mercredi 27 mai 2020

Hélène Dorion
Pas même le bruit du fleuve
Québec, Alto, 2020, 184 p., 22,95 $.

Qui connaît-on vraiment?

Y aurait-il une génétique du destin tragique dont le code se développerait d’une génération à l’autre? Doit-on se résigner à la prison du « alea jacta est » ou trouver un vaccin pour réparer, sinon contrer ce tort? « Il semblerait que plus on vieillit plus les réponses nous échappent. Peut-être aussi qu’elles nous importent moins. » Était-ce là la sagesse du temps qui passe faite de questions restées sans réponses et de vérités avec ou sans certitude?
Nous faudrait-il d’autres vies pour voir le soleil de la sérénité absolue? Non, je ne philosophe pas même engluer dans le magma d’un virus aux allures de tête couronnée. Je vous amène plutôt dans l’univers de Hanna, le personnage au cœur de Pas même le bruit du fleuve, le roman d’Hélène Dorion paru le 3 mars dernier, juste avant que le rideau tombe sur un acte de la comédie humaine planétaire.



La romancière nous invite à suivre Hanna, son amie Julie, sa mère Simone, son père Adrien, ses grands-parents et un certain Antoine. Même si Hanna est au cœur de la narration, elle en porte que d’une partie, l’essentiel étant assuré par une voix hors champ, peut-être celle de l’autrice, mais aussi par celle des protagonistes au moment où le poids de leur discours doit peser les mots, leurs effets et leurs conséquences.
La trame de l’histoire s’échelonne de 1914 à 2018, avec une date charnière : 1948. Au temps se superposent des lieux gravitant autour d’un axe, le Saint-Laurent, le fleuve du titre, de Montréal, à Kamouraska, en passant par les Éboulements, Saint-Luce-sur-Mer, Pointe-au-Père et Québec. Dates et lieux font à la fois des allers-retours pour fixer des événements passés et les inscrire dans l’ordre que le destin des personnages a choisi pour qu’ils surviennent et marquent à jamais leur existence. Comme on dit : le temps fait son œuvre.
Dès la première séquence, Simone nage dans le fleuve, à Kamouraska; nous sommes en 1949, un an après qu’un événement a changé sa vie à tout jamais, mais dont elle ne soufflera jamais mot, se murant dans un silence que même Hanna, sa fille unique, ne parviendra pas à percer avant d’hériter des documents qu’elle lui a laissés. Cette boîte était-elle celle de Pandore? Un peu quand même, si l’on considère que ces papiers allaient lui en apprendre plus sur sa mère que ses années d’enfance passées auprès d’elle et de l’adulte qu’elle est devenue qui cherche à comprendre le mystère qu’a toujours été cette femme. « Mais sait-on jamais la vérité entière de nos parents? »
Cela rappelle le « Connais-toi toi-même » de Socrate qui « assigne à l’homme le devoir de prendre conscience de sa propre mesure sans tenter de rivaliser avec les dieux ». Cela évoque aussi la perception des individus les uns des autres, surtout s’ils vivent à proximité, deux enfants n’ayant pas les mêmes souvenirs de leurs parents selon les rapports qu’ils ont entretenus avec l’un ou l’autre, selon les âges et les événements. Au point où il faudra parfois avoir recours à d’autres membres de la famille ou de l’entourage pour recadrer certaines perceptions intimement liées à l’espace-temps. Il en va ainsi de Hanna qui n’a ni frère ni sœur. Seule Julie, son amie d’enfance retrouvée alors qu’elle-même est devenue écrivaine et Julie artiste-peintre, se souvient de Simone et d’Adrien.
Drôle de couple que ces deux-là. Lui, issu d’une famille modeste de Charlesbourg, elle d’une famille bourgeoise de la Haute-Ville de Québec. Pourquoi l’avoir laissé épouser Adrien, sinon qu’à 25 ans elle ne voulait pas devenir une vieille fille comme sa sœur Agathe, et cela même si elle avait un bon emploi et qu’était indépendante. Mais voilà, c’est bien elle Simone qui a dit oui, même si au-dedans d’elle-même ce oui était clairement un non.
Hanna a toujours été plus près de son père Adrien qui lui accordait toute son attention et acceptait les reproches qu’elle pouvait lui faire. Elle avait été témoin des chicanes à répétition de ses parents et de la peur qu’elle pouvait lire dans les yeux de Simone qui, parfois, l’amenait se blottir contre elle dans son lit, même en sachant que jamais Adrien ne lèverait la main sur sa fille, la prunelle de ses yeux.
Que de questions Hanna avait posées à sa mère dont le silence était imperméable à toutes ses tentatives de rapprochement. Combien de fois, au cours des dernières années de sa vie, a-t-elle refusé l’invitation de sa fille de se rendre à Kamouraska où tant de souvenirs semblaient s’y être lovés? Les documents laissés en héritage allaient-ils enfin révéler au grand jour les mystères de Simone aux yeux de Hanna?
Cette dernière a demandé à Julie de l’accompagner à Kamouraska où elle souhaite lire l’essentiel des cahiers, coupures de journaux, photos et papiers épars, ainsi qu’une lettre cachetée. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’Antoine, le premier et seul grand amour de sa mère, un homme beaucoup plus âgé qu’elle aussi follement amoureux. Antoine fasciné par le fleuve et la navigation à laquelle il a consacré sa vie.
Mais pourquoi alors, Antoine et Simone ne se sont-ils pas mariés? Il faudra le temps de lire les cahiers de sa mère qui font le récit des points d’ombre de sa vie et qui révèlent, à l’étonnement de Hanna, son goût de la poésie comme si les vers la libéraient du poids des ans et des blessures irréparables qu’elle avait subies. Hanna comprenait petit à petit que sa passion des mots lui avait insufflé par sa mère, sans jamais qu’elles n’en parlent, mais qu’elle avait si souvent vu écrire quand Adrien était absent, sans comprendre ce qui l’incitait à prendre le stylo.
L’allée et le retour sur la 132, de Montréal à Kamouraska, puis de Kamouraska à Québec en faisant halte à Pointe-au-Père, permet aux deux amies de faire le bilan de la vie de chacune depuis qu’elles se connaissent, surtout depuis qu’elles partagent le même logement, l’une peignant, l’autre écrivant, s’encourageant l’une l’autre dans la pratique de leur art.
Hanna saura enfin que Simone n’a jamais vraiment aimé Adrien et qu’elle a accepté d’avoir un enfant par la force des choses, elle qui a toujours refusé à son mari les relations charnelles. Elle apprendra aussi qui était cet homme d’un certain âge accompagnant Simone sur une photo où la jeune femme est si resplendissante que Hanna ne se souvient pas de l’avoir vu ainsi, ni durant son enfance ni plus tard. Cet homme, on aura compris, c’est Antoine, l’unique amour de Simone.
Qu’en est-il des nombreuses coupures de journaux anciens qui reposaient au fond de la boîte? Hanna et Julie les dépouilleront une à une, constatant qu’elles relataient le naufrage de l’Empress of Ireland survenu non loin de Sainte-Luce-sur-Mer en 1914, une des plus graves catastrophes maritimes survenues au 20e siècle. Les deux amies s’arrêteront d’ailleurs au mémorial du triste événement où, lisant avec attention la liste des naufragés et de leurs rares survivants, dont cinq enfants, elles purent faire le lien entre l’Empress of Ireland et Antoine, son véritable nom étant Anthony Corrigan orphelin adopté par une famille québécoise. C’est d’ailleurs lui, Antoine, qui mettra le point final à la suite de fatalités s’étant inexorablement abattues sur la vie de Simone, mais aussi sur celle d’Adrien.
À la question initiale de cette recension – y aurait-il une génétique du destin tragique dont le code se développerait d’une génération à l’autre? – Hanna répond par une autre question : « Les poèmes peuvent-ils nous donner une vie que l’on n’a pas eu? […] La poésie serait-elle notre lien secret fait de mots jamais prononcés, est-elle l’envers de l’absence, une ondée qui s’abat pour éclairer un jardin de nuit? »
Hélène Dorion sait faire vivre ses personnages en jouant avec le temps et les lieux, les émotions à fleur de peau ou celles qui brouillent constamment une existence fragilisée. Puis, il y a cette poésie des mots et des images, celle suggérée par le roman et réalisée dans les cahiers de Simone, qui s’essaime partout sur la trame en conditionnant les destins croisés des personnages. Pas même, le bruit du fleuve raconte une histoire, certes, mais au-delà de la fiction il y a l’appropriation d’un passé simple, que le silence a rendu imparfait.

mercredi 20 mai 2020


Louis-Philippe Hébert
Essais cliniques aux laboratoires Donadieu
Montréal, Lévesque éditeur, coll. « Réverbérations », 2020, 232 p., 28 $.

Le poids du temps qui passe

Après avoir fait paraître des nouvelles, un roman poème et un recueil de poésie en 2019, le prolifique Louis-Philippe Hébert a lancé, à la veille de l’arrêt pandémie, Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, un livre composé de six nouvelles littéraires.



Lisant cet opus, je me suis demandé encore une fois s’il est possible que la littérature de l’imaginaire soit presciente? Qu’un auteur puisse avoir la faculté de connaître l’avenir et qu’il en trace le contour en décrivant une situation non avenue, mais tout à fait plausible? Nul doute, car c’est ce genre de présage que l’écrivain conçoit dans le premier et le dernier récit du recueil.
La première histoire porte le poids de ces essais cliniques consistant à trouver des cobayes humains qui acceptent de mettre à l’essai remède, traitement ou équipement médical moyennant un cachet attirant. Ici, le narrateur collabore à une expérience mené par le labo Donadieu, nom aussi évocateur que sarcastique. Nous le suivons à travers les dix-neuf séquences de son aventure, ses soupçons et tous ces combats d’un esprit en constante ébullition, sa plus grande bataille étant de rencontrer un des « chologues » et « leur colonoscopie de l’esprit ». Il en arrive à la certitude qu’on lui a implanté une bombe à retardement dans le cerveau qui fera « boum » quand le mécanisme sera déclenché comme celui d’une mine antipersonnel. Mais son contrat ne se terminera ainsi, il le sait, mais de façon beaucoup moins glorieuse que de donner son corps à la science.
« La Fuck you » raconte l’histoire de Taiyō qui habite Tōkyō. Nous suivons le garçon qui a une peur viscérale constante de tout. Comment vaincre ce mal qui le rend impuissant à l’action? La violence devient son allié, d’abord en détruisant des jouets et en répandant les pièces pour qu’on s’y blesse. Plus tard, il empoisonne le chien d’un camarade et en éborgne un autre. Taiyō redoute « que ce monde qui n’était pas fait pour toi finisse pas avoir ta peau avant que tu n’aies la sienne. » Un jour, il trouve la solution : se joindre à une entreprise de nettoyage de la centrale de Fukushima, celle qu’avec ses collèges de travail ils appelaient « la Fuck You » grâce à laquelle arriverait le « Fuck All ».
La narratrice de « Here and Now » déteste voyager. Paradoxalement, cette obèse travaille dans un aéroport où elle accueille les passagers qui évitent de trop la regarder à cause de son poids. Survient un accident cocasse où l’image d’elle-même est inversement proportionnelle à la réalité : l’ascenseur dans lequel elle se trouve décroche et la cabine descend très rapidement. Il faut une[JC1]  grue pour la sortir de là, ce qui ne l’empêche pas de remarquer un client qu’elle « trouve tellement de mon goût, celui-là, que je le mangerais. »
Le narrateur de « Et si c’était réversible? » est un auteur qui, un jour, rencontre un écrivain sud-américain doté d’une particularité physiologique remarquable : il n’a jamais cessé de grandir malgré son âge. L’essentiel du propos n’est pas là, mais d’une visite que le Québécois fait à son oculiste qui préfère qu’on le dise optométriste. L’examen de la vue, précédé de quelques tests faits avec un appareil de pointe, amène le spécialiste à conclure que non seulement son client ne perd pas la vue, mais qu’il retrouve l’acuité visuelle de sa jeunesse. Surpris et satisfait du diagnostic, l’écrivain saute dans sa Mercedes et, en sortant du garage sous-terrain, ébloui par le soleil, il ne voit pas le poids lourd qui roule en sa direction. RIP : le retour à la jeunesse aura été de courte durée.
« Séjour à Providence avec Mortimer » raconte le road trip en direction de la capitale du New Hampshire, Providence, de deux lascars partis se recueillir sur la tombe de Howard Philips Lovecraft, écrivain états-unien célèbre et célébré pour ses récits fantastiques, d’horreur et de science-fiction. Tout de cette nouvelle est sous le signe de l’amusement ironique tant par les situations dans lesquelles les deux compères se retrouvent que par la légèreté du ton de leurs échanges, même lorsqu’ils sont sérieux. Tout de cette nouvelle me semble en marge des autres récits du recueil aussi bien dans le ton du discours littéraire et qu’un certain bonheur de vivre de ses personnages.
Enfin, « Le virus de la fatigue » est bien, comme je l’écrivais précédemment, un regard futuriste d’un événement que nous connaissons maintenant. Bon, nous ne sommes pas dans le copier-coller des bulletins d’information en continu, mais dans le domaine de l’observation clinique d’« Un mal qui répand la terreur, / Mal que le ciel en sa fureur / inventa pour punir des crimes de la terre », qui n’est pas la peste ni le coronavirus, mais la fatigue. En trente et une séquences, nous assistons à l’éclosion et au développement de la maladie jour après jour et à la dégradation progressive de la population qui en est atteinte. Le narrateur conclut ainsi : « Je crois que ces pages seront mes dernières pages de notes. La Première Guerre mondiale fut une véritable boucherie, je le sais. Les livres d’histoire en sont remplis. […]  La Seconde Guerre mondiale laissa libre cours à un bel instinct de mort. Nous vivons à nouveau une épuration. […] "Ce n’est qu’un mauvais moment à passer", répondent les élus. » À lire en période de confinement, cette histoire peut, mais ne doit pas inquiéter puisque des scientifiques prévoyaient une éventuelle pandémie comme la covid-19.
Si j’ai retrouvé le verbe imaginatif de Louis-Philippe Hébert dont on le sait capable, j’ai cependant observé une atmosphère plus sombre inscrite, même différemment, dans chacune des nouvelles. Une exception : « Séjour à Providence avec Mortimer »; comme si ce voyage au pays de Lovecraft avait été une récréation distractive du poids du temps qui passe, impuissant que nous sommes à le retenir un peu, beaucoup ou à la folie. Attendons maintenant poésies ou fictions narratives, ou je ne sais quoi d’autre que proposera L.-P. H.

mercredi 13 mai 2020


Catherine Perrin
Trois réveils
XYZ, coll. « Romanichels », 2020, 192 p., 19,95 $ (papier), 15,99 $ (numérique).

La musique donne du sens à la vie

Femme de musique derrière son clavecin, femme de parole derrière son micro et maintenant femme de lettres derrière un autre clavier. Elle se nomme Catherine Perrin et, après Une femme discrète (Québec Amérique, 2014) où elle raconte sa mère, elle s’aventure dans une avenue aux périls semblable à la création musicale, la voie libre de la fiction. Bienvenu dans l’univers d’Antoine, l’âme trouble de cette histoire.



Un mot avant d’ouvrir Trois réveils sur la participation des musiciens à la littérature québécoise. Outre la pléthore d’auteur-compositeur-interprète de talent que compte notre répertoire, je connais peu de musiciens classiques qui s’adonnent à la création littéraire, tous les genres confondus. J’ai beau fouillé dans ma mémoire puis sur la toile, et le seul nom qui me vienne à l’esprit est celui de Pierre Châtillon. Ce poète, romancier et essayiste, écrit également des quatuors de musique classique. Et maintenant, Catherine Perrin s’amène.
Imaginez-vous abord d’une nacelle ou à la télécommande d’un drone qui vous fait voyager au-dessus de l’univers d’Antoine, un jeune homme que vous rencontrez au moment où il est en proie à une chimère surréaliste : comment « sauver le monde par la musique ». Si absorbé par cette révélation, il ne voit pas l’automobile qui vient vers lui, provoquant un accident dont il se remettra longtemps après grâce à un chirurgien inspiré qui sauvera sa jambe en fort piteux état.
Après cette mise en situation, accrocheuse, disons-le, nous entrons dans le quotidien du jeune homme pour y apprendre, avec des retours en arrière qui éclairent de plus en plus sa personnalité, ses passions comme ses obsessions. Il est musicien de rue, particulièrement du métro de Montréal où il fait quelques représentations quotidiennes jouant du hautbois sur un scénario imaginé mettant en vedette son instrument, mais aussi un serpent de caoutchouc dont la pantomime retient le regard des passants.
Il faut savoir que son père, et celui de sa jeune sœur Ariane, est un mélomane qui a insufflé sa passion à son fils. C’est lors d’une visite du Conservatoire de Québec, là où Catherine Perrin a, entre autres, étudié, qu’il choisit d’étudier le piano. Ce « sera [là] à la fois un laboratoire humain et une plongée dans un monde d’une exigence folle. Une première tranche, sur quelques années, de ces fameuses dix mille heures qu’on dit devoir consacrer à quelque chose, si on veut atteindre l’excellence. »
« C’est [aussi] là, dans ce studio bien isolé, loin de la maison familiale, que s’opère le phénomène nouveau qu’il espérait : la musique l’habite, traverse son corps pour prendre vie. » Ce petit miracle se bute vite à cette « maudite perfection » qu’on attend de lui et qui, rapidement, le rend presque impuissant devant le clavier de son instrument. Au hasard d’une pratique, il croise un camarade qui joue du hautbois, lui demande d’essayer l’instrument et, après quelques conseils, il joue spontanément au grand dam de ce collègue.
Antoine transfère alors ses connaissances musicales au service du hautbois. Un jour, Geneviève, une violoniste, lui propose de jouer le concerto de Bach pour hautbois et violon. « À la fin du mouvement, ils savent » qu’une connivence musicale et un embryon d’amour se sont installés entre leurs dix-sept ans. Cette relation gagne d’assurance jusqu’aux vacances. Elle les passe à Québec, lui au chalet familial dans Charlevoix. À la rentrée, Antoine a changé, son regard n’est plus le même et il fume beaucoup de cannabis. Geneviève ne sait que faire ni à qui se confier. Hélas, son compagnon « quittera le Conservatoire fin février, pour un premier séjour en psychiatrie. »
Revenons au début du récit. « Après la dernière tempête — des mois de houle culminant à l’accident — après l’hôpital, il a un matin décidé de reprendre l’instrument. » Il s’est aussi remis à la fabrication des anches, ces languettes de bois essentielles aux hautboïstes, un travail minutieux et exigeant. Ce souci du détail, il le met aussi au service de Sarah, une amie de longue date qui pratique le chant classique. Geneviève, a-t-il appris, a quitté le monde de la musique pour celui de la médecine.
La relation de Sarah et d’un chef d’orchestre marié inquiète Antoine, mais il fait confiance la vitalité de son amie pour tirer son épingle du jeu. Le temps passe, Antoine joue du hautbois dans le métro et accumule des objets disparates ramassés sur la rue avant le passage des éboueurs. L’autrice donne à voir son appartement ainsi bondé et la lente montée de sa prochaine « grande envolée maniaque ». Oui, le lecteur le moindrement attentif a compris qu’Antoine est bipolaire, maniaco-dépressif comme on disait.
Petit à petit, le musicien parvient à mieux contrôler son état de santé sans pour autant changer son mode de vie très austère. On le voit aussi au chalet de sa sœur dans les Laurentides, puis auprès de ceux qu’il a rencontrés lors de ses prestations dans le métro. À ce jour, la relation avec son père a toujours été compliquée, voire acrimonieuse. Arrive la maladie de ce dernier au moment où ils ont réussi à établir des liens plus harmonieux : l’aîné a cessé de mettre le poids de ses attentes sur le dos de son fils, ce dernier pouvant observer la sérénité de son père écoutant la musique des grands compositeurs.
Si la dernière partie de Trois réveils nous ramène à l’événement initial, l’accident d’Antoine, elle est surtout consacrée à la fin de la vie du père. Cette situation, aussi dramatique soit-elle, permet au père et au fils de régler de vieux conflits que ni leur personnalité ni leur intérêt, notamment leur rapport avec les femmes, ne leur ont permis. Antoine comprend la relation pleine de turbulences de ses parents, la fragilité psychologique de sa mère qui l’emportera, les nombreuses aventures amoureuses du père et l’origine de son bagage identitaire, entre émotion et rationalité.
Catherine Perrin me semble avoir puisé dans son expérience familiale, de la fin de vie de son entourage et du récit qu’en fait le personnel des unités des soins palliatifs afin de donner le ton à ces passages où l’émotion, aussi vive soit-elle, reste sobre et sans pathos inutile. Si bien que lorsque Antoine et son père partagent des moments uniques, sachant qu’ils ne pourront être répétés, il y a quelque chose de réconfortant, comme si une douce quiétude enveloppait les deux hommes et donnait le ton à la séquence.

mercredi 6 mai 2020

Catherine Voyer-Léger
Métier critique, nouvelle édition
Trois-Rivières, Septentrion, 2020, 234 p., 24,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

Cent fois sur le métier (Boileau)

Il est rare au Québec qu’un éditeur publie une nouvelle édition d’un livre paru cinq ans plus tôt. C’est d’autant plus étonnant quand il s’agit d’un essai de niche, traitant d’un sujet pointu s’adressant, à priori, à un public restreint. Or voilà que le Septentrion a récemment lancé Métier critique, l’essai de Catherine Voyer-Léger, paru en 2014, qui s’intéresse à la critique culturelle dans les médias.



Je n’allais pas gâter mon plaisir de constater où en était la réflexion que l’autrice a développée, d’autant plus que la situation de la presse écrite, nationale ou régionale, connaît actuellement son lot de difficultés. Il y a aussi que la presse spécialisée, dont les revues à vocation culturelle, a vécu des changements de garde à leur direction et à leur politique éditoriale au cours des dernières années. Tout ces bouleversements ont eu et continuent d’avoir des effets immédiats sur le métier de critique et le point de vue de Mme Voyer-Léger sur cette situation retient mon attention.
J’ai d’abord fait une lecture parallèle des deux éditions afin de constater ce qui avait changé d’un livre à l’autre. Cet exercice m’a permis d’observer où et comment l’essayiste a revu l’état du métier de critique, en précisant, ajoutant ou biffant. J’ai entre autres noté qu’elle a inséré ici un article qu’elle a publié sur d’autres plateformes, prolongé la discussion sur un aspect de son analyse, ou encore modifié son point de vue en tenant compte de nouvelles données ou de nouveaux contextes.
Ainsi, le contenu du chapitre 6 a changé totalement : dans l’édition de 2014, il portait sur la critique en ligne, aujourd’hui il demande « que fait la critique de la morale et de l’éthique? » Avec le recul, la première édition prend les teintes d’un « work in progress », l’évolution de la réflexion de l’autrice sur le métier de critique qui, on peut espérer, se poursuivra pour connaître cycliquement où il en est.
Ce serait un truisme de justifier mon intérêt pour cet essai. Cela dit, je ne partage pas nécessairement tous les aspects de l’analyse de Mme Voyer-Léger, bien que de nouveaux éléments de sa réflexion m’ont permis de mieux comprendre son point de vue et même d’y adhérer. Par exemple, l’autorité que peut représenter le critique sur la discipline culturelle dont il est un spécialiste. Qui dit autorité dit référence en la matière et, autant que cela soit toujours vrai, autant le critique, spécialisé dans une discipline, exprime son seul point de vue sur les œuvres qu’il recense ou commente. À ceux qui consulte le média où il s’exprime de faire l’usage qu’ils veulent de son propos. Aucun critique n’est un prophète ni une autorité suprême en sa matière.
Un exemple à ce sujet. Je consulte régulièrement des recensions de film; avec les années, j’ai développé une grande confiance en Odile Tremblay et Marc-André Lussier en apprenant à décoder leur discours critique. Il en va de même de Sylvain Cormier en ce qui a trait à la musique populaire. Jadis, je décodais bien Jean Éthier-Blais, Réginald Martel, Gilles Marcotte, André Brochu, Lise Gauvin, Aurélien Boivin, et j’en passe.
Que dire de la critique où on fait appel aux vedettes de l’heure pour s’exprimer sur un spectacle, un livre ou un film? Un point de vue qui en vaut bien un autre, direz-vous. Hélas non, car c’est la popularité de l’artiste qui donne généralement du poids à son commentaire, non pas une compétence en la matière. Comme Voyer-Léger, je suis d’avis que c’est la pratique du métier et le bagage culturel acquis qui fait le sérieux de la critique. Chose certaine, notre passion pour une activité ne fait pas de nous des professionnels.
Un autre élément de Métier critique que je retiens : ce n’est pas parce qu’une œuvre est populaire qu’elle mérite l’attention des critiques. Un exemple personnel: on me reproche parfois de recenser des livres que « personne ne lira ». J’ignore si, effectivement, ces livres seront lus; cependant, je crois qu’ils méritent d’être connus tant pour leur valeur esthétique que leur intérêt culturel. Comme l’écrit l’essayiste, je tente d’établir un dialogue entre les livres et un éventuel lectorat. En ce sens, oui je suis un passeur culturel.
Je constate aussi, comme Catherine Voyer-Léger, que l’espace critique s’amenuise comme peau de chagrin dans la sphère médiatique. Un des effets pervers de cette situation, c’est que les critiques sont redevenus d’éternels pigistes et qu’ils ont de plus en plus de difficulté à se concentrer sur un seul champ d’intérêt, une seule spécialité. Un samedi de 2019, j’ai constaté qu’un même journaliste culturel couvrait la majorité des sujets abordés dans le Cahier D du Devoir, allant de l’entrevue d’une créatrice à l’article préproduction d’une pièce de théâtre, en passant par la recension d’un nouveau roman. Je ne mets pas ici en doute la compétence du journaliste, mais le manque de diversité de points de vue.
Un dernier commentaire : s’il semble y avoir beaucoup d’improvisation dans le milieu de la critique culturel, un métier qui ne s’improvise pas, l’apparition des influenceurs pas toujours avertis pullulent, pérorant sur tout et sur rien, proposant des suggestions prémâchées. Je suis de peu de foi par-devers eux.
Comme je m’interroge à nouveau sur le rôle de critique littéraire de la revue Les libraires. Qu’on me comprenne bien : je n’ai absolument rien contre ce périodique que je consulte numéro après numéro, ma librairie faisant partie des Librairies indépendantes du Québec. Je m’interroge sur le mélange des genres, entre publicité et commentaire. Je m’inquiète que sa gratuité devienne le vecteur principal de la critique littéraire.
Catherine Voyer-Léger analyse et discute sérieusement « notre rapport à la critique pour entreprendre une discussion de société qui dépasse les procès d’intention, les blessures d’orgueil ou les querelles de clocher. » Métier critique met en perspective une profession essentielle à l’ensemble des composantes de la culture, son discours accompagnant les diverses productions ou en suggérant de nouvelles.

mercredi 29 avril 2020

Alfred DesRochers
Élégies pour l’épouse en-allée
Montréal, Bq, 2020, 64 p., 8,95 $.

Icône de l’amour

Il y a longtemps mon ami Jean Royer et moi discutions poésie québécoise, celle écrite entre Nelligan et la génération de Saint-Denys-Garneau, Hébert et Lasnier. J’évoquais le nom d’Alfred DesRochers dont les sonnets en vernaculaire d’À l’ombre de l’Orford ravissaient mes étudiants qui constataient, certains pour la première fois, que la langue avait une musicalité en elle-même. Jean me parla ce jour-là d’un recueil paru aux éditions Parti Pris, en 1967, intitulé Élégies pour l’épouse en-allée, qui était devenu rarissime, sinon dans Œuvres poétiques I paru dans la collection « Le Nénuphar » des éditions Fides, en 1977, également introuvable.



À la recherche de ce livre, j’ai emprunté l’exemplaire sur les rayons de la bibliothèque du cégep où j’enseignais pour lire ces élégies. Qu’est-ce qu’une élégie, me demanderez-vous? C’est un « poème lyrique tendre et triste qui communique les sentiments de l’auteur par des images et des rythmes très évocateurs, ayant souvent pour thème le malheur en amour ». Quant au sonnet, c’est une forme fixe de versification constituée de quatorze vers, deux quatrains suivis de deux tercets, dont DesRochers est passé maître, les 49 élégies d’Élégies pour l’épouse en-allée étant autant d’exemples de son talent.
J’en fus tout chamboulé, car, non seulement y retrouvais-je les sonnets comme seul DesRochers savait en écrire, mais devant un homme démuni suite au décès de sa compagne des quarante dernières années. Depuis, j’ai trouvé un exemplaire du livre, me le suis procuré et j’ai pris l’habitude de relire quelques fois par année les vers du vieux Alfred. Ces sonnets me font penser à mon propre père, à son désarroi devant la mort lente de son épouse, ma mère, dont il ne pouvait accepter le dépérissement à petit feu.
Il y a quelque temps, dans un échange de correspondances avec Pierre Filion, PDG des éditions Leméac et éditeur aux éditions Bibliothèque québécoise, je lui suggérai de publier le recueil. Il a semblé adhérer à mon idée et il allait relire le recueil. Il m’a rappelé qu’il avait publié Clémence DesRochers, fille du poète, et qu’il allait la contacter pour voir son intérêt à la réédition.
Quelle joie ressentie lorsque j’appris la parution prochaine d’Élégies pour l’épouse en-allée! Je vous fais partager ce bonheur qu’une œuvre littéraire nous apporte non seulement par l’esthétique du texte, mais aussi par la simple matérialité de ce qui supporte l’intelligence des mots et leur habillement graphique. Que dire de l’émoi qu’elle suscite, un trouble intangible qu’on peut renouveler à volonté?
Le poète et éditeur Paul Bélanger écrit en avant-propos : « Rédigé après le décès de son épouse en 1964, ce recueil se veut un hommage à quarante ans de vie commune. Dédié à nos enfants, le court ensemble évoque la forte présence de l’être aimée récemment disparue, source de vie et d’inspiration poétique, cette Rose-Alma au rire d’hirondelle. La forme canonique du sonnet, si familière au poète, demeure toujours empreinte d’une émouvante affection, imprégnée du réalisme et du naturalisme propres au chantre de l’Orford, une des très grandes voix de la littérature québécoise. […] La lecture de ces élégies à la défunte demeure toujours aussi vibrante qu’à sa publication il y a cinquante ans. La forme canonique du sonnet et l’allure classique des poèmes en vers réguliers et rimés, toujours liés au langage familier, en font une œuvre envoûtante. »
Qu’ajouter, sinon d’accompagner le poète dans cette quête de l’image fugace des instants de vie amoureuse avec sa compagne de tant d’années qu’il ne veut pas effacer, mais bien illustrer par cette fresque aux puissantes couleurs des mots.

Hugues Corriveau
Et là, mon père suivi de Et là, ma mère
Montréal, du passage, coll. « Poésie », 2020

Icônes de l’enfance

Les vers d’Alfred DesRochers me sont parvenus au même moment qu’Et là, mon père suivi de Et là, ma mère, recueil de Hugues Corriveau proposant deux suites de sept élégies, l’une adressée à son père et l’autre à sa mère.



Corriveau y joue de l’espace plus que de la strophe, tout en laissant de côté la rigidité de la forme fixe et en intégrant, ici et là, des élans de prose poétique pour nous donner le temps de respirer entre les images fortes. Si DesRochers écrit sa passion de sa regrettée compagne, Corriveau pose son regard d’enfant adulte sur son père et sa mère sans abuser de nostalgie, les animant du regard qu’il a d’eux sans les magnifier de sentiments inutilement laudateurs.
Connaît-on vraiment notre père et notre mère? La parentalité ne se multiplie-t-elle pas selon le nombre d’enfants que compte la famille, chacune chacun ayant des images qui ne correspondent pas tout à fait? L’enfant unique n’a qu’une image, une projection inexorablement fausse.
En entrevue, le poète Corriveau explique que la différence entre les poèmes consacrés au père et ceux à sa mère tient au fait qu’elle est toujours vivante alors que lui est décédé. Les souvenirs de fin de la vie du paternel et du rude combat qu’il a livré avant que la mort ennemie l’emporte en font un héros à ses yeux. Quant à Et là, ma mère, il s’en dégage une sérénité presque naïve insufflée par l’image que l’écrivain a d’elle d’aussi loin qu’au temps de l’enfance. « J’ai appris chaque pas de ma marche, la souplesse de mes larmes, la misère même de la pitié, si lente mère. »
Le père, la mère, l’amante et l’amant sont au cœur de discours poétiques illustrant l’énergie de toute une vie. Que ce soit les élégies d’A. DesRochers ou celles de Hugues Corriveau, elles réfléchissent l’essence même de la vie humaine à tous les âges que seule la poésie peut réverbérer.

mercredi 22 avril 2020

Marie-Renée Lavoie
Diane demande un recomptage
Montréal, XYZ éditeur, 2020,280 p., 24,95 $ (papier), 18,99 $ (numérique).

En rire ou en pleurer

En ces temps de grisaille sociale, un bon roman peut briser l’isolement émotif. J’ai récemment trouvé un remède efficace : Diane demande un recomptage, le dernier roman de Marie-Renée Lavoie. On y retrouve Diane Delaunais, la narratrice et le personnage principal d’Autopsie d’une femme plate (XYZ, 2017). Il y a aussi Claudine, son amie de longue date, avec laquelle elle partage un duplex.



Diane s’est remise du départ de Jacques, mais elle éprouve parfois de la fragilité quand il en est question. Si elle a quitté son travail et ne songe pas à y revenir malgré l’insistance de Claudine, sa collègue de bureau, elle se sent prête à trouver un boulot. Cependant, Diane veut profiter de la situation pour briser la routine d’autrefois qu’elle considère comme faisant partie de ce qui a fait d’elle « une femme plate ».
La vie dans le duplex est animée, entre autres parce qu’Adèle, une des deux filles de Claudine, habite chez sa mère et qu’elle les plonge dans la béance des aléas de l’adolescence. Si les enfants reproduisent les travers de leurs parents, surtout ceux qu’ils ne cessent de leur reprocher, Adèle est un bon exemple, car ses sauts d’humeur et son intransigeance ressemblent fort à ceux de Claudine.
Cet ado permet à l’autrice une palette étendue d’actions et d’émotions vives et truculentes. Il arrive même un point de rupture où Claudine fait appel à sa propre mère, Rosanne, pour mettre de l’ordre et de la discipline dans la vie d’Adèle. Les passes d’armes entre ce personnage coloré et sa petite-fille sont désopilantes, car elles illustrent le conflit de générations aux teintes délicieusement surannées. Survient un incident qui transforme leur relation, inverse le rôle de chacune, la cadette prenant en charge sa grand-mère.
Outre le besoin de se trouver un emploi pour sortir de sa torpeur, Diane fait en sorte que ses enfants adultes ne soulignent pas son cinquantième anniversaire et, même très hésitante, elle veut se trouver un amoureux pour que son corps exulte. La question travail est résolue quand on l’embauche pour faire de la garde d’enfants à l’école de son quartier, un emploi qu’elle croit pouvoir occuper puisqu’elle a eu trois enfants et les a amenés à être des adultes responsables.
L’école est aussi l’occasion de rencontres marquantes. D’abord, celle de Guy, un travailleur de la construction responsable d’un chantier près de son lieu de travail, puis de Madeleine Tremblay, une dame âgée désemparée dont elle croise le chemin. Ces deux personnages, de prime abord aux antipodes l’un de l’autre, ont des effets curatifs sur ce qui reste du mal-être de Diane. Le colosse au casque jaune est un compagnon de passage respectueux. La vieille dame l’oblige à sortir de sa langueur émotive en lui consacrant un intérêt autre que le sien propre.
Ces personnages, leurs interventions dans la trame narrative et les péripéties qu’ils vivent sont parfaitement intégrées à l’univers imaginé par l’autrice. Par exemple, Jacques, l’ex de Diane, lui fait passer un ultime test de guérison de sa peine d’amour en réclamant son aide dans des situations qu’il ne peut gérer sans elle. Marie-Renée Lavoie s s’en donne à cœur joie, pour le plus grand plaisir des lecteurs, dans la description des scènes où Diane et Jacques se retrouvent et les dialogues qu’elle leur met en bouche.
Certes, j’ai beaucoup ri en lisant Diane demande un recomptage, mais j’ai aussi beaucoup réfléchi aux petits drames que vit la narratrice qui sont semblables au quotidien de la vie famille. Le talent de Marie-Renée Lavoie, c’est de savoir rassembler en de mêmes lieux, dans de mêmes scènes, des personnages dont l’interaction est vraisemblable au point où les heurts qu’ils provoquent sont aussi salutaires pour eux que drôles pour nous, car nous avons la distance émotive nécessaire à les apprécier à leur juste valeur.
En lisant cette histoire, je n’ai pu m’empêcher de penser à Mère indigne de Caroline Allard ou même aux personnages de la regrettée Claire Bretécher, les Frustrées ou même Agrippine.

mercredi 15 avril 2020

Régine Robin
Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre
Montréal, Boréal, coll. « Liberté grande », 2019, 266 p., 27,95 $.

Qui êtes-vous Patrick Modiano?

J’ai lu Patrick Modiano sans voir dans ses romans autre chose que des ballades dans Paris, ses rues sombres où on croise des habitants inquiets, parfois inquiétants. Les histoires du prix Nobel de littérature 2014 se déroulent généralement au lendemain de la guerre 1939-1945, l’année de sa naissance, et nous entraînent dans un univers incertain où le bien et le mal se croisent sans avoir à poser des jugements de valeur sur l’un ou l’autre des personnages.



La sortie de l’essai de Régine Robin, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, a piqué ma curiosité, car la « Parisienne autant que l’historienne se penche sur les romans de Patrick Modiano, la sociologue autant que la piétonne traverse l’œuvre en parcourant comme autant de rues et de passages les leitmotive et les obsessions de l’auteur de Rue des Boutiques obscures et de Dora Bruder. »
L’ouvrage, en quatre parties, m’a appris à comprendre différemment les sujets et les points de vue du romancier de divers aspects d’une époque révolue qui m’ont échappé. Il y a l’après-guerre en France et les procès d’intention qu’on a faits à celles et ceux qui furent des acteurs d’un scénario différent de ce qu’ils avaient imaginé sous les feux de l’action ou distinct du reflet que leur image avait projeté dans l’esprit de leurs contemporains : ni tout à fait maquisards ni tout à fait collaborateurs, ni tout à fait héros ni tout à fait lâches.
Il y a aussi l’intérêt que porte Modiano à la question juive du point de vue des Juifs eux-mêmes, autant ceux qui niaient leur judéité pour éviter l’envahisseur que ceux qui en faisaient presque le commerce auprès du même occupant.
Régine Robin, née au début de la guerre, a ainsi une mémoire sensorielle de ce que vivait son entourage et des souvenirs, de plus en plus réels, de ce qu’elle a vu. Cela lui permet, l’autorise même à mettre en perspective la toile de fond historique sur laquelle Modiano tisse la trame atmosphérique de ses romans.
C’est ainsi qu’elle interroge tant les acteurs la Résistance que ceux du régime de Vichy. Elle fait de même avec des Juifs qui, sans savoir ce qui se passait dans les camps de concentration dont l’existence des fours crématoires, surfaient littéralement sur le territoire parisien pour éviter d’avoir à faire face à l’occupant. Je résume ainsi l’analyse de ces pages d’Histoire où tout n’était pas noir ou blanc, bien ou mal, l’individualisme ayant été la seule solution à la survie des hommes et des femmes, victimes collatérales du conflit comme on voit aujourd’hui, dans les bulletins de nouvelles télévisées, des populations en fuite.
Le titre de l’essai, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, me semble une métaphore du décor dans lequel le romancier plante l’action de ses histoires. Un décor tout en nuance, plein de non-dits, plein de ces silences plus bavards que de longs dialogues où chacun n’écoute pas l’autre en préparant son propre monologue. Bref, des dialogues de sourds entre plusieurs des personnages de l’auteur de Rue des boutiques obscures, chacun se retranchant dans sa vérité.
Outre de relater sa lecture de l’œuvre de Modiano, Régine Robin met en perspective divers aspects de l’univers français de la Deuxième Guerre mondiale. Cela m’a rappelé une longue discussion avec de vieux amis, l’un Français, l’autre Suisse qui ont vécu ce conflit alors qu’ils étaient de jeunes hommes. Le premier a expliqué que, n’eût été la passion des soldats allemands pour les vins de sa région, sa production ne serait pas aujourd’hui aussi florissante tout comme celle de son coin de pays. Le second, jeune clerc vivant en France à l’époque, a vu et entendu Hitler à Lyon, la foule hypnotiser par la seule voix de l’orateur dont on ne comprenait peu ou pas le propos.
Régine Robin analyse les histoires de Patrick Modiano à partir des faits bien réels qui se sont produits en France de 1940 à 1945, durant l’Occupation et la Résistance comme durant la Collaboration de Vichy. Les actions des uns et des autres ne sont ni tout à fait bien ni tout à fait mal.
Pour les Nord-Américains que nous sommes, l’essai consacré à l’œuvre de Modiano non seulement nous fournit un angle particulier de lecture de ses histoires, mais il nous oblige à considérer d’un autre point de vue ce que nous apprend l’Histoire de la guerre 1939-1945. Si bien que Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre doit intéresser un plus large lectorat que les seuls passionnés de Patrick Modiano, un lectorat qui comprendra que ces lampes oubliées font de l’ombre aux histoires comme à l’Histoire.