mercredi 12 septembre 2018


Jean Barbe
Discours de réception du prix Nobel
Montréal, Leméac, 2018, 64 p., 11,95 $.

Écologie de la culture ou culture écologique

J’ai découvert la plume et le propos polyphonique de Jean Barbe dans Voir, périodique dont il fut un des fondateurs. Puis, il y a eu Comment devenir un monstre (2004) et Comment devenir un ange (2005), romans acclamés parus chez Leméac. Dire que Barbe est un intellectuel et un homme de lettres est un euphémisme, ce que confirme Discours de réception du prix Nobel, un essai en forme de récit où la réalité et l’imaginaire se confondent.




« (Si on me le donnait, tel serait mon discours.) » prévient l’auteur en exergue. Qu’allait-il alors faire à Stockholm, capital de la Suède, dont le hall de l’hôtel de ville reçoit les lauréats des prix Nobels, à l’exception du Nobel de la paix remis à Oslo, en Norvège? Certains y ont vu de la vanité, d’autres une barrière à des lecteurs non lettrés. Jugements un peu courts, l’hypothétique Nobel me semblant un prétexte pour dresser un très vaste constat sur l’état actuel de la littérature et les arts en général au 21e siècle.
Première étape : comment entre-t-on en littérature, sinon en découvrant la lecture des grandes œuvres quand le livre est quasi absent de votre enfance, sinon par la bibliothèque du quartier ou de la ville? C’est ainsi que le narrateur de ce « discours » en est venu à s’y intéresser grâce à la biographie d’un cycliste réputé dont le récit correspondait à sa propre expérience du quotidien. Vélo, lecture et littérature : même combat pour un gamin hyperactif grâce au lien entre sa réalité et celle de l’athlète. Pourquoi alors ne pas rouler au-delà de ce pragmatisme en explorant d’autres univers sur lesquels règne l’imaginaire.
La littérature jeunesse, il la juge sévèrement, l’accusant d’emprisonner ses lecteurs dans un monde minimaliste pour leur vendre ce dont on juge leur être d’un besoin immédiat, sans leur permettre d’explorer des fantasmagories éveillant leur imagination. L’auteur justifie son point de vue en invoquant que les fervents de littérature jeunesse font rarement des lecteurs adultes convaincus, sinon ça se saurait grâce à des études et des statistiques.
Barbe ne blâme pas les écrivains jeunesse, mais bien le consumérisme dans lequel baigne la littérature et les arts en général, exemples à l’appui. Parmi ceux-là, les salons du livre sur lesquels règne l’hyper commercialisation par vedettes interposées. Ainsi, les files d’attente pour obtenir une dédicace sont comme un applaudimètre de succès, éludant les qualités intrinsèques des livres et de leur littérarité.
Est-ce à dire que le livre en général ou la réalisation d’autres œuvres artistiques subissent le même sort que le reste de la planète et que leur puissance évocatrice est victime des changements climatiques qui s’opèrent sur l’esprit humain? Aussi théorique que cela puisse sembler, cette érosion de la culture vient de sa transformation en un ensemble homogène de produits culturels, peu importe leurs origines.
Le narrateur affirme avoir « la conviction intime qu’il est notre devoir d’artiste et d’écrivain de faire tout en notre pouvoir pour que les citoyens des pays riches s’intéressent à l’art et à la littérature non pas au bénéfice de l’art et de la littérature, mais pour ce que l’art et la littérature véhiculent de sens et de générosité et de compréhension de l’autre. »
Je termine la lecture de ce « discours » alors que s’essoufflent les débats autour du concept d’appropriation culturelle. Or, n’est-ce pas là le fonds culturel de tous les artistes dont leur pratique en est l’expression? À l’ère du vrai et du faux, donc de l’approximatif, et de l’éphémère qui n’a que faire de la pérennité, le Discours de réception du prix Nobel de Jean Barbe alimente une réflexion que je crois essentielle pour l’avenir de la liberté de penser et du droit de s’exprimer sans entrave dans les sociétés dites démocratiques comme la nôtre.

mercredi 5 septembre 2018


Heather O’Neill
Hôtel Lonely Hearts, traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier
Québec, Alto, 2018, 549 p., 29,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

La Grande Fantasmagorie

Il y a très longtemps qu’une fiction ne m’a pas fait ressentir autant d’émotions que le roman de Heather O’Neill, Hôtel Lonely Hearts. Faire vivre tant d’aventures et de rebondissement à deux personnages, sur une période de 25-26 ans, tient de la magie de la création littéraire : c’est ce que l’écrivaine montréalaise fait de main de maître, si bien que je crois qu’il s’agit d’une grande œuvre, chose rarissime en ces temps où l’éphémère est roi.




Montréal, 1920-1930, ère de l’entre-deux-guerres et de la Grande Récession. Le climat social est aussi bas que la misère humaine peut aller. C’est dans cette lourdeur que baigne la trame du roman tout en laissant sourdre de minces faisceaux d’espoir comme de joyeuses délivrances, si éphémères soient-elles.
L’Hôpital de la Miséricorde, dirigé par les religieuses du même nom, accueille les mères célibataires et leur enfant à naître. Outre la pouponnière de la rue Saint-André, les nonnes exploitent un orphelinat où elles prennent en charge les enfants qui n’ont pas été adoptés et ceux, abandonnés, qu’on leur amène. Toutes les filles se prénomment Marie et les garçons, Joseph, selon la tradition catholique. On les distingue les uns des autres en les gratifiant d’un surnom inspiré par leur visage ou un trait de caractère. Il en va ainsi de Rose dont le séjour prolongé dans le froid hivernal a laissé des traces sur ses joues. Quant à Pierrot, il lui vient de son attitude clownesque qui fait tant rire ses camarades et qui ressemble à celle de ce personnage de la comédie italienne.
La naissance de Rose et Pierrot et leur vie à l’orphelinat sont le point de départ d’une cascade d’aventures qui évoquent des faits et gestes possibles à cette époque. Ainsi, la séparation des filles et des garçons pour éviter tout contact avec l’autre sexe, comme pour les punir du geste de leur père et mère. Le seul endroit où ils se rencontrent, c’est lors des récréations qui suffisent à créer des liens qu’on souhaite éphémères. La relation de Rose et Pierrot échappe aux religieuses, si bien qu’ils développent un sentiment amoureux qui, même s’ils n’en comprennent pas la portée, durera.
L’orphelinat a parfois des allures de prison et les bonnes sœurs, de geôlières. Sœur Éloïse, par exemple, abuse du garçon des années durant. Quant à la Supérieure, elle profite du talent de Rose et de Pierrot et les oblige à donner des spectacles de danse et de musique devant des bienfaiteurs fortunés dont les dons profitent à la communauté.
Cela dure jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge où il ne convient plus qu’ils restent à l’orphelinat, car ils risquent de pervertir leurs plus jeunes camarades. Rose devient bonne d’enfants dans une famille fortunée et Pierrot, majordome d’un riche vieillard.
Hélas, leur départ hâtif ne permet pas d’au revoir, laissant à chacun un souvenir triste. D’ailleurs, Pierrot multiplie les lettres à Rose adressées à l’orphelinat, en vain et pendant plusieurs années.
L’adolescence du garçon lui permet de vivre dans une telle insouciance, si bien qu’il n’atteint la maturité de son âge. Tout lui semble d’une facilité déconcertante. La situation de Rose est différente puisqu’elle est, en quelque sorte, la tutrice des deux enfants du couple McMahon chez qui on l’a envoyé. La mère semble démunie devant son rôle et la présence de Rose la soustrait de ses obligations. Or, celle-ci ne pense qu’à jouer, à inventer des activités qui plaisent aux enfants et qu’elle renouvelle sans cesse.
Le passage de Pierrot et Rose de l’enfance à l’adolescence n’efface pas le souvenir qu’ils ont l’un de l’autre, ce qui alimente l’espoir de se retrouver un jour. Armés de leur seule expérience d’un destin ballotté, ils sont propulsés dans le monde des adultes.
Rose croise un jour M. McMahon qu’elle connaît à peine même si elle habite sa maison. Elle le croit un homme d’affaires très occupé, rentrant chez lui tard le soir et quittant tôt le matin. Ce qu’elle découvre du personnage n’a rien à voir avec ce qu’elle a imaginé. Le bon père de famille est en réalité une fripouille, un bandit de grand chemin. Rien ne semble l’arrêter, surtout pas une gamine, ni belle ni laide, mais pleine d’entrain. La séduire n’est pas un défi et l’entretenir, une affaire banale.
McMahon viole Rose à répétition et elle fait de cela une monnaie d’échange. Elle réussit même à ce qu’il tombe amoureux d’elle et qu’elle l’accompagne lors de ses réunions avec ceux du grand banditisme. Petit à petit, Rose se taille une réputation d’égérie dont les conseils sont judicieux. Après un temps, Rose se lasse et reprend son autonomie en se prostituant. Sa carrière de travailleuse du sexe est une autre école de vie où elle partage la misère de ses collègues et apprend à être autre chose qu’une victime consentante.
À la même époque, Pierrot se retrouve à la rue après le décès de son protecteur qui lui a laissé qu’un habit taillé sur mesure et de bons souvenirs. Ignorant comment gagner son pain quotidien, il végète, découvre les drogues et développe une dépendance. Il vit d’expédients, ce qui ne suffit pas à sa consommation. Cela l’oblige à faire des vols de plus en plus lucratifs chez des gens fortunés, dont des œuvres d’art pour lesquels il a du talent. Ce qu’il ignore, c’est que ses fournisseurs d’héroïne sont aussi ceux qui achètent ce qu’il vole, c’est-à-dire des hommes de main de McMahon.
Pierrot fréquente Poppy, une amie proche de Rose que le jeune homme n’a jamais oubliée. Ils se retrouvent alors qu’ils ont tiré un trait sur le passé et pris en main leur destin. Rose est une battante, Pierrot, presque une loque humaine. S’ils ravivent les émotions et raniment leur projet de spectacle hors norme imaginé autrefois, c’est grâce à la volonté et à la détermination de Rose que Pierrot peine à suivre. Ainsi prend forme la « Grande Fantasmagorie des flocons de neige », un spectacle de cabaret dont la réalisation devient possible grâce à l’argent de McMahon et ses amis criminels.
La suite de péripéties qui racontent la folle aventure qui mène Rose, Pierrot et leurs camarades de scène jusqu’à New York semble rocambolesque, mais elle est ancrée dans l’atmosphère réaliste de l’univers où elle se déroule. Comme si la magie du spectacle opérait aussi sur le quotidien de la troupe. Heather O’Neill connait manifestement le monde des cabarets de l’époque et en recrée l’ambiance. Cependant, le succès de la « Grande Fantasmagorie des flocons de neige » n’est pas sans embûches et le prix à payer scelle le sort des artistes, surtout de Rose et de Pierrot.
La jeune femme réussit là où personne ne croyait cela possible. Elle déjoue même la malveillance qui la pourchasse depuis Montréal en se servant d’un criminel new-yorkais, plénipotentiaire du monde interlope d’un État à l’autre. Pierrot, lui, ne peut imaginer la fin des représentations et retourne à ses paradis artificiels.
Rose liquide avec doigté ce qui reste du rêve de leur enfance enfin réalisé. Elle devient patronne de nombreux hôtels et de cabarets de la Métropole où elle est revenue s’établir. Elle exerce son pouvoir avec le soutien de deux camarades de jeux qui lui sont restés fidèles. À 26 ans, elle désormais maître de son destin, ce qui lui permet d’effacer l’ardoise que la vie lui a laissée et de vivre sans regret.
Le génie littéraire qui anime Hôtel Lonely Hearts (Alto) repose dans la puissance d’évocation de l’écrivaine qui maintient de débit de la trame au rythme qu’elle lui impose, en échappant ici et là des commentaires, des réflexions en marge du fil conducteur ou des rebondissements. Heather O’Neill a une grande maîtrise de son art. Dominique Fortier l’a très bien compris, ce que reflète sa traduction.

mercredi 29 août 2018

Magali Sauves
160 rue Saint-Viateur Ouest
Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 312 p., 24,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

Histoire d’altérités

Moins de fiction, plus de poésie et d’essai : le territoire des histoires inventées se réduit comme peau de chagrin, surtout depuis que l’info en continu empiète sur ses platebandes. Heureusement, il arrive encore que l’univers d’un roman est si vaste qu’on plonge dans sa trame comme dans une eau fraîche un jour de canicule.




C’est un tel jour que j’ai terminé 160 rue Saint-Viateur Ouest, le troisième roman de Magali Sauves, à la fois polar et roman de mœurs. Mais, le récit est d’abord un remarquable exercice de style, l’auteure jouant de toutes les nuances de son art. Je parle ici de la structure narrative complexe sur laquelle reposent trois fresques aussi près l’une de l’autre qu’elles semblent éloignées.
Au cœur du roman, il y a Mathisyahu Blaustein. Il a grandi dans le microcosme et les lois de la communauté hassidique montréalaise jusqu’au jour où, à l’âge de 15 ans, il croise le regard de Jean-Claude. Ce tout jeune professeur comprend le désarroi de l’adolescent et devient son pygmalion. Le tourment de l’ado lui vient d’« un grand-père narcissique, un raté de père, une mère dépressive, des frères et sœurs individualistes à l’extrême et une petite sœur qui refusait de parler. » Il y a aussi la société qui l’entoure avec laquelle il ne peut communiquer et encore moins partager la culture.
Jean Claude lui offre un toit, l’apprentissage du français et l’éducation que reçoivent les goys, les non-juifs. Du garçon à la naïveté confondante émerge un policier hautement qualifié qui grimpe rapidement les échelons de la profession. Il n’en perd pas pour autant sa culture originelle, que la relation avec Yocheved, sa mère, entretient malgré le désaveu de son grand-père et de son propre père.
Au cœur de l’histoire, il y a l’enquête que mènent Mathis et ses comparses Élaine Gendron et Benoît Fortin. L’investigation porte sur l’étrange décès de Georges Jalabert, « ingénieur en production et expérimentation végétales ». Outre des pustules semblables à une réaction allergique partout sur son corps, rien n’explique cette mort.
Après la famille hassidique, le meurtre de Jalabert, un aspect du roman brouille les pistes lorsque les deux vies de Mathisyahu se croisent, voire se confondent. Lors d’une visite à sa mère, il apprend qu’une vieille dame, portant une urne mortuaire, sonne régulièrement à sa porte et demande à voir Hannah. Une autre fois, Mathis est là, la dame passe, dit se nommer Léonie Laverdure, être la veuve d’un notaire réputé et la mère de Marion et de Paul-Hervé, qui interviendront à leur tour sur le fil de l’histoire.
160 rue Saint-Viateur Ouest m’a souvent donné l’impression de visiter l’exposition de toiles d’un maître où chaque salle illustre une époque, lesquelles composent l’ensemble de son œuvre. Magali Sauves a créé une osmose des péripéties de son histoire sans liens apparents, sinon par des rebondissements, parfois aux limites de la vraisemblance, et de nombreuses références à la culture hassidique comme à celle du Canada français des années 1939-1945 sous l’emprise de l’Église catholique et la duplicité du pouvoir politique.
Le titre du roman, 60 rue Saint-Viateur Ouest est en fait le fil conducteur que l’on découvre dans un aparté surprenant qui amène Marion et Mathis dans l’étude d’un notaire en Allemagne. Même dans cette scène, la romancière joue avec d’infimes détails qui s’avèrent être de grandes importances, car ils amènent la chute du roman.
L’humanisme que distille ce roman, à travers le croisement de cultures et d’époques autour d’énigmes à résoudre, n’est pas un simple divertissement. Il est guidé par la narration d’une suite d’événements enchevêtrés dont l’hétérogénéité même crée l’originalité de l’œuvre. Sans oublier, bien évidemment, ses qualités purement littéraires sur lesquelles on n’insistera jamais assez.

mercredi 22 août 2018


Tassia Trifiatis-Tezgel et Caroline Lavigne
Les platanes d’Istanbul
Montréal, du Passage, 2018, 128 p., 29,95 $.

Quand images et mots font corps

Istanbul, métropole de la Turquie. On y vient pour visiter la vielle ville, admiratif de tant de grandioses vestiges de l’histoire millénaire de celle qu’on appela Byzance, puis Constantinople. Les platanes d’Istanbul, roman graphique de Tassia Triafiatis-Tezgel et Caroline Lavergne, rappelle la magnificence des lieux et le charme irrésistible des Stambouliotes.




Le livre raconte les trois années durant lesquelles l’auteure et son époux ont séjourné à Istanbul, une décision prise dans l’urgence du mari d’aller revivre un temps dans sa ville d’origine, où la narratrice n’a jamais mis les pieds. Les premières semaines sont consacrées à la découverte du patrimoine historique et touristique. C’est l’occasion pour l’illustratrice de jouer de l’aquarelle et de dessiner à l’encre pour ainsi immortaliser ce qui est vu et ressenti.
Le couple s’installe dans le quartier de Yenibosna. Après la première année durant laquelle la narratrice comptait sur H. pour traduire l’essentiel de ses conversations, elle doit maintenant échanger seule avec le dépanneur, le boulanger, l’épicier, le boucher, etc. Si l’anglais est souvent la zone de confort, elle ne peut s’en contenter si elle veut vraiment communiquer avec les gens du quotidien et partager leur culture.
C’est en rencontrant Özlem que la narratrice retrouve ses repères de vivre avec des femmes. Sa jeune amie est « venue à Istanbul pour se marier avec un cousin éloigné qui était boucher dans un supermarché. » Özlem lui apprend, petit à petit, un peu de la vie des femmes du village qui l’a vue naître et la narratrice, celle des Montréalaises qu’elle a fréquentées.
Le récit de la relation des deux femmes témoigne de l’intensité de l’humanisme dans lequel baigne ce lien. Cela donne lieu à des passages très émouvants où leurs différences culturelles deviennent des voies d’échanges enrichissantes.
Un jour, Özlem annonce qu’elle est enceinte. Dès lors, de dire la narratrice, « notre amitié s’est logée dans le nœud permanent situé à la croisée de la vie et de la mort. » Cette dernière accompagne son amie dans sa grossesse, mais, le temps de l’accouchement venu, elle doit quitter Istanbul pour être au chevet de sa grand-mère en fin de vie. À son retour, Özlem a donné naissance à un fils prénommé Çinar, ce qui signifie platane en turc.
Les jeunes parents sont de plus en plus inquiets de l’état de santé de l’enfant. Des tests révèlent que Çinar souffre d’une maladie génétique rare et qu’il a « une espérance de vie d’environ cinq ans. » La narratrice visite son amie et son fils tous les samedis. C’est l’occasion de découvrir le quartier où ils habitent, en mots et en images, de connaître la famille d’Özlem et les traditions de cette microsociété. Vivre dans cette mégapole, sise entre l’Europe et l’Asie, dont le métissage des cultures est étourdissant : c’est ce que le roman illustre avec finesse et respect.
Quand la narratrice et son époux rentrent au Canada, l’éloignement d’Özlem, Ufu et Çinar les peine. Le destin tragique de l’enfant se scelle au moment où la narratrice devient enceinte. Cela donne lieu à une conversation téléphonique où l’une offre ses condoléances à l’autre tout en lui apprenant qu’un enfant va venir.
Les platanes d’Istanbul est une œuvre littéraire et graphique admirable, tant pour ce qu’il évoque que pour ce qu’il nous permet de découvrir des lieux et des gens. J’ai cru être de retour à Istanbul et d’y partager les multiples habitudes culturelles de ses populations métissées.
Je le redis : les éditions du Passage savent harmoniser le texte et l’esthétique d’un livre. Depuis les premiers recueils de poésie jusqu’au L’Actume, les dessins de Réjean Ducharme, tout rappelle qu’un bel ouvrage peut aussi appeler une lecture remarquable.

mercredi 15 août 2018

Mémoire d’encrier : 15 ans déjà

« Lire autrement! »

Je quittais le chapiteau où se tenait le Marché de la poésie de Montréal. Patricia Lamy, une amie attachée de presse, s’amène vers moi et me présente Rodney Saint-Éloi, un nouvel éditeur à l’enseigne de Mémoire d’encrier. C’était en mai 2013 ou 2014 et, depuis, je me souviens du sourire et de la bonté de ce visage encadré de dreadlocks rastafari grisonnantes.



Il y a maintenant 15 ans que cet auteur et éditeur a lancé Mémoire d’encrier qui publie des auteurs issus de ce qu’il est convenu d’appeler les minorités culturelles. « Écrivains de renom ou nouvelles voix, le catalogue rassemble des œuvres d’auteurs de tout pays et de tout horizon: amérindiens, haïtiens, sénégalais, palestiniens, congolais, algériens… Audace, inventivité, découverte, Mémoire d’encrier sensibilise, diffuse et promeut une pensée de la diversité et du vivre ensemble. Lieu carrefour où s’entrecroisent cultures et imaginaires du monde, dans le respect et la dignité. »
Cette ambitieuse politique éditoriale n’a rien à voir avec le multiculturalisme à la mode, mais elle favorise l’éclosion et l’expression de la littérature québécoise du 21e siècle. Si elle a toujours eu des auteurs migrants dans son corpus, le décloisonnement proposé par Mémoire d’encrier est une voie originale menant les lecteurs vers des sensibilités se greffant à celles de ceux qu’on dit d’origine. Ainsi, il n’y a plus de classe sociale basée sur l’ethnie, mais des voix aux cultures différentes agrandissant l’horizon de notre patrimoine.
Quand on passe en revue le catalogue de Mémoire d’encrier, on reste bouche bée devant sa diversité d’auteurs et d’œuvres. L’éditeur généraliste parvient, avec une équipe réduite qui lui est fidèle – Virginie Turcotte à la production, Camille Robitaille et Marie-Ève Blais aux relations médias et développement commercial –, à porter haut et fort le travail de ses protégés, écrivaines et écrivains.
On pense spontanément à Dany Laferrière, un ami de longue date de Rodney Saint-Éloi, qui a publié cinq ouvrages à l’enseigne de Mémoire d’encrier dont Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (2015). L’auteur de Tout bouge autour de moi (2010) n’est pas le seul Haïtien publié chez l’éditeur. Il y a aussi, entre autres, Marie-Célie Agnant, Raymond Chassagne, Edwidge Danticat, Frankétienne, etc.
Mémoire d’encrier nous a aussi fait découvrir les poètes innues Joséphine Bacon, Naomi Fontaine et Natasha Kanapé Fontaine dont nos ancêtres français ont colonisé les terres. En les lisant, je me suis demandé pourquoi il nous a fallu tant de siècles avant de s’intéresser à l’écriture et au discours des premières nations. Toutes les excuses du monde ne rendront pas justice à ces peuples dont la culture a été spoliée et la vertu détroussée. C’est en les lisant qu’on peut le mieux partager leur affirmation du droit à une vie sociale et culturelle digne de ce statut en sol québécois.
Il y a des écrivains innus ou haïtiens chez Mémoire d’encrier, mais aussi des José Acquelin, Nicole Brossard, Jean Désy, Violaine Forest, Lise Gauvin, Serge Lamothe, etc. Je pourrais aussi énumérer les auteurs venus du Maghreb et d’autres pays d’Afrique, dont Alain Mabanckou, des Antilles françaises ou d’Europe.
Pour avoir un aperçu de cette diversité culturelle et littéraire, je vous suggère Bonjour voisine (2013), un recueil de textes réunis par Marie Hélène Poitras afin de donner suite aux premières Rencontres québécoises à Haïti de mai 2013.
En 15 ans d’existence, Mémoire d’encrier a relevé le défi de réunir les forces vivent d’Amérindiens, Haïtiens, Sénégalais, Palestiniens, Congolais, Algériens et d’autres peuples dont la langue française est le point de rencontre. Ce succès illustre bien, à mon avis, que la mondialisation peut respecter l’identité de chacun et en faire une force vitale.



Natasha Kanapé Fontaine
Nanimissuat Île-tonnerre
Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 130 p., 17 $ (papier), 9,99 $ (numérique).
L’art de cette auteure, innue de la communauté de Pessamit tout comme Joséphine Bacon, repose sur l’étendue du patrimoine de sa culture, entre autres de la condition des femmes. En lisant le prologue au recueil, on entre de plain-pied dans cet univers aussi près du nôtre qu’il en est éloigné. Voyez : « La mémoire se transmet par le sang. Mémoire écorchée, démembrée, violée. Mémoire effacée de la conscience du peuple. Un grand vide se creuse, d’une génération à l’autre. Lorsque le récit n’est pas raconté, il y a privation. » Les poèmes jouent ici leur rôle d’évocateurs d’états de vie ou de sentiments ressentis, sans jamais parvenir à être écoutés. Ainsi, en huit « Je suis », l’écrivaine nous fait découvrir un territoire que nos ancêtres ont voulu effacé, sans jamais y parvenir heureusement, car y sont enfouies les seules et uniques racines du pays.



Magali Sauves
160 rue Saint-Viateur Ouest
Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 312 p., 24,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).
Voici un polar avec, en toile de fond, le quotidien de la communauté juive hassidique montréalaise. Mathisyahu Blaustein, Mathis pour les goys, a grandi dans ce microcosme social « avec un grand-père narcissique, un raté de père, une mère dépressive, des frères et sœurs individualistes à l’extrême et une petite sœur qui refusait de parler. » À 15 ans, il découvre son homosexualité, une tare impardonnable dans son milieu, qu’un jeune professeur va comprendre en l’accueillant chez lui comme sur une île où l’ado va apprendre la réalité métropolitaine dont on l’avait tenu éloigné comme tous les enfants hassidiques. Au programme la langue française, les règles du quotidien et une incontournable scolarisation. Mathis devient policier, grimpe les échelons. Cette histoire est pleine de rebondissements et de références culturelles, ce qui en fait une excellente lecture estivale. J’y reviens d’ailleurs le 29 août prochain.

mercredi 11 juillet 2018


Jacques Godbout
De l’avantage d’être né
Montréal, Boréal, 2018, 288 p., 27,95 $.

De l’autobiographie comme tableau de chasse

L’histoire littéraire nous apprend que Les confessions de Jean-Jacques Rousseau fut la première autobiographie et que les exégètes y observent « une visée apologétique ». En lisant De l’avantage d’être né, le dernier ouvrage de Jacques Godbout, il m’a semblé révisé des leçons sur ce genre de récit, parfois semblable à l’autofiction ou même à l’égoportrait à la mode.




Jacques Godbout, à l’âge vénérable de 85 ans, dit avoir « entrepris un inventaire systématique de ma vie publique. De l’avantage d’être né décrit de façon chronologique, à partir de mes livres et de mes films, rassemblés par ordre de parution sur une étagère de ma bibliothèque, naissance, éducation, formation, publication, travail, activités littéraires ou cinématographiques et sociales. Le parcours d’un intellectuel de la Révolution tranquille: c’est mon acte de contrition.»
Avec sa prose souple et vivante qui séduit depuis L’aquarium (1962) ou Salut Galarneau! (1967), l’écrivain dresse la liste de ses activités personnelles et professionnelles triées sur le volet de ses réussites ou de ses insuccès. Le récit tient de l’énumération, année après année, d’éphémérides marquantes ou, plus prosaïquement, du tableau de chasse.
L’écrivain a probablement écrit cette fresque pour laisser à ses enfants, et aux leurs, le souvenir de la vie d’un intellectuel à un moment charnière de la société québécoise avec, en arrière-plan, une éducation chrétienne dont il faut gommer les tares en la transformant en État laïque.
Il précise avoir écrit ce livre « pour conjurer la peur d’une démence et découvrir un peu de la cohérence dans le travail d’une vie. L’ouvrage peut contenir des inexactitudes; les souvenirs s’emmêlent parfois. » Soyons avertis et doutons raisonnablement des anecdotes relatées avec trop de précision, sans pour autant gâter le plaisir de lire l’ouvrage.
L’humilité n’ayant jamais été, selon la rumeur du milieu, la première qualité de l’auteur, il n’en demeure pas moins qu’il a eu, à ce jour, une carrière remarquable qui a sûrement été jalousée. Professeur, rédacteur, journaliste, écrivain, cinéaste, éditeur, gestionnaire et grand voyageur: c’est là un résumé sans nuances de son fonds de commerce. On n’est donc pas surpris que l’essentiel du livre fasse la narration des divers projets et aux réalisations qui ont marqué les époques de sa vie.
N’oublions pas que Jacques Godbout a eu les éditions du Seuil comme éditeur, le même qu’Anne Hébert, et que ses fréquentes visites aux bureaux parisiens de la rue Jacob lui ont permis des rencontres littéraires exceptionnelles. Souvenons-nous de sa carrière à l’ONF et, dans ce contexte, son compagnonnage avec des gens remarquables comme Florian Sauvageau, le père du journalisme québécois contemporain.
Que dire de son apport à la création de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec, et son rôle d’éditeur et de membre du CA des éditions Boréal? Comment oublier ses chroniques dans L’actualité, tout comme celles du regretté Gilles Marcotte, pour l’intelligence de leurs analyses sociales ou littéraires.
De l’avantage d’être né nous convie ainsi au récit de l’épopée d’un intellectuel ayant marqué la société québécoise depuis les années 1960, une rare occasion dont il faut tirer des leçons sur l’évolution sociopolitique et culturelle de ce pays qui n’en est pas un, sinon par ce qu’en ont fait des femmes et des hommes de la trempe et de la génération de Jacques Godbout. Puis, je partage l’opinion de Gilles Archambault qui veut que « les récits autobiographiques ne valent que s’ils témoignent d’une profonde émotion de vivre, d’une angoisse existentielle » (En toute connaissance) et qui s’avère ici.

jeudi 5 juillet 2018


Jean-François Poupart
Lire la poésie
Montréal, Poète de brousse, coll. « Essai libre », 2018, 136 p., 18 $.

« Qu’attendez-vous de la poésie? »

Qui lit encore de la poésie, me demande-t-on? À mon avis, plus de lecteurs qu’on ne le croit. Bon an mal an, des éditeurs, petits et grands, publient de dix à vingt recueils. On organise des soirées de lecture partout au Québec et le public répond à ces invitations à découvrir les qualités littéraires des œuvres.




Où en est ce genre malaimé en 2018? En guise de réponse, j’ai ouvert Lire la poésie, un « essai libre » de Jean-François Poupart. Poète, essayiste, musicien et professeur de littérature dans un cégep, il a cofondé les éditions Poète de brousse, avec Kim Doré, en 2004. Cette maison a, entre autres, publié Une éducation bien secondaire (2013), un essai percutant de la regrettée Diane Boudreau, et des recueils de poésie de Geneviève Blais et Philippe More.
La poésie alors? Première constatation: « Lire la poésie, c’est être à l’écoute d’une musique. La poésie et la musique servent à entrer dans le cœur des femmes et des hommes, à façonner leur sensibilité et, ainsi, à changer le monde. » Pour nous accompagner, l’auteur nous fait « le don de cette clé aux grands voyages de la poésie, telle est ma volonté la plus chère. »
Il rappelle que la rime est, depuis la nuit des temps, ce qui distingue la poésie de la prose. « En 2018 [note-t-il], la rime est encore pour la grande majorité, l’élément central du poème. » En quelque sorte, « la rime est immortelle ».
J.-F. Poupart raconte son cheminement sur les routes parfois sinueuses et pleines d’embûches qui l’ont mené à sa conception et sa pratique de la poésie. Le premier cycle universitaire et l’enseignement qu’on y faisait alors l’ont révolté, surtout l’analyse formaliste du poème, alors à la mode. Il a continué sa quête en écrivant et en allant découvrir ailleurs d’autres façons de comprendre ou d’interpréter la poésie. Il est ainsi parti étudier à Paris où le poète et essayiste Yves Bonnefoy fut son maître de thèse de doctorat.
Cette rencontre, souvent racontée, fut déterminante sur l’ensemble de sa carrière de poète, d’écrivain et d’éditeur. J’y vois comme un effet initiatique qui l’a, entre autres, amené à déclarer : « La poésie est le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit. » En ces temps où la parole est mise à mal, un tel enseignement mérite notre propre réflexion et, surtout, notre engagement.
Lire la poésie n’étant pas à proprement parler un essai didactique, l’auteur donne des exemples concrets de poètes et d’œuvres qu’il a croisés sur sa route et qui l’ont marqué. Outre « Présence d’Yves Bonnefoy », une lettre d’opinion visant à souligner le décès du Français en juillet 2016, son propos va au cœur du sujet, lire de la poésie, Poupart s’intéresse à Phèdre, la tragédie de Racine dont il scrute la poétique, et au père du surréalisme André Breton en quête de l’or du temps comme lui.
Impossible de terminer cette recension, sans souligner l’éloquent épilogue où il est question du colloque tenu autour du thème « À quoi bon les poètes en temps de détresse? », à Paris en novembre 2016. L’idée ici n’est pas de faire le verbatim de la rencontre, mais de nous transmettre l’essence des échanges comme l’a si bien fait Julia Kristeva (http://www.kristeva.fr/a-quoi-bon-des-poetes.html en temps de détresse?). Pour elle, il « était donc inévitable, indispensable qu’on ailler chercher le poète quand l’humanité s’écroule, et qu’on lui demande à lui, et à lui en premier lieu, non pas d’être ou de ne pas être, mais tout simplement de recommencer. »
Lire la poésie évoque ultimement un mode de vie, une façon d’appréhender le monde dans sa plus pure réalité qu’il faut sans cesse réinventer sans autres artifices que les rêves libérateurs.