mercredi 17 avril 2019


Stéfani Meunier
La plupart du temps je m’appelle Gabrielle
Montréal, Leméac, 2019, 128 p., 17,95 $.

Au pays de l’exception

De nouveaux auteurs ne font que passer, le temps de quelques livres. Parfois, on aimerait savoir ce qu’ils sont advenus, leurs ouvrages ayant retenu notre attention. C’est le cas de Stéfani Meunier dont trois des premiers romans m’ont interpellé tant par la vivacité de leur trame que leurs qualités stylistiques. L’arrivée de La plupart du temps je m’appelle Gabrielle fut donc une agréable surprise.




La romancière explore ici l’univers des acronymes reliés aux maladies mentales qui deviennent ainsi une voie express d’entendement. Un TSA décrit, de façon rapide et incomplète, une personne souffrant du spectre de l’autisme. Un TDAH éprouve un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité. Un TS évoque une travailleuse sociale et une TES, une technicienne en éducation spécialisée. Et la liste de maux qui bouleversent les individus et leur entourage peut s’étendre.
La Gabrielle du titre est travailleuse sociale, une TS dans une école; elle partage un bureau avec l’orthopédagogue et la psychoéducatrice. Gabrielle n’a que 21 ans, mais toute une vie d’expérience avec les gens atteints d’une déviance de la personnalité. La première d’entre elles, c’est le trouble dissociatif de l’identité de sa mère qui mène son mari et sa fille dans une galère dont on ne sait jamais où le vent du jour les mènera. Un jour, Maria, la maman, devient Susan dont la fille de 14 ans se prénomme Maude et ne reconnaît pas la jeune femme qu’elle est devenue. Ces crises d’identité sont imprévisibles et elles ont des conséquences fâcheuses sur sa santé et celle de son entourage. Pierre, le père, aime son épouse à la folie et protège sa fille du mieux qu’il peut. Pour lui, Maria est toujours en représentation et son transfert de personnalité, un jeu de rôle qu’elle leur impose.
Gabrielle a développé une très grande capacité d’empathie envers les individus atteints de divers troubles du comportement. Son travail dans une école auprès de tels jeunes lui permet de mieux partager leur différence. Parmi ceux qu’elle suit, il y a Jean et Lougan, des frères jumeaux dont l’un est autiste et l’autre, TDAH.
Les garçons sont attachants dans leur différence et la façon dont chacun exprime sa déviance. L’autisme de Jean se manifeste par une hypersensibilité et une rare ouverture aux autres; l’huitre en lui ne se referme pas dès qu’on s’en approche. La situation de Lougan est plus complexe, car ses réactions aux interactions avec son entourage sont totalement imprévisibles et peuvent être violentes.
Gabrielle et Jasmine, la mère des garçons, deviennent amies, car elles ont en commun de voir au-delà de la maladie qui squatte l’existence des jumeaux. Malgré leur différence d’âge, les deux femmes ont des expériences de vie qui leur permettent de relativiser les situations dramatiques qu’elles rencontrent presque tous les jours.
Pour Gabrielle, c’est son refus de vieillir et de mettre à profit son expérience de vie avec sa mère qui nourrit son état permanent de résilience. Il en va autrement pour Jasmine qui a appris à composer avec les exigences de ses fils, laissant de côté ses rêves pour assurer leur mieux-être en ne conservant qu’un mince espace de vie pour satisfaire ses propres besoins.
Aux troubles du comportement qui envahissent autant les personnes atteintes que leur entourage s’ajoute la situation de ce qui est convenu d’appeler les aidants naturels, comme l’est Jasmine. Pour elle et Pierre, le père de Gabrielle, il leur aura fallu un amour inconditionnel des êtres en souffrance pour parvenir à tenir le cap de la vie familiale contre les vents et marées des crises.
Gabrielle en vient à raconter à Jasmine son enfance auprès d’une mère pour qui elle était un jour Gabrielle et l’autre Maude. Elle raconte aussi comment elle et son père ont créé un équilibre de vie aussi improbable qu’impossible.
Jasmine, pour sa part, relate ses projets d’adolescente, sa soif de liberté, son séjour à Curaçao, la naissance des jumeaux. C’est un retour sur cette île en leur compagnie qui semble la rassurer sur ses choix devenus incontournables compte tenu de ses responsabilités et de ses obligations qu’elle assume pleinement.
Stéfani Meunier sait créer des univers où les situations dramatiques trouvent des solutions originales. Ses personnages, comme ici, sont doués d’une très grande capacité de résilience, ce qui leur permet d’assumer le soutien qu’ils apportent aux êtres souffrants dont ils ont charge. Si l’univers de La plupart du temps je m’appelle Gabrielle n’est pas simple, il n’est surtout pas désespérant, si bien que Gabrielle, Pierre, Jasmine, Jean et Lougan ont trouvé un modus vivendi qui leur convient comme à leur entourage.

mercredi 10 avril 2019


Stéphane Savard
Denis Vaugeois : entretiens
Montréal, Boréal, coll. « Trajectoires », 2019, 376 p., 29,95 $.

Écrire l’Histoire

Quiconque s’intéresse à la culture québécoise et ses moyens d’expression connaît le nom de Denis Vaugeois. Historien, éditeur, député, ministre et dévoué serviteur de l’État: cet habile communicateur s’est entretenu avec Stéphane Savard, historien s’intéressant entre autres à l’histoire de la culture politique québécoise, et leurs échanges ont donné naissance à Denis Vaugeois : entretiens, un essai-bilan d’une carrière pour le moins éclectique.



Nous ne sommes pas ici dans la biographie, sinon le livre serait du côté de l’hagiographie ne racontant surtout que les réussites de M. Vaugeois et leurs aléas. Il faut dire que l’ensemble de ses activités professionnelles, à ce jour, est impressionnant. Il n’a pas toujours eu les choses faciles comme cela arrive fréquemment quand on veut ouvrir de nouvelles voies ou apporter des changements majeurs à des institutions sclérosées par de vieilles habitudes. Qu’il suffise de rappeler le Musée des beaux-arts du Québec, le Musée de la civilisation ou les musées régionaux dont il fut l’inspirateur, sinon l’instigateur.
En bons historiens, Savard et Vaugeois ont organisé leurs propos en s’appuyant sur l’ordre chronologique des événements, quitte à faire ici et là les rappels nécessaires, et en ajoutant, partout ils l’ont jugé à-propos, des notes pertinentes. J’ai d’ailleurs remarqué que ces renvois n’étaient pas qu’à des documents papier, mais aussi à des sites internet où ces informations sont disponibles d’un clic ou deux.
Originaire des Trois-Rivières, M. Vaugeois y a fait ses études et réuni un groupe d’amis aussi imaginatifs que lui, dont Jacques Lacoursière, avec lesquels il a amorcé une réflexion sur l’enseignement de l’Histoire. D’abord, en revoyant la matière même laissée trop longtemps à l’interprétation plutôt qu’aux faits eux-mêmes. Parmi leurs réalisations, il y a eu Le Boréal express, un périodique qui présentait des années choisies de l’histoire des Amériques, dont la nôtre, à la façon journalistique. Dire que ce périodique éphémère n’a pas semé l’émoi dans les chaumières serait un euphémisme.
Toujours du côté de l’Histoire, Denis Vaugeois s’est aussi intéressé à celle de la communauté juive et à celles des collectivités amérindiennes au Québec. Un intérêt qu’il a entre autres cultivé en publiant lui-même des ouvrages et acceptant de publier d’autres auteurs aux éditions du Septentrion, maison d’édition qu’il a fondée dans la Capitale nationale.
Puisqu’il est question d’édition, sa constante passion pour le livre a fait de lui un porte-parole qui a assumé son point de vue sur toutes les plateformes qui s’offraient à lui ou qu’il sollicitait. Dire qu’il est convaincant est une litote, car non seulement est-il capable de présenter des projets se rapportant à la culture, mais il sait aussi faire en sorte qu’ils se réalisent, tôt ou tard.
Même si pour lui le nationalisme est une conception risquée de la société, on le voit encore aujourd’hui, il n’est pas moins convaincu que tout le domaine du livre, de l’édition à la distribution, doit être l’apanage de sociétés québécoises. « La loi Vaugeois », comme on l’appelle familièrement, a fait en sorte que la propriété des maisons d’édition soit détenue majoritairement par nos concitoyennes ou concitoyens. Il en va de même pour la distribution et la vente du livre, les achats du secteur public (bibliothèques, écoles, municipalités, hôpitaux, etc.). Il aurait voulu implanter la formule du prix unique qui veut qu’où on achète un même livre il sera au même prix, mais, à l’époque, cela n’a pas eu l’aval de ses collègues politiciens; depuis, le prix unique revient constamment dans le paysage culturel, ici et ailleurs, la Belgique ayant récemment adopté une telle loi.
Denis Vaugeois : entretiens, en traitant de l’homme et de ses réalisations, dressent aussi un bilan du chemin parcouru par la reconnaissance de la culture québécoise, du côté des musées et du livre. Je n’oublie pas l’historien pour qui ce que l’Amérique a amené à la culture européenne est vite devenu redevable à celle des Amérindiens, un héritage méconnu, mais bien réel. Pour moi comme pour d’autres, Denis Vaugeois est un pilier de ce qui fut la suite de la Révolution tranquille en matière de culture.

mercredi 3 avril 2019


Yvon Rivard
Le dernier chalet
Montréal, Leméac, 2018, 208 p., 23,95 $.

Contourner le temps qui passe

Je comprends les boulimiques du livre qui les accumulent en pensant, sans certitude, qu’ils finiraient bien par les lire, mais les oubliant aussitôt. Je n’ai pas cette passion, même s’ils s’accumulent au gré des nouveautés à recenser. Il en est ainsi du roman d’Yvon Rivard, Le dernier chalet, paru chez Leméac en mars 2018, dont je souhaitais envahir l’univers depuis longtemps pour mille intentions, bonnes et mauvaises.
L’une d’entre elles était qu’Yvon Rivard et moi étions destinés à nous croiser jour, soit à McGill où il a étudié et enseigné, soit aux Éditions La Presse où parut son premier roman, Mort et naissance de Christophe Ulric en 1976. J’ai étudié à la même université vers la même époque et fréquenté l’éditeur de la rue Saint-Jacques lorsque j’entrepris de tenir une chronique littéraire. Puis, un ami m’a raconté cette lettre que Rivard a reçue de Hubert Aquin quelques jours après le suicide de ce dernier et le trouble qu’il en a ressenti. 



Or, voilà que j’entre dans l’univers littéraire d’Yvon Rivard à travers les pages d’un roman, un récit plutôt en forme de long monologue intérieur que le narrateur — alter ego de l’auteur prénommé Alexandre — est assis sur une roche millénaire au bord du fleuve, quelque part dans le Bas-Saint-Laurent, ou dans un coin du chalet dont les carreaux sont éclaboussés du soleil luisant sur l’onde.
En compagnie de Marguerite, son amoureuse, ils ont acheté l’endroit pour aller y écrire et profiter de la nature en refaisant le monde une énième fois, pour lui plus qu’elle, son âge le lui permettant ou même l’exigeant. En toile de fond de ce paysage évocateur, il y a ces saisons passées à Petite-Vallée-Saint-François, tout près du refuge de Gabrielle Roy dont les pages de Cet été qui chantait lui reviennent en tête comme un « hymne à la beauté du monde ». Inutile d’ajouter que l’œuvre de cette écrivaine est placée haut dans la mythologie littéraire du narrateur qui s’imagine mal l’audace qu’il faut pour écrire un roman digne de ce nom après tous les siens.
Pourquoi alors Alexandre s’est-il terré loin de Montréal pour faire le ménage de sa vie, trié le bon grain de l’ivraie sans ménagement, en ne conservant, croit-il, que l’essentiel. Marguerite d’abord, mais, puisqu’elle est aussi de l’aventure, comment pourrait-il en être autrement, même s’il s’interroge toujours sur les années qui les séparent et la façon dont il lui a entrouvert les portes de son existence. Oui, l’art d’entrouvrir sa porte à une femme fait partie des éphémérides de son inexistence, de ses hésitations. Il les nomme toutes en esquissant de façon évasive ou, a contrario, en soulignant à traits rouges les ruptures qui furent plus des déchirures dont la douleur de la cicatrice revient furtivement comme un air triste d’autrefois.
Les enfants? Les petits-enfants? Père manquant, fils manqué aurais-je envie dire comme l’écrivit le regretté Guy Corneau. Alexandre a fait mieux, ou pire, car c’est surtout sa fille Alice qui rate sa vie de femme, sa vie de mère, sans vouloir attraper les bouées qu’on lui lance. Il en va autrement pour Jeanne et Jules, les petits-enfants avec qui il retourne annuellement sur les plages états-uniennes comme avec ses propres enfants. Cela lui donnait et lui donne encore bonne conscience, mais il le sait et ne s’en excuse pas.
Un ménage de sa vie, c’est d’abord une relecture des chapitres importants, ou jugés tels, de ce qui nous a fait. L’enfance d’Alexandre fut rude comme l’était la vie de ses parents. Il fallait alors trimer dur, il y avait les enfants à naître comme les saisons, ces bouches à nourrir, à vêtir, à apprendre à vivre, peut-être à instruire. Comme disait Yvon Deschamps : « M’man travaille pas, a trop d’ouvrage ». Aucune des péripéties que raconte le narrateur n’est bien loin dans le temps, 50 ou 60 ans tout au plus. Cela donne du poids à ces souvenirs, c’est qu’ils sont placés sur la balance de l’espace-temps d’une existence qui n’est pas encore finie. Alexandre semble se dire : « Voici ce que j’ai fait. Voilà ce qui s’en vient. » Mettre les événements et les gens en perspective leur confère une tout autre dimension à leur valeur réelle.
Les personnages d’Yvon Rivard ne donnent pas de leçon, sinon qu’à eux-mêmes en s’acceptant comme ils sont, en échappant parfois un peu de nostalgie. Le chalet du récit me semble l’ultime repaire de la sérénité et, qui sait, le port d’attache d’une certaine sagesse. Car, oui Alexandre philosophe comme un jongleur des valeurs reçus, transmises et, surtout, partager.
Je ne pensais pas un jour écrire qu’un romancier allait me rappeler l’ampleur du geste d’écrire de Marcel Proust. À 15 ans, lire À la recherche du temps perdu ne convenait pas à l’adolescent que j’étais pour mille raisons : le vocabulaire, les figures, l’unicité du style qu’il a donné à l’ensemble de son œuvre. Ce n’est pas tout à fait ce que j’observe dans le roman d’Yvon Rivard, mais j’y vois l’achèvement d’une quête dont le but ultime n’est jamais atteint, celui d’une œuvre s’inscrite dans l’éternité des lettres. Comme si un tel projet est encore possible en ce siècle de l’éphémère, sinon pour des vieux comme les septuagénaires d’aujourd’hui.

mercredi 27 mars 2019

Olga Duhamel-Noyer
Mykonos
Montréal, Héliotrope, 2018, 122 p., 19,95 $.

La misère des riches

Dany Laferrière a écrit qu’il ne comprenait pas l’habitude de ses hôtes québécois d’écouter le bulletin de météo toutes les dix minutes le matin, jusqu’au jour où il a enlevé hâtivement tuque et foulard, la chaleur lui étant tombée sur le dos comme la misère sur celui des pauvres gens.
C’est une question de climat qui m’a poussé à lire Mykonos, le quatrième roman d’Olga Duhamel-Noyer, écrivaine et éditrice. C’est aussi que ce livre était un des dix ouvrages en présélection du Prix littéraire France-Québec 2019, dont j’ai déjà recensé quatre autres des romans retenus.




Mykonos est une des îles grecques les plus visitées par les touristes en quête du bleu de la mer et du blanc de ses maisonnettes. L’image de Mykonos est celle d’une carte postale idyllique qui a sûrement inspiré les quatre protagonistes du roman au moment de choisir l’endroit où voyager loin de chez eux.
Christopher, Sebastian, Jules et Pavel ne sont plus des enfants, mais des adultes dans la jeune vingtaine. Tout indique qu’ils ont des familles aisées pouvant leur permettre un tel voyage. Sur l’île, ils habitent la maison d’un oncle de Christopher et ils peuvent jouir des lieux comme bon leur semble.
Dès les premières pages, on commence à apprendre qui est chacun du groupe d’amis, en commençant par Christopher qui, d’une certaine façon, est leur hôte. C’est aussi lui qui exerce sur eux un leadership tranquille, entre autres en les guidant dans « le labyrinthe blanc des petites rues de Mykonos Town, la foule dense, la musique assourdissante et l’eau turquoise qui baigne l’abord des plages, tout autant que les côtes rocheuses de l’île grecque ».
L’état d’esprit du groupe est bien résumé en quelques phrases : « Ils sont libres désormais dans leur famille. C’est une liberté toute neuve. Mykonos l’amplifie. L’étau se desserre. Ils ne savent pas exactement que faire de cette liberté nouvelle, mais ils ont le temps d’apprend ce que veut dire prendre son temps. Pour l’instant, le temps, comme la mer, est infini. »
Choisir une plage, une buvette ou un bar, acheter des lunettes soleil ou d’autres attrape-touristes, regarder les filles et flirter avec elles, observer la drague homosexuelle: cela peut ressembler à apprendre le désœuvrement, ce qui n’est pas le cas de tous les quatre garçons.
Des couples se forment et se défont, le temps de quelques heures ou d’une nuit. Les uns préfèrent l’éphémère des amourettes, trop jeunes pour s’engager. Les autres choisissent de s’abstenir de toutes relations, même passagères, préférant profiter du paysage et d’un repos qui sera vite passé.
Mais, les « nuits sont longues à Mykonos. Dans ce roman solaire, elles peuvent également être périlleuses. » Même s’ils déambulent généralement tous ensemble, ils ne sont pas pour autant à l’abri des moqueries ou des ennuis que les touristes peuvent connaître ou provoquer, à tort ou à raison. Il suffira d’un faux pas pour que ces jours de farniente tournent au drame, brisant en mille morceaux cette espèce de bienêtre qui, tel un miroir déformant, a gagné la raison des vacanciers.
Quand cette désastreuse maladresse se produira, on aura compris le véritable jeu de rôle au sein du groupe, chacun, qu’il le veuille ou non, dépendant des autres. Ainsi, même l’individualisme exacerbé cède le pas à la solidarité obligée du moment. « Tous pour un, un pour tous », comme a dit Dumas.
Mykonos n’est peut-être pas un très grand roman, mais l’auteure a créé des personnages qu’on aime ou qu’on hait, un exercice littéraire qui n’est pas rien. Sans l’écrire tel quel, elle joue des contrastes entre la beauté naturelle du décor et la laideur derrière, entre la grandeur et la médiocrité d’humains laissés à eux-mêmes.

mercredi 20 mars 2019


Emily Andrewes
Déments à cheval
Montréal, Druide, coll. « Écarts », 2019, 160 p., 17,95 $.

S’envoler vers un monde parallèle

Écrire et faire paraître six romans en une quinzaine d’années n’est pas rien. Alors quand arrive une autre histoire, on est en droit de nourrir de grandes attentes. L’est-on vraiment, surtout quand une foule de jeunes auteurs, filles et garçons, se bousculent au portillon, piaffant que la rumeur populaire « Au suivant! » leur permette d’entrer dans un imaginaire plus grand que le leur.
J’imagine qu’Emilie Andrewes fut un jour dans ces rangs, Les mouches pauvres d’Ésope sous le bras, attendant qu’un éditeur s’y intéresse. C’était en 2004. La réception critique fut excellente au point où le livre fut en lice pour le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec. Je me souviens avoir écrit : « Imaginative et inventive: telle est la prose d’Émilie Andrewes. Cela s’applique autant à ses personnages qu’aux péripéties dans lesquelles ils s’aventurent… J’aime qu’un écrivain m’étonne intelligemment, entre autres en réinventant un certain ordre littéraire, et Andrewes y est parvenue. »
En 2017, l’écrivaine opère un changement majeur, Normand de Bellefeuille devient son guide littéraire aux Éditions Druide. Un tel changement, plus fréquent qu’on le pense, permet parfois à l’auteur d’explorer et d’exploiter des avenues de son imaginaire, et de là de son art, inexplorées jusqu’alors. Ce renouveau est survenu avec La séparation des corps (Druide, 2017) et, ma foi, se poursuit plus manifestement encore dans les pages des Déments à cheval.



La première image globale qui m’est venue en cours de lecture, c’est qu’Emily Andrewes a inventé un voyage psychédélique sans autre drogue qu’une image furtive aperçue du coin de l’œil sur un écran de télé d’un bar, situé près de la demeure de Robinson LeBreton, le héros de l’histoire. Récemment veuf de Floriane, la femme de sa vie, le pauvre homme ne sait comment adoucir sa peine, sinon en cherchant par tous les moyens de s’emmurer dans cette solitude que l’absence de l’amoureuse comblera, du moins le croit-il.
Robinson, qu’on nomme parfois Robinet, a une habitude alimentaire pour le moins étonnante: il se repaît de lamproie, une sorte d’anguille peu appétissante qu’on ne lui envie pas.
C’est donc cet homme qui a ameuté son entourage qu’un tsunami allait bientôt balayer la côte du Saint-Laurent, détruisant tout sur son passage. Le bouche-à-oreille a fait le reste et la peur du désastre s’est emparée de la population de façon exponentielle. Pour bien marquer l’imaginaire des lecteurs, la romancière a à nouveau rythmé son récit en donnant un titre évocateur à chacun des seize chapitres le composant, situant ainsi où en est la quête de son héros. Ainsi, il y a « Le poissonnier », « Ma disparition », « Anubis du Québec », « Bon après-midi », « Le pont d’Overtoun », « Seul », « Effondrement des écluses », « Julia a little star », « Robinson! Robinson! », « 1136 », « Ovum », « La crue », « Léontine? », « Apyre et Aptère (Infusible et sans ailes) », « Dessiner la géante rouge », « Flancs dorés » et un épilogue intitulé « Les Harpies inventent la mort ».
La liste de ces intitulés peut sembler baroque de prime abord, mais il en va ainsi de l’univers des Déments à cheval qui nous fait voyager dans le temps – Robinson n’ayant d’yeux et d’entendement que pour les poèmes de Horace, le poète latin qui a chefd’œuvré des classiques de la littérature latine – et dans l’espace quand il se retrouve, par exemple, en France, au 12e siècle, à Ancenis, « village de mon grand-père et de tous ses ancêtres », sur une île en Basse-Loire. Si les vers de Horace semblent la seule poésie capable de bercer le spleen de LeBreton, les lieux vers lesquels ses rêves, éveillés ou non, le font voyager se multiplient d’un chapitre à l’autre, tant pour fuir la catastrophe annoncée que la peine de l’amour en-allée.
Puis, il y a Jean-Paul qui crie : « Les mouches! Les mouches!... Nous sommes envahis par des mouches monstrueuses. » C’est le même Jean-Paul qui en viendra à lui dire : « Il n’y aura pas de tsunami, Robinet. Tu es encore accroché là-dessus. J’ai l’impression que les gens vont revenir au hameau. Bientôt. Ça fait un cycle de trois mois depuis votre fabulation, les gens vont revenir. Sont pas cons. » Plus loin, Jean-Paul prend comme preuve de son optimisme : « Tu vois, les animaux ne sont pas tous partis. C’est signe que rien n’arrivera. Ils ont de l’instinct. S’ils sont restés, Robinet, nous sommes saufs. » C’est ainsi qu’il convainc son ami : « Pris en étau, je ne pouvais me résoudre à ignorer ce cri de la nature qui me disait de rester, de m’accrocher, mais pas pour mourir. »
Mais comment boucler la boucle d’un voyage aussi hallucinant qu’halluciné, sinon qu’en invitant à sa dernière tablée, en épilogue, une des Harpies, « divinités de la dévastation et de la vengeance divine. Plus rapides que le vent, invulnérables, caquetantes, elles dévorent tout sur leur passage, ne laissant que leurs excréments ». C’est cette déesse qui lui ordonnera de lâcher prise, car « Tu as visité tous tes regrets, tu as parlé à ton fils et touché son urne du plus délicat de tes gestes, tu as essuyé le sang de ton amour Floriane. Tu as nourri les lamproies, humains du futur. Tu ne regrettes plus. Tu lâches. Tu lâches la vie. »
Je suis d’avis qu’Emilie Andrewes est allée au-delà de l’onirisme rectiligne de l’imaginaire comme on le conçoit généralement, en allant jusqu’aux portes de la démesure telle une douce folie. L’écrivaine n’a pas pour autant abandonné son héros ni les lecteurs d’ailleurs, car elle a semé, tel le Petit Poucet du conte de Perrault, les pierres blanches d’une histoire qui ne demandent qu’à être ramassées doucement, tout doucement.

mercredi 13 mars 2019


Julie A. Lovegrove
Nutrition en 30 secondes
Montréal, Hurtubise, coll. « En 30 secondes », 2019, 160 p., 22,95 $.

Bien manger, mieux vivre

La parution du nouveau Guide alimentaire (https://guide-alimentaire.canada.ca/fr/) a fait jaser, car tout ce qui concerne l’alimentation excite les passions, tout en faisant naître de nouvelles religions, les carnivores devenant d’horribles monstres et les végétaliens, des écolos jardiniers. Je caricature, mais se nourrir est devenu une préoccupation sociétale des pays riches.
Comment se faire une idée sur ce que signifie « bien se nourrir » à partir de tout ce qui se dit et s’écrit à l’ère d’Internet? Je réfléchissais à cette épineuse question en ouvrant Nutrition en 30 secondes. Écrit sous la direction de Julie A. Lovegrove, nutritionniste et universitaire, l’ouvrage propose de répondre à 50 questions essentielles relatives à la nutrition, tout en les expliquant.



La matière est riche et quelques-unes des sections du livre demandent plus de temps à lire et à comprendre. C’est le cas des deux premières sections – « Les nutriments : les éléments essentiels à la vie » et « Les nutriments : consommation et métabolisme » – qui requièrent un minimum de connaissances en biologie et en chimie du corps humain. Ces notions, étudiées il y a plus de 50 ans, n’étaient pas fraîches dans ma mémoire, mais la pédagogie des textes m’a permis d’en comprendre un peu plus que l’essentiel.
Dès la deuxième section, les pages consacrées au « conseil de santé » et à « l’évaluation nutritionnelle » suggèrent des pistes de réflexion sur notre alimentation et sur des façons de l’encadrer. Il ne s’agit pas ici de partir en guerre contre la malbouffe, mais de bien comprendre les enjeux de santé reliés à ce que nous mangeons selon notre âge, nos activités physiques et intellectuelles, etc.
La section suivante, « aliments et santé », aborde des sujets plus près du quotidien : fruits, légumes, poissons, lait et produits laitiers, œufs, noix, grains et gluten, végétalisme et végétarisme, régime méditerranéen. Il n’est pas question de nous enrégimenter, mais de considérer de façon scientifique et mesurée l’apport de ces familles d’aliments à un équilibre qui convient à chacun.
La section traitant de « la nutrition au fil de la vie » traite de nos habitudes alimentaires – du nourrisson aux gens âgés –, de l’embonpoint, de l’obésité et de la malnutrition. Qu’en est-il des nouvelles habitudes alimentaires qu’on nous propose? N’oublions pas que certains aliments sont « à risque », c’est-à-dire que l’on connaît leurs effets néfastes lorsqu’ils sont consommés trop souvent, en trop grande quantité ou que notre organisme a des réactions néfastes, allergies et autres intolérances par exemple.
La sixième section, « Composés bioactifs potentiels et santé », lève le voile sur l’importance biochimique ou biologique de certains aliments ou de succédanés médicinaux qu’il est utile de connaître, leur consommation pouvant nous éviter des ennuis de santé en régularisant certains besoins incontournables.
Nutrition en 30 secondes discute enfin de la transformation des aliments et des systèmes de production alimentaires. En alimentation comme en toute autre discipline, il est impossible de bien se nourrir si nous ne prenons pas les moyens pour y arriver, jour après jour. Cela va de la lecture des composants sur les étiquettes – en évitant le plus possible les aliments préparés ou cuisinés – et à la provenance des produits. On se plaint du prix élevé des aliments frais, régionaux ou venus de petits producteurs; or, plus on les consommera plus ces derniers pourront ajuster leurs récoltes ou leur élevage à la demande.
Nutrition en 30 secondes n’est pas un livre simple, le sérieux du sujet l’exige. Cependant, les informations qu’il renferme s’adressent à celles et ceux qui sont soucieux de leur santé et donc qui considèrent leur alimentation importante.

mercredi 6 mars 2019


Amel Zaazaa et Christian Nadeau (dir.)
11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique
Montréal, Somme toute, 2019, 160 p., 18,95 $.

Quand les mots deviennent des maux

J’avais une dizaine d’années lorsque j’ai croisé un premier noir, portier d’un grand hôtel de la métropole, rue Sherbrooke. J’ignorais tout de la notion de race même à l’endroit des « Indiens » des séries états-uniennes. La montée du nationalisme québécois ne m’a jamais inspiré d’anglophobie, car j’avais des amis anglophones et que j’ai fait mes études en lettres françaises et québécoises à McGill. Comment alors le concept de racisme est-il apparu dans mon schéma de réflexion, sinon par son omniprésence des médias?
Alors qu’on discute encore des signes religieux dans l’espace public, m’arrive 11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique, un collectif dirigé par Amel Zaazaa et Christian Nadeau. Cet ouvrage a toutes les qualités requises pour alimenter une réflexion collective sur des sujets au cœur des débats, souvent plus émotifs que pondérés.




Qu’est-ce que le racisme? Ce sont des attitudes et des actions concrètes qui créent et entretiennent le racisme jusqu’à le rendre systémique, c’est-à-dire omniprésent dans l’ensemble de nos habitudes sociales et des lois qui les encadrent. Rappelons-nous Adrien Arcand, antisémite et partisan du nazisme, dont le discours trouvait jadis des oreilles attentives et dont certaines leçons sont hélas toujours à la mode.
Outre les communautés racisées – amérindiens, noires, hispanos, asiatiques ou autres –, les projecteurs du racisme visent aussi les individus pratiquant une religion – dont l’islam et le judaïsme. Le texte d’Idil Issa, « Islamophobie et racisme », est très éclairant sur ce sujet, rappelant les effets pervers des événements du 11-Septembre 2001 dont la stigmatisation de gens pratiquant l’islam, peu importe leur origine. Un facteur qui engendre et entretient le racisme systémique, c’est, à mon avis, la généralisation de cas particuliers, notamment de gens radicalisés.
Tourner les coins ronds donne parfois bonne conscience. Par exemple, cela nous permet d’oublier que nous pratiquons un racisme colonial à l’endroit des Amérindiens, un sujet abordé dans « Racisme et peuples autochtones. Décoloniser les esprits par l’éducation » par Widia Larivière. J’emploie l’expression de racisme colonial, car c’est la situation des populations dont les ancêtres sont arrivés sur un territoire en tant que colonisateurs et qui font perdurer un état l’esprit inacceptable, exacerbé en temps de vagues migratoires entre pays et entre continents comme celles que la planète connaît actuellement.
Il faut être aveugle ou insensible aux événements qui se produisent aux frontières ou, par exemple, aux traversées en Méditerranée pour refuser de croire qu’il y a une résurgence du racisme systémique et qu’il faut d’abord l’enrayer de nos habitudes individuelles, puis des us et coutumes de notre société. « Lutter contre le racisme systémique consiste donc à identifier et à combattre par tous les moyens les lignes de fracture raciste au sein de notre société », d’écrire Lucie Lamarche et Christian Nadeau dans « Antiracisme et interdépendance des droits ». Ils rappellent plus loin qu’« au Québec, ce sont les minorités racisées qui chaque jour sont poussées à la marge économique, sociale et culturelle ».
Comment prendre le temps d’écouter les individus racisés, sinon qu’en leur donnant accès à des plateformes sur lesquelles s’exprimer. C’est ce que fait Rodney Saint-Éloi et sa maison d’édition Mémoire d’encrier dont « la seule et unique mission [est] de donner forme aux voix fragiles, de donner corps aux corps invisibles, de laisser la place à l’imaginaire qui a fait de nous des femmes et des hommes dignes. »
Ne faisons pas les autruches : il y a un discours raciste planétaire dont il faut se dissocier même si son écho est répété ad nauseam dans les bulletins d’information, les réseaux sociaux n’étant que la pointe d’un iceberg. On crie haro sur certains signes religieux et on ferme les yeux sur d’autres dans une hypocrisie collective qui ressemble de plus en plus à de la mauvaise foi. Or, je crois que lire 11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique amène et nourrit une réflexion sur ce vaste sujet, puis à changer nos attitudes personnelles et sociales racistes, un jour à la fois. Cette préoccupation me semble aussi importante que celle de l’environnement, le racisme systémique étant un véritable pollueur social.