mercredi 12 décembre 2018

Nadine Bismuth
Un lien familial
Montréal, Boréal, 2018, 328 p., 27,95 $.

Crise de la quarantaine? Pfft!

Je m’ennuyais de la plume tantôt sérieuse et souriante, parfois satirique de Nadine Bismuth. Mon attente ne fut pas vaine, la trame d’Un lien familial me faisant découvrir la microsociété des quarantenaires, un temps jadis pour moi.
J’ai d’ailleurs remarqué que, d’un livre à l’autre, l’âge de ses personnages est généralement le sien, comme si la romancière projetait des séquences d’un film racontant sa génération, dont les acteurs se nomment ici Magalie, Charlotte, Isabelle, Romane, Sophie, Monique, Karine, Julianne, Nancy, Annabelle, Mathieu, Olivier, Guillaume, André ou François.




Chacun a un rôle bien défini dans l’espace et le temps du récit. Les lieux où ils vivent ou travaillent : résidence, bar, chambre d’hôtel, auto. Leur vie personnelle et sentimentale : amoureuse, amoureux, conjoint, enfants, amant, maîtresse. Leur vie professionnelle : avocat, policier, blogueuse, auteure, designer-cuisiniste, retraités.
Chacun des neuf chapitres du roman a pour narrateur Magalie ou Guillaume, et la transition de l’un à l’autre évoque l’instant d’avant ou d’un proche avenir. Cela donne du rythme à l’action, des séquences spatiotemporelles aux péripéties, des rebondissements à la chute finale. Un épisode s’insère aussi dans la trame comme un fil conducteur sans lien apparent, mais néanmoins déterminant sur l’ensemble du récit.
En bref, Un lien familial raconte six mois dans la vie de couples qui traversent des turbulences. Vouloir résumer le roman comme s’il s’agissait d’une fresque de la crise de la quarantaine serait injuste, car il redéfinit la problématique complexe de cet âge au 21e siècle, en s’attardant aux personnes, comme individu ou la demie d’un couple, ainsi qu’à l’image que chacun a de lui-même ou qu’il veut projeter.
Ainsi, Magalie, la voix féminine du roman, découvre que Mathieu, son avocat de mari, a une aventure avec Sophie, une collègue de travail. Elle préfère ne pas trop s’en soucier et se concentrer sur sa fille Charlotte. Il faut dire que, de son côté, elle n’a pas été plus fidèle : elle a couché avec Olivier, son associé, dont elle connaît bien l’épouse, Isabelle, car, comme Sophie, elles partagent le même espace de travail. Cette duplicité nourrit sa réflexion sur l’état actuel de la condition féminine qu’elle semble considérer sérieusement et assumer pleinement.
De son côté, Guillaume, la voix masculine, représente un certain art de vivre de sa génération. Divorcé, il occupe la maison où il vivait avec Karine et leur adolescente Julianne, car cela facilite la garde partagée. Lors d’une fête de famille, il rencontre Monique, la nouvelle compagne de son père, ainsi que Magalie, la fille de cette dernière. A-t-il un coup de foudre pour la designer-cuisiniste? Chose certaine, elle ne lui est pas indifférente, au point où, excellent prétexte selon lui, il va la consulter au sujet des rénovations de sa cuisine.
De Magalie à Guillaume, on apprend ce qui mijote dans la vie émotive et sentimentale de chacun, et l’influence déterminante du quotidien sur leurs pensées et leurs actions. Dans un tel contexte, il suffit d’un événement anodin pour qu’explose un tsunami intérieur. Du côté de Magalie, Romane, l’employée d’Isabelle, lui reproche son aventure avec Olivier, pour lequel elle a elle-même le béguin. Du côté de Guillaume, son expérience d’ex-conjoint et de père d’une ado illustre la valse-hésitation ressentie quant à l’avenir des hommes de son âge.
Un lien familial nous fait donc partager l’intimité de personnages d’un tel réalisme qu’on semble les connaître au point de presque ressentir leurs émotions. Y aura-t-il des millénariaux ou de la génération Y, pour raconter de semblables péripéties ou d’autres qui s’y apparentent? Qui sait, mais on peut déjà en découvrir les turbulences à travers celles des Magalie et Guillaume de ce monde.

mercredi 5 décembre 2018


Marie-Ève Martel
Montréal, Somme toute, 2018, 208 p., 24,95 $.

Le prix social de la liberté de presse

La presse subit sans cesse l’ire du public, ce n’est pas nouveau. Pourtant, les médias sociaux relaient sans relâche ses contenus. Pendant ce temps, les revenus distribués aux plateformes de nouvelles sont les mêmes, alors que celles-ci se multiplient. On comprend alors que les médias traversent une crise majeure, ce qu’analyse Marie-Ève Martel dans un essai percutant, Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale.




L’enquête de l’essayiste porte sur les journaux, radios et télés en dehors des grands centres, comme Montréal et Québec. À quoi servent les médias locaux, demande-t-elle? Réponse courte: rendre compte de la vie des micros sociétés où ils sont installés. Version longue: ils sont les chiens de garde de la vie démocratique; le ciment de la vie sociale et économique; les partenaires de la vie culturelle et de ses manifestations; la voix des sans voix; la mémoire d’une collectivité.
Ces rôles polarisants ne s’exercent pas à la légère et sont régis par un code d’éthique et une rigueur intellectuelle à toute épreuve. Écrire dans un journal ou traiter d’affaires publiques à la radio ne s’improvisent pas. C’est d’autant plus important, car le « journalisme citoyen » peut aisément sombrer dans un populisme dont le discours s’alimente de fausses nouvelles.
Jadis, la moindre municipalité québécoise avait au moins un hebdo. La liberté de presse était « encadrée » et les publicités, une obligation morale. Sans rouler sur l’or, les journaux étaient rentables en informant la population de la région, la rivalité entre eux équilibrant les opinions. Puis, ces journaux étaient vendus et la population, fière de les supporter.
Autres éléments de leur érosion, sinon d’une destruction massive : l’arrivée de Google, Apple, Facebook, Amazon (GAFA). Ces sociétés ont squatté les communautés en appâtant leurs sources de financement publicitaire. Marie-Ève Martel donne des exemples de cela, entre autres que les divers gouvernements ont fait passer la majorité de leur budget de publicité du côté d’internet, dont GAFA.
Que dire de la gratuité des médias passés sur la toile et cessés d’être imprimés? La gratuité n’est qu’illusion, le consommateur les payant en achetant les produits des publicitaires.
L’essai aborde aussi la situation des journalistes. Devenus les bêtes noires de certains élus qui ignorent tous des relations avec les médias, les journalistes en région, parfois dans les villes, n’ont plus les coudées franches. Leur rôle de conscience sociale est devenu la risée de gens d’influence. Certes, rien n’est parfait au pays de la presse, mais la majorité de celles et ceux qui ont choisi le journalisme comme profession ont d’abord acquis la formation nécessaire pour l’exercer leur indispensable rôle en démocratie.
« Quelles solutions pour l’avenir des médias en région? » demande M.-È. Martel. L’aide financière de l’État est une piste non négligeable à condition d’être sévèrement encadrée pour bloquer toute interférence politique ou autre. Par exemple, cela peut se faire en ramenant l’obligation de publier dans la presse écrite les avis publics, l’abolition de certaines taxes ou des frais postaux.
Si la recherche de nouvelles sources de financement est déterminante, elle doit être accompagnée d’une sensibilisation de la population au rôle des médias régionaux dans la vie sociopolitique, économique et culturelle du milieu. Une bibliothécaire me confiait récemment avoir expliqué aux élèves de son institution qu’il y a plusieurs sources d’information autres que Wikipédia et qu’une information sérieuse et rigoureuse s’appuie sur plus d’une source. Le droit à l’information doit être accompagné du devoir de celle-ci d’être irréprochable. Les journalistes professionnels sont, pour la majorité d’entre eux, encadrés par des règles strictes en démocratie et savent s’autoréguler.
En lisant cet essai, j’ai aussi appris que la société Icimédia, dont Le Canda français est le bateau amiral, est actuellement l’entreprise de presse regroupant le plus d’hebdos régionaux au Québec. Or, quand j’associe toutes les informations relatives à la situation de ces périodiques à la mission que s’est donnée Icimédia, je crois que, partout où cette société opère un journal, la population a des chances d’être bien informée puisque sa première préoccupation est justement de l’informer en tenant compte des réalités du milieu.

mercredi 28 novembre 2018


Jean Lemieux
Une sentinelle sur le rempart : parcours d’un médecin
Montréal, Québec Amérique, 2018, 208 p., 21,95 $.

Le voyage abracadabrant

Je soulignais l’autre jour en recensant Chez la Reine (Bq, 2018), roman d’Alexandre Mc Cabe, que les liens entre une fiction et un événement personnel peuvent déranger. C’était alors un grand-père agonisant là où mon père est décédé. Maintenant, Une sentinelle sur le rempart, le récit autobiographique de Jean Lemieux, me rappelle ma petite enfance passée si souvent auprès d’un grand-père médecin et grand lecteur.




Jean Lemieux a grandi à Iberville, sur la rive du Richelieu, auprès de Paul et Jeanne, à qui il dédie ce récit. Il se souvient de l’école Saint-Georges, de l’ennui au fond de la classe, des amis et du patinage l’hiver, de son besoin de solitude et celui de créer des univers inspirés par ses lectures. Ado, il arrive au séminaire de Saint-Jean, passage obligé pour entrer à l’université.
L’image qu’il dessine de lui-même collégien n’est pas flatteuse, entre un rebelle mou et un artiste rêveur. Faisant un clin d’œil à Jacques Boulerice et au regretté Jean-Marie Poupart, qui lui ont enseigné, on le voit hésiter à faire un choix de carrière. Attiré par les lettres, il se prépare néanmoins aux études en médecine, espérant faire la double carrière de médecin et d’écrivain comme Jacques Ferron. Même à la faculté, il ne parvient pas à sacrifier une vie de bohème nonchalante à des études contraignantes. Comme bien d’autres, il joue avec le temps, préférant le stress de la dernière heure au labeur quotidien.
Devenu médecin, il relate les aléas de la profession, dont les contingences de l’internat où il apprend sur le tas ce que les classes ne peuvent enseigner. Il découvre ainsi préférer la médecine d’équipe à celle de la clinique privée. Profitant d’un urgent besoin de médecins aux Îles-de-la-Madeleine, il va y poursuivre son apprentissage. Durant deux ans, il fait l’expérience de diverses situations qu’un docteur peut rencontrer sur le terrain. Sa pratique d’une médecine humaniste s’intègre au mode de vie que les gens des Îles lui inspirent. Puis, il y a la Sirène, cette Madelinienne dont le chant l’ensorcelle, s’ajoutant à la langue mélodieuse des Îles et à l’écriture qui ne cesse de le charmer.
À 60 ans et des poussières, sur le point de prendre sa retraite, Jean Lemieux est médecin généraliste en milieu psychiatrique. Son amoureuse et leurs enfants l’ayant amené à Québec après 12 ans aux Îles pour simplifier la scolarisation de la progéniture, il a répondu à nouveau au besoin criant de médecins dans cette zone grise, celle des fous, comme on stigmatisait autrefois la maladie mentale. Le docteur s’est fait « sentinelle sur le rempart », veilleur humanitaire sur des esprits aussi troublés que troublants.
Hélas, il a l’impression d’être plus un gestionnaire qu’un praticien, le système de santé faisant dans le méga, des hôpitaux au ministre. Ses veilles de nuit et ce projet de livre l’aident à tenir la tête en dehors de l’eau trouble qui fait déjà trop de victimes collatérales, particulièrement ces malades à qui il faut plus qu’un quelconque médicament pour vivre dignement.
Une sentinelle sur le rempart aurait aussi pu s’intituler « Le Voyage abracadabrant » ou « La Passe verte », selon les périodes de la pratique médicale de l’écrivain et tout ce qui compose sa vie personnelle comme autant de strates existentielles, les unes appuyées sur les autres. Si sa profession est au centre du récit, le rôle de son esprit de création et son espoir amoureux sont tout aussi importants. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il raconte le cheminement de sa carrière d’auteur, des cahiers Canada de la petite école au clavier d’ordinateur, de la réalité qui l’inspire aux fictions qui en découlent. Ce sont là des avenues qui lui redonnent un peu de liberté, comme ses voyages à l’étranger.
Jean Lemieux est loin de La lune rouge, son premier roman paru en 1991, aussi loin que l’adolescence et l’heure de la retraite. Je constate que la flamme qui brûlait alors en lui n’a pas vacillé, mais plutôt qu’elle a pris les tons d’un coucher de soleil par un beau soir d’été aux Îles-de-la-Madeleine qu’il sait bien mettre en mots pour nous faire ressentir l’intensité de sa lumière, sans pour autant oublier les délaissés.

mercredi 21 novembre 2018


François Ricard
La littérature malgré tout
Montréal, Boréal, coll. « Papiers collés », 2018, 208 p., 24,95 $.

La nostalgie : entre oui et non

Les recueils d’essais brefs de la collection « Papiers collés » (Boréal) m’interpellent à tout coup, comme si leurs textes réunissaient en un même lieu le cheminement de la pensée de leurs auteurs. Comment oublier La littérature est inutile (2009) de Gilles Marcotte et, maintenant pour des raisons semblables, La littérature malgré tout de François Ricard?




Pas question des ressemblances ou des différences entre ces deux hommes de lettres, sinon pour souligner que Gilles Marcotte a reçu le prix Athanase-David en 1997 et que François Ricard vient tout juste de recevoir la plus distinction du Québec qui « couronne l’ensemble de la carrière et de l’œuvre d’un écrivain québécois. »
Attardons-nous plutôt à l’étude de M. Ricard portant sur l’état des lieux de la littérature d’aujourd’hui. Il met cette dernière en perspective de la décennie 1970-1980, au temps où la moisson était non seulement abondante, mais d’une telle richesse que certains la croyaient éternelle. Presque tout était à inventer par ces écrivains, femmes et hommes, qui débordaient d’une imagination tout juste libérée de son joug « clérico-étatique » symbolisé par l’obligatoire imprimatur.
Puis, il y eut le projet de Nation qui, sans être l’apanage de tous, fut le paradigme d’univers inventés. Collégiens et étudiants en lettres se nourrissaient de la poésie, des fictions, des essais et du théâtre, bref d’un patrimoine qui, d’une saison littéraire à l’autre, se gonflait telle une outre.
Or, François Ricard constate que l’engouement s’est attiédi sans que ralentisse le tempo des presses, plusieurs petites maisons d’édition voyant le jour et imposant leurs propres lois, plus plébéiennes que celles imposées par la tradition venue de France, souvent considérée comme la mère patrie de toutes les littératures francophones.
Ricard croit « malgré tout » à la littérature et aux œuvres qui en constituent les assises, même si une nouvelle révolution érode les bases mises en place il y a une cinquantaine d’années. N’a-t-on pas l’impression qu’un buisson touffu est en pleine croissance de façon erratique au point où l’idée même de littérature s’y égare? L’universitaire n’est pas nostalgique, ou si peu. Il constate seulement la désertion des apprentis écrivains des sentiers tracés et des règles respectées.
L’essayiste constate une certaine normalisation du discours, qu’écrire « aujourd’hui au Québec, c’est d’abord, c’est presque obligatoirement écrire ce qu’on appelle un roman. » Bien que ne partageant pas entièrement cet avis, je trouve intéressante la topologie qu’il tire de son analyse. Il y a ainsi « le roman étudiant » issu des classes de création littéraire universitaires et favorisant « la transgression des codes communs ». Vient ensuite le « roman light » dont « l’écriture n’est pas spécifiquement québécoise »; puis, ce qu’il appelle « le roman cute » dont « le héros est une sorte de demeuré sympathique ». Enfin, il observe le « roman historico-régional » où « le réalisme est plus cru, la religion moins présente, et la prose plus relâchée » que dans le roman du terroir d’autrefois.
Je n’oublie pas que La littérature malgré tout ce sont également des articles sur plusieurs écrivains qui ont retenu l’attention de François Ricard, dont Gabrielle Roy; exégète de son œuvre, il a, entre autres, écrit une biographie remarquable. D’ailleurs, ce qu’il dit de la biographie en général mérite d’être enseigné haut et fort.
Je ne peux terminer cette recension, si partielle soit-elle, sans m’arrêter à « L’art de la critique » où l’auteur s’attarde à cette profession « qui requiert ultimement […] l’admiration, la méditation, l’engagement personnel à la fois le plus abstrait et le plus intime, sans quoi ni l’expérience, ni la connaissance littéraires ne peuvent avoir lieu. » Et d’ajouter que « toute critique a quelque chose à la fois de polémique et de chevaleresque ». Que dire de plus, sinon que je partage ce point de vue que j’aurais bien aimé écrire, comme si cette opinion reflétait mes nombreuses années de chronique hebdomadaire : on ne choisit pas d’être un critique, on le devient.

vendredi 16 novembre 2018

Le Prix littéraire des collégiens 2019 : la controverse

La participation volontaire d’étudiants, filles et garçons, à une activité de lectures d’œuvres québécoises et de débats, a quelque chose de rassurant tant pour les habitudes de lecture que pour la pérennité de notre littérature. Ce sont là les aspects, éducatif et social, du Prix littéraire des collégiens, du moins ce que j’en ai compris quand j’ai participé à son instauration, avec des collègues, au Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu.
Ayant consacré la majeure partie de mes activités professionnelles à la défense et à l’illustration de notre patrimoine littéraire, j’ai continué à m’intéresser au Prix même à la retraite. Je vois dans cette activité l’indissociable partenariat écrivains, éditeurs, distributeurs et libraires québécois.
Or, les gestionnaires du Prix littéraire des collégiens, en acceptant que la société Amazon devienne le principal partenaire financier, ont lézardé cette fragile indissociabilité. Ils n’ont pas ou ils ont mal évalué « l’acceptabilité sociale » de ce nouveau partenariat. La levée de boucliers qui a suivi a presque fait oublier les œuvres en lice et leurs auteurs. Il en est de même du débat provoqué : on ne peut être pour ou contre l’activité scolaire ou parascolaire dont découle le choix des collégiens et on doit trouver des partenaires financiers pour assurer sa viabilité, puis sa pérennité.
Peut-on parler ici d’un choix de société? Dans une certaine mesure, je crois que oui, un choix en phase avec le projet éducatif de la formation générale des collèges. Non seulement les étudiantes et étudiants doivent-ils acquérir des connaissances et développer des habiletés, mais on doit faire d’eux des citoyens avisés et responsables. Or, dans le contexte socioculturel actuel, il est inconvenant qu’une société reconnue pour avoir miné, entre autres, le milieu des librairies états-uniennes s’associe au Prix littéraire des collégiens.
Quel est le statut légal du Prix? Est-ce un organisme à but non lucratif ou d’un autre type? Quelles peuvent être ses sources de financement qui respectent l’indissociable partenariat écrivains, éditeurs, distributeurs et libraires québécois? Même si tous les intervenants au dossier souhaitent que l’activité poursuive sa mission, et j’en suis, en a-t-on les moyens?
Ce sont là des questions auxquelles il faut répondre maintenant.

mercredi 14 novembre 2018


Salon du livre de Montréal 2018

Lire autrement

Il y a des lustres que j’ai cessé de comptabiliser le nombre de salons du livre et de festivals littéraires qui se tiennent annuellement au Québec. Il en va de même des nouvelles maisons d’édition qui, à l’encontre de ce que l’on peut croire, poussent comme des champignons d’une saison à l’autre. Que dire des distributeurs de livres qui font le lien entre les éditeurs et les librairies, sinon qu’ils traversent eux aussi des changements majeurs qui, tôt ou tard, auront une résonnance dans le portefeuille des lecteurs, individus et bibliothèques publiques.
Pour faire un tour d’horizon et observer l’état des lieux du monde du livre d’ici et d’ailleurs, quoi de mieux que le Salon du livre de Montréal. Cette grand-messe annuelle qui s’ouvre aujourd’hui, 14 novembre, et se terminera le lundi 19 novembre, à la Place Bonaventure.




Ce 41e Salon marquera, nous a-t-on prévenus, une transition tant dans les orientations qui l’ont guidé à ce jour que dans sa forme et que cela se poursuivra en 2019. Le nouveau directeur général du SlM, Olivier Gougeon, vient du monde de l’édition et succède à Francine Bois, en poste depuis 32 ans. Le dg a accepté de relever le défi de reprendre la barre de cet immense bateau qu’est le SlM et d’opérer d’importants changements en tenant compte de ceux qu’a connus le monde du livre, tant au Québec qu’à l’étranger, au cours des dernières années.
Il a ainsi tenu compte de la parité hommes-femmes, expression tendance, dans le choix des invités d’honneur qui sont : Joséphine Bacon, poète autochtone et réalisatrice; Samuel Champagne, auteur jeunesse LGBTQ+; Martine Delvaux, romancière et essayiste; Marianne Ferrer, auteure et illustratrice; Dany Laferrière, auteur et académicien; Heather O’Neill, auteure anglo-montréalaise; Alain Vadeboncœur, chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal, professeur, auteur et chroniqueur; et Bernard Werber, auteur parmi les plus lus en France.
Une nouveauté qui, à mon avis, n’en est pas vraiment une est celle de la présence d’écrivains anglo-québécois. Les plus âgés, rictus aux lèvres, penseront immédiatement à Mordecai Richler dont on redécouvre l’œuvre rééditée par Boréal dans une remarquable traduction signée Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Il y a aussi Heather O’Neill dont deux livres ont été traduits par Dominique Fortier et publiés par Alto; Les Beed de Dimitri Nasrallah paru à La Peuplade; ou Nous qui n’étions rien (Alto) de Madeleine Thien. Etc.
Autre nouveauté, loin des soucis des visiteurs celle-là : la distribution des livres dans le réseau des ventes a connu des changements majeurs, des maisons d’édition passant d’une agence à l’autre. Or, les exposants du SlM étant justement regroupés sous la bannière des distributeurs, il faut donc pouvoir identifier l’ilot où loge tel ou tel éditeur et, surtout, leurs auteurs anciens comme nouveaux.
Par exemple, les éditions de La Grenouillère qui a récemment réédité les premiers livres de L.-P. Hébert — Le Roi jaune, Le cinéma de Petite-Rivière et Le dernier catéchisme illustré, ouvrages illustrés par Micheline Lanctôt — et publié, entre autres, Une peine d’amour, roman graphique de Félix Crépeau, loge sous la bannière de Dimedia (stand 460). Où trouver les polars de Louise Penny ou À la soupe de Josée Di Stasio? Sous la bannière de Flammarion, éditeur et diffuseur (stand 532).
Le guide du salon, disponible sur Internet (http://www.salondulivredemontreal.com/), est une référence indispensable pour tous les visiteurs, surtout si vous passez au Salon au cours de la fin de semaine alors que la foule accourt voulant battre des records. Le meilleur outil pour préparer son passage au SlM demeure le carnet du visiteur, accessible sur le site du SlM; il permet de choisir chez soi parmi les nombreuses séances de dédicace, tables rondes, conférences, ateliers et autres activités auxquels on veut assister.
La visite du Salon du livre de Montréal, le plus important du genre, est une activité familiale exigeante, prévoyez donc des pauses. Surtout, n’hésitez pas à parler avec les nouveaux auteurs sur place, intéressez-vous à autre chose que les ouvrages à succès et prenez de l’avance sur la littérature de demain. Surtout, notez les livres qui vous intéressent et passez chez votre libraire johannais pour les acheter.
Sur ce : bon Salon du livre de Montréal, à la Place Bonaventure, à un jet de pierre du terminus du 1000 de la Gauchetière.


La lecture en cadeau 2018

La Fondation pour l’Alphabétisation poursuit son partenariat avec le Salon du livre de Montréal afin de sensibiliser les visiteurs à une cause qui lui est chère: «La lecture en cadeau». Créé il y a 20 ans, ce programme national vise à prévenir les difficultés de lecture et d’écriture susceptibles de mener au décrochage scolaire, puis à l’analphabétisme. Pour un enfant issu d’un milieu défavorisé, c’est souvent le premier livre neuf qu’il reçoit et il l’apprécie d’autant plus la valeur d’un livre neuf, surtout dans un contexte où il a été choisi spécialement pour lui par un donateur anonyme.
L’objectif cette année est de recueillir 100 000 livres et plus. Les dons recueillis par la fondation, les librairies indépendantes ou les bibliothèques participantes partout sur le territoire, en novembre et décembre, seront remis aux enfants le prin­temps prochain.
Aux côtés de ces enfants se trouvent souvent des parents faibles lecteurs, cantonnés dans des secteurs d’emploi précaire mal rémunéré ou sans emploi. Or, le parcours scolaire de ces adultes influe directement sur celui de leurs enfants. Donner un livre neuf à un enfant permet à la Fondation d’entrer aussi en contact avec des adultes qui voudraient un jour entreprendre une démarche d’alphabétisation dans le but de contribuer à l’éducation et à la qualité de vie de leurs enfants.
À ce jour, «La lecture en cadeau» a rejoint plus de 500 000 enfants issus de toutes les régions du Québec et la Fondation a pour objectif de soutenir encore plus d’enfants. «Offrir un livre neuf à un enfant, c’est percer le mur, faire entrer la lumière et lui permettre enfin de découvrir le champ des possibles », de dire Salomé Corbo, porte-parole du programme.

mercredi 7 novembre 2018


Normand Cazelais
Et si le Québec avait dit oui
Montréal, Fides, 200 p., 24,95 $.

Croire en soi, croire en nous

Réécrire l’histoire n’est pas que jongler avec le passé. Les auteurs du Nouveau Testament s’y sont adonnés, au point où, faute de preuves, ils ont hypnotisé des générations avec leurs récits. Cela s’appelle une uchronie, la « reconstruction historique fictive à partir d’un fait historique qui aurait eu des conséquences différentes si les circonstances avaient été différentes ».
Normand Cazelais s’adonne à une telle reconstruction dans un roman dont la trame gravite autour du référendum de 1995. Et si le Québec avait dit oui détourne le destin en accordant la victoire aux partisans du OUI. Je l’ai lu cette histoire en pleine campagne électorale 2018 et j’ai d’abord eu de la difficulté à me laisser prendre par cette proposition, le contexte ne s’y prêtant pas. Heureusement, la prose réaliste du romancier a eu raison de ma résistance passive.




Normand Cazelais décrit ainsi son projet : « Cet ouvrage est une fiction; c’est un roman qui s’appuie sur des faits avérés, sur d’autres également qui auraient pu se produire. Il met en scène des personnes qui ont vécu ou qui vivent encore. Des personnes qui, par leurs métiers (politiciens, juristes, journalistes), ont eu ou ont encore une carrière publique. J’ai aussi créé des personnages et imaginé des situations fictives. » Autre chose, «les propos attribués à des personnalités publiques, sauf en quelques cas […], sont la transcription fidèle de ce qu’elles ont dit ou écrit. »
D’une page à l’autre, j’ai ressenti le trouble dans lequel l’utopie du récit nous laisse, entre enthousiasme et scepticisme, entre victoire et échec. Cette valse-hésitation vient de l’immense puzzle imaginé par l’auteur dont chaque fragment provient de conférences de presse, de bulletins d’informations radio ou télé, de discussions entre amis animées par la position de chacun dans le débat référendaire, etc.
Certains discours politiques m’ont semblé plus troublants qu’au moment où ils ont été prononcés. Je pense, entre autres, aux « Extraits de l’allocution de Jacques Parizeau devant la Fédération des chambres de commerce du Québec – Québec, le 3 mai 1996 » qui, si elles ont été détournées des objectifs d’alors, expriment ce qui fut la trame originale de l’engagement politique de Monsieur, comme on le nommait respectueusement. Cela m’a même amené à relire Monsieur Parizeau : la plus haute autorité (Édition Trois-Pistoles, 2015), un « recueillement » signé Victor-Lévy Beaulieu.
Outre les analyses et commentaires des principaux artisans et observateurs du référendum de 1995, les conversations familières des personnages imaginés par l’auteur tiennent au point de vue de chacune et chacun, les rapprochant des débats qui ont parfois fait des victimes collatérales au sein des familles ou des cercles d’amis.
Un personnage permet cependant à Normand Cazelais de s’aventurer dans des zones plus intimes. Il s’agit d’un professeur de chimie et amateur de photographie qui participe, avec son épouse, à un rassemblement pour célébrer la victoire du OUI qui se tient sur les plaines d’Abraham. Ce jour-là, il aperçoit dans le viseur de son appareil un individu au comportement louche; constatant qu’il tient une bombe entre les mains, il accourt pour l’empêcher de tout faire sauter. L’engin explose, tue l’agresseur et blesse gravement le professeur.
Cet événement est une incise à l’histoire principale. On suit cet homme, son épouse et leurs enfants adultes, dans des remises en question très personnelles, mais qui sont aussi compatibles avec celles provoquées sur la société canadienne et québécoise par le référendum dont le OUI est sorti gagnant. C’est là, à mon avis, une image forte et réaliste des conséquences que la victoire référendaire aurait pu avoir sur la population et la suite de l’Histoire du Canada et du Québec.
Grâce à l’écriture maîtrisée du romancier, l’histoire d’Et si le Québec avait dit oui m’a semblé aussi palpitante que, a contrario, la récente campagne électorale fut monotone. Ce roman m’a aussi amené à réfléchir sur le Parti québécois au cœur des référendums sur l’indépendance politique du Québec, du passé et de l’avenir de ce parti. Au lieu de conclure sur cette interrogation, j’ai choisi de rester dans l’imaginaire victoire du roman de Normand Cazelais.