mercredi 28 février 2024

Stéphane Despatie

Fretless

Montréal, Mains libres, coll. « Roman », 2023, 312 p., 29,95 $.

« C’était à l’époque de jadis »

La poésie est-elle à la surface des mots, distille-t-elle leur essence en en transcendant leurs significations les plus inusitées? Chose certaine, en ouvrant Fretless, un roman de Stéphane Despatie, je constate qu’il est passé maître des jeux de la littérature grâce à sa poésie et ses engagements de par-devers icelle, traversant les méandres que l’institution oblige de suivre.

Ce préambule m’a été inspiré par l’univers de ce que l’auteur considère être son premier roman – bien qu’il ait fait paraître Réservé aux chiens en 2002, aujourd’hui réédité aux éditions Mains libres dont la préface établit clairement les liens étroits entre cette fiction et Fretless – dans lequel Raph, à la foi narrateur et personnage des multiples péripéties, raconte l’intimité de son adolescence jusqu’à cet âge qu’il a tout fait pour reporter, cet âge où les responsabilités s’arriment à des choix faits dans l’urgence du temps présent.

Le titre du livre semble sorti tout droit de l’univers de l’écrivain. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait qu’il s’agit ici d’une guitare basse sans frettes comme celui du narrateur, c’est-à-dire sans les « fines baguettes fixes qui servent à diviser le manche de l’instrument en demi-tons ». Or, si le roman renvoie à un instrument libre de toutes contraintes, il évoque de façon poétique la grande liberté dont jouissent Raph et toute la faune de personnages qui l’accompagnent dans cette suite de péripéties qui nous font voyager, tant en France qu’au Québec, dans l’univers du groupe punk (!) Rouge Malsain dont il est le bassiste et dans celui d’une œuvre d’art hors de prix convoité par Mark, un ami.

On n’a pas à être étonné que Despatie s’aventure dans un univers très près de l’autofiction, car il s’est autorisé depuis longtemps une écriture de l’intime et du quotidien comme le soulignait Jean Royer dans son Introduction à la poésie québécoise. Bien que l’univers de la poésie n’ait pas de frontières, il n’en demeure pas moins que la prose narrative convenait mieux au récit d’un voyage initiatique dans le monde des apprentissages que font de jeunes adultes, parfois à la dure.

La trame de Fretless est semblable à un journal intime écrit sans réserve, sinon celui de dire les « vraies affaires » pour les amener dans une dimension permettant d’en apprécier la valeur avec plus de justesse que l’urgence de l’instant permet. Or, cette valeur est aussi multiple que la palette du peintre, car elle n’est autre que le fonds culturel accumulé depuis l’enfance, de façon plus fulgurante à l’adolescence – ne serait-ce que pour le bagage de connaissances laissées sur son passage par l’école dont les classiques d’hier et d’aujourd’hui se confondent à l’actualité – et qui devient malgré soi l’hymne de toute une génération.

J’ai précédemment écrit que Fretless, s’il a de multiples points de convergence avec un journal personnel ou même d’une autofiction, raconte l’histoire d’individus appartenant à la génération X (1965-1979) où ils doivent se tailler une place qui leur soit propre en bousculant les baby-boomers qui agissent comme s’ils étaient les maîtres de l’univers. L’auteur a écrit qu’il craignait que son roman reprenne les thèmes de Réservé aux chiens, son précédent récit. Je suis d’avis qu’il fait bien plus, car ce premier roman est une toile neuve sur laquelle il trace l’univers de personnages inspirés ou non de ses propres expériences. J’ai même cru lire des pages entières de souvenirs animés dont l’auteur aurait gommé uniquement le nom des acteurs, car tout « le monde a un déclencheur, paraît-il, c’est comme ça. Un déclencheur qui fait que la vie prend un autre virage. »

L’essence de Fretless me semble tenir dans cette réflexion : « Accepter ses contradictions et expérimenter avec elles étaient plus intéressant et constructif qu’une bête posture intellectuelle nous interdisant de franchir certaines limites, seulement là pour renforcer un manque de confiance. » N’est-ce pas là le concentré des paroles, des actions ou des réflexions de Raph du début à la fin, notamment quand il est question de ses passions et des choix qu’elles lui imposent, parfois malgré lui, au nom de l’amitié ou de quelque autre élan d’un élan spontané.

Si on me demandait de raconter l’histoire de la génération qui mène la société actuelle – pensons entre autres à quelques politiciens ou ministres actuels –, je suggèrerais le roman de Stéphane Despatie, car son récit fait le lien entre celle des millénariaux et celle des boomers en choisissant de les assembler dans leurs identités comme dans leurs contradictions, du néoclassicisme des unes au choc punk – musical, culturel et social – des autres. Tout cela dans une langue assumée et dans une littérarité maîtrisée.

Le critique Dominic Tardif a tout à fait raison d’écrire : « Éloge des fulgurances beautés du hasard et de la bonne chanson jouée au bon moment, réflexions sur les sacrifices à accepter sur l’autel du succès, compendium de références furieusement éclectiques, Fretless est un roman plus prog [progressif] que punk, dont la démesure dessine autant les forces que les limites. » (La Presse, 18-11-23)

jeudi 22 février 2024

Gilles Archambault

Vivre à feux doux

Montréal, Boréal, 2023, 112 p., 19,95 $.

Mijoter lentement sa fin de vie

Je vous ai proposé, à sa parution, Mes débuts dans l’éternité (Boréal, 2022), un recueil composé de trente nouvelles écrites par Gilles Archambault, cet écrivain iconoclaste, misanthrope patenté, dont je recense les livres depuis les années 1980. Je lui empruntais alors le titre de l’un des textes, « Un musée pour moi tout seul ». Je serais tenté de le répéter pour présenter Vivre à feux doux, son nouvel opus en quatre parties, chacune comptant huit nouvelles brèves.

Ai-je lu ou entendu l’écrivain Archambault mentionner que le tapuscrit de ce livre était déjà entre les mains de son éditeur l’automne de 2022? Toujours est-il qu’il y a effectivement un lien étroit entre ce recueil et le précédent, chacun proposant des variantes de ce musée semblable à un album de photos parfois décolorées.

Le nonagénaire nous ramène dans l’univers de son grand âge où le temps prend son temps, trop selon lui, pour faire passer les jours. Le moindre écart à la solitude assumée, ou non, et l’ennui qu’éveillent les gens rencontrés troublent les limites d’un avenir anticipé par dépit plus que par satisfaction.

Le titre de chacune des sections du livre – « Immensément triste comme d’autres sont immensément riches, Je me suis habitué à moi, Vivre à feu doux et Couvercle fermé » –est comme la salle du musée personnel dont Gilles Archambault a déjà entrepris l’installation. Là où il innove, c’est qu’il a réduit au minimum le point d’appui de chacune des trente-deux situations évoquées. Cela m’a rappelé ces peintres qui, tout figuratif qu’ils furent jadis, ont effacé petit à petit les lignes qui définissaient les paysages ou les personnages que leurs toiles représentaient. Quant à l’écrivain Archambault, ce sont les détails qui provoquent ou ont provoqué une sensation ou une émotion, un plaisir ou une lassitude mise en évidence.

Ai-je raison ou tort de remarquer que, plus encore ici que dans de précédents livres, le déplaisir de vivre en société ou de simplement traîner la vie comme un boulet alors que le corps se déglingue et que les rares connaissances revivent en boucle le scénario d’un passé fragmenté par une mémoire plus imaginative que fidèle?

Mais alors, l’écrivain n’est-il pas ici en train de réaliser ce rêve de visiter ce musée : « Rien ne me plairait autant que de visiter, la nuit de préférence, un tout petit musée dans lequel seraient réunis des objets, des photos, des souvenirs de ma plus lointaine enfance… J’aurais, l’espace de quelques heures, la permission de retrouver ce qu’a été mon passé… Je serais un spectateur, sans plus. Un spectateur ému. Ému, je l’ai été si souvent au cours de ma vie. »

Cette émotion très présente sous la plume de l’écrivain, il sait bien la partager par petites touches en évitant de tomber dans un inutile pathos, lui préférant une moquerie soutenue comme s’il valait mieux rire que de pleurer des moments inévitables de l’existence. Après tout, qui a demandé à naître.

L’exemple ultime de l’univers littéraire actuel de Gilles Archambault n’est-il pas contenu dans la dernière nouvelle du recueil? Intitulé « Cendres » – comme dans le biblique « tu es poussière et tu retourneras en poussière » –, la narration est faite par une voix hors champ qui, tel un miroir, décrit l’attitude d’un certain Gilles face aux aléas de la vie. « Gilles ne pense que fort rarement alors au temps qui fonce sur lui avec l’acharnement qui le caractérise. Il se dit qu’il occupera les années qui viennent à écrire des livres. » Mais, le temps fuit et voilà que : « Dans quelques mois Gilles aura quatre-vingt-dix ans. Les livres, il les a accumulés un peu étourdiment. Il a même l’impudence de continuer à écrire. Il affirme qu’il n’espère plus rien de ce côté et que ses livres sont des coups d’épée dans l’eau qui lui apportent de moins de moins de contentement. »

Triste bilan, diront certains, réalisme teinté de nostalgie, diront les autres. Verre à moitié plein ou verre à moitié vide, chose certaine : « Elle s’approche, la mort. L’autre jour, il a demandé à son fils s’il accepterait de verser ses cendres dans les eaux du Vieux-Port de Montréal. En y repensant, il s’est dit que cela n’avait vraiment pas d’importance. »

Gilles Archambault n’a pas peur des mots et des images quoi qu’ils évoquent. La mort, cette inéluctable fin de vie, est aussi imprévisible que notre naissance dont nous n’avons de souvenir que ceux qui nous ont été racontés. La différence entre le début et la fin de l’existence, c’est la vie elle-même et tout ce qui la compose, voulu ou non. Vivre à feux doux, c’est une image de la sérénité dont l’écrivain a parfois l’impression de se moquer, toujours avec un sourire en coin.

mercredi 14 février 2024

Jeff Hawkins

Une nouvelle théorie de l’intelligence

Texte original en anglais traduit par Anatole Muchnik, préface de Richard Dawkins

Montréal, MultiMondes, 2023, 296 p., 24,95 $.

L’intelligence, d'hier à demain

L’intelligence artificielle, l’IA, fut un des sujets les plus discutés en 2023, notamment en raison des applications génératives qu’elle a permis de développer dont les « talents » évoluent de jour en jour. Nombre d’articles et de divers essais scientifiques, d’émissions de radio et de télé lui ont été consacrés. Ce n’est que le début, car d’autres champs d’application de l’IA émergeront. Chose certaine, on comprend peu ou pas son fonctionnement; métaphoriquement, elle est une super base de données dont les informations recueillies sont interconnectées.

« L’IA générative ou l’intelligence artificielle générative fait référence à l’utilisation de l’IA pour créer de nouveaux contenus, comme du texte, des images, de la musique, de l’audio et des vidéos. » On pense à ChatGPT, Copilot de Microsoft ou aux applications produites par Google, dont Gemini.

Sait-on que le cerveau de l’être humain est, en quelque sorte, le « siège social » de l’intelligence, mais que l’on connaît peu son fonctionnement. Jeff Hawkins, neuroscientifique et ingénieur en informatique, s’intéresse à ce domaine de recherche depuis des décennies. Une nouvelle théorie de l’intelligence, son plus récent ouvrage, fait le point sur l’état de ses recherches, de ses succès et de ses échecs, ainsi que de diverses hypothèses qui doivent être validées.

« Si les recherches en neurosciences progressent chaque jour un peu plus, elles suscitent dans leur sillage davantage de questions que de réponses en ce qui concerne l’intelligence. "Le cerveau humain est la seule chose de l’Univers qui sache que l’Univers existe", écrit Jeff Hawkins. Mais comment est générée l’intelligence? Comment le cerveau fonctionne-t-il? C’est grâce au néocortex, la structure cérébrale qui le compose à 70 %, et aux processus sensori-moteurs que l’humain peut apprendre et emmagasiner une quantité phénoménale d’informations. Dans cette optique, ce sont notre intelligence et notre savoir qui nous définissent vraiment, et non pas nos gènes, affirme Hawkins. »

« Pour qu’il puisse exercer pleinement ses tâches, le cerveau est organisé en plusieurs centaines de milliers de petites unités identiques et indépendantes. Cette conception, que le chercheur appelle la théorie des mille cerveaux, bouleverse notre manière d’envisager l’activité cérébrale humaine. Elle ouvre une perspective inédite dans les recherches touchant l’intelligence artificielle (IA). Mais quoiqu’il en découle, estime l’auteur, l’intelligence des machines ne pourra jamais véritablement rivaliser avec celle des humains. »

Cette dernière opinion n’est pas partagée par l’ensemble de la communauté scientifique intéressée aux neurosciences ou à l’IA, mais qui préfère être attentive aux futures découvertes relatives à l’intelligence humaine.

L’essai de Hawkins s’adresse aussi bien aux passionnés de neuroscience qu’à celles et ceux qui s’intéressent au cerveau humain, à l’intelligence, la mémoire, etc.

Sans entrer dans les détails du livre, je retiens que le « néocortex est l’organe de l’intelligence. C’est une feuille de tissu neuronal de la taille d’une serviette de table, divisée en des dizaines de régions. Certaines de ces régions sont chargées de la vision, de l’ouïe, du toucher et du langage. Certaines, moins faciles à étiqueter, sont chargées de la pensée de haut niveau et de la planification. Ces régions sont connectées entre elles par des faisceaux de fibres nerveuses. Certaines de ces connexions sont hiérarchiques, ce qui prête à penser que les informations circulent d’une région à l’autre de façon ordonnée, comme en suivant un organigramme. Mais d’autres connexions entre régions semblent très peu ordonnées, et cela laisse entendre que les informations déferlent sur elles d’un coup. Quelle que soit leur fonction, toutes les régions se ressemblent dans le détail. »

« Mon cerveau [d’écrire Hawkins], plus précisément mon néocortex, produisait simultanément tout un tas de prédictions de ce qu’il était sur le point de voir, d’entendre et de toucher. À chaque fois que je m’emparais d’un objet, mon néocortex faisait des prédictions concernant ce que mes doigts allaient sentir. Et chacun de mes actes suscitait des prédictions du son qu’il était censé émettre. Mon cerveau prédisait ainsi le moindre stimulus, comme la texture de l’anse de ma tasse de café, mais aussi de grandes idées conceptuelles, comme le mois qu’est censé afficher le calendrier. » L’accumulation d’informations sur un sujet donné ou sur des sujets croisés fait en sorte que chaque être humain a un modèle du monde dans la tête.

Qu’en est-il de l’intelligence machine et de l’intelligence humaine à l’aune « d’une nouvelle vision du cerveau »? Nous sommes en plein cœur d’un travail évolutif entrepris depuis plusieurs décennies et dont les découvertes n’ont pas fini de surprendre. Peut-être même que l’intelligence artificielle générative s’avérera un outil qui permettra d’élucider un peu de son mystère. Pour l’instant, on sait que diverses recherches médicales utilisant l’IA s’avèrent un champ d’applications prometteur, notamment dans l’analyse d’images produites par imagerie par résonance magnétique (IRM) permettant de meilleurs diagnostics.

mercredi 7 février 2024

Pascale Beauregard

Muette

Montréal, Boréal, 2023, 224 p., 24,95 $.

Quand la fiction peut nous sauver

Le synopsis de Muette, le premier roman de Pascale Beauregard, une autrice originaire de Saint-Jean-sur-Richelieu, m’a rappelé La famille Bélier, un film français de 2014, dont l’action se déroule sur une ferme dont les exploitants, père et mère, sont sourds et qui ont confié à leur fille unique, Paula, la responsabilité de leur traduire toutes les communications qui leur sont d’intérêt. C’est ainsi que nous avons découvert une jeune femme, Louane (Anne Peichert) et son joli grain de voix.


 

Voilà pour le contexte d’une histoire qui finit bien, ce qui n’est pas tout à fait le sort de Catherine, la fille de Pierrette et Jacques qui sont aussi sourds et muets, et la petite-fille de la toute puissante Gisèle, Gigi pour les intimes. Sans oublier Roger – Gégé décédé alors que Catherine a quatorze ans – et Laure Beauregard.

Gigi comptait sur Catherine pour gérer ses parents, mais sa jeune alliée n’entendait pas, sans jeu de mots, se laisser diriger à la baguette comme l’ont été trop longtemps ses parents, préférant les entraîner dans sa quête adolescente d’une liberté déjà engagée.

Le récit est mesuré comme si la capacité de la narratrice de supporter le destin que ses parents lui imposent était mesurée selon son habileté à traduire de façon signifiante et cohérente leur discours. « "Moi hier spaghetti mange fini", un exemple que j’utilise à toutes les sauces pour expliquer aux non-initiés les fondements de la langue des signes québécoise : 1 – Non, celle-ci ne possède pas la même structure syntaxique que la langue française; 2 – On ne dit pas "langage" puisqu’il s’agit bel et bien d’une langue à part entière, avec son histoire, sa grammaire, ses expressions figées : 3 – La langue des signes n’est aucunement universelle, pas plus qu’on ne parle l’espéranto partout dans le monde. »

Cette mission est souvent impossible lorsque Catherine est très jeune enfant, surtout quand il s’agit de concepts dont elle ignore la signification, comme ce qui a trait à la sexualité. Cette impossibilité sera souvent mésinterprétée par sa mère qui lui reproche alors d’entendre et de parler comme si, avec ses yeux d’enfant, ses parents étaient des malaimés du monde, des impuissants incapables de mener une vie semblable à tout le monde.

Que de quiproquos surviennent ainsi! Plus cocasses les uns que les autres, ils font partie du combat du mal-dire que la fillette et ses parents doivent mener chaque fois qu’ils sortent du territoire de la maison, surtout lors des réunions de famille où leur statut de sourd-muet est exacerbé. Il y a au sein de la parentèle tant de non-dits qu’on peut croire à autant de secrets de famille enfermés à double tour, mais que Catherine voudrait connaître, espérant y trouver quelques explications sur l’enfance de ses parents dont certains événements ont ajouté au poids de leur handicap.

Petit à petit, nous apprenons avec elle les malheurs venus se poser sur les épaules fragilisées de Pierrette et de Jacques, comme des chapes de plomb leur interdisant de vivre avec une décence minimale l’existence que la maladie leur impose. Pour la mère de Catherine, on le comprend vite, c’est l’attitude de sa mère Gisèle de refuser de se contraindre à limiter son discours au seul langage des signes. Cela sans parler d’un séjour à l’hôpital Louis-H. Lafontaine pour cause présumée de troubles mentaux. Pour Jacques, entendant à la naissance, c’est une maladie d’enfance qui coupa net son audition. S’en suivit, le pensionnat et l’abus du frère Marchand dont il fut la victime non consentante, mais acceptant le peu de tendresse et d’écoute qu’on lui refusait ailleurs.

De ce magma de dits et non-dits est né un manque total de confiance envers les autres, considérant les entendants coupables de haute trahison à leur endroit. Cette méfiance aigüe se répercute sur leur propre fille, « la traductrice familiale ». Mais comment peut-elle raccommoder la mince confiance de ses parents, en eux-mêmes d’abord, puis à son endroit, si elle ne parvient pas à trouver le fil conducteur de ce qui pourrit leur quotidien.

Le roman de Pascale Beauregard nous fait entrer dans ce qui peut sembler une maison de fous tellement la communication entre les parents et leur fille est abracadabrante. Comment pourrait-il en être autrement quand Pierrette vit dans les univers imaginaires que lui prodiguent les deux téléviseurs qu’elle regarde sans arrêt comme si c’était là le remède à tous ses maux? Comment pourrait-il en être autrement quand Jacques travaille sans arrêt pour joindre les deux bouts et qu’il reçoit si peu de réconfort? Comment pourrait-il en être autrement quand Catherine a eu à se battre contre un ennemi invisible, l’absence de confiance, et qu’elle ne parvient à connaître qu’un peu de l’origine de tous les maux dont souffrent ses parents?

Pascale Beauregard réussit un travail d’équilibriste en abordant un sujet difficile à comprendre pour les entendants : l’histoire d’un couple isolée de son entourage même de sa fille unique. Cette quête est manifeste même dans l’écriture de la romancière qui donne au récit un rythme adapté au débit des mots selon la séquence; on a ainsi parfois l’impression que les sourds et muets font la narration tantôt par les signes décrits ou par un discours fait que de mots bruts.

Je parle rarement de technique littéraire, les résumant sous le générique de littérarité. Pas ici, car je crois que Pascale Beauregard maîtrise avec brio l’art de la ponctuation, ces signes qui rythment la narration, ce qui est absolument nécessaire au discours de ses personnages. J’ose écrire qu’il y a quelque chose de proustien dans son tissu narratif, la morosité en moins.

L’autofiction – comment peut-il en être autrement quand on observe le souci du détail dont la transcription littéraire du discours des parents sourds-muets! – pouvait être la seule voie crédible que l’autrice se devait d’emprunter pour raconter une cascade de malheurs que ses parents et leurs propres parents ont encaissés, avec, en arrière-plan, la société québécoise jadis démunie devant les différences dans la population. Nulle complaisance sur leur triste sort, mais une quête de vérité permettant à la narratrice de comprendre cet univers dans lequel elle vit plus qu’elle n’existe.