mercredi 17 mai 2017

Nuit blanche
Québec, no 146, printemps 2017, 66 p., 8,95 $.

35 ans, ce n’est pas rien!

Je suis tombé dans la marmite des journaux et revues avant même de savoir lire. Cela allait donc de soi que le journalisme m’intéresse et devienne chez moi une « passion chronique ». Cela m’a, entre autres, amené à codiriger une revue littéraire trimestrielle où j’ai constaté le travail qu’exige la préparation de chacun des numéros, et le déplorable peu de soutien de l’État indispensable à la survie financière de tels périodiques.
J’ai aussi noté qu’il y a chez nous plusieurs publications consacrées à la création littéraire, mais très peu à la recension et à la critique. Il y a Lettres québécoises qui s’intéresse exclusivement à notre littérature, puis il y a Nuit blanche qui ajoute à ce corpus celui de toutes les littératures francophones.




Le dernier numéro de Nuit blanche souligne son 35e anniversaire. J’ai donc demandé à Suzanne Leclerc, sa directrice, de me raconter l’histoire de la revue et elle m’a répondu avec passion. J’ai ainsi appris que Dominique Duffaud et Anne-Marie Gérineau l’ont cofondé et publié le premier numéro en 1982 de la revue qui se définissait alors comme « un bulletin de l’actualité littéraire ».
Je souligne au passage que Nuit blanche fut aussi, brièvement, le nom d’une maison d’édition qui publia entre autres Tout Félix en chansons (1996) et L’écriture mythologique, essai sur l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu (1996) de Jacques Pelletier, et dont le fonds fut repris par Guy Champagne, en 1988, sous le nom des Éditions Nota bene, aujourd’hui Groupe Nota bene.
Revenons à la revue. Quel est donc le champ d’intérêts et d’activités de Nuit blanche? Mme Leclerc écrit que « c’est le magazine de toutes les littératures écrites ou traduites en français, au carrefour desquelles la littérature québécoise occupe une place centrale. Entrevues d’écrivains, grands dossiers — dont plusieurs portent sur les littératures du monde, les littératures franco-ontarienne et acadienne —, rubriques originales, recensions, etc. Cela en fait un magazine pluriel et curieux de tous les genres littéraires, des écrivains de toutes origines. »
Pour couvrir un si vaste territoire littéraire, il faut une équipe de collaborateurs aguerris. Ceux-ci viennent de « partout au Québec et d’ailleurs dans la francophonie, des écrivains, professeurs, journalistes et autres grands lecteurs qui apportent à la revue une ample diversité de points de vue sur les pratiques littéraires actuelles. À la version papier se greffe celle sur le Web lancée en 1995 et qui n’a cessé depuis de s’enrichir de textes originaux, des numéros courants et d’archives, le tout comptant pas moins de 15 000 textes et images. Nul doute, nuitblanche.com constitue une mémoire vivante unique au Québec. »
Tout ce travail a connu son lot de difficultés au fil des ans, dont la baisse dramatique des subventions et la faillite de son distributeur qui ont mis à mal les périodiques culturels. Malgré cela, la petite équipe de gestionnaires a tenu le cap et fait entrer Nuit blanche dans le 21e siècle en arrimant solidement les deux plateformes, papier et numérique. Parmi ses choix, il y a ceux d’offrir aux abonnés des contenus originaux sur le Web (http://www.nuitblanche.com/), une plus-value à la version papier, et de rendre disponible sur ce site tout ce contenu de textes et d’images déjà mentionné.
Récemment par exemple, lors du décès de Laurent Laplante, remarquable collaborateur à la revue, j’ai été à même de constater, sur le site nuitblanche.com, l’importance et la richesse de la contribution du regretté critique dont on peut consulter l’ensemble des articles.

Si la littérature francophone vous intéresse, visitez le site de Nuit blanche où vous pouvez vous abonner. Je suggère aussi de vous procurer le numéro 156 et y découvrir, entre autres, l’univers de l’écrivaine Maude Veilleux. Attardez-vous aussi au texte que Laurent Laplante consacre à l’œuvre de notre concitoyen Pierre Ouellet, Prix Athanase-David 2015.

mercredi 10 mai 2017

Olivier de Solminihac et Stéphane Poulin
Les Mûres
Paris, Sarbacane, 2017, s.p., 24,95 $.

Entre rêves et réalités

Je me demande parfois comment sont faits les rêves des enfants d’aujourd’hui. Ne sont-ils pas constamment bombardés par des images en continu, qu’ils ne parviennent pas à distinguer le vrai du faux, la réalité de l’imaginaire? Leur vie s’appuie-t-elle uniquement sur de l’un éphémère bancal? Leurs rêves sont-ils faits que de personnages aussi géants que monstrueux? Il y a pourtant à portée d’eux des livres qui leur sont destinés et qui racontent des histoires magiques à mille lieues des horreurs imposées.
Je pense ici au très bel album dessiné par Stéphane Poulin et écrit par Olivier de Solminihac, Les mûre. Ce joyeux bestiaire a pour personnages, l’ours Michao, la chevrette Marguerite et le renardeau qui se charge de raconter le départ de cette petite famille de la maison de campagne où ils ont séjourné l’été durant.




Certains se souviendront que ces personnages étaient aussi ceux de Bateau de fortune (Sarbacane, 2015), un album où « Michao les emmène à la plage. Qui verra la mer le premier? Sur place, ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié pelles, seaux, ballons, maillots de bain! Que faire, sinon rêver… et construire un bateau de fortune avec trois fois rien, puis le pousser vers l’horizon, loin, loin aussi loin que dans leurs rêves les plus fous! Il faut "imaginer", conclut Michao. »
Dans Les mûres, « Marguerite et le renardeau jouent avec insouciance, profitant pleinement des derniers instants et partent avec Michao cueillir un plein bol de mûres, ce qui devient une aventure, pleine de sensations. À l’heure du départ, alors qu’une cloche résonne au loin, ces mûres auront la douce saveur des souvenirs de vacances. »

La réalité peut aussi rattraper les jeunes lectrices et lecteurs quand ce qui inspire l’auteure et l’illustratrice vient tout droit de faits vécus au temps jadis. C’est ainsi qu’Emmanuelle Bergeron fait revivre quatre héroïnes qu’illustre Caroline Merola dans Quatre filles en art (Soulières, 2017). C’est ainsi qu’on rencontre la grande comédienne française Sarah Bernhardt (1844-1923), la créatrice de mode Gabrielle Coco Chanel (1883-1971), l’écrivaine Agatha Christie (1890-1976) et la chanteuse québécoise Mary Travers (1894-1941) dite La Bolduc.
L’auteure et l’illustratrice continuent ainsi à faire connaître des personnages féminins qui ont marqué l’Histoire grâce à leur talent remarquable dans des sphères différentes et dans divers pays. Elles se sont ainsi arrêtées à Cinq sportives de talent (Marie-Louise Sirois, Myrtle Cook, Sharon et Shirley Firth, Nadia Comaneci) et à Quatre filles de génie (Hypathie d’Alexandrie, Marie-Anne Pulse-Lavoisier, Beatrix Potter, Marie Curie).
Enfin, comment ne pas voir dans Souffler dans la cassette (Leméac, 2017), le premier roman de Jonathan Bécotte, le parfait mariage entre la fiction et la réalité. En effet, ce «roman poétique dépeint l’amitié entre deux garçons du primaire dont les jeux et  les aventures formeront les racines des hommes qu’ils deviendront. Ce livre fait sourire le lecteur parfois de façon attendrie et parfois avec nostalgie, au point où celui-ci se surprend à vouloir retourner à l’époque de son enfance, du moins de fouiller parmi ses souvenirs d’alors. C’est ainsi que le jeune auteur fait passer le narrateur de la naïveté de ses premiers jours d’école à la boule d’émotions de sa première vraie peine d’amour.» Comme le disait J. Bécotte à l’animatrice de « Plus on est de fous, plus on lit! » : « On a une relation forcée avec ses parents, ses frères et ses sœurs, tandis que son meilleur ami, on le choisit. [...] C’est le premier élan vers une autre personne qu’un membre de sa famille. Je pense que c’est pour ça que c’est aussi fort ».
Lire, c’est rêver les routes à venir, à la mesure de chacun.

mardi 2 mai 2017

Denis Boudrias et Jacques Boulerice
Marcher dans les pas du temps (récits, prose et poésie)
Saint-Jean-sur-Richelieu, Crayon d’argent, 2017, 184 p., 20 $.

Les mots, d’hier à maintenant

Deux collégiens d’autrefois, du temps d’avant qu’on invente le cégep pour, soi-disant, remplacer les fabriques de curés et d’élite, ont écrit et publié en 1965, avec leur camarade Beaudin, un recueil des mots aux couleurs des émotions d’alors. Le temps a passé depuis Avenues (du Verveux), mais leur ambition d’écrire ne s’est pas calmée.
Denis Boudrias est devenu avocat, juge municipal, coroner, ami des arts et des lettres, et mécène. Jacques Boulerice est revenu au collège pour y enseigner la langue et la littérature; il a aussi été de l’École littéraire du Jour en compagnie de Jean-Marie Poupart, Louis-Philippe Hébert et toute une cohorte de fous des mots ayant décidé, sans le savoir, de faire la Révolution tranquille littéraire.




Or, voilà que ces deux camarades d’hier se retrouvent pour réinventer la poésie et la prose qui les ont animés et projetés dans cet avenir, maintenant si tant passé qu’il est leur présent, à travers les pages de Marcher dans les pas du temps. Récits brefs, proses évocatrices et poésies riches de leurs expériences personnelles sont ainsi livrés au regard indiscret et imaginatif des lecteurs.
S’ils sont loin du projet intitulé Avenues que leur a proposé J.-P. Plante en 1965, ils en ont quand même gardé l’esprit comme l’écrivait à l’époque le regretté Gatien Lapointe: « Il y a dans ce recueil trois jeunes AVENUES qui s’ouvrent sur le monde et l’homme. Que chacun vienne y faire une promenade : il y trouvera un paysage intime et peut-être aussi sa propre immortelle jeunesse. »
La première partie du recueil est consacrée aux textes de Denis Boudrias. Si l’écriture de plaidoyers, de rapports ou de jugements fut son lot professionnel, il n’a pas pour autant perdu la liberté d’écrire pour le simple plaisir d’exprimer sentiments et émotions, ou de jeter un regard oblique sur la société où qu’elle soit. C’est ce que j’ai observé dans la prose ou les vers de l’auteur dont le verbe fréquente l’intimité des gens et de leurs pensées les plus secrètes.
Il aborde le thème de la solitude des êtres, de l’amour à réinventer, de l’âge qui, s’il additionne les années, prend parfois plus de temps que le temps lui-même n’autorise. Nul atermoiement, juste cette hâte quand le temps n’est plus compté. Quelques séjours à Paris racontés illustrent la façon de l’auteur d’observer ce qui l’entoure et de l’écrire avec toute l’affection que la Ville lumière lui inspire.
« Le vendeur de mots », qui clôt la section, résume à lui seul l’intention d’une littérature personnelle où la chimie des sens et le maillage des propos occupent la première place.
Suivent la poésie et les récits de Jacques Boulerice qui a choisi de les rassembler selon les époques où ils ont été écrits. Cette façon de faire permet à ceux qui le découvrent d’observer l’évolution de son art, comme celle des thèmes qui lui sont chers. Les familiers n’auront peut-être pas de grandes surprises, mais tous devraient se rallier à l’idée qu’une œuvre littéraire qui ne bat pas au même rythme que la vie d’un auteur n’est pas destinée à une longue existence ni à une quelconque pérennité, c’est-à-dire tout le contraire de ce Jacques Boulerice construit livre après livre depuis Élie, Élie pourquoi? (Le Jour, 1970).
Ainsi, qui sera étonné de retrouver ici papa, maman, grand-mère Rosa, les fils ou l’amoureuse? Comme un hier à aujourd’hui que le temps élague de ces mots qu’on croyait d’une absolue nécessité, mais que le poète a lui-même effacé avant le temps ou la critique.

Reprendre la route de la fraternité 50 ans devant la parution d’Avenues était un beau défi, l’émotion ou l’expression d’icelle n’étant pas jamais la même d’un âge à l’autre. Or, Marcher dans les pas du temps fait bien le pont dessiné par les auteurs, illustrant ainsi que certaines sources ne se tarissent jamais.

jeudi 27 avril 2017

India Desjardins
La mort d’une princesse
Montréal, L’Homme, 2017, 296 p., 24,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

La nostalgie réparatrice

Le titre du roman d’India Desjardins, La mort d’une princesse, m’a interpellé. Mais qu’allait faire un septuagénaire dans un univers racontant la vie professionnelle et sentimentale de Sarah Dufour? D’abord, découvrir la réalité littéraire de l’écrivaine, puis constater où en sont les femmes au bord de la quarantaine d’aujourd’hui.
L’héroïne en est aussi la narratrice, ce qui, ici, ajoute au réalisme du récit dont les péripéties sont liées à son intimité, voire à son moi intérieur en constante évolution. Il y a aussi que la trame, divisée en deux segments — 2008 et 2015 —, a recours à divers procédés, dont celui du journal personnel ou des textos échangés entre Sarah et son amie Anik, ou un certain Pascal. N’anticipons pas.




Résumant la trame, j’écrirais que Sarah Dufour a bâti sa réussite professionnelle sur les décombres d’un échec amoureux. Elle a créé sa propre boîte de relations publiques et la mène en consacrant le plus clair de son temps à son essor. Elle considère son amoureux d’alors, Gabriel, comme le prince charmant dont elle a tant rêvé adolescente. Or, il y a eu divergence de perspective, le Prince charmant refusant de s’aventurer maintenant dans une union de couple traditionnelle — femme, enfant, maison, chalet, etc.
Cette dérive classique, souvent masculine, éloignera Sarah et Gabriel, ce dernier prétextant une liaison. Cet aveu bouleversera complètement la vie sentimentale de Sarah, certaine d’avoir tout investi dans leur relation. Ainsi débute « la mort d’une princesse », un cheminement dont nous devenons les témoins.
Peu de personnages entrent dans l’intimité de la femme d’affaires, sinon Anik qui a aussi connu l’échec amoureux, sa conjointe l’ayant quittée en laissant derrière la chocolaterie et l’enfant qu’ils avaient voulu. Anik donne l’image d’une super femme capable de gérer sa monoparentalité et son commerce, sans aide.
L’entreprise de Sarah fonctionne parfaitement et sa réputation n’est plus à faire, mais à entretenir. Pourtant, les années de célibat commencent à miner son existence. Elle ne parvient pas, par exemple, à avoir une aventure d’un soir, à ventiler ses hormones. Elle tient mordicus aux principes qu’enfant on lui a inculqués, refusant de faire vivre à d’autres le drame amoureux qu’elle a vécu.
Sarah a bien des amitiés masculines, dont celle de François, un homme d’affaires dont elle promeut les projets entrepreneuriaux. Mais ces relations sont urbaines et ne tiennent pas compte du sentiment amoureux. Bien qu’elle ait décidé qu’il en soit ainsi, le manque d’équilibre entre sa vie personnelle et celle d’entrepreneure la tourmente.
Divers événements mettent en relief l’éphémère des biens et services que Sarah soutient et le vide intérieur qu’elle ressent lorsque les feux de la rampe s’éteignent. Il y a d’abord l’épuisement professionnel d’Anik qui va la conduire à l’hôpital et l’obliger à remettre à l’heure le pendule de son existence, puis l’arrivée imprévue de Pascal dans sa vie et, enfin, la mort subite de son ami François.
India Desjardins a créé des personnages fébriles vivant à 100 à l’heure sans trop se soucier des conséquences sur eux-mêmes et leur entourage. Les remises en question de Sarah Dufour sont nombreuses et elle les considère comme monolithiques jusqu’à ce que la vie se charge de lui rappeler l’erreur de cette façon de penser et d’agir par une cascade de péripéties tout à fait crédibles.
Allait-il de soi que La mort d’une princesse se termine par un « happy end »? Peut-être, mais le chemin parcouru par l’héroïne au fil du récit plutôt une embellie, une lumière au bout du tunnel qui lui fasse oublier la nostalgie d’une vie de princesse.

Note : si la solitude des femmes, choisie ou non, est un sujet qui vous intéresse, il vous faut lire Nous sommes bien seules (Leméac, 2017) de Julie Bosman. Comprenez que le « bien » choisi par l’auteure peut être compris dans son sens positif, comme « nous sommes heureuses d’être seules », ou son contraire, « nous sommes trop seules ». Un peu comme la Sarah de La mort d’une princesse qui hésite entre les deux. Les quinze récits que J. Bosman donne à lire sont d’une autre dimension, car ils lui ont été inspirés par des femmes ayant vécu une expérience unique, la leur incomparable. C’est beaucoup, direz-vous, mais n’en est-il pas ainsi quand on parle d’émotions ou de sentiments? Cette impression que ce que l’on vit d’heureux ou de pire n’est jamais ce que l’autre perçoit ou ressent. Chose certaine, il faut du talent et une application littéraire pour ainsi rendre justice aux témoignages, souvent confidentiels, en les faisant passer de la réalité à l’imaginaire, sans qu’ils perdent un brin de leur intensité.

mardi 18 avril 2017

Sergio Kokis
L’âme des marionnettes
Montréal, Lévesque, coll. « Réverbération », 2017, 30 $.

Voyage dans l’inconscience

J’aime que Sergio Kokis m’amène dans des contrées lointaines. Il y a ces détails des us et coutumes qu’il évoque par petites touches, il y a surtout le cœur et l’esprit des personnages au centre de ses récits. Dans L’âme des marionnettes, son récent opus, le guide se nomme Leandro Cajal et nous l’accompagnons à Rio de Janeiro où il est invité à la Biennale du livre par son éditeur brésilien.
Peu de temps avant son départ, Leandro dine chez les Morand, ses amis psychiatres. Ferdinand lui demande de s’enquérir du sort de Liette, sa jeune sœur partie là-bas pour se former auprès d’un marionnettiste réputé, car elle a rompu tout contact avec les siens.
En route, Leandro fait escale au Mexique pour visiter son père, le vieux Don Venustiano qui est moribond. Sa sœur Isabel et son époux, sachant qu’il n’attendait que la visite de son fils damné pour rendre l’âme, ont tout prévu et on a réglé sur-le-champ la succession, ce que Leandro avait compris.




À Rio, Jonas, le chauffeur de son éditeur, l’accueille et, à l’occasion d’un cocktail, Daniel Ribeiro reçoit sa vedette de la Biennale. Leandro Cajal note des traits de caractère de l’éditeur qui lui rappellent le ton dictatorial de son propre père. Qu’importe, pense-t-il, car il a besoin de son hôte pour retrouver Liette Morand, mais il doit d’abord rencontrer Romario Fortunato avec qui son ami Ferdinand est en contact. Ce curieux policier dit vouloir n’être qu’un intermédiaire entre la famille de la jeune femme et ceux qui l’ont recueillie dans des circonstances nébuleuses.
Leonardo comprend le régime sociopolitique du pays que Jonas, le sympathique chauffeur devenu son ami, lui décrit. Il sait que, s’il retrouve Liette, il devra négocier son rapatriement. Il demande à Jonas de repérer Guido Fagottini, maître ès marionnettes chez qui la disparue a séjourné. Le chauffeur le retrace et une rencontre a lieu. Le dialogue entre Fagottini et Cajal est surréaliste tant le vieux marionnettiste explique son art comme s’il s’agissait d’une philosophie de vie où l’âme et le corps sont deux entités distinctes, rappelant ainsi le titre du roman.
Il lui faut maintenant visiter Barto Bonecas qui a connu Liette chez Fagottini. Il s’y rend et celui-ci lui explique qu’un jour des gens armés sont débarqués chez lui et ont amené la jeune femme. C’est cependant le policier Fortunato qui lui apprend que Liette se trouve chez Deodato Realengo, un caïd dans son milieu, et que ce dernier accepte de rencontrer Leonardo.
Realengo le reçoit avec tous les égards et lui fait part de son désir de renvoyer la jeune femme dans son pays. Il y met cependant une condition: que Leonardo écrive sa biographie pour éterniser ses faits d’armes et ses grandes réussites. Ce dernier promet d’y réfléchir après avoir rencontré Liette. Lorsque cela survient, il constate que l’état de la santé mentale de la jeune femme est conforme à ce que le vieux marionnettiste considérait comme sa volonté de soumission, appelée « acedia » ou anémie de l’âme.
Leonardo négocie l’entente entre les Morand et le policier, et il accepte la proposition de son éditeur d’écrire une hagiographie du caïd. Liette rentre à Montréal, mais Leonardo n’a pas à revenir au Brésil, Realengo ayant été assassiné. Après s’être refait une santé, Liette poursuit sa quête d’asservissement et retourne au Brésil.

L’âme des marionnettes est un roman touffu dans son action, ses péripéties, l’intensité dramatique des personnages et les niveaux de conscience des individus qu’il explore. Refermant ce livre, j’ai eu l’impression d’avoir visité une auberge espagnole où Liette Morand était volontairement le pantin de tout un chacun. Quête identitaire et spirituelle plus qu’enquête policière, l’histoire de Sergio Kokis s’inscrit dans l’évolution de sa démarche littéraire entreprise, en 1994, avec Le pavillon des miroirs.

mercredi 12 avril 2017

Hubert Mansion
Les trésors cachés du français d’Amérique
Montréal, L’Homme, 2017, 176 p., 22,95 $.

Parler franbéquois

Les passions s’animent dès qu’il est question de la langue au Québec. Qu’on le parle ou qu’on l’écrive, l’apprentissage du français est fort complexe, même pour ceux dont c’est la langue maternelle. Longtemps, le modèle linguistique idéal fut celui de la France, sinon celui de Paris. Toujours, le piège des anglicismes est une crainte constante, presque une obsession. Or, en lisant Les trésors cachés du français d’Amérique, un essai d’Hubert Mansion, j’ai à nouveau compris qu’il fallait cesser les comparaisons avec le français d’ailleurs et mettre en perspective nos peurs d’emprunter à la langue de nos voisins.
Un mot sur l’auteur. Originaire de Belgique, Hubert Mansion est un avocat qui s’est longtemps consacré aux vedettes du show-business avant de venir s’installer ici. Il a depuis publié plusieurs livres sur le Québec dont 101 mots à sauver du français d’Amérique (Brûlé, 2008).
Son nouvel essai prend la forme d’un lexique où sont consignés plus d’une centaine de mots et expressions retenus parmi les termes et locutions fréquemment employés dans le discours quotidien des Québécois et des autres francophones du continent, et dont l’usage est, souvent, faussement craint.




Cet ouvrage m’a autant appris qu’il m’a fait rire, car l’auteur se permet des digressions interdites dans les dictionnaires ou les ouvrages savants de linguistique. Il ne se pose pas en lexicologue, mais en francophone parfois ulcéré par un rigorisme ou un purisme puritain qui finissent par tuer à petit feu toute passion du français. On oublie alors qu’une langue est vivante dont les mutations ravivent son usage.
Un exemple. Le mot « barguiner » n’est pas l’anglicisme que l’on croit, puisqu’« attesté en français sous la forme de "barganer", de "bargaigner" ou de "barguigner" depuis le XIIe ». Toujours sous ce vocable, l’auteur s’aventure à baliser l’origine des mots qui composent le français d’Amérique, plusieurs ayant été empruntés aux langues amérindiennes, ou à la sonorité d’icelles, et, ma foi, très peu à l’anglais. D’ailleurs, n’oublions pas que la langue de Shakespeare compte plus d’emprunts au français que l’inverse.
L’essayiste rappelle aussi une réalité qui nous échappe trop souvent : « Et pour terminer avec les idées toutes faites, comment ne pas souligner que c’est bien au Canada, et non en France, que le français a eu pour la première fois le statut de langue nationale, parlée et comprise par tous, plus de trois siècles avant de s’imposer comme idiome général dans l’Hexagone? » Ce n’est pas la une théorie imaginaire, mais attestée par des historiens de la langue, dont la linguiste Henriette Walter dans son histoire de la langue Le français dans tous les sens (Le livre de poche, 1997) et dans l’éloquent article de J.-C. Germain, «L’inconnaissance de l’histoire est un choix» dont j’ai fait mon credo.
Revenons au lexique de Mansion. Au cours de mes années d’enseignement, j’ai souvent eu recours à l’étymologie des mots pour redonner vie à une classe les jours de pluie. Ainsi, l’origine d’« enfirouaper » réveillait les plus endormis lorsque je racontais que le mot venait de l’anglais « in fur wrapped », précisant que c’était là une façon de protéger les fusils des intempéries. Or, l’auteur suggère d’autres origines non moins intéressantes dont le fait que les fourrures étaient jadis vendues au poids et que certains trappeurs avaient pris l’habitude d’ajouter des pierres aux ballots pour en augmenter le prix.

Je pourrais continuer ainsi très longtemps tant Les trésors cachés du français d’Amérique recèle, comme le titre le suggère, de véritables perles du français qu’on parle au Québec, mais aussi en Acadie ou en Louisiane. À lire et consulter pour découvrir d’autres richesses de notre parlure et en être fière.

mercredi 5 avril 2017

Jean Lemieux
Les clefs du silence
Montréal, Québec Amérique, coll. « Tous Continents », 2017, 368 p., 29,95 $.

Voyage dans le temps

André Surprenant, le policier venu des Îles-de-la-Madeleine en naviguant sur la plume de l’écrivain médecin Jean Lemieux, est de retour. La cinquième aventure du sergent-détective, intitulée Les clés du silence, a pour épicentre la Métropole, mais elle fait voyager ses personnages de la Rive Nord à la Rive Sud, et même chez nos voisins états-uniens. Quant à la trame, si elle donne parfois l’impression d’aller dans toutes les directions, elle reflète l’existence du héros dans sa volonté de résoudre des problèmes complexes professionnels ou personnels.
Je ne distillerai pas ici l’essence des précédentes aventures de Surprenant, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu pour comprendre cette nouvelle histoire, sinon pour dire que l’homme a toujours son franc parlé et sa manière bien personnelle d’aborder des contraintes du métier comme les aléas de la vie courante. Ses collègues policiers sont sensiblement les mêmes que dans Le mauvais côté des choses (QA, 2015), soit son partenaire LP Brazeau, Guité, son patron au poste de la Place Versailles, et quelques spécialistes des choses judiciaires.




Cette fois, il s’agit d’un roman à intrigues multiples, la première étant le meurtre sordide d’André Pereira, infectiologue au CHUM dont le bureau est à quelques pas du site de l’hôpital. Ce que les policiers observent sur les lieux du crime — l’écrivain a toujours cette bonne habitude de mentionner des détails des lieux que ses personnages retiennent et qui alimentent l’imaginaire du lecteur, voire les étonnent; outre que la victime porte toujours sa Rolex au poignet, il y a ces cubes de bois, un jouet d’enfant où figurent, bien visibles, les lettres FLQ.
Pereira, apprennent-ils, attendait, ce soir-là, M. Trottier-Lefebvre, un jeune patient en cure de désintoxication qu’ils devront d’ailleurs retrouver. Mais avant, il leur faut savoir qui était l’infectiologue. Marié à une comédienne réputée, père de deux enfants, il semblait avoir une vie rangée dont le vernis craquera au fur et à mesure que l’enquête avance. Les faits saillants de sa feuille de route, sans dévoiler les liens entre tous les éléments, se résument à dire qu’il était originaire des É.-U., qu’il a étudié à McGill où il a connu un membre mystérieux du FLQ de 1970 et qu’il est un homme discret sinon secret, même pour ses proches.
Une seconde intrigue surgit avec la mort suspecte de Pierre Lefebvre, avocat attaché à un grand bureau malgré ses 81 ans et ministre sous Trudeau père à l’époque de la crise d’Octobre. De prime abord, il ne semble pas y avoir de lien entre ce décès et celui de Pereira, sinon que l’avocat était aussi membre du CA de l’hôpital universitaire.
Pour nous distraire un peu des trames centrales du roman, Jean Lemieux nous entraîne à la suite d’André Surprenant dans la famille de celui-ci. Outre Geneviève, sa compagne qu’il fut une collègue aux Îles-de-la-Madeleine; Maria, la mère de ses deux enfants dont Maude, sa fille est sur le point d’accoucher; Maurice et Robert, son père et son oncle; il y a une nouvelle venue prénommée Laurie. Ce que je retiens de cette smala, c’est qu’elle est le point d’ancrage qui fournit un peu d’équilibre dans la vie du policier Surprenant.
Ne vous demandez pas s’il y a convergence entre la mort violente de Pereira et de Lefebvre, car poser la question c’est y répondre. L’important, c’est que grâce au style littéraire que Lemieux s’est donné au fil de ses œuvres, il parvient à créer des écheveaux tels qu’ils semblent à ce point emmêlés qu’on a peine à croire qu’il réussira à en faire une trame unique, ce à quoi les multiples facettes de son récit parviennent à réaliser.

Moi qui ne suis pas naturellement un lecteur de polar, je reconnais sans hésiter que les univers que le médecin écrivain imagine n’ont rien à envier des autres fictions, car sa culture et son humanisme donnent à ses récits toute la noblesse de leur littérarité. Au point où j’en redemande!