mercredi 15 février 2017

Nathalie Leclerc
La voix de mon père
Montréal, Leméac, 2016, 160 p., 15,95 $.

De vieilles photos animées

Chère Nathalie Leclerc, votre récit, La voix de mon père paru chez Leméac, m’a profondément ému. J’ai eu l’impression d’être à vos côtés alors que vous avez posé devant vous une boîte renfermant de vieilles photos de famille et que vous avez laissé vos yeux se poser sur certaines d’entre elles dont les visages ou les paysages évoquent des moments inoubliables, de votre enfance à l’âge adulte.
Moi qui, autrefois, fus sévère à l’endroit de certains enfants de grands artistes, leur reprochant de surprotéger la mémoire de leurs parents, croyant leurs souvenirs aussi publics que leur carrière. Votre prose m’a fait comprendre mon erreur de jugement, car, si ces gamins n’ont pas choisi de partager leurs parents lorsqu’ils étaient vivants, ils ont le devoir de préserver la pérennité de leurs œuvres comme de leur personne.
Vous êtes la fille unique de Félix Leclerc dont vous partagez la paternité avec Francis et Martin. Votre héros « à voix de violoncelle » habite votre existence depuis votre naissance à Boulogne-Billancourt, en France. Habiter est un euphémisme, car l’âme du père squatte littéralement la vie de la petite fille à la femme que vous êtes devenue au point où, après son décès, vous avez mis des années pour vous libérer d’une peine dont les pleurs embuaient votre existence. Comment peut-il en être autrement quand on est l’enfant d’un demi-dieu qui est parvenu à imposer sa voix et sa plume tranquille, un véritable coup d’État dans le domaine de la culture québécoise des années 1950 alors si « franchouillarde » qu’il a dû passer par la France pour être reconnu?

Mais quand ce lien père-fille s’est-il imposé dans votre vie? Vous racontez : « J’ai six ans… [J’ai la] tête posée contre le mur de la coulisse, je le regarde, et la petite fille que je suis comprend à ce moment précis qu’il est toute ma vie, pour le reste de ma vie. » Et d’ajouter « Je suis submergée de tristesse et, pendant ses absences, j’attends. » Que fait l’enfant pour meubler son ennui? Le « piano devient une bouée de sauvetage pour endurer les heures d’attente interminable qu’entraînent les absences de mon père lors de ses tournées européennes. »
On comprend alors la difficulté de classer toutes ces photos souvenirs glanés dans magma d’une quarantaine d’années, dont près de la moitié après que votre père s’en soit en-allé. Vous avez donc créé des répertoires selon les sujets ou les thèmes qui se dégagent de ces images. Vous les avez intitulés « il était une fois » (sur l’enfance du père); « ensemble » (sur votre enfance); « devenir grande » (sur votre adolescence); « devenir vieux » (sur votre héros qui vieillit); « seule » (après le décès de votre père); « vivre? » (comment s’inventer un quotidien une fois le père parti); « vie » (la mise en abyme de l’absence paternelle).
Ce diaporama imaginaire prend vie au rythme des anecdotes que chacune des photos fait ressurgir de votre mémoire et que vous colorez des mots qu’elles évoquent. Ces gestes, au sens d’autrefois qui me semble convenir parfaitement à vos propos, nous font entrer dans le quotidien de Félix Leclerc à travers les yeux de sa fille chérie.
Ce père dont les absences durant la petite enfance sont des supplices que seuls les retours à la maison peuvent arrêter. Ce père dont les amis célèbres ou célébrés, venus d’ici ou de France, font partie du quotidien de l’enfance ou de l’adolescence, comme cette rencontre entre deux héros, Félix Leclerc et Maurice Richard.
Récit thérapie? Je l’ignore, mais je comprends que Nathalie Leclerc fait, grâce à son indéniable talent d’écrire, un immense présent au public pour qui la mémoire de Félix est toujours bien vivante. Pour ajouter à l’émotion du livre, je suggère d’écouter « Nathalie Leclerc, une fille de l’île », une entrevue qu’elle a accordée à l’émission Salut! Ici André Roy sur les ondes de Radio Ville-Marie, en octobre dernier, qui est disponible sur le site Internet de la station, sous l’onglet « Écouter/émissions archivées ».

P.S. J’ai rencontré votre père alors que j’avais 19 ou 20 ans. J’allais l’entendre pour une énième fois au Cabastran, la boîte à chanson joliettaine située non loin de chez mes parents, quand une VW s’est arrêtée et que le conducteur m’a demandé sa route. J’ai reconnu Félix et l’ai salué en précisant que j’allais justement l’y entendre. Il m’invita à monter de sa voix unique. Ce bref huis clos a gravé en moi un souvenir impérissable que ses chansons me rappellent sans cesse.

mercredi 8 février 2017

Rafaël Germain
Un présent infini
Montréal, Atelier 10, coll. « Documents », 2016, 96 p., 11,95 $ (papier), 6,99 $ (numérique).

De la mémoire à l’oubli

La mémoire, cette intangible capacité longtemps l’apanage de l’être humain qui, des siècles durant, explora mille avenues pour la sortir de son immatérialité, le dessin et l’écriture furent les premiers modes d’expression. Il en était de même pour l’intangible intelligence qu’on a appris à mesurer et à vulgariser au nom de l’avancement des technologies, si bien que les plus bêtes objets sont aujourd’hui intelligents. C’est là la périphérie de la réflexion à laquelle Rafaële Germain nous convie dans Un présent infini, un essai qui a de minuscule que son format.
Je retrouve ici l’analyste et la philosophe, au sens noble du terme, que j’aimais lire à l’époque où l’écrivaine tenait chronique dans La Presse. Le quotidien ne s’était pas encore dématérialisé et, selon cet essai, ce nouvel état n’est pas sans faille, pas plus que l’arrivée des médias sociaux, leur montée et leur désormais prépondérance dans l’univers des communications médiatiques.



Le point de départ de ces « notes sur la mémoire et l’oubli », c’est le cancer du cerveau qui a brûlé la mémoire et l’intelligence de G.-H. Germain, son père, jusqu’à son décès. Habile journaliste et percutant écrivain, ce dernier entretenait un grand respect de l’intellect des individus qu’il alimentait de sa prose soutenue. S’ajoute à ce triste événement, l’importance démesurée qu’ont pris les appareils dits intelligents et la mémoire qu’ils semblent avaler comme des bonbons acidulés. Serions-nous en train de banaliser l’usage de nos facultés premières et d’en confier les rênes à des machines? L’intelligence artificielle annoncée comme une panacée suscitera-t-elle l’indolence collective?
Rafaële Germain réfléchit à voix haute sur un état de fait de plus en plus généralisé, qui a pour première conséquence une dépendance affective envers téléphone et tablette dont l’intelligence est de dicter nos choix, entre autres par médias sociaux interposés. L’auteure raconte avoir traversé rapidement l’univers Facebook, le chant des sirènes qu’elle y a entendu l’ayant vite fait fuir. Les références qu’elle fait aux travaux de différents observateurs et analystes portant sur les rapports de la mémoire et de la technologie sont percutantes, car, non seulement appuient-ils le propos d’Un présent infini, mais ils obligent le lecteur à pousser lui-même plus loin les questionnements qu’ils abordent.
Un exemple de l’urgence dans laquelle nous plonge l’essai de Mme Germain est un récent article de Rima Elkouri (La Presse+, 10-01-17) intitulé « L’iPhone et les dinosaures ». Non seulement la journaliste commente-t-elle l’ouvrage, mais elle fait un lien avec un long article d’Andrew Sullivan intitulé « I Used to Be a Human Being » paru l’automne dernier dans New York Magazine. Troublant, vous dis-je, comme si ce qu’écrit Mme Germain était embrasé par le propos de l’États-Unien.
Vivre par médias et « selfies » interposés (Facebook, Instagram, Twitter, etc.), inscrire l’action présente dans une éternité incontrôlable, dépendre de moins en moins de nos facultés et capacités et de plus en plus d’artifices extérieurs. C’est là la version courte d’une liste plus longue et surtout plus troublante de constats sur lesquels médite Un présent infini, comme si l’être humain était en train de s’incarcérer lui-même dans une prison de verre en laissant les clefs à l’inconnu.
Notre mémoire, individuelle et collective, s’érode de seconde en seconde, emportant avec elle l’Histoire et son réservoir d’images du passé qui ne pourraient plus être garants de l’avenir. Déjà, j’entends les « on ne pouvait pas savoir, on n’était pas né ». La sacralisation du présent est le mythe fondateur du royaume de la culture de l’éphémère et de son culte au discours en 140 caractères. À ce vocabulaire hyper actuel s’ajoute les « faits alternatifs », une locution qui illustre un mode de perception de la politique réalité, enfant naturel de la téléréalité, où ce que l’on voit est différent qu’on soit assis à droite ou à gauche de l’écran. Quels seront les prochains ajouts à ce curieux, sinon furieux lexique?

mercredi 1 février 2017

Caroline Vu
Un été à Provincetown, traduit de l’anglais par Ivan Steenhout
Montréal, Pleine lune, coll. « Plume », 2016, 188 p., 21,95 $.


Le Vietnam autrement

L’Indochine devenue pays estropié. Vietnam du Nord, Vietnam du Sud. Enfants arrosés de napalm. Boat people en mer de Chine. C’est ce que raconte Caroline Vu dans Un été à Provincetown en retraçant l’histoire d’une époque et en brossant une fresque truculente qui met en scène une famille nombreuse. Voyons comment elle nous fait voyager et nous amène dans cet univers tout en demi-teintes.
Le roman compte 17 chapitres, chacun consacré à un membre d’une famille vietnamienne dont l’origine remonte à celle de l’Indochine, péninsule du continent asiatique et ancienne colonie française. Ahn, la grand-mère de la narratrice Maï, règne sur ce clan sans que les membres y puissent quoi que ce soit, tout en sachant contourner ses décrets.
Chacun a un rôle à jouer, souvent déterminé avant même sa naissance. L’ordre hiérarchique, des plus âgés aux plus jeunes, prédomine. C’est une famille aisée, dont plusieurs membres ont étudié en France comme le grand-père qui est médecin. Or, leur statut est menacé par les radicaux qui veulent chasser le colonisateur, son esprit et ses empreintes laissées sur la société.
Cette instabilité sociopolitique ébranle les Vu. Or, plus la narratrice remonte dans le temps, plus elle découvre les tares congénitales des siens. Par exemple, les mariages arrangés sans l’avis des jeunes filles, dont celui de sa propre mère à qui on imposa un époux alors qu’elle n’avait que 15 ans.
Cette femme refuse d’abord d’unir son corps à celui de Nam, ce conjoint obligé aussi gentil que laid, de qui elle aura, malgré tout, un fils prénommé Tung. C’est elle qui tiendra un bar et un resto, et se livrera à divers commerces lui permettant de préserver son autonomie. Capable de tout, elle deviendra même médecin plasticienne.
Entre-temps, la guerre poursuit ses ravages. Les gens du Nord fuient au Sud et affrontent leurs concitoyens qui les considèrent comme les parias ayant appuyé la montée du communisme. L’arrivée des GI aggrave la situation. La narratrice met en perspective l’engagement des É.-U. dans cette guerre, une intervention qui ne rassure personne.
La narratrice nous fait aussi découvrir quelques-uns des siens. Nous rencontrons Sexy Hai, médecin et séducteur à ses heures; Hoc, son père aussi appelé Petit gardien de buffle; tante Thu, l’aînée de la famille dont l’époux est prénommé le Pédophile; tante Francès, la cadette qui a fui vers la France; Catherine, l’épouse française de l’oncle Chinh et mère de Daniel, cet enfant métissé qu’elle abandonna et qui eut une enfance incertaine, personne du clan ne s’occupant vraiment de lui.
Tous les chapitres du roman débutent en rappelant le cousin Daniel, décédé à Montréal où une partie de la famille s’est réfugiée. Si on nie son homosexualité et on ignore le sida qu’il a contracté à Provincetown, tous redoutent les cris et chuchotements des vérités qui ne peuvent se dire, mais que chacun, à tour de rôle, lui a secrètement confiées.
Quant à Maï, que sa grand-mère prénomme Malchance, car elle est l’enfant de l’adultère et qu’elle semble semer le malheur partout où elle passe, elle a su rester en dehors du tourbillon familial. Narratrice, son récit met en relief chacun des personnages importants de la smala, les reliant les uns aux autres en précisant le rôle de chacun et unifiant ainsi l’ensemble de la trame et de l’action qui s’y déroule.

Un été à Provincetown semble s’inspirer de la vie de la famille de Caroline Vu, mais l’auteure a su conserver l’étanchéité de la fiction. J’ai aimé que le roman m’amène au sein d’une famille vietnamienne différente de celles auxquelles la littérature nous a habituées. Le code qui la régit est asiatique dans son essence et français dans sa culture sociale, entre bouddhisme et catholicisme. Cette aura mystérieuse, aux aspects exotiques, enrichit l’œuvre et permet à la romancière de jeter un regard à la fois ironique et affectueux sur les traditions ancestrales.

mercredi 25 janvier 2017

Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras
Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes
Montréal, VLB, 2016, 256 p., 29,95 $.

Il n’y a pas de p’tites violences

Il est rare qu’un livre éveille en moi un malaise persistant. C’est pourtant dans l’embarras que Les Superbes, « une enquête sur le succès et les femmes » signée Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras, m’a plongé. Qu’allait faire un baby-boomer septuagénaire dans l’univers pourri de la misogynie institutionnalisée scrutée à la loupe par ces femmes qui, malgré leurs engagements militants, n’ont pu s’en soustraire?
Si je suis familier de l’œuvre écrite de M. H. Poitras, j’ignorais qui était Mme Clermont-Dion. N’étant pas un aficionado de la grand-messe du dimanche soir où elle a raconté qu’adolescente elle a souffert d’anorexie, je ne connaissais pas sa démarche ayant mené à Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée et à un premier livre, La revanche des moches (VLB, 2014).
Une seule rencontre a suffi pour arrimer les atomes des deux auteures et leur inspirer un livre dans lequel elles allaient recueillir le témoignage de femmes d’influence ayant rencontré mille embûches, généralement masculines, pour atteindre leurs buts ou poursuivre leurs projets. Elles ont elles-mêmes vécu l’ostracisme mâle à la suite d’interventions remarquées sur la place publique.

L’originalité de l’ouvrage, c’est qu’il propose de suivre, presque pas à pas, la démarche intellectuelle qui les a amenées à le rédiger et l’évolution pratique de sa réalisation. La formule des entrevues ou de la synthèse de celles-ci ayant réussi dans le premier livre de Mme Clermont-Dion, les auteures ont conservé cette façon de faire, en ajoutant la correspondance qu’elles ont entretenue entre elles du début à la fin du projet. Il en résulte un ensemble de points de vue, uniques dans la spécificité des personnes rencontrées, majoritairement des femmes, mais différents dans leurs façons d’affirmer leur engagement.
Comment faire sa place dans différents « boys’ club » en tant que femme, d’y demeurer et même d’y accroître son pouvoir? De cette question découle celle au cœur des Superbes : jusqu’où les pièges tendus à leur égard peuvent aller? Je n’ai senti aucune amertume de la part des femmes qui ont collaboré avec les auteures, mais une certaine lassitude des constants rappels qu’elles doivent faire à leurs vis-à-vis masculins. Comme si le prix de l’équitabilité des rôles était d’abord celui de fréquentes redites.
Les témoignages recueillis me semblent correspondre à l’engagement public de chacune des femmes qui les ont portés, car en harmonie avec leurs actions. Ainsi, les propos de Pauline Marois, de Louise Arbour, de Sonia Lebel ou de Francine Pelletier ont la force et la pertinence des responsabilités de chacune d’entre elles. Aucune ne fait le procès de qui que ce soit, sinon qu’il faut être aveugle pour ne pas comprendre que l’hommerie n’est jamais bien loin des crocs-en-jambe qui leur sont faits. Le partenariat homme-femme qu’évoque Mme Marois suggère une piste de réflexion menant peut-être à de nouvelles attitudes, de nouveaux comportements dont la société tirerait des avantages.
Un autre aspect des échanges dont le livre nous fait les témoins, c’est celui des violences de toutes sortes faites aux femmes. On pense ici à Mariloup Wolfe, attaquée par les propos violents d’un blogueur, ou à Joanne Liu dont le travail de présidente mondiale de Médecins sans frontière la met jour après jour devant la misère des femmes en zone de conflit.
Le malaise initialement ressenti ne s’est jamais estompé, mais j’en suis venu à comprendre ce qu’il l’a provoqué : l’attitude primitive d’un ensemble d’hommes face à la liberté de pensée et d’action des femmes qui occupent l’espace public qu’elles choisissent sans se laisser arrêter. J’ai peine à imaginer le sort de toutes les autres sur la planète qui sont réduites au silence.

mercredi 18 janvier 2017

Célyne Fortin
Ici et Au-delà, accompagnée de 16 œuvres de l’auteure
Montréal, Les Heures bleues, 2016, 96 p., 19,95 $ (papier), 14,99 $ (numérique).

Éphémère avant, éternel après

Il arrive que deux œuvres se croisent sur ma table de travail, et que l’une fasse écho à l’autre. Cette magie toute littéraire m’ébahit alors des jours durant. Un tel petit miracle s’est produit quand Ici et Au-delà (Les Heures bleues, 2016), le plus récent recueil de poésie de Célyne Fortin, et You Want It Darker (Columbia, 2016), le dernier opus de Leonard Cohen, se sont ainsi rencontrés. Chez l’une et l’autre, l’heure des bilans, tout en recueillement et en retenue, était venue comme mille petits deuils ressentis, puis effacés d’un trait.

On hésite toujours à aborder la fin de vie, conférant à cet ultime voyage d’éternels pouvoirs jamais vérifiés. Mort et tristesse semblent erronément vouer au monde de la peine, le décès effrayant de sa peur les mal vivants. C’est un peu cela qu’Ici et Au-delà évoque, la poète mettant en perspective la façon d’autres cultures et d’autres époques d’appréhender une vie après la vie.
Je note d’abord les trois longs versets qui composent le recueil. Ils s’intitulent « Le livre des momies », « La mo-rt-mie ou la mi-mort » et « Le livre de la mort ». Je scrute chacune de ces sections et je constate que, dans le lien que l’auteure fait entre les rites de l’Égypte des pharaons et le peu d’habitudes mortuaires d’aujourd’hui, il n’y a que la perte, aussi soudaine que subite, de la foi en dieux et en diables. Sans elle, effacée par « ces riches pilleurs de culture », il y ni paradis ni enfer possible.
Il faut ici examiner attentivement la plastique des six œuvres de Célyne Fortin, véritables sculptures vivantes rappelant le grand respect que les bâtisseurs de pyramide portaient envers leurs morts qui, croyaient-ils, allaient vivre ailleurs et, surtout, allaient trouver cette sérénité que la vie sur terre n’avait pu leur apporter.
Les êtres disparus
ne sont nulle part

Quand on les cherche
on ne peut
que les trouver en soi
Dans « La mo-rt-mie ou la mi-mort », un long poème intitulé « Suivre le Nil » où alterne les vers et les œuvres graphiques illustrant chacune des strophes, le respect qu’évoque ou symbolise la momie voyage jusqu’à nous, car
Corps de marbre
âme de fleur
une momie
ne doute pas
de son destin

Momie vivra
Longtemps
sur les rives
du Saint-Laurent
Après ce voyage mémorial au pays où le respect des ancêtres est éternel, la poète est prête — l’est-on jamais? — à ouvrir « Le livre de la mort » et à mettre sous nos yeux six poèmes abordant autant d’aspects de cette inéluctable contingence à laquelle il nous faut tous nous résoudre, plus tard que tôt. Ainsi, « Quand » énumère ce que les vivants deviennent aux yeux des autres lorsqu’ils décèdent, scellant ainsi un destin qui n’est autre que la perception qu’on a eue d’elles ou d’eux. « De l’étoile au trou noir » rappelle le paradis perdu, le vide céleste où
Les abîmes logent
les trous noirs
Les étoiles mortes
les dieux morts
Les abîmes logent la mort
le malheur
le mal
« De naître à mourir », troisième poème du verset, m’a particulièrement ému, troublé même, car ses vers font une saisissante synthèse de l’éphémère du passage sur terre. Voyez par vous-mêmes :
Depuis l’ovule
nous sommes de passage
nous transitons de l’eau à l’air
et puis de l’air à la terre.
Ce qui rend cette vie-là si fragile, ce n’est pas tant la mort annoncée, mais ces dieux promettant une éternité intangible.
Il n’y a de Dieu
autre que celui que l’on se crée
Que l’on fait à son image
aussi changeante
qu’il n’y a d’humains sur la terre
et d’ajouter que
La mort c’est Dieu

« La grande nuit qui va venir » et « Je ne réponds plus à l’appel » sont les vers qui terminent ce voyage entre un hier éphémère et un jamais éternel, aussi inflexible l’un que l’autre. Et il n’y a rien de terrifiant à croire que la mort arrivera quand on n’aura « plus rien à désirer », surtout lorsqu’on est « absente à la mort » comme le suggère Célyne Fortin.

mercredi 11 janvier 2017

Jo Ann Champagne (dir.)
Une incorrigible passion
Fides, 2016, 400 p., 32,95 $


Trois livres parus l’automne dernier avaient en commun un élément de leur titre qui soulignait la passion des auteurs pour autant de sujets distincts. Il y eut Passion Haïti (Septentrion, coll. « Hamac-carnets ») de Rodney Saint-Éloi, Passion chronique (Trois-Pistoles, coll. « Écrire ») et Une incorrigible passion, un collectif conçu et dirigé par Jo Ann Champagne.
Or, rares sont les gens ayant œuvré dans le domaine des communications, particulièrement la promotion du livre, qui ne connaissent pas Jo Ann Champagne. Son nom a été associé, entre autres, à celui d’auteurs reconnus, dont Hubert Reeves et le regretté Martin Gray, et à L’Essentiel, une maison d’édition qu’elle a fondée et dirigée de 1987 à 2009.
Or, Mme Champagne nourrissait, depuis longtemps, le projet de faire connaître son «incorrigible passion» du livre et de la lecture de façon magistrale. L’origine lointaine d’Une incorrigible passion est la découverte qu’elle a faite du quasi-analphabétisme de sa mère. Cela a eu, entre autres conséquences, l’orthographe de son prénom passé de Johanne à Jo Ann. Se sont ajoutés ses nombreux et riches contacts avec des femmes et des hommes dont le travail est celui des mots, pour décrire et expliquer leurs recherches ou pour créer des univers souvent plus grands que nature.
Elle a ainsi réuni vingt-trois personnalités autour d’une même ferveur, le livre et son importance dans les sociétés où la culture et sa diffusion sont primordiales. C’est ainsi qu’elle «s’est entourée de passionnés en provenance des deux côtés de l’Atlantique et leur a demandé de prendre la plume pour partager leur ferveur. Parmi ses invités [on trouve] un médiéviste, des poètes, un astrophysicien, des journalistes, des auteurs connus, un libraire, un spécialiste de l’environnement, un linguiste et lexicographe, un une bibliothécaire, un éditeur et deux camelots de L’Itinéraire.
Ce mariage de points de vue sur l’art d’écrire et l’importance du livre a pour résultat un ouvrage dont les textes peuvent sembler hétéroclites à première vue, mais qui ont en commun de communiquer le rôle déterminant que la connaissance et la pratique de l’écriture, et son corollaire la lecture, ont sur leur vie. Sans être moralisateurs, tous s’entendent pour dire que, sans ces apprentissages, leur vie n’aurait pas été la même.
C’est bien ce que nous disent les textes d’Une incorrigible passion, tout en mettant en valeur le talent de communicateur de chacun. Ainsi, on ne peut être indifférent à ces témoignages dont le premier est celui du regretté Benoît Lacroix, un vieil ami de Mme Champagne qu’elle a accompagné jusqu’à son dernier souffle. Se souvient-on que le Père Lacroix fut un médiéviste réputé et un spécialiste de Saint-Denys-Garneau?
Notez que pour tirer la «substantifique moelle» du livre, il faut considérer chacun des textes comme un tout et se laisser emporter par la passion que chacun révèle. Je prends comme exemple « Ce bonheur menacé, la lecture » dans lequel Alain Rey, le père du dictionnaire Robert contemporain, affirme que « le pouvoir de lire devrait faire partie de la Déclaration des droits de la personne humaine. »
Autre exemple, ce que l’écrivain Robert Soulières raconte de sa profession d’éditeur avec la verve et la truculence qu’on lui connaît. Qui d’autre que ce fou de littérature jeunesse pût aussi bien décrire les aléas d’une activité qui semble parfois si mystérieuse. Je pourrais faire un commentaire analogue sur le poème de l’écrivain et graphiste Roger Des Roches pour qui « Vivre dans les pages » est un engagement de tous les instants.
Préférais-je un article plus que les autres? Ce serait injuste, car la diversité des discours qui composent le collectif en fait sa richesse. J’avoue quand même que « Ou le livre ou le brouillard » de Laurent Laplante n’a jamais quitté mon esprit depuis que je l’ai lu et relu, car je ne veux ni ne peux oublier sa criante et alarmante vérité dénonçant la culture de l’éphémère qui a cours aujourd’hui.

Une incorrigible passion me semble une bien belle façon d’ouvrir l’année lecture autant par la diversité de ses textes que par les plumes remarquables qui l’ont écrit.