mercredi 11 juillet 2018


Jacques Godbout
De l’avantage d’être né
Montréal, Boréal, 2018, 288 p., 27,95 $.

De l’autobiographie comme tableau de chasse

L’histoire littéraire nous apprend que Les confessions de Jean-Jacques Rousseau fut la première autobiographie et que les exégètes y observent « une visée apologétique ». En lisant De l’avantage d’être né, le dernier ouvrage de Jacques Godbout, il m’a semblé révisé des leçons sur ce genre de récit, parfois semblable à l’autofiction ou même à l’égoportrait à la mode.




Jacques Godbout, à l’âge vénérable de 85 ans, dit avoir « entrepris un inventaire systématique de ma vie publique. De l’avantage d’être né décrit de façon chronologique, à partir de mes livres et de mes films, rassemblés par ordre de parution sur une étagère de ma bibliothèque, naissance, éducation, formation, publication, travail, activités littéraires ou cinématographiques et sociales. Le parcours d’un intellectuel de la Révolution tranquille: c’est mon acte de contrition.»
Avec sa prose souple et vivante qui séduit depuis L’aquarium (1962) ou Salut Galarneau! (1967), l’écrivain dresse la liste de ses activités personnelles et professionnelles triées sur le volet de ses réussites ou de ses insuccès. Le récit tient de l’énumération, année après année, d’éphémérides marquantes ou, plus prosaïquement, du tableau de chasse.
L’écrivain a probablement écrit cette fresque pour laisser à ses enfants, et aux leurs, le souvenir de la vie d’un intellectuel à un moment charnière de la société québécoise avec, en arrière-plan, une éducation chrétienne dont il faut gommer les tares en la transformant en État laïque.
Il précise avoir écrit ce livre « pour conjurer la peur d’une démence et découvrir un peu de la cohérence dans le travail d’une vie. L’ouvrage peut contenir des inexactitudes; les souvenirs s’emmêlent parfois. » Soyons avertis et doutons raisonnablement des anecdotes relatées avec trop de précision, sans pour autant gâter le plaisir de lire l’ouvrage.
L’humilité n’ayant jamais été, selon la rumeur du milieu, la première qualité de l’auteur, il n’en demeure pas moins qu’il a eu, à ce jour, une carrière remarquable qui a sûrement été jalousée. Professeur, rédacteur, journaliste, écrivain, cinéaste, éditeur, gestionnaire et grand voyageur: c’est là un résumé sans nuances de son fonds de commerce. On n’est donc pas surpris que l’essentiel du livre fasse la narration des divers projets et aux réalisations qui ont marqué les époques de sa vie.
N’oublions pas que Jacques Godbout a eu les éditions du Seuil comme éditeur, le même qu’Anne Hébert, et que ses fréquentes visites aux bureaux parisiens de la rue Jacob lui ont permis des rencontres littéraires exceptionnelles. Souvenons-nous de sa carrière à l’ONF et, dans ce contexte, son compagnonnage avec des gens remarquables comme Florian Sauvageau, le père du journalisme québécois contemporain.
Que dire de son apport à la création de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec, et son rôle d’éditeur et de membre du CA des éditions Boréal? Comment oublier ses chroniques dans L’actualité, tout comme celles du regretté Gilles Marcotte, pour l’intelligence de leurs analyses sociales ou littéraires.
De l’avantage d’être né nous convie ainsi au récit de l’épopée d’un intellectuel ayant marqué la société québécoise depuis les années 1960, une rare occasion dont il faut tirer des leçons sur l’évolution sociopolitique et culturelle de ce pays qui n’en est pas un, sinon par ce qu’en ont fait des femmes et des hommes de la trempe et de la génération de Jacques Godbout. Puis, je partage l’opinion de Gilles Archambault qui veut que « les récits autobiographiques ne valent que s’ils témoignent d’une profonde émotion de vivre, d’une angoisse existentielle » (En toute connaissance) et qui s’avère ici.

jeudi 5 juillet 2018


Jean-François Poupart
Lire la poésie
Montréal, Poète de brousse, coll. « Essai libre », 2018, 136 p., 18 $.

« Qu’attendez-vous de la poésie? »

Qui lit encore de la poésie, me demande-t-on? À mon avis, plus de lecteurs qu’on ne le croit. Bon an mal an, des éditeurs, petits et grands, publient de dix à vingt recueils. On organise des soirées de lecture partout au Québec et le public répond à ces invitations à découvrir les qualités littéraires des œuvres.




Où en est ce genre malaimé en 2018? En guise de réponse, j’ai ouvert Lire la poésie, un « essai libre » de Jean-François Poupart. Poète, essayiste, musicien et professeur de littérature dans un cégep, il a cofondé les éditions Poète de brousse, avec Kim Doré, en 2004. Cette maison a, entre autres, publié Une éducation bien secondaire (2013), un essai percutant de la regrettée Diane Boudreau, et des recueils de poésie de Geneviève Blais et Philippe More.
La poésie alors? Première constatation: « Lire la poésie, c’est être à l’écoute d’une musique. La poésie et la musique servent à entrer dans le cœur des femmes et des hommes, à façonner leur sensibilité et, ainsi, à changer le monde. » Pour nous accompagner, l’auteur nous fait « le don de cette clé aux grands voyages de la poésie, telle est ma volonté la plus chère. »
Il rappelle que la rime est, depuis la nuit des temps, ce qui distingue la poésie de la prose. « En 2018 [note-t-il], la rime est encore pour la grande majorité, l’élément central du poème. » En quelque sorte, « la rime est immortelle ».
J.-F. Poupart raconte son cheminement sur les routes parfois sinueuses et pleines d’embûches qui l’ont mené à sa conception et sa pratique de la poésie. Le premier cycle universitaire et l’enseignement qu’on y faisait alors l’ont révolté, surtout l’analyse formaliste du poème, alors à la mode. Il a continué sa quête en écrivant et en allant découvrir ailleurs d’autres façons de comprendre ou d’interpréter la poésie. Il est ainsi parti étudier à Paris où le poète et essayiste Yves Bonnefoy fut son maître de thèse de doctorat.
Cette rencontre, souvent racontée, fut déterminante sur l’ensemble de sa carrière de poète, d’écrivain et d’éditeur. J’y vois comme un effet initiatique qui l’a, entre autres, amené à déclarer : « La poésie est le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit. » En ces temps où la parole est mise à mal, un tel enseignement mérite notre propre réflexion et, surtout, notre engagement.
Lire la poésie n’étant pas à proprement parler un essai didactique, l’auteur donne des exemples concrets de poètes et d’œuvres qu’il a croisés sur sa route et qui l’ont marqué. Outre « Présence d’Yves Bonnefoy », une lettre d’opinion visant à souligner le décès du Français en juillet 2016, son propos va au cœur du sujet, lire de la poésie, Poupart s’intéresse à Phèdre, la tragédie de Racine dont il scrute la poétique, et au père du surréalisme André Breton en quête de l’or du temps comme lui.
Impossible de terminer cette recension, sans souligner l’éloquent épilogue où il est question du colloque tenu autour du thème « À quoi bon les poètes en temps de détresse? », à Paris en novembre 2016. L’idée ici n’est pas de faire le verbatim de la rencontre, mais de nous transmettre l’essence des échanges comme l’a si bien fait Julia Kristeva (http://www.kristeva.fr/a-quoi-bon-des-poetes.html en temps de détresse?). Pour elle, il « était donc inévitable, indispensable qu’on ailler chercher le poète quand l’humanité s’écroule, et qu’on lui demande à lui, et à lui en premier lieu, non pas d’être ou de ne pas être, mais tout simplement de recommencer. »
Lire la poésie évoque ultimement un mode de vie, une façon d’appréhender le monde dans sa plus pure réalité qu’il faut sans cesse réinventer sans autres artifices que les rêves libérateurs.

mercredi 27 juin 2018


Bernard et Cécile Pivot
Lire!
Paris, Flammarion, 2018, 192 p., 44,95 $.

Pour saluer Bernard Pivot

J’écoute rarement les émissions littéraires. Ce n’est pas là un jugement sur leurs qualités ou le talent des animateurs. Elles m’ennuient. J’aime cependant lire ce qu’écrivent les journalistes du livre. C’est entre autres pourquoi je me tourne vers les ouvrages de Bernard Pivot dont les remarques et commentaires me permettent de jeter un regard critique sur mon travail de lecteur professionnel et de chroniqueur littéraire.
Justement, le Lyonnais octogénaire vient de publier Lire!, un essai écrit en collaboration avec sa fille Cécile Pivot. Ce livre aborde vingt-et-un sujets ayant pour objet la lecture, du privilège et du plaisir de lire aux rituels qui l’entourent aux activités que l’on sacrifie pour lire, etc.




Avant d’étudier le propos, je dois dire que l’objet livre est magnifique, du papier choisi aux illustrations qui sont une plus-value, notamment celle où on voit James Joyce et ses amies dans la librairie parisienne Shakespeare & Co, en 1938. Moi qui annote toujours mes lectures, mes remarques et commentaires ont noirci des fiches pour cet essai comme pour le plus récent Dany Laferrière.
Lire! fait un parallèle entre le point de vue d’un professionnel et celui d’une passionnée avertie. Un exemple anodin de ce qui les distingue, c’est le plaisir qu’éprouve Cécile Pivot d’entrer chez son libraire pour bouquiner ou voir les nouveautés qu’on lui a réservées. Certes, elle pourrait choisir parmi les livres que son père met de côté, mais elle ne peut se priver de respirer l’air des rayons d’une librairie.
Papa Pivot ne peut plus se balader ainsi à travers les allées, car ses moindres gestes seraient épiés. Il a cependant un problème qu’on peut lui envier: où ranger tous ces livres qu’il reçoit? Il m’est facile d’imaginer ce que cela peut représenter puisque je vis une situation semblable bien que moins importante.
Animer des émissions hebdomadaires comme « Apostrophes», de 1975 à 1990, et « Bouillon de culture », de 1991 à 2001, est très exigent. Pour le meneur de jeu, cela représente plus d’une dizaine d’heures de lecture quotidienne. Lire le récit qu’il en fait avec sérénité et humilité mérite le respect que j’ai à son égard. Encore là, ma collaboration au Canada français, l’hebdo du Haut-Richelieu, depuis plus de 40 ans et à la revue Lettres québécoises de 2003 à 2017 ne fait pas le poids.
Les rituels de lecture de la fille et du père sont différents. Lui souligne ou commente ses livres parce qu’il suit l’auteur depuis des années ou au cas où il accepterait de passer sur le plateau de télévision? Il y a bien des exceptions, mais Bernard Pivot n’est pas au goulag ni un martyr de la sainte église de la littérature, puisqu’il adore son métier qu’il ne considère pas vraiment un travail. Je le comprends.
Il rappelle qu’il n’y a jamais d’obligation de terminer un livre qui nous tombe des mains comme le suggère Comme un roman de Daniel Pennac. Au sujet des relectures, le journaliste avoue ne pas comprendre, en révisant un roman paru il y a 10 ans, ses réactions d’alors, ou trop sévères ou trop flatteuses.
« Lire est un privilège » de dire unanimement Cécile et Bernard Pivot. S’ils préfèrent les romans, c’est qu’ils peuvent apporter une ouverture sur le monde et des cultures qu’ils ne côtoieraient pas autrement. Quant à la poésie, M. Pivot raconte que les poètes ne sont pas des invités volubiles, qu’il en a reçu peu, mais que le verbe haut de Gaston Miron fut l’exception qui confirma la règle.
L’ouvrage des Pivot, père et fille, m’a ravi et rappelé que, malgré l’isolement que la lecture requiert, c’est une activité qui permet une ouverture sur l’humain et les sociétés comme peu d’exercices parviennent à faire, même du côté des technologies de l’information ou des réseaux sociaux.



Bernard Pivot
Les mots de ma vie
Le livre de poche, 2011, 336 p., 12,95 $.
Le journaliste littéraire a publié, à ce jour, des ouvrages portant sur la langue. Des «dictées Pivot» aux «mots à sauver», du «métier de lire» au «petit dictionnaire amoureux du vin», il s’en tient à l’essentiel du discours, à sa passion du français. Ainsi, <@Ri>Les mots de ma vie<@$p> est un lexique composé de mots triés sur le volet de sa profession, et de sa vie quotidienne. Les élus ont en commun l’usage qu’il en fait, soit celui que les dictionnaires leur attribuent ou le sens qu’il lui prête selon le contexte. Je n’ai pas été surpris d’y retrouver «apostrophe» et «lire», le premier rappelant son émission culte et le second décrivant son activité préférée. Ces deux mots, comme d’autres qu’il a retenus, révèlent à quel point toute une vie peut se résumer en quelques termes et locutions.



Bernard Pivot
La mémoire d’en fait qu’à sa tête
Paris, Albin Michel, 2017, 238 p., 27,95 $.
L’auteur propose une suite de récits brefs inspirés par des aléas du quotidien devenus des historiettes qui ne peuvent être le seul fait du hasard. Un peu comme s’il «tirait ses marrons du feu». Parlant de marrons, M. Pivot raconte qu’il en a toujours un dans ses poches tel un gri-gri dont la présence rassure. Plus d’une soixantaine de situations ou d’événements retiennent son attention par la prégnance de l’empreinte qu’ils lui laissent. La mémoire du titre, par exemple, est bien celle dont on parle si souvent de nos jours; réelle ou artificielle, sa fugacité étonne, surtout quand elle nous échappe. Le journaliste raconte qu’il a des trous de mémoire depuis une maladie infantile et qu’il évite les écueils grâce à de nombreuses notes de lecture et en organisant avec soin des fiches repères.

mercredi 20 juin 2018


Dany Laferrière
Autoportrait de Paris avec un chat
Montréal, Boréal, 2018, 320 p., 32,95 $.

Paris est une fête

Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru chez VLB éditeur en 1985, Dany Laferrière a pris l’habitude de titres surprenants. Qui n’a pas souri devant Éroshima (1987), Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? (1993) ou Je suis un écrivain japonais (2008)? Nous voilà maintenant devant un étonnant cahier de plus de 300 pages, intitulé Autoportrait de Paris avec chat, dont les dessins et le texte sont de la main de l’Académicien.




Côté calligraphie, tout en rondeurs, inutile de discuter de ses qualités et de ses défauts. Même les corrections et les ajouts ont été faits en insérant ou en rayant, comme un pied de nez aux maîtres d’école.
Côté dessins, l’auteur écrit : « Tout mon mérite vient du fait que peu de gens qui dessinent aussi mal que moi ont osé faire un livre de ce genre. » La couverture rappelle l’art haïtien et Gérald Alexis, « sommité mondiale de l’histoire de l’art des Caraïbes », écrit à son sujet : « Il me semble qu’il a eu et a encore un attachement particulier pour la peinture haïtienne dite primitive […] Cet attachement est sans doute dû à l’aspect narratif des images que proposent les peintres populaires. Après tout, les écrits de Dany Laferrière ne sont-ils pas, eux-mêmes, émaillés d’images et de sensations collectionnées depuis l’enfance? » (Le Nouvelliste, 2 mai 2018)
Qu’est-ce que l’art naïf? Une « des principales caractéristiques plastiques consiste en un style pictural figuratif ne respectant pas – volontairement ou non – les règles de la perspective sur les dimensions, l’intensité de la couleur et la précision du dessin. » (Wikipédia, « Art naïf ») Bien que la majorité des dessins du livre appartiennent à ce genre, M. Alexis note, dans le même article, que certains sont de l’art abstrait, « que Dany Laferrière avait compris qu’une composition faite d’un jeu de lignes et de quelques petites formes colorées pouvait suffire à représenter Nijinski [p. 234], ce danseur extraordinaire qui a fait entrer le ballet dans la modernité. »
Halte sur le titre! Comment une ville se raconte-t-elle? L’auteur esquisse une réponse : « Paris est une rare des rares villes qu’on connaît avant d’y être. On l’a tant lu. Les écrivains aiment la décrire. On n’est pas dans une ville, mais dans un roman. » (p. 39) Rues, places, parcs, cimetières et monuments participent aussi à sa singularité et en font une ville musée.
Après Haïti, le Québec et la Floride – où il a écrit « des romans de la Remington 22 » –, le narrateur s’y installe et découvre « la vie de quartier », « les paysages » et « les visages », tout en faisant des allers-retours dans le présent et le passé, ici et ailleurs. S’ajoutent à la trame l’introduction intitulée « Montréal-Paris », l’élaboration du « Discours de réception » à l’Académie française et « Comment faire ce qu’on ne sait pas faire », qui raconte la mise en œuvre du livre en guise de conclusion.
Impossible d’énumérer tous les écrivains, dont le narrateur – que l’on reconnaît à sa chevelure jaune, comme le chat à son nœud papillon –, esquisse le portrait ou dessine des rayons de bibliothèques où reposent leurs ouvrages.
La littérature étant l’art de toutes les libertés, Laferrière erre dans les quartiers parisiens en y croisant Charles Dantzig, son éditeur chez Grasset, son ami Alain Mabanckou et même un Borges imaginaire. Il s’arrête à L’Écume des pages, une librairie du boulevard Saint-Germain, et à la terrasse de cafés fréquentés depuis toujours par des artistes.
Il va de soi que l’auteur fait souvent référence à Hector Bianciotti puisqu’il doit écrire ce discours qui lui rend hommage. Selon lui, la « meilleure façon de lire un écrivain c’est d’arrêter tout esprit critique durant la lecture. Tout doucement le visage de l’écrivain vous apparaîtra. Il s’était caché derrière les pages. Soudain le voilà devant vous. »
Que retenir de tous ces « paysages »? Je ne peux m’empêcher de rappeler le séjour d’Hemingway immortalisé dans Paris est une fête, ce récit posthume, dont j’emprunte ici le titre, qui dresse un portrait intimiste des années où tant d’artistes venus des quatre coins du monde s’y sont donné rendez-vous. Comment oublier le séjour de Malraux en Haïti? « J’ai croisé Malraux à Port-au-Prince en 1975. J’avais 22 ans. Même malade il était toujours le plus jeune, le plus vif et le plus curieux de tous les intellectuels de Paris qui nous visitaient. » Et d’ajouter : « Malraux pense que cet art paysan si subtil cache en son centre une grande sérénité. »
Dans « Les visages », l’auteur explore son fonds culturel et son patrimoine littéraire, et en discute avec le chat. C’est dans ce contexte qu’il accorde une entrevue où on lui demande comment le peintre primitif voit son art; sa réponse correspond parfaitement aux illustrations du livre : « Mettons qu’il doit peindre une scène banale: deux personnes en train de prendre un verre dans un bar. Dans le monde rêvé, il y a abondance, et c’est inépuisable. La bouteille et les verres sont toujours remplis. Dans le monde réel, on mesure les choses au millimètre près. »
Il est aussi question de Frantz Fanon et de la question raciale, des cinéastes Godard et Truffaut, de la comédienne franco-états-unienne Jean Seberg qui écrit : « Ma vie est partagée entre une passion pour Paris et une angoisse qui ne cesse de m’étreindre, l’injustice quotidienne faite aux Noirs américains par les gens de mon pays, par mes voisins, ma famille, mes amis d’enfance. »
« Le discours » raconte une conversation entre l’écrivain et le chat. Outre un clin d’œil à Murasaki Shikibu, une dame de la cour japonaise à l’époque du Heian à qui on attribue le roman intitulé Le dit du Genji, il est d’abord question d’Hector Bianciotti. Le futur Académicien lit des segments de son discours de réception et des réflexions que la lecture de son œuvre lui inspire. Il a même trouvé une ressemblance entre eux : « Surtout les points d’ailleurs : l’exil, la misère, la grand-mère, une langue maternelle autre que le français et finalement l’Académie, ce fauteuil numéro 2 qu’ont occupé auparavant Montesquieu et Alexandre Dumas fils. »
Autoportrait de Paris avec chat se conclut par le bref récit du parcours qui l’a conduit de Petit-Goâve à Paris et qui ne pouvait être traduit autrement que par cet album dessiné et coloré.
Il faut prendre le temps de scruter chaque planche, d’y découvrir ce que chacune explore et d’ainsi appréhender ce qui se cache dans ce musée à ciel ouvert, guidé par un Dany Laferrière admiratif.

mercredi 13 juin 2018


Michel Rondeau
L’insidieuse invasion : observations sur l’anglicisation
Montréal, Somme toute, 2018, 352 p., 29,95 $.

Trouble-fête ou sonneur d’alarme

J’ai entendu, l’autre jour, un comédien dire sa gêne d’entendre et de voir tant de mots anglais dans les rues de Paris. Ce n’est pas d’hier que la situation du français dépérit dans la Ville lumière, comme chez nous d’ailleurs. C’est le retour du pendule linguistique qui, à chaque époque, épouse le modèle dominant qui est, cette fois, l’anglais états-unien. Raison suffisante pour lire L’insidieuse invasion : observations sur l’anglicisation, un essai lexique de Michel Rondeau.
Ni lexicographe, ni linguiste, l’auteur est traducteur après avoir été publicitaire pour de grandes sociétés. Il est surtout, dit-il, un chipoteur de la langue française parlée au Québec, un observateur critique de « l’insidieuse invasion » de l’anglais.




L’ouvrage comporte deux volets, l’un théorique, l’autre pratique. Ainsi, plus de la moitié du livre est consacrée à une analyse et à des observations de notre langage eu égard aux influences du discours le plus répandu. L’autre partie fait un « tour du jardin » sous forme d’un lexique thématique de mots ou locutions qui se sont intégrés à notre parlure et à notre écriture sans qu’on s’en aperçoive ou qu’on s’en méfie.
Côté vocabulaire, les plus âgés se souviennent qu’avec la création de l’Office québécois de la langue française en 1961 et la loi 101, version originale, il y a eu un grand effort de la société pour éradiquer des « maudits » mots de notre lexique, dont ceux de l’automobile, et pour en créer de nouveaux, entre autres dans le domaine des technologies de l’information. C’était l’époque où l’image du village d’Astérix assiégé par les Anglos a souvent été évoquée pour oublier que c’est la langue française et la religion catholique qui ont cimenté notre « petit peuple » depuis la conquête anglo-saxonne.
Revenons à l’essai, à ses observations et rappels concernant les emprunts, les calques et les faux amis qui sont autant de pièges dans lesquels il est facile de tomber, car il arrive qu’un effort pour employer le mot juste ou la structure du discours respectueuse de ses règles finisse en eau de boudin. En termes écolos, le français d’ici est pollué par le discours continental majoritaire.
Les exemples de mots ou d’expressions empruntés directement de l’états-unien et qui spolient le français québécois renvoient à seize champs d’activité, allant de la maison aux expressions figurées, des affaires à la table et aux sports. Les domaines qui me semblent les plus perfides sont ceux des locutions, des prépositions et même des onomatopées. Ces champs lexicaux sont tant utilisés dans le discours quotidien qu’on mettrait sa main à couper qu’ils sont français.
J’ai aussi retenu, en souriant, les pages consacrées aux «mots anglais venus de la France», dont pull-over pour tricot et ferry pour traversier. Que dire du chapitre dont le titre est emprunté à Gaston Miron, « La malédiction du traduidu », un texte dans lequel le poète observe le double langage qui, longtemps, s’affichait sur nos routes, les « ponts/bridge » par exemple?
Un index des mots et des expressions cités, français et anglais, complète et facilite la consultation de L’insidieuse invasion : observations sur l’anglicisation.
Le français est à la fois la langue parlée et celle de la littérature. C’est là sa force et sa faiblesse, car on a longtemps cru qu’il n’y avait qu’une seule langue française. Cela était possible quand on ne tenait pas compte de la réalité socioculturelle de chacun des pays de la francophonie. Ce qui est vrai pour l’anglais, l’espagnol ou le portugais – c’est-à-dire leur diversité selon le territoire où elles sont la langue nationale – est aussi le destin du français. Ainsi, la langue parlée au Québec est une forme du français universel qu’il faut bien utiliser et respecter pour que les autres locuteurs en fassent autant à son égard.

mercredi 6 juin 2018


Yvon Paré
L’orpheline de visage
Montréal, Pleine lune, coll. « Plume », 2018, 136 p., 21,95 $.

De toi à moi, il y a nous

Il y a des artistes et artisans de littérature aux quatre coins de ce pays qui est le nôtre. Yvon Paré est de ceux-là et tout le Saguenay-Lac-Saint-Jean connaît son œuvre, sa longue carrière de journaliste et d’animateur culturel. J’ai lu quelques-uns de ses livres, mais j’ai surtout eu le plaisir de travailler avec lui à Lettres québécoises.
Présentations faites, je vous propose son plus récent récit intitulé L’Orpheline de visage. Impossible d’en sortir indemne, tellement il nous transporte dans le double univers de la réalité et de la fiction. L’auteur joue de cette dualité en s’adressant à son amie Nicole Houde, écrivaine originaire de sa région décédée en 2017, et en maillant leur univers littéraire, parfois dans des dialogues évocateurs.




En ouvrant le récit, j’ai pensé au Docteur Ferron, le « pèlerinage » au cœur de l’œuvre de celui-ci entrepris par Victor-Lévy Beaulieu. De tous les livres consacrés à des écrivains, le Ferron me semble l’ultime exemple de son art, VLB ayant confié les dialogues à ses propres personnages et à ceux de celui qu’il considère comme son maître. C’est exactement ce que fait Yvon Paré en grande conversation avec Nicole Houde ou en laissant leurs personnages dialoguer avec une rare fulgurance.
Je vous rassure: il n’est pas nécessaire de connaître les livres de l’une et l’autre si on accepte s’être attentif au discours des protagonistes. J’ai aimé entrer à l’aveugle dans leur univers respectif, et d’ainsi connaître et comprendre l’itinéraire de leur vie qui les a amenés à l’écriture malgré des embûches qui en auraient découragé plus d’un. Autre temps, autres mœurs de dire le proverbe qui prend tout son sens dans ce récit et nous amène à comprendre le titre L’Orpheline de visage.
Les émotions sont vives, parfois déchirantes, peut-être plus du côté des propos de Nicole Houde, mais elles s’accordent parfaitement avec ce qu’ils ont écrit, aussi bien les trames que les personnages imaginés. Nous découvrons ainsi la rupture entre le travail des pères et des mères et les rêves des jeunes de leur époque, celle de la fin des années 1940. Partir pour Montréal y étudier la littérature n’est rien de moins qu’un rejet des valeurs traditionnelles qui exigeaient que l’homme trime dur pour gagner le pain familial. Quant aux jeunes filles, l’horizon n’allait pas beaucoup plus loin que la terre familiale et l’obligation canonique de la maternité annuelle. Y.P. et N.H. ont refusé de tels destins et choisi de forger leur propre avenir, coûte que coûte.
Yvon Paré raconte tout cela et encore plus en étant généreux de confidences que des personnages de ses ouvrages corroborent. Il est d’une infinie délicatesse quand ce sont les personnages de Nicole Houde qui entretiennent le dialogue, mais aussi quand il rappelle des jours qu’elle a passés chez lui à écrire dans le calme de la maison de campagne.
Il y a une forte dose d’humanisme dans ce livre qui, somme toute, est écrit à quatre mains, un peu comme l’a fait Danielle Dubé dans Entre toi et moi (Pleine lune, 2017), un recueil d’haïkus dont les poèmes alternent entre ceux de Nicole Houde et les siens, et devient ainsi un dialogue poétique. Puis, le récit d’Y. Paré illustre que la solitude de l’écrivain peut parfois être partagée et créer des univers où l’écho de l’une répond à celle de l’autre en une parfaite harmonie.
La lecture de L’Orpheline de visage est une aventure de l’intelligence et de l’émotion d’une grande sensibilité qui rassure sur la nature humaine trop souvent mise à mal. L’écriture de l’auteur est sobre, sans autre artifice que celles qu’exige le discours littéraire dont il connaît très bien les arcanes et les règles. Puis, quand on referme le livre, des phrases, des images, des lieux, des personnages continuent d’habiter notre propre imaginaire et de nourrir notre vie intérieure. Un beau voyage, vous l’ai-je dit?

mercredi 30 mai 2018


Normand Cazelais
Le dictionnaire géographique du Québec
Montréal, Fides, 2018, 152 p., 29,95 $.


Nommer le territoire

Acquérir du vocabulaire est l’histoire d’une vie, les mots étant d’une mobilité époustouflante. Ainsi, le lexique de la géographie s’enrichit selon l’intérêt ou l’expérience du locuteur. Or, qui de mieux qu’un géographe pour nous faire voyager sur les routes de la belle province en nous faisant découvrir ses particularités et le glossaire qui s’y rattache? C’est ce que propose Normand Cazelais dans un nouvel ouvrage intitulé Dictionnaire géographique du Québec, publié chez Fides.




L’auteur n’a pas la prétention d’être lexicographe, mais plutôt d’avoir l’envie irrépressible de transmettre sa passion de tous ces coins de pays au caractère distinctif. Claude Lamothe souligne, en introduction, qu’il « nous propose ici un aperçu du Québec par le biais de quelques 140 génériques de sa géographie naturelle et d’une vingtaine générique de sa géographie anthropique. » Par exemple, un fjord est un phénomène naturel et une commune, une création humaine.
Lire ce dictionnaire est un exercice plus ludique que didactique. Cela nous permet de revoir des notions apprises et oubliées, mais aussi de réviser la signification de certaines d’entre elles, de comprendre leurs origines ou d’apprendre de nouveaux mots dans leur contexte. Qui sait jusqu’où cela peut nous mener, car on peut voir ou visiter ces sites, tous étant accessibles par voie routière.
Jouer du dictionnaire, c’est aller d’un mot à l’autre, sans autre intention que de survoler des fragments de territoires connus, déjà visités ou non. Ainsi, « abattis / abatis / déserts », premiers mots de la liste, qui signifie « une clairière dégagée par une coupe forestière », me rappelle Les Brûlés (1959), ce film de l’ONF réalisé par Bernard Devlin dans lequel on voit et entend Félix Leclerc.
Les synonymes « affluent / tributaire » m’ont ramené dans une région qui m’est familière : « Dans la région de Lanaudière, la [rivière] Bayonne est l’un de ces tributaires du fleuve » qu’elle va rejoindre à Berthierville. J’ai revu là les images des campagnes environnantes, dont celle de Saint-Barthélemy où, enfant, je visitais une tante de ma mère.
Savez-vous qu’un arrière-pays est « une zone continentale […] située à l’arrière d’un littoral ou d’un fleuve et desservie par un port »? L’écrivain Victor-Lévy Beaulieu utilise fréquemment cette expression, entre autres pour situer les villages de Saint-Paul-de-la-Croix où il est né et de Saint-Jean-de-Dieu où il a étudié.
En jouant à saute-mouton d’une entrée à une autre, on apprend des mots que nous utilisons si peu qu’on les croit nouveaux. Quelques exemples : « barachois » nous vient du basque « barratxoa » et signifie « un banc de sable qui protège l’embouchure d’une rivière au contact de la mer »; « une lagune ou un étang saumâtre ainsi créés derrière une barre »; un « morne » est une éminence, un monticule, un rocher ou un groupe de collines qu’on associe à des sites tels Grand Morne en Beauce ou Gros-Morne en Gaspésie.
Mon voyage dans l’univers de la géographique québécoise m’a permis de constater que plusieurs vocables tirent leur origine des langues amérindiennes, de la langue des conquérants Anglais et d’autres contrées partageant les mêmes caprices de la géographie.
Le Dictionnaire géographique du Québec m’a permis de refaire mes classes, de visiter des lieux connus et d’autres nouveaux. J’ai notamment appris que tombolo est d’origine italienne et désigne «un cordon de sable ou de gravier reliant une île ou un îlot au littoral ou au rivage principal»; pensons aux dunes qui réunissent entre elles les îles de la Madeleine.
Normand Cazelais a eu l’excellente idée de nous faire visiter, de façon originale, divers coins du Québec en nous intéressant à leurs aspects géographiques particuliers. Cela nous permet de découvrir ou de revoir de grandes richesses de ce vaste territoire qui est le nôtre et d’en ressentir une fierté à sa mesure.