mercredi 17 octobre 2018

Alexandre Mc Cabe
Chez la Reine
Montréal, Bibliothèque québécoise, 2018, 144 p., 9,95 $.

Superposition d’images

Lorsqu’un lieu qui nous est familier apparaît dans une fiction, on a l’impression d’entrer dans cet univers imaginé. Voir la Méditerranée me fait revivre L’été de Camus, lire Modiano me ramène à Paris. Parfois, la rencontre de la fiction et de la réalité bouleverse. Le début de Chez la Reine — roman d’Alexandre Mc Cabe d’abord paru à La Peuplade en 2014 — m’a ramené au chevet de mon père à l’hôpital de Joliette, où Jérémie, le grand-père du récit, agonise lui aussi.




C’est dans cet état d’esprit que j’ai poursuivi la quête de souvenirs, comme une histoire de famille que raconte le petit-fils par bribes, avec nostalgie. La fin de la vie du grand-père maternel est l’occasion pour lui de revenir à Sainte-Béatrix, le village lanaudois où sa famille a vécu, où il a grandi et vécu des moments importants de son enfance à l’adolescence.
La Reine d’abord. C’est la tante du narrateur, la sœur aînée de sa mère. Elle doit son sobriquet au commerce que tient de son mari, Le Roi du couvre plancher. La Reine, c’est aussi celle chez qui tous se retrouvent pour les fêtes de famille depuis que les grands-parents se sont installés dans une maison mobile près de chez elle.
De retour à Sainte-Béatrix pour se reposer avant de retourner auprès de Jérémie, le narrateur en profite pour faire un détour en empruntant les rangs qui lui rappellent de bons souvenirs. Un arrêt s’impose chez son ami Thomas avec qui il croit avoir fait les 400 coups, bien modestes d’ailleurs. Longtemps inséparables, les deux jeunes hommes ont pris des voies distinctes où chacun a exploité leurs expériences communes selon où le destin les avait menés. On apprend que Thomas était un tombeur que rien n’arrêtait, une conquête n’étant pour lui qu’une conquête. C’est d’ailleurs un soir de fête bien arrosée qu’il a poussé son ami dans les bras d’Hélène, un flirt du temps de l’école secondaire. Ce qui devait arriver arriva et le narrateur vécut sa première relation amoureuse sans lendemain.
Poursuivant sa route, le héros timoré arrive à destination et nous fait visiter la propriété rurale de la Reine. Il raconte les habitudes agricoles qui permettent à sa tante d’oublier les soucis du commerce familial et les tracas que lui causent, bien malgré eux, ses vieux parents. Si j’ai mentionné plus haut l’aspect nostalgique du roman, il s’amplifie dès qu’il est question des moments heureux du passé de la vie familiale et même des inévitables travers de chacun dont on s’accommode.
Il est impossible de ne pas rappeler le dernier Noël du grand-père avec les siens. On ne peut oublier les visites de Victor Proteau, l’ancien compagnon d’une tante qui était resté près de la famille après leur séparation, son histoire se confondant avec la leur. Et la politique? Le grand-père a toujours eu son franc parlé sur ce sujet et on comprend que le petit-fils tient bien de lui.
« La mort de Jérémie » est celle d’un véritable patriarche, un chef d’un clan uni à la vie à la mort. Les larmes, oui, mais en n’oubliant pas que le grand-père a demandé en ouverture de l’histoire: «Quand est-ce que ça va finir?» Ce à quoi, Maude, la sœur du narrateur qui travaille auprès de gens en fin de vie, lui répond: «Ça va finir quand tu vas le décider.» Ce qui est souvent la banale vérité.
Un curieux épilogue se greffe au roman dans lequel l’auteur raconte une visite à la fille d’Albert Camus qui le reçoit à Lourmarin, une communauté du Vaucluse, en France, dans la dernière propriété de son père. D’une certaine façon, la mort du grand-père et le rapprochement de l’écrivain adulé s’associent dans un même devoir de mémoire, exemple supplémentaire que quotidien et imaginaire peuvent se confondre, ici pour le meilleur.

mercredi 10 octobre 2018


Nouveau projet
Numéro 14, automne-hiver 2018, 16,95 $.

« Québec conscient » : qui sait?

Le numéro 14 de la revue Nouveau projet, automne et hiver 2018, m’est parvenu au mi-temps de la campagne électorale. En parcourant ses 162 pages, j’ai constaté à quel point les articles qui le composent sont non seulement d’actualité immédiate, mais qu’ils amorcent et prolongent une réflexion documentée comme peu de périodiques parviennent à faire.




Atelier 10, la société qui produit Nouveau projet et d’autres publications poursuivant les mêmes objectifs, est « une entreprise sociale œuvrant au développement de projets susceptibles de nous permettre de mieux comprendre les enjeux de notre époque, de prendre part activement à la vie de notre société et de mener une existence plus signifiante et satisfaisante. » Je pense ici à la collection « Documents » où sont publiés de «courts essais portant sur les enjeux sociaux, culturels et individuels de notre époque», dont Un présent infini de Rafaële Germain sur la maladie d’Alzheimer dont son père, Georges-Hébert Germain, fut victime. Que dire de cette autre collection « Pièces » où parut J’aime Hydro, le théâtre documentaire de Christine Beaulieu qui fut, entre autres, finaliste au Prix littéraires du Gouverneur général 2018.
Le bateau amiral d’Atelier 10 est bien entendu Nouveau projet. Il s’agit d’un « magazine culture et société qui a pour raison d’être la publication de textes nouveaux, soignés et susceptibles de nous permettre de mieux comprendre les enjeux de notre époque et de mener une vie plus équilibrée, satisfaisante et signifiante. Catalyseur et point de rassemblement des forces vives du Québec des années 2010, il cherche à susciter et à nourrir la discussion publique, tout en posant sur notre époque un regard curieux, sincère, approfondi. »
Depuis le premier numéro paru en mars 2012 avec pour thème «(Sur)vivre au 21e siècle », je crois que l’équipe éditoriale a respecté à la lettre ses objectifs, entre autres par la diversité des discours qu’utilisent ses collaboratrices et collaborateurs. Jamais n’y ai-je perçu du prêchi-prêcha d’une quelconque idéologie, mais bien un pluralisme d’opinions qui nous incitent à réfléchir sur les sujets abordés ou même à faire nos propres recherches afin de poursuivre cette démarche intellectuelle.
Si je prends le temps de faire une recension plus longue du magazine, c’est que le thème de ce numéro m’a vivement interpelé. Comment peut-il en être autrement quand il est question d’un « Québec conscient »? D’entrée de jeu, Nicolas Langelier, l’éditeur et rédacteur en chef, propose un essai-tremplin suscitant chez le lecteur des interrogations sociales en cascades. « Notre temps est à la tempête [d’écrire Langelier]. Au Québec comme ailleurs, la colère gronde, les insatisfactions se font entendre. Mais ce vent qui souffle est aussi porteur de promesses et d’espoirs, pour qui saura en profiter. Comment enfin cesser de gaspiller les formidables opportunités de ce pays, de cette époque? »
Suivent dix-sept articles (essais brefs, photos, entrevues, reportages) qui poursuivent l’animation intellectuelle d’une vaste réflexion sur ce que nous sommes et pouvons être. Ce qui est remarquable, c’est qu’on nous propose de penser de diverses façons concrètes et, ma foi, réalistes dans la mesure où nous sommes prêts à sortir d’une certaine torpeur ou d’un je m’enfoutisme bon aloi.
Je l’écrivais en amorce, nous sommes en campagne électorale et avons entendu mille bulletins de nouvelles et de publicités des principaux partis politiques. Il nous faut peut-être fermer radio et télé et nous concentrer sur des lectures non partisanes qui alimenteront notre jugement afin d’être aptes à choisir celle ou celui qui nous représentera à l’Assemblée nationale, mais aussi quel gouvernement nous semble le plus apte à faire avancer notre société au cours des quatre prochaines années.
[Ce choix a été fait depuis et la voix du peuple s’est fait entendre en faveur de la CAQ, adhérer au projet politique de QS et mis en veilleuse l’option du PQ. Une nouvelle réflexion sociopolitique collective s’amorce ainsi.]
Ce sont-là des opinions que les articles de Nouveau projet nous aident à exprimer consciemment et consciencieusement dès maintenant.

mercredi 3 octobre 2018

Virginie Francoeur
Jelly bean
Montréal, Druide, coll. « Écarts », 2018, 184 p., 19,95 $.

Et si c’était vrai

Raconter une histoire dont le cœur de l’action se déroule dans un club de danseuses nues n’est pas simple. Cela implique des choix artistiques, tant du côté langage que de la personnalité des protagonistes et des préjugés sociaux. Il faut jouer de la vraisemblance et de la rectitude politique, cette hypocrisie sociétale crasse. Inévitablement, le roman qui se joue aux frontières de ces eaux-là pourra être reçu avec la même violence qu’il évoque ou, à contrario, avec des éloges de l’ignorance. Comment Virginie Francoeur allait-elle surfer sur ces vagues escarpées dans un premier roman intitulé Jelly bean?




En toile de fond, le Sex Bar, ses danseuses, barmaids, portiers et gérant sortant tout droit de l’univers stéréotypé de ce milieu concurrencé par l’omniprésence de la porno sur Internet. Reste quelques bouges caricaturaux comme des dessins immondes où figurent des naufragés d’une société sexe, drogue et rock and roll.
C’est là l’univers d’Ophélie et Sandra, deux amies d’une enfance petite bourgeoise et d’école privée BCBG. Sandra défendait alors son amie contre l’impétuosité adolescente des camarades, mais rien ne laissait présager leur amitié. Sandra et sa mère monoparentale prostituée, habituée aux blagues salaces des amants de sa génitrice. Ophélie et ses père et mère intellectuels, mise sur le piédestal de la fierté parentale. Bref, l’amitié d’Ophélie et Sandra reposait sur leurs différences, voire leurs contradictions culturelles extrêmes.
C’est la lettrée Ophélie qui raconte leurs folles aventures dans ce milieu sinistre, glauque. Leur travail de serveuse leur permet de choisir comment et avec qui faire des gains supplémentaires pour s’offrir voyages, drogues et éloignements obligatoires.
L’ingénuité des deux jeunes femmes surprend va sans dire. La narratrice tente de museler les élans de son éducation et de sa culture, son amie fait preuve d’une naïveté décuplée par ses allures de nunuche bon enfant. On y croit un peu, beaucoup, comme si trop n’était pas assez. Ce trop, c’est le troisième membre de ces BFF (« best friends forever »), Djamila.
Cette dernière a grandi dans une famille d’immigrants magrébins de tradition musulmane. Ses références culturelles, parfois satiriques, ne sont pas celles de ses amies, pas plus que les combines mafieuses de ses amants. C’est une vamp, la leader du trio, celle qui organise des voyages de dernières minutes, des rencontres subodorant le crime et des coups fumants.
Va sans dire que les amoureux des filles n’ont fait ni HEC ni Crime 101 au collège de la vie. Ils ne sont pas des gentilshommes qui provoquent en duel leurs adversaires, préférant en finir rapidement avec leurs concurrents.
Jelly bean est une charge qui pèse sur l’univers des paumées au racisme primaire, d’une certaine culture populaire jusqu’à celles des intellectuels. Virginie Francoeur ne cache pas sa parentèle — sa mère, la poète et journaliste culturelle Claudine Bertrand; son père, le rocker et poète Lucien Francoeur —, et leurs amis écrivains dont elle évoque des souvenirs. Certains lecteurs le lui reprocheront comme ceux qui avaient critiqué, injustement, sa poésie en disant s’attendre à plus d’une auteure avec un tel patrimoine génétique. Ici, il me semble que faire référence au milieu outremontais d’Ophélie accentue le contraste avec celui de ses camarades.
Et si c’était vrai tout ce que raconte Ophélie? Vrai, le langage déjanté des protagonistes; vrai, l’invraisemblance de certaines péripéties; vrai, la caricature grossière ou grotesque de certains personnages. On dit d’un premier roman qu’il est en réalité la troisième mouture d’un récit sans cesse remodelé, cette version où l’auteur puise sans vergogne dans son propre univers, celui qu’on lui a raconté, ou, peut-être, celui qu’il s’est imaginé. Cela ressemble à Jelly bean, la proposition de Virginie Francoeur qui se réclame d’Anaïs Nin, Nelly Arcan et Josée Yvon. C’est un pari risqué que la romancière a bien relevé en claironnant son droit d’exprimer sa véritable personnalité littéraire.

mercredi 26 septembre 2018

Dominique Fortier
Les villes de papier
Québec, Alto, 2018, 192 p., 22,95 $.

« Le reste du temps, j’écrirai »

Après nous avoir fait séjourner à l’abbaye du Mont-Saint-Michel au temps des copistes du 15e siècle, Dominique Fortier nous amène au pays d’Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaine dont l’œuvre fut reconnue longtemps après sa mort et bien au-delà de sa volonté. Les villes de papier n’est pas un roman historique ou biographique, mais il raconte des moments de la vie imaginée d’une femme dont l’existence même semble fictive tellement elle a tout fait pour fuir la réalité en réduisant son univers au minuscule territoire de sa chambre.




Comment faire d’un personnage fantomatique, comme le fut Réjean Ducharme, le centre d’une histoire explorant de façon vivante quelques méandres de son existence, réels ou inventés? Le projet de la romancière n’est pas une mince affaire, car il lui faut se rabattre sur les biographies d’Emily D. qui sont, elles aussi, partielles, partiales ou même bancales. À peine quelques poèmes cités donneront le poids de la réalité à cette femme qui, autrement, serait un presque spectre.
D’entrée de jeu, Dominique Fortier met cartes sur table en faisant de son héroïne une « ville toute de bois blanc nichée au milieu des prairies de trèfle et d’avoine » et en décrivant ce lieu comme celui qu’habite la vie intérieure de la poétesse. Puis, il y a Amherst, « une ville — un village — hors du temps comme de l’espace », située au Massachusetts, où est née en 1830 et a vécu Emily Dickson, et où se sont succédé « des générations d’éminents Dickinson. »
Impossible d’imaginer le visage de la poétesse, D.F. rappelant qu’il semble y avoir une seule photo de la jeune femme où elle est tel « un écran blanc, une page vierge. Eût-elle plutôt choisi, à la fin de sa vie, de passer une robe bleue, nous ne pourrions rien dire d’elle. »
Tout jeune enfant, Emily donne les premiers signes de son besoin inné de solitude. Si, par exemple, elle est punie d’avoir succombé à une gourmandise ou emprunté un livre dans la bibliothèque paternelle sans autorisation, en étant enfermée dans une pièce sans rien à faire, elle en est ravie et fort aise. Elle passe aussi de longs moments à observer la faune et la flore du vaste terrain familial, plus intéressée par la couleur des fleurs ou le chant d’un oiseau et l’éclosion de bourgeons que par la compagnie de ses semblables, à l’exception de Lavinia, sa sœur cadette. Il y a aussi Sophia, une cousine très chère décédée à l’adolescence, laissant à Emily une image de la mort qui ne la quittera plus.
Emily vue comme un écran blanc permet à Dominique Fortier d’imaginer les activités d’une jeune fille de son époque vivant dans un milieu puritain de la haute bourgeoisie comme celui de Boston, la capitale de l’État. Les pages où l’auteure détaille qu’il « y a tant de choses à faire quand on est une jeune fille à Amherst » illustrent ce milieu.
Quand il est question de ses poèmes, sujet incontournable croirait-on, il n’est jamais considéré d’en faire un recueil, car il s’agit d’une activité sans plus importante que la composition d’un herbier. D’ailleurs, Emily écrit souvent ses vers sur des papiers domestiques ainsi recyclés, imprégnant chacun de leur odeur.
Comme elle l’a fait dans Au péril de la mer, son précédent roman, Dominique Fortier insère, ici et là dans la trame du récit, des apartés où elle raconte un séjour familial prolongé à Boston et ailleurs sur la côte Atlantique. Elle parle aussi de ses recherches documentaires sur la poétesse états-unienne et sur Gabrielle Roy, précisant qu’elle ne collectionne pas les artéfacts de ses auteurs préférés, mais favorise leur proximité pour mieux mettre en contexte leurs œuvres. Ces détours dans sa vie personnelle ajoutent le poids à la réalité de son personnage nommé Emily Dickinson et à la vie qu’elle lui a inventée.
Au final, Les villes de papier se révèle un roman atmosphérique, presque aussi éthéré que son héroïne, Emily Dickinson. Si on a fréquenté les romans de VLB traitant d’écrivains — de Melville à Nietzsche, de Ferron à Joyce, etc. —, on comprend l’appropriation que fait Dominique Fortier de l’univers intime de son héroïne, car voilà une poétesse dont l’existence se confond avec son œuvre, ce qui est beaucoup moins fréquent qu’on ne le croit des écrivains en général. Il faut une très grande sensibilité et une délicatesse infinie pour entrer ainsi dans l’univers de Dickinson et de le cartographier comme la trame d’une histoire qui en soit le miroir le plus fidèle possible à la façon dont les « villes de papier sont des cités inexistantes que des cartographes inscrivaient afin de repérer ceux qui voudraient copier leur travail ». C’est ce qu’a très bien réussi l’écrivaine en nous guidant sur la route de son imaginaire qui en vient à se confondre avec celui de le la poétesse aux allures d’un ermite.

mercredi 19 septembre 2018


Bibliothèque québécoise

30 ans de patrimoine littéraire

Bibliothèque québécoise célèbre ses 30 ans. D’abord une collection de livres, cette maison d’édition est née du partenariat Fides, Leméac et HMH. Ces éditeurs établis ont ainsi mis en commun leurs catalogues respectifs qui représentaient alors une part importante du patrimoine éditorial au service du livre format de poche.




D’autres collections du même format existaient déjà. Ainsi, Le Cercle du livre de France a lancé, en 1967, la collection CLF-Poche qui publia, entre autres, Roger Lemelin. Les éditions du Jour projetaient, en 1971, de « publier régulièrement des nouvelles inédites des meilleurs conteurs du Canada français »; Marcel Dubé y fit notamment paraître un récit intitulé Le train du nord, le roman de Francine. En 1984, l’Hexagone lança Typo. Il y aussi la collection Boréal compact, Coda chez Alto, et j’en passe.
Aujourd’hui, les opérations de Bibliothèque québécoise sont gérées conjointement par Leméac et Hurtubise. Non seulement ont-ils poursuivi son développement, mais ils assurent la pérennité de « la seule maison d’édition consacrée uniquement au livre de poche au Québec ». Le catalogue de Bq compte actuellement 300 titres, des « livres d’avant-hier (patrimoine allant des écrits de la Nouvelle-France aux années de l’après-guerre), ceux d’hier (œuvres des années 1960 à 2000) et ceux d’aujourd’hui (ouvrages des années 2000 à maintenant). »
En entrevue à Isabelle Beaulieu, journaliste web de la revue Les libraires, l’éditeur Pierre Filion explique : « Notre sélection opère sur les trois bases de la qualité, de la pertinence et de l’actualité: qualité littéraire des textes qui ont survécu à l’époque de leur publication originale; pertinence de remettre en circulation des textes fondateurs, littérairement déjà salués, historiquement importants et marquants dans le corpus de la littérature et de la culture québécoise; actualité et permanence des voix nouvelles ou des anciennes voix ainsi mises et remises en circulation. Notre sélection met en valeur la pluralité des voix, des genres et des thèmes qui ont contribué au fondement, au développement et à la modernité de la littérature québécoise. »
Ces propos reflètent la réalité du catalogue de Bq, véritable invitation à voyager du 19e  siècle de Philippe Aubert de Gaspé à l’époque actuelle de Marie-Renée Lavoie ou d’Anaïs Barbeau Lavalette; d’Anne Hébert à Jacques Ferron; d’Antonine Maillet à Marc Séguin; de Pierre Des Ruisseaux à Jocelyne Saucier; etc.
Mon intérêt pour ce format de livre me vient de mes études classiques, dans les années 1960, alors que le « Livre de poche » proposait à vil prix les œuvres de Sartre, Camus Françoise Sagan et d’autres contemporains. Un jour, un ami et moi faisions du porte-à-porte pour une œuvre caritative dans la ville de notre alma mater, l’Assomption; nous avons été surpris d’apercevoir les murs du corridor central d’un minuscule logement tapissés d’une bibliothèque où reposait ce qui nous a semblé la collection complète des livres de poche disponibles alors.
Puis, j’ai entretenu mon intérêt durant mes années d’enseignement au collégial en proposant aux élèves des livres format de poche, car, pédagogiquement, il me semblait important de leur faire rencontrer le plus d’écrivains possible en peu de temps.
Les 30 ans de Bibliothèque québécoise me rappellent aussi que certains de ses livres sont des œuvres originales dont Introduction à la poésie québécoise de Jean Royer, un incontournable panorama critique de la poésie qui s’écrit chez nous.
Enfin, les ouvrages parus chez Bq au cours des dernières années ne sont pas uniquement puisés dans le répertoire de Leméac ou Hurtubise. En effet, il y a aussi des ententes avec d’autres éditeurs québécois dont La Peuplade, Marchand de feuilles, Triptyque, XYZ, Septentrion, du Passage, Liber, etc. Cela permet, entre autres, de publier des auteurs contemporains aux œuvres déjà reconnus, par exemple Quarantaine de Patrick Nicol.
Je souhaite longue vie à Bibliothèque québécoise que je considère être la protectrice de notre patrimoine littéraire, un engagement qui se renouvelle livre après livre depuis déjà 30 ans.




L’héritage et autres contes (Bq, 2018) par Ringuet.
Pour peu qu’on s’intéresse à notre littérature, on a lu Trente arpents (1938), roman de Ringuet, de son vrai nom Dr P. Panneton. Il faut aussi se souvenir de contes parus en 1946. Ces « neuf histoires sont davantage des nouvelles, par la variation des tonalités, la construction et la conduite du récit. Bien sûr, on y retrouve la maîtrise d’un romancier au style évocateur, imagé, parfumé d’exotisme ici, mais aussi la brièveté libre et marquée, finement ironique et fluide, du nouvelliste qui a beaucoup voyagé et observé ses contemporains. Littérairement axé sur la difficile résolution des paradoxes identitaires, le recueil promène le lecteur à Québec, à Panama, à Tahiti, à Saint-Malo, à Montréal... Héros malgré eux, les personnages mis en scène, un peu vagabonds, connaissent d’étranges destins qui remettent en cause leur appartenance au réel d’un pays qu’un autre docteur – Jacques Ferron – qualifia "d’incertain" ».




Quarantaine (Bq, 2018) par Patrick Nicol.
« Sous ce titre se trouvent maintenant réunis les trois romans du cycle que Patrick Nicol a publié entre 2005 et 2009 : La blonde de Patrick Nicol, La notaire, Nous ne vieillirons pas. Ces trois histoires dans lesquelles l’écrivain figure sans ambages ont fixé sa voix dans le corpus des romanciers québécois de sa génération. Si Patrick Nicol avait la quarantaine au moment de leur écriture, elles sont aussi pour lui l’occasion de mettre le mode romanesque en quarantaine, lui permettant de s’abstraire temporairement du réel pour mieux l’appréhender. Dans La blonde de Patrick Nicol, le narrateur, en arrêt de travail, se met à sa propre recherche amoureuse; dans La notaire, un homme emménage seul après une séparation et traverse une crise identitaire; dans Nous ne vieillirons pas, un professeur de cégep se demande comment être présent au monde afin d’en prévenir la folie. »

mercredi 12 septembre 2018


Jean Barbe
Discours de réception du prix Nobel
Montréal, Leméac, 2018, 64 p., 11,95 $.

Écologie de la culture ou culture écologique

J’ai découvert la plume et le propos polyphonique de Jean Barbe dans Voir, périodique dont il fut un des fondateurs. Puis, il y a eu Comment devenir un monstre (2004) et Comment devenir un ange (2005), romans acclamés parus chez Leméac. Dire que Barbe est un intellectuel et un homme de lettres est un euphémisme, ce que confirme Discours de réception du prix Nobel, un essai en forme de récit où la réalité et l’imaginaire se confondent.




« (Si on me le donnait, tel serait mon discours.) » prévient l’auteur en exergue. Qu’allait-il alors faire à Stockholm, capital de la Suède, dont le hall de l’hôtel de ville reçoit les lauréats des prix Nobels, à l’exception du Nobel de la paix remis à Oslo, en Norvège? Certains y ont vu de la vanité, d’autres une barrière à des lecteurs non lettrés. Jugements un peu courts, l’hypothétique Nobel me semblant un prétexte pour dresser un très vaste constat sur l’état actuel de la littérature et les arts en général au 21e siècle.
Première étape : comment entre-t-on en littérature, sinon en découvrant la lecture des grandes œuvres quand le livre est quasi absent de votre enfance, sinon par la bibliothèque du quartier ou de la ville? C’est ainsi que le narrateur de ce « discours » en est venu à s’y intéresser grâce à la biographie d’un cycliste réputé dont le récit correspondait à sa propre expérience du quotidien. Vélo, lecture et littérature : même combat pour un gamin hyperactif grâce au lien entre sa réalité et celle de l’athlète. Pourquoi alors ne pas rouler au-delà de ce pragmatisme en explorant d’autres univers sur lesquels règne l’imaginaire.
La littérature jeunesse, il la juge sévèrement, l’accusant d’emprisonner ses lecteurs dans un monde minimaliste pour leur vendre ce dont on juge leur être d’un besoin immédiat, sans leur permettre d’explorer des fantasmagories éveillant leur imagination. L’auteur justifie son point de vue en invoquant que les fervents de littérature jeunesse font rarement des lecteurs adultes convaincus, sinon ça se saurait grâce à des études et des statistiques.
Barbe ne blâme pas les écrivains jeunesse, mais bien le consumérisme dans lequel baigne la littérature et les arts en général, exemples à l’appui. Parmi ceux-là, les salons du livre sur lesquels règne l’hyper commercialisation par vedettes interposées. Ainsi, les files d’attente pour obtenir une dédicace sont comme un applaudimètre de succès, éludant les qualités intrinsèques des livres et de leur littérarité.
Est-ce à dire que le livre en général ou la réalisation d’autres œuvres artistiques subissent le même sort que le reste de la planète et que leur puissance évocatrice est victime des changements climatiques qui s’opèrent sur l’esprit humain? Aussi théorique que cela puisse sembler, cette érosion de la culture vient de sa transformation en un ensemble homogène de produits culturels, peu importe leurs origines.
Le narrateur affirme avoir « la conviction intime qu’il est notre devoir d’artiste et d’écrivain de faire tout en notre pouvoir pour que les citoyens des pays riches s’intéressent à l’art et à la littérature non pas au bénéfice de l’art et de la littérature, mais pour ce que l’art et la littérature véhiculent de sens et de générosité et de compréhension de l’autre. »
Je termine la lecture de ce « discours » alors que s’essoufflent les débats autour du concept d’appropriation culturelle. Or, n’est-ce pas là le fonds culturel de tous les artistes dont leur pratique en est l’expression? À l’ère du vrai et du faux, donc de l’approximatif, et de l’éphémère qui n’a que faire de la pérennité, le Discours de réception du prix Nobel de Jean Barbe alimente une réflexion que je crois essentielle pour l’avenir de la liberté de penser et du droit de s’exprimer sans entrave dans les sociétés dites démocratiques comme la nôtre.

mercredi 5 septembre 2018


Heather O’Neill
Hôtel Lonely Hearts, traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier
Québec, Alto, 2018, 549 p., 29,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

La Grande Fantasmagorie

Il y a très longtemps qu’une fiction ne m’a pas fait ressentir autant d’émotions que le roman de Heather O’Neill, Hôtel Lonely Hearts. Faire vivre tant d’aventures et de rebondissement à deux personnages, sur une période de 25-26 ans, tient de la magie de la création littéraire : c’est ce que l’écrivaine montréalaise fait de main de maître, si bien que je crois qu’il s’agit d’une grande œuvre, chose rarissime en ces temps où l’éphémère est roi.




Montréal, 1920-1930, ère de l’entre-deux-guerres et de la Grande Récession. Le climat social est aussi bas que la misère humaine peut aller. C’est dans cette lourdeur que baigne la trame du roman tout en laissant sourdre de minces faisceaux d’espoir comme de joyeuses délivrances, si éphémères soient-elles.
L’Hôpital de la Miséricorde, dirigé par les religieuses du même nom, accueille les mères célibataires et leur enfant à naître. Outre la pouponnière de la rue Saint-André, les nonnes exploitent un orphelinat où elles prennent en charge les enfants qui n’ont pas été adoptés et ceux, abandonnés, qu’on leur amène. Toutes les filles se prénomment Marie et les garçons, Joseph, selon la tradition catholique. On les distingue les uns des autres en les gratifiant d’un surnom inspiré par leur visage ou un trait de caractère. Il en va ainsi de Rose dont le séjour prolongé dans le froid hivernal a laissé des traces sur ses joues. Quant à Pierrot, il lui vient de son attitude clownesque qui fait tant rire ses camarades et qui ressemble à celle de ce personnage de la comédie italienne.
La naissance de Rose et Pierrot et leur vie à l’orphelinat sont le point de départ d’une cascade d’aventures qui évoquent des faits et gestes possibles à cette époque. Ainsi, la séparation des filles et des garçons pour éviter tout contact avec l’autre sexe, comme pour les punir du geste de leur père et mère. Le seul endroit où ils se rencontrent, c’est lors des récréations qui suffisent à créer des liens qu’on souhaite éphémères. La relation de Rose et Pierrot échappe aux religieuses, si bien qu’ils développent un sentiment amoureux qui, même s’ils n’en comprennent pas la portée, durera.
L’orphelinat a parfois des allures de prison et les bonnes sœurs, de geôlières. Sœur Éloïse, par exemple, abuse du garçon des années durant. Quant à la Supérieure, elle profite du talent de Rose et de Pierrot et les oblige à donner des spectacles de danse et de musique devant des bienfaiteurs fortunés dont les dons profitent à la communauté.
Cela dure jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge où il ne convient plus qu’ils restent à l’orphelinat, car ils risquent de pervertir leurs plus jeunes camarades. Rose devient bonne d’enfants dans une famille fortunée et Pierrot, majordome d’un riche vieillard.
Hélas, leur départ hâtif ne permet pas d’au revoir, laissant à chacun un souvenir triste. D’ailleurs, Pierrot multiplie les lettres à Rose adressées à l’orphelinat, en vain et pendant plusieurs années.
L’adolescence du garçon lui permet de vivre dans une telle insouciance, si bien qu’il n’atteint la maturité de son âge. Tout lui semble d’une facilité déconcertante. La situation de Rose est différente puisqu’elle est, en quelque sorte, la tutrice des deux enfants du couple McMahon chez qui on l’a envoyé. La mère semble démunie devant son rôle et la présence de Rose la soustrait de ses obligations. Or, celle-ci ne pense qu’à jouer, à inventer des activités qui plaisent aux enfants et qu’elle renouvelle sans cesse.
Le passage de Pierrot et Rose de l’enfance à l’adolescence n’efface pas le souvenir qu’ils ont l’un de l’autre, ce qui alimente l’espoir de se retrouver un jour. Armés de leur seule expérience d’un destin ballotté, ils sont propulsés dans le monde des adultes.
Rose croise un jour M. McMahon qu’elle connaît à peine même si elle habite sa maison. Elle le croit un homme d’affaires très occupé, rentrant chez lui tard le soir et quittant tôt le matin. Ce qu’elle découvre du personnage n’a rien à voir avec ce qu’elle a imaginé. Le bon père de famille est en réalité une fripouille, un bandit de grand chemin. Rien ne semble l’arrêter, surtout pas une gamine, ni belle ni laide, mais pleine d’entrain. La séduire n’est pas un défi et l’entretenir, une affaire banale.
McMahon viole Rose à répétition et elle fait de cela une monnaie d’échange. Elle réussit même à ce qu’il tombe amoureux d’elle et qu’elle l’accompagne lors de ses réunions avec ceux du grand banditisme. Petit à petit, Rose se taille une réputation d’égérie dont les conseils sont judicieux. Après un temps, Rose se lasse et reprend son autonomie en se prostituant. Sa carrière de travailleuse du sexe est une autre école de vie où elle partage la misère de ses collègues et apprend à être autre chose qu’une victime consentante.
À la même époque, Pierrot se retrouve à la rue après le décès de son protecteur qui lui a laissé qu’un habit taillé sur mesure et de bons souvenirs. Ignorant comment gagner son pain quotidien, il végète, découvre les drogues et développe une dépendance. Il vit d’expédients, ce qui ne suffit pas à sa consommation. Cela l’oblige à faire des vols de plus en plus lucratifs chez des gens fortunés, dont des œuvres d’art pour lesquels il a du talent. Ce qu’il ignore, c’est que ses fournisseurs d’héroïne sont aussi ceux qui achètent ce qu’il vole, c’est-à-dire des hommes de main de McMahon.
Pierrot fréquente Poppy, une amie proche de Rose que le jeune homme n’a jamais oubliée. Ils se retrouvent alors qu’ils ont tiré un trait sur le passé et pris en main leur destin. Rose est une battante, Pierrot, presque une loque humaine. S’ils ravivent les émotions et raniment leur projet de spectacle hors norme imaginé autrefois, c’est grâce à la volonté et à la détermination de Rose que Pierrot peine à suivre. Ainsi prend forme la « Grande Fantasmagorie des flocons de neige », un spectacle de cabaret dont la réalisation devient possible grâce à l’argent de McMahon et ses amis criminels.
La suite de péripéties qui racontent la folle aventure qui mène Rose, Pierrot et leurs camarades de scène jusqu’à New York semble rocambolesque, mais elle est ancrée dans l’atmosphère réaliste de l’univers où elle se déroule. Comme si la magie du spectacle opérait aussi sur le quotidien de la troupe. Heather O’Neill connait manifestement le monde des cabarets de l’époque et en recrée l’ambiance. Cependant, le succès de la « Grande Fantasmagorie des flocons de neige » n’est pas sans embûches et le prix à payer scelle le sort des artistes, surtout de Rose et de Pierrot.
La jeune femme réussit là où personne ne croyait cela possible. Elle déjoue même la malveillance qui la pourchasse depuis Montréal en se servant d’un criminel new-yorkais, plénipotentiaire du monde interlope d’un État à l’autre. Pierrot, lui, ne peut imaginer la fin des représentations et retourne à ses paradis artificiels.
Rose liquide avec doigté ce qui reste du rêve de leur enfance enfin réalisé. Elle devient patronne de nombreux hôtels et de cabarets de la Métropole où elle est revenue s’établir. Elle exerce son pouvoir avec le soutien de deux camarades de jeux qui lui sont restés fidèles. À 26 ans, elle désormais maître de son destin, ce qui lui permet d’effacer l’ardoise que la vie lui a laissée et de vivre sans regret.
Le génie littéraire qui anime Hôtel Lonely Hearts (Alto) repose dans la puissance d’évocation de l’écrivaine qui maintient de débit de la trame au rythme qu’elle lui impose, en échappant ici et là des commentaires, des réflexions en marge du fil conducteur ou des rebondissements. Heather O’Neill a une grande maîtrise de son art. Dominique Fortier l’a très bien compris, ce que reflète sa traduction.