui, ils peuvent être parmi les derniers qu’ils allaient faire.

Il y a aussi d’imprévisibles surprises comme de rencontrer une âme sœur avec qui partager ce que la vie leur a permis d’être. Cette femme distinguée croisée fréquemment qui semble parfois toute vive, parfois totalement absente, l’avocate réputée qu’elle fut perdant plus en plus le sens de la réalité, ce qui inquiète ses enfants.

Les gens de plus de soixante-cinq ans sont un terreau fertile pour Donald Alarie. Par exemple, dans « La liseuse », il y a cet homme qui depuis « près de cinquante ans, … ne se déplaçait jamais sans un livre dans sa poche, souvent deux… Sans une liasse de mots dans sa poche, il se serait senti démuni. » Un jour, ce lecteur boulimique fait l’acquisition d’une liseuse, ce support technologique permettant d’avoir à sa disposition presque autant de livres qu’on le souhaite, le poids en moins. Il présente son nouvel appareil à son entourage et les réactions que cela provoque illustrent la relation entre ces personnes âgées et les technologies. Quant à lui, « Il avait maintenant le sentiment de se déplacer avec un peu plus d’assurance, en sachant qu’il avait en poche une dizaine de livres, parfois plus. Il ne se sentirait plus jamais seul avec tous ces auteurs près de lui. C’était comme une famille! »

Une jeune poète est approchée par un photographe d’expérience qui lui demande d’écrire quelques vers pour accompagner chacune des photos qu’il a décidé d’exposer. S’il connaît bien l’écrivaine, il « ne savait pas qu’elle était, en quelque sorte, en panne depuis la parution de son dernier recueil quinze mois auparavant. » Hélas, au bout de six mois, la poète déclara forfait, au grand dam de son commanditaire. « Trouverait-il un autre écrivain qui aborderait la chose de manière différente? Il se dit que le temps lui apporterait une réponse. Les chemins de la création sont pleins de surprises, de joies et de déceptions. Il le savait pourtant depuis longtemps. »

J’ai mentionné et répété que des personnages racontés ont de l’âge. Il en va ainsi de Paul, au cœur de « Jusqu’à quand? ». La maladie l’a frappé et cela a brisé le rythme de vie qu’il s’était donné depuis qu’il vivait seul. Ne pouvant plus arpenter dans le quartier comme il en avait l’habitude, il lui reste la fenêtre d’où observer les allées et les venues du voisinage. « Voilà. C’est sa vie. Jusqu’à quand? C’est ce que Paul se demande souvent, assis devant la fenêtre de sa chambre. »

Un dernier récit qui a retenu mon attention : « Les enviait-on? » « Elle vivait seule depuis son divorce survenu dix ans plus tôt. Elle avait décidé qu’il n’y aurait plus d’homme dans sa vie… Lui, de son côté, vivait seul également, depuis la disparition de sa conjointe survenue douze ans auparavant… Et pour lui aussi, il n’était pas question de refaire sa vie, comme on dit. » Ils se sont croisés dans un café où ils avaient leurs habitudes. Un jour, l’endroit étant bondé, ils durent partager la seule table disponible. « Ils échangèrent un bref sourire. C’était le début de leur relation. » Trois semaines plus tard, il l’invite à prendre un café chez lui, ce qu’elle accepte non sans que cela la bouleverse. « Était-ce lors de la cinquième ou de la sixième rencontre chez lui qu’il eut l’audace de la prendre dans ses bras avant qu’elle ne le quitte?... Toujours est-il que par la suite, tout se précipita. Ils n’auraient jamais pensé vivre une telle passion amoureuse à leur âge. » La seule inquiétude qu’ils eurent fut cette question : « qui de nous deux partira le premier? »

Donald Alarie a ce talent, souvent démontré dans ses ouvrages, de créer des univers aussi intenses que minuscules, des univers qui permettent aux lectrices et aux lecteurs de voyager rapidement dans des mondes inconnus, d’en tirer l’image qui leur convient, l’expérience d’un geste, plus sérieux qu’anodin, ou même une réflexion originale. Tous ces gens que l’on croise ajoute de nouvelles dimensions à ces fictions-réalités pour notre plus grand plaisir.

mercredi 15 mai 2024

François Gravel

Prendre la mort comme elle vient

Montréal, Druide, coll. « Reliefs », 2024, 256 p., 24,95 $.

Rêveries d’un François en promeneur solitaire

Que d’intimité dans ce titre que je réserve à quelques écrivaines et écrivains dont je crois connaître les œuvres. François Gravel fait partie de cette courte liste, car j’ai recensé la majorité de son impressionnante bibliographie, de la littérature jeunesse à celle s’adressant à leurs aînés. C’est avec une certaine fébrilité que j’ai retrouvé sa plume semblable à ces crayons à la pointe si fine qu’ils peuvent construire un monde imaginaire en moins de deux. Oui, oui, ces artistes ont surtout le talent de transformer ces formes et ces couleurs en une œuvre artistique. C’est justement ce que fait l’écrivain Gravel dans les pages de Prendre la mort comme elle vient.

Ses deux précédents ouvrages – À vos ordres, colonel Parkinson (Québec Amérique, 2019) et Le deuxième verre (Druide, 2022) – tiraient leur essence d’expériences personnelles de l’auteur, en observant et en analysant les tremblements d’abord observés par le médecin anglais en 1817, ainsi que l’alcoolisme congénital.

Son nouvel opus est constitué de trente-six miniatures représentant autant de flashes mémoriels, tous gravitant autour de la date de péremption de l’être humain, sans l’anticiper plus qu’il ne faut, en économisant son énergie à des activités constructives ou ludiques.

C’est là une des qualités premières de Prendre la mort comme elle vient : être à la fois sérieux et divertissant, une pointe d’ironie s’échappant lorsque le propos anticipe trop en évoquant un futur improbable, à moins qu’il vive plus vieux que Mathusalem. Si on me demandait de mettre un chapeau littéraire au livre, j’écrirais qu’il est une miscellanée accueillant des histoires vraies, sinon probables. Je pourrais également utiliser le terme d’éphémérides – un ouvrage relatant des événements qui se sont produits le même jour de l’année à différentes époques – mais ce serait usurpé l’usage qu’en fait l’écrivain qui l’emploie comme titre d’un récit.

Pourquoi ai-je paraphrasé le titre d’un ouvrage de J.-J. Rousseau (1712-1778) en tête de cette chronique? L’écrivain Gravel souligne aimer marcher dans la nature, dans le secteur de l’Île où son amoureuse et lui séjournent l’été. Ces randonnées sont propices à la réflexion et laissent parfois s’agiter l’esprit de la création, loin de la domesticité et de ses obligations. De là, l’idée de rêveries dans la solitude comme un exercice d’hygiène de la pensée d’où jaillissent librement des associations de mots, de souvenirs épars ou d’images libres de droits.

La nature intrinsèque d’une miscellanée permet d’entrer directement dans le dire de l’auteur. Ainsi, l’écrivain se rappelle ce que son éducation judéo-chrétienne lui a appris de la mort, de l’inutilité du corps qui peut bien aller pourrir dans un cimetière ou brûlé dans un crematorium, alors que l’âme monte aux portes du ciel où le grand Saint-Pierre va la recevoir. On comprend que les services du saint homme sont toujours en grande demande et que, comme les services de santé au pays, il faut attendre. C’est pourquoi le narrateur Gravel préfère passer son tour cette fois et mourir plus tard.

J’exagère à peine le propos du premier tableau, "Le tunnel", qui amorce un périple tel le bilan d’une vie bien remplie qui n’est pas prête à fermer les livres en passant l’arme à gauche. Justement, au sujet des synonymes du mot mort, ils font l’objet de la 15e miniature, "Lexique". « Il est facile [écrit-il] d’éviter les répétitions quand on écrit à propos du sexe et de l’argent : on dispose alors d’un vaste choix de synonymes, d’euphémismes et d’expressions pittoresques. Il en va de même pour le verbe mourir… Il faut cependant savoir dans quel contexte les utiliser. »

Je ne peux pas retenir ici chacune des trente-six situations narratives. Je vais tout de même en retenir quelques autres. Que dire de "Dyschronie", un mot que l’auteur m’apprend qui définit « un trouble de la perception et du jugement temporels qui affecte la représentation de la chronologie et l'évaluation de la durée »; bref, « une difficulté à appréhender toute notion de temps. » Il arrive ainsi que le jeune enfant ne rentre pas dîner comme on lui a demandé parce que trop absorbé par le jeu auquel il s’adonne. Pour le narrateur, il lui arrive de faire un saut dans le temps et de s’imaginer à 10 ans, alors qu’il a six ou sept fois cet âge. Cette perspective lui fait revivre un bon ou même un mauvais moment d’autrefois ou même de rayer de sa mémoire son âge véritable. Ici cependant, ce jeu du hasard et du temps ramène à l’ultime instant où nous passons de la vie au trépas, ce moment que nous voulons bien retarder.

Deux des récits ont pour thème la chanson. "Dernières chansons" rappelle que « … contrairement aux livres, dont on ne fait habituellement qu’une seule lecture, on réécoute les chansons des dizaines de fois, jusqu’à s’en imprégner. » (79) Le palmarès de l’écrivain compte les Léo Ferré, Jacques Brel, Barbara et, surtout Brassens dont il dit : « Il aborde toujours le sujet avec un sourire en coin, ce qui est peut-être la seule façon d’en parler sérieusement. » Le sétois Brassens, enterré au cimetière de la ville situé sur le mont Saint-Clair à côté de Paul Valéry, voit la Méditerranée tout proche : « Vous envierez un peu l’éternel estivant / Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant / Qui passe sa mort en vacances. »

L’autre référence à la chanson s’intitule "Last songs". Il allait de soi que l’écrivain fasse référence à Leonard Cohen, John Lennon et Kate McGarrigle, tous trois ayant écrit, composé et interprété une chanson prémonitoire. « You Want It Darker ». Note à l’auteur : Cohen n’a pas eu le choix de faire un dernier disque et une dernière tournée, car la gestionnaire de ses avoirs a vidé ses comptes – « (Just Like) Starting Over » et « Proserpina ».

Que dire des pages d’"Ostende 2.0", sinon qu’elles rappellent un ouvrage du romancier paru 1994 dont il fait brièvement revivre les personnages – Pierre-Paul, Jacques et Jean-François – en rappelant l’essentiel de leur périple dans le roman et en les faisant revivre maintenant, à 72 ans, autour d’un repas amical où la conversation s’anime « lorsqu’ils parlent enfin de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui, chacun à leur façon, essaient de changer le monde pour le rendre meilleur. »

Le rideau tombe sur Prendre la mort comme elle vient de façon originale. En effet, on y lit six citations d’écrivains différents, chacun évoquant la fin de la vie. Je retiens l’ironie du bédéiste belge Philippe Geluck : « Plus longtemps on est en vie et moins longtemps on sera mort. »

Malgré son titre, aucun des flashes mémoriels ne dégouline de tristesse. Au contraire, ils sont pleins de vie et ils font éclore mille souvenirs. En refermant ce recueil, ce sont les paroles du regretté Sylvain Lelièvre, lui aussi professeur de cégep, qui m’ont semblé résumer le mieux le propos : « Moi j’aime les choses inutiles / Les bonheurs tranquilles / Qui ne coûtent rien… / Tous ces petits riens / Qui rendent la vie moins futile / J’aime les choses inutiles / Qui nous font du bien ».

mercredi 8 mai 2024

Stéphane Garneau

Le choix de se taire : pour contrer le bruit incessant de la machine à opinions

Montréal, XYZ, coll. « Réparation », 2024, 112 p., 19,95 $.

« Le bruit de la machine à opinion » 

Deux sujets sont devenus autant d’excuses pour colmater les maux de la société : la pandémie et les médias sociaux. L’épidémie nous a rappelé sévèrement que nous ne sommes que des humains qui n’ont pas réponse à tout, toujours, rapidement. En tirera-t-on quelques leçons collectives? C’est à voir. Entretemps, il nous faut cesser d’en faire un prétexte pour tous les maux de la terre.

Il en va autrement des réseaux sociaux et de leurs avatars. Le journaliste Stéphane Garneau s’est penché sur ce sujet dans un essai intitulé Le choix de se taire : pour contrer le bruit incessant de la machine à opinion.

Son projet est clair : « À une époque où l’infoanxiété causée par la surabondance de nouvelles et d’opinions dans notre univers multiplateforme est de plus en plus manifeste, ne serait-il pas judicieux à l’occasion, pour préserver son hygiène mentale et surtout celle des autres, de réserver son opinion en se demandant si l’expression publique de ce qui pourrait être évoqué autour de la machine à café au bureau – ou pas du tout – contribue réellement à enrichir la conversation… Avec cet essai de réparation, j’aimerais revaloriser le dialogue intérieur, le recul, la réflexion et la discrétion au profit d’une conversation publique plus intelligible. »

Vaste programme, néanmoins incontournable si on veut ralentir – je n’ai pas l’imprudence d’écrire cesser – la pollution qui émerge de l’ensemble des informations, vraies ou fausses, et des opinions proposées par des néogourous sociétaux, appelés influenceurs/influenceuses.

Que dire de la contamination provoquée par les bruits ordinaires des villes ou même des campagnes du 21e siècle : véhicules en tout genre, musique montant de la rue ou des appartements, vociférations surgissant des piétons comme s’ils construisaient ou démolissaient un vide absolu.

« Pour parler du silence et du choix de se taire, je vais aussi m’intéresser au bruit. » Cela va de soi, surtout si on considère sa conclusion qui résume les grands axes de réflexion vers laquelle l’essayiste nous guide tout en nous suggérant des pistes pour qu’on puisse, à notre tour, remettre en question un certain verbiage inutile dans l’espace public. Pensons aux conversations téléphoniques d’un locuteur dans les allées d’un super marché hésitant entre tel produit et tel autre.

Du côté du silence, cette si rare denrée, l’auteur y consacre la première des trois sections de l’ouvrage. Il en étudie la complexité sous sept aspects, certains complémentaires. Que nous dit l’injonction « une minute de silence, s’il vous plaît »? N’est-ce pas là l’appel à un respect collectif face à un événement qui laisse peu ou pas d’autres choix? Se souvient-on du « silence pandémique », ce spectre qui a rôdé sur la planète en emmurant les humains et leurs animaux domestiques, tout en laissant à la nature et aux animaux sauvages une liberté qui leur était devenu si rare, sinon jamais? « Le travail à distance, l’amélioration du réseau de transports publics et la diminution du nombre de voitures sur les routes permettraient de réduire l’impact sur la biodiversité et notre empreinte carbone, et les entreprises pourraient économiser de l’argent. »

Le « silence est un luxe » que les biens nantis peuvent s’offrir. Néanmoins, le silence est une des conditions sine qua non du pouvoir de la créativité dont les activités peuvent difficilement se passer. Hemingway fait remarquer que « l’écriture, à son meilleur, est une activité solitaire… [L’écrivain] grandit en stature publique à mesure qu’il se débarrasse de sa solitude et souvent son travail se détériore. » Selon G. Hempton, spécialiste états-unien de la bioacoustique, « L’expérience d’espaces sans pollution sonore est aujourd’hui en voie de disparition, sans même qu’on s’en rende compte. »

Et « marcher en silence »? L’écrivain constate que dans « la marche, le malaise engendré par l’absence de stimulation extérieure cède généralement la place à une diminution du stress en phase avec l’attention que vous devez accorder à vos mouvements. » En prime, la marche silencieuse « favorise la réflexion et l’écriture », une pratique qui m’est familière entre la lecture d’un livre et le premier jet de sa recension.

Il y a aussi « le silence amoureux » qui, telle la communion du corps, des cœurs et des esprits, se développe petit à petit et devient la manifestation express de moments de plénitude amoureuse. C’est peut-être la forme la plus complexe du silence qui ne cache rien et dit plus que tout autre discours.

Quant au « silence salvateur », la psychanalyse considère que « le silence est une fonction cognitive, c’est l’environnement sonore dont nous avons besoin pour penser. Une fonction clinicienne : le silence soigne. Son absence a des effets délétères démontrés. Il y a un fardeau sonore qui cause des méfaits physiologiques, psychologiques, neurologiques, somatiques… Ceux qui bénéficient du silence ont moins de troubles comportementaux, de stress et d’anxiété. »

Le bruit! On comprend que jadis les chevaux se cabraient à la pétarade des premiers véhicules à moteur. C’est aussi la réaction de riverains à qui on impose les sons d’un concert lointain. Encore, faut-il distinguer vacarme, tapage, distorsion, cacophonie qui « sont des déclencheurs d’anxiété. » Garneau a raison d’écrire que « notre évaluation et notre tolérance au bruit dépendent du contexte. » La musique que l’on choisit nous fait du bien. « La musique nous permet également de voyager dans le temps. Elle réveille des souvenirs… on se retrouve instantanément ému par des images et des sensations, vestiges d’une autre époque. »

« Le son des villes, le bruit des champs » n’est pas un paradoxe, mais l’image sonore idyllique que certains urbains se font. Erreur! Chaque milieu où vivent des humains est ambivalent du côté des sons. Un voisin d’un complexe immobilier mal isolé écoutera tôt le matin ou tard le soir une musique qui lui plaît, mais qui n’est qu’agacement pour ses colocataires. De même que la paix campagnarde n’empêche pas la machinerie agricole comme l’odeur du purin.

Alors, « Ville ou campagne? Avantages et inconvénients ». L’essayiste suggère certaines précautions à prendre avant de choisir de devenir campagnard si on est citadin, et vice versa. « Selon les chiffres [récents] de la Banque mondiale, d’ici 30 ans, le nombre actuel de citadins aura doublé et pratiquement sept personnes sur dix dans le monde vivront en milieu urbain. » N’empêche, le bruit ou tout autre son qui peut y est associé a une influence directe sur notre santé physique et mentale. « Au Québec, on estime les coûts de cette surdose de bruit à 680 millions de dollars par année… On inclut dans ce calcul les coûts des soins de santé pour les personnes incommodées et la baisse de valeur foncière des maisons construites près d’un aéroport ou d’un parc industriel. »

Une dernière observation relative au bruit : « télétravail et concentration ». Le télétravail fut la grande découverte de la pandémie aux yeux de certains. Ils n’y ont vu que des aspects positifs : un peu de travail, une brassée de linge, mettre un plat à mijoter, un peu de travail, appel du bureau, un appel du conjoint… On a oublié que des « millions d’années d’évolution ont conditionné notre cerveau pour qu’il réponde aux bruits en augmentant notre rythme cardiaque et notre pression sanguine, concentrant de l’énergie dans nos organes vitaux et accroissant notre force musculaire. »

A-t-on « le choix de se taire » ou n’est-il pas mieux de tourner sa langue sept fois avant de s’exprimer? « À une époque où l’infoanxiété causée par la surabondance de nouvelles et d’opinions dans notre univers multiplateforme est un enjeu de santé publique, ne serait-il pas judicieux à l’occasion, pour préserver son hygiène mentale et surtout celles des autres, de réserver son opinion en se demandant si l’expression publique de ce qui pourrait être évoqué autour de la machine à café – ou pas du tout – contribue réellement à enrichir la conversation publique. »

Le propos du troisième chapitre de l’essai – « le choix de se taire » – doit être entendu, car nous traversons un véritable changement du climat du discours public qui dit tout et son contraire. Il y a un mélange de genre qui confond information et rumeur, cette dernière, grâce à la chambre à écho que sont les médias sociaux, tient alors lieu de vérité. Jadis, certains disaient : « C’est vrai, c’est écrit dans le journal. » On oublie alors l’esprit critique.

Stéphane Garneau met les réseaux sociaux en perspective et observe les dérives – des fausses nouvelles aux menaces directes – devenues coutumières. Il décrit sa manière d’être devant les facebooks de ce monde et ses habitudes quant à leur usage. Ces seules pages justifient de lire tout l’essai, car elles traduisent un mode d’emploi du discours public dans le contexte des pas si nouvelles technologies de l’information. Le choix de se taire devient alors une pratique salutaire.

En guise de conclusion, l’essayiste propose trois scénarios d’un discours public relatif. Le premier est tiré de « L’art de se taire, principalement en matière de religion », un livre de l’abbé Dinouart (1716-1786) qui dicte « 14 principes nécessaires pour se taire. » L’auteur a retenu neuf de ces règles, la première étant : « Il ne faut parler que si cela vaut mieux que le silence. » Le second scénario – « Les médias sociaux et les quais de la Seine au XIXe siècle – est une métaphore filée qui illustre l’attitude du réseauteur observateur actuel à l’image d’un personnage inventé se promenant jadis sur les quais de la Seine scrutant l’allure de ses semblables sans commenter, comme le font de nombreux usagers de Facebook, de X, etc. Enfin, « Plaidoyer pour la bienveillance » se résume ainsi : « Les crises politiques, climatiques et sanitaires, l’inflation, les guerres et les menaces aux libertés sont bien réelles. Mais la place que nous leur accordons est responsable d’un climat anxiogène qui nuit à l’esprit critique. »

Enfin, il faut être conscient que les algorithmes n’en ont pas fini avec celles et ceux qui jouent aux funambules avec ces « suites finies de règles et d’opérations élémentaires sur un nombre fini de données qui permet de résoudre une classe de problèmes » sur les applications tirées de l’IA. Même terrés au septième palier sous terre, ils nous rejoindront. Alors, pourquoi ne pas se taire – sauf pour la parentèle et quelques amis-es – et aiguiser notre esprit critique pour apprécier ce qui nous entoure.

mercredi 1 mai 2024

Mélissa Verreault

La nébuleuse de la Tarentule

XYZ, coll. « Devenirs », 2024, 400 p., 29,95 $.

Arborescence narrative

Je lis lentement, car j’en ai fini avec la rapidité exigée durant mes années d’études et d’enseignement. C’est ce que je me suis permis de faire récemment en choisissant La nébuleuse de la Tarentule, un roman signé Mélissa Verreault.

Le titre interpelle, la tarentule n’étant pas un animal de compagnie lové dans un vivarium, mais une araignée venimeuse à la morphologie répugnante. Associer un phénomène météorologique à un arachnide annonce une histoire telle une « toile constituée par un réseau de fils de soie » capable de capter et de retenir notre attention dans toutes les directions où le récit nous amènera.

L’élément nébuleuse est ce nuage interstellaire qui s’installe au-dessus de la trame, annonçant une éventuelle tempête. À ces deux images s’ajoute celle de l’arbre de vie de Mélisa Verreault – Mélisa avec un seul « s » –, personnage principal et narratrice du récit. Ici, la confusion entre l’écrivaine et son héroïne est volontaire, certains traits de caractères et d’habitudes quotidiennes sont semblables, du moins selon ce que la romancière affirme : « Les mensonges s’emboîtent les uns dans les autres, ils sont des poupées russes, à la seule différence qu’il devient impossible de dire lequel a engendré lequel. »

La trame est semblable au tronc d’un arbre dont nous découvrons de nouvelles branches – la famille immédiate de la narratrice –, mais aussi des racines ancrées d’aussi loin que la mémoire de cette dernière peut se souvenir. Dieu sait que la mémoire de cette femme est prodigieuse, à moins que ce soit cette dernière qui s’invente des souvenirs.

J’aurais pu intituler cette recension « La crise de la quarantaine » : une rencontre fortuite de Mélisa avec un béguin d’adolescence jamais avoué au camarade d’école secondaire, Francis Bouchard. Il ne sera pas le seul représentant de cette époque à ressurgir, ce qui permet à Mélisa de rappeler certaines frasques où elle s’est laissée emporter par les occasions du moment, dont cette relation sexuelle avec une amie.

Reprenons la métaphore de l’arbre en observant le tronc qui soutient l’ensemble de la trame du roman. Il s’agit du quotidien de Mélisa, de Franco son mari et de leurs triplées, Adèle, Léonie et Bénédicte. Mélisa est une écrivaine en rupture d’inspiration, croit-elle du moins, mais elle traverse surtout une période de spleen comme elle en a déjà connu. Cette fois, ce mal-être va se transformer en une nostalgie lancinante de moments marquants de son enfance jusqu’à ce jour. Ce que confirment sa rencontre et sa relation avec Francis, appuyée par ce face-à-face avec Anne-Julie Genest, cette camarade déloyale dont elle n’a pas oublié les prétentions qui l’ont blessée plus profondément qu’elle ne l’eut cru.

Parmi la myriade de questions qu’elle se pose dans un état presque second, celle-ci en illustre plusieurs : « Nos vies ne sont-elles que des fac-similés de celles de nos ancêtres? Le sillon qu’ils ont creusé est-il à ce point profond qu’il nous est impensable d’en remonter les combles, d’en enjamber les crêtes pour rejoindre d’autres tranchées? Ma vision de la loyauté n’est pas tout à fait la même que celle de ma mère, j’ai la fidélité un peu plus flexible, mais mon sentiment de culpabilité à l’égard de Franco n’en est pas moins poignant. Les valeurs qu’on se choisit ne parviennent jamais à effacer complètement celles inculquées dans l’enfance. » Cela s’avère dans les fréquents rappels que la narratrice fait de son enfance, de ses sœurs jumelles et de son frère dans l’univers de parents divorcés, mais toujours présents pour eux.

L’écrivaine a des lettres – par exemple cette scène où Francis est agenouillé au pied du lit et « contemple l’origine du monde » rappelant la célèbre toile de Gustave Courbet (1866) – et elle ne se gêne pas pour glisser ça et là d’autres références culturelles ou pour employer sciemment des figures de rhétoriques, ce que ses amies lui reprochaient jadis. Cela sans oublier tous les calembours à-propos dont ceux-ci venus tout droit de la mémoire de son enfance : « J’ai aussi su que notre voisin est affilié à une gang qui s’appelle les Elle Zengels et que son restaurant est juste une façade pour blanchir de l’argent. Je n’ai jamais vu de billets blancs. »

Au chapitre des souvenirs familiaux, ceux rappelant des moments précis de son enfance font généralement œuvre utile, car ils illustrent adéquatement ceux plus récents. C’est le cas de ses rapports actuels avec sa mère et son père, ce dernier lui occasionnant des soucis depuis qu’il s’est mis à parler allemand, une langue dont elle ignorait l’origine de son apprentissage, lequel vient du séjour de ses grands-parents paternels à Lahr en Allemagne où Réal a débuté sa scolarisation; Mélisa ira au bout de cette histoire comme pour se déculpabiliser de sa relation avec Francis.

Avec La nébuleuse de la Tarentule, Mélissa Verreault a démontré sans aucun doute son talent d’imaginer un univers complexe dont la trame, telle celle d’une vaste tapisserie qui raconte de façon détaillée une fresque historique, se ramifie en plusieurs mises en abyme selon les souvenirs qui émergent, certains mis en lumière par de véritables artéfacts d’époque pour lesquels on a réservé des pages du livre. L’essentiel pour les lectrices et les lecteurs que nous sommes n’est-il pas de passer de bons moments en les confiant à la plume d’une écrivaine ou d’un écrivain? C’est exactement ce que la romancière réussit.

mercredi 24 avril 2024

Lise Gauvin

Des littératures de l’intranquillité

Paris, Karthla, 2023, 236 p., 36,95 $.

Pour saluer Lise Gauvin

Au fil des ans, je vous ai proposé une quinzaine de livres écrits par Lise Gauvin. Majoritairement des essais portant sur la langue et les littératures d’expression française, sans oublier quelques fictions et d’inoubliables témoignages. J’aurais pu consacrer une chronique annuelle à l’une ou l’autre de ses publications tellement cette universitaire réputée est passionnée de ces sujets. Elle vient d’ailleurs d’ajouter un nouvel ouvrage à cette quête : Des littératures de l’intranquillité.

Cet essai synthèse s’alimente du manifeste Pour une « littérature-monde » en français, paru en octobre 2007 et signé par 44 écrivains. La quatrième de couverture de ce livre le résume ainsi : « Quelle langue parlent les écrivains? Les littératures francophones sont des littératures de l’intranquillité : en situation de minorité face au français "de France" qui est en situation de majorité, elles font émerger mille autres langues en elles, que ce soit le créole, l’acadien, le malinké ou encore l’anglais. En étudiant des œuvres d’auteurs aussi divers que Michel Tremblay, Patrick Chamoiseau, Ahmadou Kourouma, France Daigle, Assia Djebar, Réjean Ducharme ou Raphaël Confiant, Lise Gauvin décrit la "surconscience linguistique" des écrivains, condamnés à "penser la langue" française par diverses stratégies, de la note de bas de page, du paratexte, du narrateur collectif.... L’écrivain et l’imaginaire des langues : le romancier triche avec la langue, fait un pas de côté, fait boiter la langue, fabule son autofiction pour raconter son inconfort linguistique, ou bien pour dénoncer la norme et la renverser comme un gant, pour en exhiber les coutures et proposer de nouvelles poétiques narratives. Tout ceci fait l’objet du nouvel essai de Lise Gauvin, qui rassemble et poursuit ici les travaux de ses dernières années de recherche. »

Rappelons-nous ce que signifie le mot langue : « Système de signes vocaux et souvent graphiques commun aux membres d’une même communauté et constituant leur outil de communication ». Or, les références relatives aux origines du français canadien, plus spécifiquement québécois, et de sa littérature, sont celles que la France a essaimées sur tous les continents où elle s’est implantée et a imposé sa propre langue, nonobstant celles qui avaient cours à son arrivée.

Avec les succès parisiens répétés d’écrivaines et d’auteurs venus de l’extérieur de l’Hexagone – 2023 fut de ces années notamment grâce aux prix littéraires remportés et au Festival du livre de Paris dont le Québec était l’invité –, le concept de « littérature-monde » a continué de percoler. Pour Jacques Godbout cité par Mme Gauvin : « Il ne s’agit pas de créer une mode "francophone", il s’agit de changer la "culture" de l’institution littéraire de France », ce à quoi l’essayiste ajoute : « Et de changer également, il est important de le préciser, les modalités de circulation du livre dans l’espace francophone. Car il serait étonnant que ce manifeste (Pour une « littérature-monde » en français) et le mouvement qui lui est relié suffisent à modifier le centralisme de l’institution littéraire parisienne. »

À « littérature-monde », Lise Gauvin préfère l’expression de littératures de l’intranquillité, d’autant plus que, dans nombre de pays, la langue française coexiste avec un ou plusieurs autres idiomes nationaux. Le bilinguisme canadien est un exemple, tout comme le flamand et le wallon en Belgique, ou le wolof et le français au Sénégal. À cette indubitable observation, s’ajoutent les réalités continentales ou nationales propres à chacun de ces territoires. L’exemple simple qui me vient en tête est celui des mots congère et banc de neige, tous deux désignant un « amas de neige entassée par le vent » sans représenter la même quantité de neige de référence.

Je ne vais pas écrire une nouvelle synthèse du livre, ce serait prétentieux. J’attire cependant votre attention sur le premier chapitre, intitulé « Autour du concept de littérature mineure : variations sur un thème majeur ». « Dans l’ensemble constitué par la République mondiale des lettres, la plupart des littératures francophones ont été désignées tour à tour de littérature régionale, périphérique ou mineure. » (17) L’essayiste propose sept variations de ce thème : les littératures mineures, les littératures des petites nations, les discours antillais, les littératures régionales et de l’exiguïté, les littératures liminaires, du bon usage du mineur, les littératures de l’intranquillité. Chacune de ces variations est relative à la mise en perspective d’une littérature d’expression française du point de vue géographique ou sociologique avec celle de France.

Le point de rupture entre ces catégories n’est-il pas celui que suggère Mme Gauvin : « À l’heure de la mondialisation et des technologies de communication, peut-on encore parler de grande et de petite littérature? De langue majeure et de langue mineure? Peut-on penser la littérature hors des catégories qui la fixent et la figent? » (40)

Un élément de ces vastes sujets sur lequel Des littératures de l’intranquillité porte attention, c’est l’ajout d’un nouveau lexique au discours littéraire comme celui de Réjean Ducharme, par exemple. Ce faisant, non seulement l’écrivain utilise-t-il un discours narratif usuel, mais il défend aussi son appropriation de la langue dans laquelle il raconte. Il en va ainsi de l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu qui crée fiction, essai, œuvre dramatique ou télévisuelle en leur intégrant un vocabulaire tiré de son propre lexique; cela sans oublier sa quête de ce « pays qui n’est pas encore un pays » et qui n’existe nulle part ailleurs que dans ses fictions.

Littérature mineure que la nôtre? « Quoi qu’il en soit de leur désignation, ces littératures ont en commun le fait d’être écrites en français dans des situations de plurilinguisme plus ou moins subi ou assumé. Littératures de l’intranquillité, elles le sont dans ce sens que rien ne leur est acquis, et "qu’il leur faut tout assumer d’un même coup", comme le dit si bien Glissant [Édouard Glissant, écrivain d’origine martiniquaise, 1928-2011]. Dans le domaine de la langue, l’intranquillité se traduit chez ces écrivains par une surconscience linguistique qui les oblige à créer leur propre langue d’écriture, dans un contexte de relations concurrentielles entre le français et d’autres langues de proximité, sans oublier les usages propres à chacune des cultures, et à transformer leur tourment de langage en un imaginaire des langues. » (209-210)

Lise Gauvin conclut ainsi son étude, illustrée d’exemples appropriés des littératures de langue française et de leurs variantes : « Dans un monde où l’idée de globalisation coïncide le plus souvent avec celle d’uniformisation, l’écrivain francophone a pris le parti de transformer son intranquillité en poétique du doute et de l’incertain, bref, en interrogation sur le rôle et la portée de la Littérature. » (214) C’est là une vaste question et, si nous suivons l’exemple actuel des Ukrainiennes et Ukrainiens, quand tout vacille, il reste la langue, la culture en général et la littérature en particulier.

Il y a quelques années, Mme Gauvin eut le privilège d’être reçue par la regrettée Hélène Carrère d’Encausse, alors secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Voyant une photo soulignant l’événement, j’ai pensé que Lise Gauvin serait la personne toute désignée pour remplacer la secrétaire perpétuelle, car notre concitoyenne s’est engagée depuis des lustres à la promotion et la reconnaissance des littératures d’expression française, tous territoires confondus.

mercredi 17 avril 2024

Steve Poutré

Lait cru

Québec, Alto, 2023, 264 p., 26,95 $ (papier), 16,99 $ (numérique).

Diaporama du temps passé sous forme de patchwork

Le premier roman de Steve Poutré, intitulé Lait cru, évoque des souvenirs de l’auteur-narrateur au pays de son enfance à la campagne. Ces moments choisis rappellent une époque et un mode de vie dont il garde de vagues souvenirs, ceux retenus pour la nature de leur fulgurante et fragile existence. Ces souvenirs épousent la forme d’un diaporama d’images, réelles ou imaginées, qu’il projette sur l’écran du livre en train de s’écrire, comme pour s’assurer de bien se rappeler ce qu’il a aimé et, surtout, les situations qu’il ne veut absolument pas revivre. 

Il ne s’agit pas d’un roman au sens strict, mais d’un récit semblable à une courtepointe faite d’un patchwork de 85 pièces semblables à autant d’arrêts sur image. Le fil conducteur, ce sont les moments qui émergent dans la tête du narrateur hospitalisé au département de psychiatrie d’une institution urbaine, souvenirs que son thérapeute tente d’analyser pour lui faire comprendre que ces moments privilégiés, même disparates – confus ou confondus –, forment le tout de sa conscience rébarbative à les assumer.

Nous visitons un univers où se confondent onirisme et lucidité alors que le narrateur essaie de replacer les morceaux d’une enfance à la ferme, une époque où la vie des terriennes et terriens n’était déjà pas de tout repos. D’autant plus vrai que l’exploitation était située sur un immense lopin de terre, propriété des grands-parents paternels du narrateur et de ses oncles : une bourgade, quoi! Ce qu’il y a de bien pour l’enfant qu’il fut, c’est de pouvoir visiter sa grand-mère à volonté et profiter de ses gâteries culinaires et des effluves qui embaumaient la maison et même au-delà.

Chaque morceau du patchwork compose une fresque de l’univers qui a fini par amener le narrateur en psychiatrie, comme si, pour une raison insaisissable – semblable à chercher une aiguille dans une botte de foin –, tout son univers avait basculé dans une zone interdite où les assises de sa vie avaient été ébranlées comme les colonnes de son temple intérieur.

Ce récit n’est pas pour autant une histoire triste ou noire. Le narrateur a de l’humour et sait tirer son épingle du jeu devant des événements sur lesquels il n’a aucun contrôle. Ainsi, dans « Les couleurs », il écrit : « Lorsque je frotte vigoureusement mes yeux et que je les garde clos un moment, des couleurs explosent et dansent… Je pense aux prisonniers enfermés dans le noir pendant des jours. Je survivrais bien dans ces conditions, avec la machine à couleurs qui m’inonde la tête. Mon gaz à rêves, ce monde magique derrière mes paupières. »

Toujours à l’exploration des outils littéraires à sa disposition, l’auteur Poutré joue avec les images. Ainsi, lorsqu’il visite la ferme d’un voisin : « L’eau [d’un abreuvoir à vache] coule sur mes doigts, là où mes yeux aimeraient voir un museau. Des milliers de vaches ont vécu ici. Des milliards de beuglements. Des matins et des soirs de traite, sans interruption, pendant des décennies. Des milliers de famille ont versé de ce lait dans leurs céréales. N’y respire plus qu’une armée d’araignées qui se balancent sur leur fil de soie, incapables de se retisser un destin. »

Poutré peut aussi décrire crument la réalité du moment. « Il fut une époque où les gens étaient simplement fous. Maintenant, les étiquettes sont si variées et confuses que bientôt chaque idiot du village aura sa maladie orpheline. On me sort depuis quelques années ce terme à la mode, qui me donne parfois envie de rire, souvent de hurler. "Bipolaire". S’il n’en tenait qu’à moi, je ne choisirais qu’un seul pôle, le plus vivifiant, mais le monde n’accepte pas la portion fade de l’être. »

Bien que ce diagnostic de cyclothymie l’exaspère, il n’en demeure pas moins décidé : « J’aimerais effacer l’historique. Les jours et les nuits. Il n’en resterait aucune trace, je suis le seul à les avoir archivés. Les dernières copies sont prêtes à flamber. Le brasier dans mon ventre me remonterait à la gorge, m’évitant de témoigner à nouveau de tout ce qui s’est éteint. Je rassemblerais assez de combustible pour que la première étincelle vienne à bout de l’ensemble. »

Les morceaux de tissu faisant partie du patchwork agricole, car c’est bien là que tout a commencé, illustrent un aspect spécifique de l’entièreté de l’existence du narrateur à ce jour et de ce qui a fini par l’amener en institution. Si Lait cru se situe dans un environnement fermier, on peut tout de même utiliser la méthode Poutré pour analyser les aléas d’un autre mode de vie, à la différence que très peu ont un cadre aussi exigeant que les 24/24 heures, 7/7 jours, l’année durant des familles vivant sur une terre agricole. C’est d’ailleurs là que les récits de Steve Poutré réussissent le mieux : nous faire entrer dans l’intimité d’un enfant devenu adolescent puis jeune adulte, qui refuse, d’abord inconsciemment, d’avoir la même vie qui a littéralement avalé sa famille tout entière. Aussi franc que soit le narrateur, il n’en perd pas pour autant son humour irrévérencieux, voire cynique, ce qui module ses récriminations et son mal-être.

mercredi 10 avril 2024

Myriam Beaudoin

Mont Mirador

Montréal, Leméac, 2023, 176 p., 22,95 $.

Une odeur de fin du monde

L’écrivaine Myriam Beaudoin crée, d’un récit à l’autre, des univers clos dont les personnages sont capables de vivre en autarcie relative, solitaire ou familiale. Spontanément, je revois l’univers de la communauté juive orthodoxe visitée respectueusement dans Hadassa (2006), la presque confidence d’Épiphanie (2019) ou 33, chemin de la baleine (2009) gravitant autour de la correspondance singulière d’Éva à Onil.

Avec Mont Mirador, la romancière nous amène dans l’univers de Marie et de François, des écorchés vifs capable de tout affronter. Un cataclysme environnemental sévit et la population fuit la montée des eaux boueuses et nauséabondes.

Marie est du nombre, tourmentée à l’idée de quitter ses protégés du centre de jour, un groupe de cinq personnes handicapées physiquement ou intellectuellement. Marie est imposante de taille et humble de la bonté et de la générosité qu’elle essaime autour d’elle. Son altruisme lui vient d’une enfance en milieu rural où elle s’oubliait en pensant d’abord aux siens. À cette époque, le seul plaisir qu’elle semblait s’accorder, outre ses importantes dévotions, était de dessiner de grandes fresques évoquant des images saintes. Un jour, Peter, un beau jeune anglais, vint prêter main-forte à la ferme et il éveilla en elle le premier émoi amoureux. Puis, il entra chez lui, laissant derrière une Marie engrossée que ses parents, surtout sa fervente mère, ne pouvaient garder à la maison, une mère célibataire étant une malédiction.

Voilà la future maman en route pour la ville où sa tante Grâce l’attend avec bienveillance pour l’accompagner durant sa grossesse, lui apprendre la vie de citadine et lui faire découvrir la forme d’autonomie qui lui conviendra le mieux, tante Grâce étant féministe avant l’heure. Ces apprentissages étaient d’autant plus importants que Marie, qui n’a alors que 16 ans, a décidé de garder et de prendre soin de son enfant. C’est ce qu’elle a fait de son mieux avec Henri jusqu’au jour où, à son tour, il partit vivre sa vie. « Henri était toujours en déplacement, aux quatre coins du pays, à lutter pour défendre les droits fondamentaux de sa communauté, critiquer les descentes policières, organiser des manifestations, des festivals de toutes sortes. »

Je note ici l’importance de la famille et des enfants, thèmes récurrents des univers imaginés par Myriam Beaudoin, notamment d’Épiphanie. Ici, dans Mont Mirador, famille et enfant seront en quelque sorte le liant entre Marie et François alors qu’on leur imposa à eux une rupture du lien familial avant leur maturité.

La vie de François n’est pas plus réjouissante que celle de Marie. Homme de peu de mots, il a tout appris à la dure, ce qui a forgé son caractère de solitaire. Lui aussi a été déporté de sa famille, sa mère Louison perdant de plus en plus la raison, laissant son père dans un grand embarras au point de devoir placer ses enfants dans la famille quand leur pieuse mère fut enfermée. C’est ainsi qu’oncle Baptiste accueillit François; il le connaissait depuis ces étés passés chez lui à donner un coup de main et à découvrir la nature sauvage en l’accompagnant à la pêche.

Baptiste avait pour son dire que, tôt ou tard, un grand malheur frapperait le pays et qu’il fallait déjà s’y préparer. C’est pourquoi il avait choisi un lopin de terre sur le bord d’un lac rond, le Mont Mirador à l’horizon, pour y construire un chalet. Ce coin perdu était loin de toute civilisation, ne figurant sur aucune carte et sans véritable voie d’accès, sinon un chemin mal débroussaillé sur lequel on n’avait pas envie de s’aventurer.

Au fil des ans, François et Baptiste ont construit et équipé un véritable bunker forestier, capable de les protéger de toute fin du monde. Baptiste décédé, son héritier continua à développer ses apprentissages, n’allant au village le plus près que pour les provisions essentielles, espaçant tant qu’il le pouvait ces visites et, surtout, ne s’adressant plus qu’au boutiquier qui avait sa confiance. L’homme-ermite que François était devenu a ratissé son territoire, bâti les appentis nécessaires pour y élever volailles et lapins. Il a aussi mis au point un système d’alarme capable de le prévenir de toute intrusion de son territoire.

Ainsi terré, l’ermite ignorait que le grand désastre imaginé par son oncle avait entrepris son œuvre maléfique de destruction. Il fallut qu’un soir il croit voir à l’horizon du Mont Mirador les lueurs d’une faible flamme pour qu’il entre en mode défense-attaque ou attaque défense, selon le danger estimé.

Cette flamme vacillante est bien réelle, c’est la grande rousse de Marie qui l’a allumée pour se réchauffer un peu et prendre soin de son nouveau protégé. Elle n’avait pas attendu que la boue ait tout envahi pour fuir la cité à grandes enjambées, inquiète de laisser derrière elle ses protégés dont l’invalidité en ferait d’innocentes victimes. La femme a suivi la foule, se permettant de soutenir l’une ici, l’autre là. Dans un des mouvements de la foule, elle aperçut un enfant malingre sur le point de s’abandonner aux eaux vaseuses; elle ne fit ni un ni deux et, d’une main puissante, elle l’agrippa et l’enserra dans sa grande robe couleur terre de Sienne.

Myriam Beaudoin a mis en scène des personnages modestes de condition, mais hardis de débrouillardise : Marie et François, deux solitudes, deux ensauvagements que rien ne destinait à se rencontrer. François n’avait eu alors qu’une amoureuse, Frankie, une chanteuse populaire qu’il avait accueillie et qu’il n’avait pas su garder auprès de lui parce que, à cette époque, il n’avait pas compris le véritable prix de la solitude, croyant que vivre avec soi-même suffisait, l’instinct grégaire n’étant qu’une autre illusion des humains.

L’inquiétude de François, soulevé par la lueur au loin et son impression, ou était-ce son imagination, d’avoir vu la silhouette d’une femme, l’obligea à entrer en mode défensif et, au besoin, d’être prêt à affronter le danger inconnu. Première étape : préparer le matériel nécessaire à une fuite en montagne comme lui a appris Baptiste. Étape deux : s’assurer que son camp de base est protégé de tout danger, surtout qu’une odeur inconnue commençait à empuantir l’air.

Toujours à l’affut, il parvient à rejoindre la source de la lueur et découvre Marie. Leur rencontre fut pleine d’inquiétude réciproque. Qui était cette autre personne? Que lui voulait-elle? Allait-elle mettre sa vie en péril? Devait-on la fuir ou s’en rapprocher? Tout allait trop vite pour eux. Ils comprirent rapidement qu’il valait mieux faire contre mauvaise fortune bon cœur, partager leurs expériences d’adultes sensés et traverser ensemble l’épreuve majuscule qu’ils allaient devoir affronter.

La romancière joue très bien des forces et des faiblesses de ses personnages, notamment en rendant possible leur quête de survie, même celle de Noé, l’enfant que Marie a recueilli sur le bord de la route comme « un p’tit bonheur ». Les péripéties accélèrent au fur et à mesure que les deux solitudes, celle de Marie et de François, se rapprochent par les nécessités du moment, mais sans parvenir à une confiance réciproque complète. Si Marie est une mère courage qu’aucune épreuve ne semble rebuter pour protéger cet enfant qu’elle a symboliquement nommé Noé, François a trop longtemps été seul qu’il a désappris à vivre avec quelqu’un d’autre, au point où il en a perdu la parole et ne s’exprime qu’avec des sons rauques.

Plus ils perçoivent l’odeur nauséabonde, plus l’urgence d’agir est impérative. François se laisse ainsi emporter par l’état de survie mis à mal et entreprend l’érection d’une tour où lui, Marie et Noé pourraient se hisser afin de fuir, sinon de retarder la montée des eaux boueuses. Il y a ainsi un combat contre le temps, mais aussi une lutte entre l’altruisme de Marie et la misanthropie de François, deux solitudes qui se jaugent à chaque instant. Ce duel est le moteur de leurs travaux dans le but commun de sauver leur peau. La romancière Beaudoin sait très bien faire alterner la perception et l’action des deux protagonistes, nous faisant témoins de leurs gestes et de leurs pensées.

La plateforme hissée, Marie, Noé et François s’y installent, impuissants devant ce qu’ils appréhendent et que François guette de son mieux. Marie, pour diminuer la tension croissante, invoque le Dieu, son fils et sa mère dont elle porte le nom pour qu’ils les protègent comme elle le fait elle-même pour Noé. Elle va même jusqu’à dessiner sur le sol de leur abri fragile une fresque représentant une des nombreuses images saintes qu’elle a réalisées quand elle vivait chez ses parents. François n’y comprend rien, ayant abandonné depuis longtemps toute croyance, la foi de sa mère Lison l’ayant conduit directement à l’asile.

Comment se termine l’aventure de François, Marie et Noé sur les hauteurs du Mont Mirador? Sans trahir la chute du récit imaginée par Myriam Beaudoin, je ne peux que constater que, d’aussi loin que viennent les valeurs apprises très jeunes et développées au fil des âges, elles sont toujours prêtes à ressurgir quand l’urgence est à son zénith et qu’on n’a plus rien à perdre sinon la vie. L’histoire que la romancière a imaginée suggère une profonde réflexion sur l’individu, la famille, le poids des exigences de la société et la solitude intrinsèque des êtres. Pas de leçons, pas de morales, mais un appel à une remise en question globale et essentielle.