mercredi 30 décembre 2020

Nathalie Leclerc

Le cri de ma mère

Montréal, Leméac, 2020, 168 p., 18,95 $.

Le courage d’être heureuse

La voix de mon père, paru chez Leméac en 2016, a fait connaître Nathalie Leclerc qui y met en perspective son héros à « voix de violoncelle », ce père qui a squatté sa vie, de la petite fille à la femme qu’elle est devenue. Après le 8-8-88, jour du décès du grand Félix, elle a mis des années pour se libérer d’une peine dont les pleurs embuaient son existence ou provoquaient des vagues difficiles à surfer.


Aujourd’hui, l’autrice se tourne vers sa maman, Gaétane Morin, pour faire entendre Le cri de ma mère. Plus près du journal intime que du récit des relations mère fille, ces 160 pages sont la traversée sur un fil de fer d’une époque à une autre, du plus loin qu’on se souvienne à ce jour d’avant la mort de celle qui nous a prêté la vie.

Nathalie Leclerc met sa propre vie en pause et part s’installer avec ses trois garçons à Suresnes, dans la banlieue ouest de Paris. Cet éloignement de l’Île d’Orléans pour revenir à quelques lieues de Boulogne-Billancourt où elle est née semble un passage obligé pour retrouver cette raison d’être native transmise d’une mère à son enfant. Elle sait que cela existe pour avoir elle-même aimé sans condition, ses trois fils malgré les hauts et les bas d’une parentalité assumée. Ce séjour de deux ans en sol français lui permet d’aller vers diverses rencontres, importantes ou secondaires, et d’ainsi rattraper ou niveler un certain passé.

C’est aussi l’occasion de s’écrire, la voie royale du cœur à l’esprit narratif menant à une rédemption de soi à soi. Elle se sait capable d’exprimer par les mots son trop-plein de vie, Jean Royer, un ami de son père, l’ayant encouragé et promis d’être son premier lecteur.

Le séjour à Suresnes, ses allers-retours à Paris, ses séjours ailleurs en France, en Suisse, en Angleterre pour retrouver des autrefois servent de toile de fond à cette quête intérieure. Parfois, ce qui peut éveiller les souvenirs a perdu le lustre d’antan. Parfois, des découvertes embellissent son univers renouvelé, comme cette visite de la propriété de Claude Monet à Giverny ou l’appartement et le petit jardin d’Eugène Delacroix, place Fürstenberg à Paris.

L’appropriation de ses nouveaux repères de femme et de mère se fait avec, en arrière-plan, cette mère de plus en plus mal en point. La fragilité de la fille est devenue celle de la mère, Nathalie devient la mère de Gaétane. Heureusement, dans un moment de lucidité extrême, cette maman vulnérable reconnaît ne pas avoir été à la hauteur de ce à quoi un enfant, une fille est en droit de s’attendre d’une mère. Mais qui possède toutes les qualités du mythe matriarcal semble se demander la narratrice, ses trois fils lui permettant de mettre cette responsabilité en perspective?

La fin annoncée est triste, mais néanmoins annonciatrice d’une sérénité intérieure jusque là inconnue permettant de vivre sans le poids d’un passé défini par d’autres, même aimés. Ses fils, un amoureux et le quotidien à inventer sont comme un nouveau « p’tit bonheur ». On ne peut qu’espérer que ces passages obligés derrière elle, Nathalie Leclerc fasse aussi voguer le bateau de la fiction littéraire dont elle a le talent, La voix de mon père et Le cri de ma mère en étant de bons exemples.

mercredi 23 décembre 2020

Michel Lord

Sortie 182 pour Trois-Rivières : récits de disparitions, catastrophe et mille merveilles

Montréal, de la Grenouillère, coll. « Vécu », 2020, 200 p., 28,95 $.

Voyage au-delà de soi

Après avoir passé la majeure partie de sa vie le nez dans les livres – à les enseigner, les recenser, collaborer à leur écriture, etc. – est-il normal qu’on veuille laisser une trace plus personnelle dans cet univers de papier et de mots? Cela ne va pas de soi, un grand lecteur n’étant pas nécessairement un bon auteur. Or, il arrive parfois que la trame d’une prose narrative profite de cette longue et riche expérience pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Michel Lord est un professeur émérite de littérature de l’Université de Toronto. Il est, entre autres, un expert du roman gothique québécois (1837-1860), du discours fantastique et de la nouvelle littéraire. Outre ses nombreux engagements universitaires, dont sa collaboration à diverses publications, il a signé la chronique portant sur la nouvelle littéraire dans Lettres québécoise pendant une quarantaine d’années; il est adjoint de la revue University of Toronto Quarterly et responsable de l’édition en langue française; et membre de l’équipe éditoriale d’XYZ, la revue de la nouvelle. Notons qu’il a également collaboré à la deuxième édition du remarquable dictionnaire<@Ri>The Oxford Companion to Canadian Literature<@$p> (1997), hélas peu connu au Québec, et au récent <@Ri>Atlas littéraire du Québec<@$p> (Fides, 2020).

Ce n’est donc pas un nouveau venu du milieu littéraire dont les éditions de la Grenouillère publient, dans la collection « Vécu », une quarantaine de récits autobiographiques intitulés Sortie 182 pour Trois-Rivières : récits de disparitions, catastrophe et mille merveilles.


 

Ces histoires nous apprennent à connaître l’homme derrière cet impressionnant parcours. Nul doute qu’on y découvre un être d’une grande spontanéité, capable de porter un regard critique sur la société où il a évolué autant que sur lui-même. Ces arrêts sur des moments choisis, de l’enfance à l’âge adulte, font un tour d’horizon de la vie d’un babyboomer issu d’un milieu ouvrier qui gravit les marches d’un monde différent, à la recherche d’un mieux vivre et d’un mieux-être, grâce et pour la littérature. Comme il l’écrit : « ces tout petits fragments narratifs à travers lesquels je rends compte à ma façon des beautés et des laideurs du monde qui a été le mien et qui continue de l’être en ce siècle de misère. »

Nous ne sommes pas ici dans des histoires surdimensionnées, l’auteur étant capable de donner l’heure juste sur des réussites ou des échecs qui jalonnent sa vie comme la majorité d’entre nous. J’ai envie d’écrire que Michel Lord déboulonne, à sa façon, le mythe de l’intellectuel vivant sous une cloche de verre, ne s’intéressant pas aux contingences de la vie quotidienne ou aux questions de société. Ainsi, les premiers événements relatés illustrent l’époque où le jeune homme n’en finissait plus d’étouffer dans son milieu de vie, tant familial que social. Le collégien découvrait le vaste univers de la littérature et l’esprit de liberté qui s’en dégageait et qui l’inspirait.

Une question fondamentale surgit : comment vivre son homosexualité avec une certaine sérénité, alors que, dans les années 1960-1970, elle est considérée comme un mal guérissable ou, pire, une tare irréparable? Pour contrer l’interdit, quoi de mieux que d’en user ou même d’en abuser. C’est un peu la bohème du tout permis et de tous les abus – en sont-ils vraiment? – que l’auteur raconte dans les pages consacrées aux années passées dans la capitale nationale alors qu’il étudie à l’Université Laval et y travaille. En deçà de cet esprit de carpe diem, il y a ses études et sa rencontre avec Donald en 1974, celui qui deviendra son conjoint.

C’est à cette époque qu’il devient professionnel de la recherche, travaillant auprès de professeurs réputés tels Jean Marcel, Maurice Lemire, Aurélien Boivin, etc. L’auteur leur consacre plusieurs brefs portraits ainsi qu’à des personnes qui ont marqué sa vie, une façon de mettre en perspective sa personnalité et ses engagements à des moments précis de son parcours et l’importance, parfois déterminante, de certaines rencontres.

Impossible de faire un tel bilan sans qu’il soit question de ses parents. Dans une certaine mesure, ses parents correspondaient au stéréotype des années 1950-1960 du milieu ouvrier. Mère à la maison, père au travail. Une mère protectrice nourrissant de grandes ambitions pour ce fils lesquelles passe impérativement par le cours classique, cet ultime rêve des parents de cette époque qui voyaient là la voie royale pour se sortir de la misère socioculturelle ancestrale. Un père muet, ne sachant que dire à son fils, mais néanmoins soucieux de son éducation et de son développement. Michel Lord ne fait pas le procès des siens, il les observe comme un adulte qui fait la part des choses. Les pages qu’il consacre à son père sont particulièrement touchantes.

Sortie 182 pour Trois-Rivières raconte sans ambages « les disparitions, catastrophes et mille merveilles vécues » de la petite école Chapais du Cap-de-la-Madeleine à l’Uni­versité de Toronto, en passant par l’Université Laval et la ville de Québec. Je crois que la plus grande qualité de l’écrivain est de savoir rebondir devant l’adversité. Tout n’est jamais tout beau ou tout laid, car il semble toujours voir le faisceau du possible jaillir de ses lectures, de ses engagements professionnels et, bien entendu, de sa vie amoureuse. La vie quoi!, la sérénité en prime.

mercredi 16 décembre 2020

Étrennes 2020

Des livres et des bulles de toutes sortes

Je ne sais pas pour vous, mais chez nous le temps des Fêtes sera en modèle réduit, le présent le mieux approprié cette année est de préserver la santé de ceux qu’on aime. C’est dans cet esprit que je vous propose six livres choisis tant pour leur qualité matérielle que la littéralité propre à chacun. Ce sont des ouvrages que vous voudrez laisser à la portée de la maisonnée pour les semaines, voire les mois à venir. Puis, pourquoi ne pas jouer avec le mot « bulle » si populaire en 2020. Il y a les bulles qui sont « des espaces personnels où on se sent en sécurité », mais il y a aussi les bulles du champagne, du vin ou du cidre mousseux, alcoolisé ou non, sans oublier les bulles papales, ces édits qui ont souvent fait trembler les colonnes du temple aux temps jadis.

Tristan Demers

Tintin et le Québec : Hergé au cœur de la Révolution tranquille, nouvelle édition revue et augmentée

Montréal / Bruxelles, Hurtubise / Éditions Moulinsart, 2020, 176 p., 34,95 $.

En haut de la courte liste de suggestions, il y a Tintin et le Québec : Hergé au cœur de la Révolution tranquille, nouvelle édition du livre de Tristan Demers paru en 2010. Le journaliste à la houppette blonde apparut en Belgique, en 1929. Ses albums mirent du temps à traverser l’Atlantique et arrivèrent dans les années 1945-1950. Ce n’est pas que la bédé était absente de notre culture, car, bien avant, les caricatures et les bédés des Québécois Albéric Bourgeois et Albert Chartier ont fait dire à certains observateurs que leurs œuvres sont à l’origine de la bédé.

L’ouvrage de Demers, lui-même enfant prodige de la bédé québécoise, reçut un accueil chaleureux bien mérité. Le Johannais François Cloutier, chroniqueur bédé à Lettres québécoises, concluait que : « Tristan Demers nous présente une œuvre extrêmement fouillée, abondamment illustrée, qui sait éviter le piège de la "surabondance graphique". À travers la visite d’Hergé, c’est le fourmillement du Québec des années soixante que Tristan Demers montre. »

Je partage pleinement ce point de vue, car l’essai-album fait une véritable quête de la psyché québécoise relative à ce héros d’une autre époque, devenu, en son temps, une légende au Québec. Non seulement Hergé est-il venu chez nous en pleine Révolution tranquille (1965), mais il a accepté qu’on en fasse le personnage principal d’un radioroman, une aventure que l’essayiste Demers raconte avec force détails.

« Dans une maquette entièrement revue, cette nouvelle édition est enrichie de textes, d’images et de documents d’archives inédits qui retracent, à la manière d’un journal de bord, le voyage d’Hergé dans la Belle Province. L’auteur y évoque en parallèle le parcours de Tintin, un héros bien ancré dans l’imaginaire collectif des Québécois. »

Sophie Imbeault

Une histoire de la télévision au Québec

Montréal, Fides, 2020, 536 p., 39,95 $.

Du radioroman de Tintin, passons aux téléromans et autres téléséries québécoises telles que Sophie Imbeault les a répertoriés, analysés et présentés de façon détaillée dans Une histoire de la télévision au Québec.

Ce livre, abondamment illustré, fera revivre, je peux en témoigner, de nombreux souvenirs aux lectrices et lecteurs qui ont plus de 20 ans. Comme le suggère la maison d’édition, le « scénario est prêt, les décors sont en place. Entrez dans les coulisses d’un patrimoine incomparable, la télévision, qui a connu des débuts remarqués au Québec le 6 septembre 1952. Le temps de quelques pages, revivez avec nostalgie la magie de ces images qui se veulent éphémères mais qui ont pourtant fait date. »

Il faut rappeler que nous avons longtemps entretenu un rapport intime avec ce médium, au point où, durant les 194 épisodes de La famille Plouffe, diffusées de novembre 1953 à mai 1957, les rues de la métropole étaient désertes. Cet exemple peut étonner, mais il n’est pas unique au roman de Roger Lemelin mis en images, car même les combats de lutte du mercredi soir ou la soirée du hockey du samedi vidaient littéralement les rues des villes.

La recherche exigée par le projet de Sophie Imbeault est une immense entreprise dont les résultats sont probants. Puisqu’il s’agit d’un livre d’Histoire – le H majuscule s’impose – il allait de soi qu’elle le divise selon les périodes de temps couvertes. Il y a ainsi les débuts de la télé, de 1952 à 1965; puis, elle s’intéresse à la télévision québécoise pendant la Révolution tranquille, 1966-1979; vient le passe-temps préféré des Québécois, de 1980 à 1994; avec l’arrivée des chaînes en continu, c’est l’histoire qui se vit en continu, de 1995 à 2006; enfin, nous assistons aujourd’hui à la dématérialisation de l’écoute de la télévision, de 2007 à 2020. Chacune des sections s’intéresse à la télé comme objet et comme industrie, puis s’arrête sur les productions de l’époque qui l’encadre.

« Dans ce livre, vous retrouverez plusieurs des téléromans et téléséries préférés ou d’autres oubliés, des téléthéâtres marquants, des émissions jeunesse qui ont fait rêver, des comédies incontournables, sans oublier les principales émissions sportives, culturelles, d’affaires publiques et de variétés, ainsi que des jeux et des publicités. On rencontre aussi quelques-uns des artisans phare de la télévision qui n’ont eu cesse d’avoir le public au cœur de leurs préoccupations, que ce soient les scénaristes, réalisateurs, comédiens, animateurs, techniciens, menuisiers, peintres, machinistes, décorateurs, illustrateurs, caméramans – hommes et femmes – qui ont travaillé d’arrache-pied pour offrir des productions de qualité. »

John Steinbeck et Rébecca Dautremer

Des souris et des hommes, traduit de l’anglais par Maurice-Edgard Coindreau

Québec, Alto, 2020, 420 p., 42,95 $.

Puisque tout est dans tout, en lisant l’essai de Sophie Imbeault, je me suis rappelé du remarquable téléthéâtre tiré de l’œuvre de John Steinbeck Des souris et des hommes dont Jacques Godin et Hubert Loiselle présentèrent une inoubliable prestation de comédiens de cette œuvre, scénarisée par Guy Dufresne et réalisée par Paul Blouin, en 1971. Or, les éditions Alto ont récemment fait paraître une version illustrée de « l’œuvre phare de John Steinbeck, récipiendaire du prix Nobel de littérature de 1962, [qui] trouve un nouveau souffle et de nouvelles teintes sous le crayon et la gouache de Rébecca Dautremer. La grande dessinatrice française fait revivre ce classique pour en faire un roman graphique hors-norme et envoûtant.

Dans une Amérique plongée dans la Grande Dépression, Georges et Lennie, deux ouvriers agricoles, voyagent à travers la Californie en rêvant d’une vie meilleure. Leur destin se jouera en quelques jours dans un ranch où se croisent les âmes solitaires et les laissés-pour-compte. Il y a Slim, le roulier magnifique; Crooks, le palefrenier noir; Candy, écrasé par une vie de labeur; Curley, le teigneux fils du patron, et sa femme.

L’histoire de Lennie, le colosse doux et simplet aux mains trop puissantes, et de George, son compagnon débrouillard et taciturne, nous fait basculer du côté sombre du rêve américain et a marqué des générations de lecteurs. »

Collectif

Fauna : un fascinant voyage au cœur du monde animal

Montréal, MultiMondes, 2020, 336 p., 49,95 $.

Ma quatrième proposition est celle d’un immense livre : Fauna : un fascinant voyage au cœur du monde animal. Vous dire le nombre d’heures que j’ai consacrées à parcourir ce vaste laboratoire visuel tout en m’attardant à ses nombreuses informations vous surprendrait. « Comment expliquer l’innombrable variété des formes de vie animale? Pourquoi les oiseaux ont-ils des ailes? Comment les antennes des abeilles ont-elles pu se développer? Quel est le rôle des couleurs éclatantes de certaines grenouilles? Pourquoi les loups, comme bien des mammifères, ont-ils un pelage? Un beau livre qui saura satisfaire la curiosité de tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux animaux. Assorti de photographies époustouflantes et riche de multiples anecdotes sur la communication, la prédation, la migration ou la séduction, Fauna révèle la beauté sauvage d’un monde animal incroyablement diversifié, des plus petits insectes aux majestueux éléphants. »

Comme Chris Packham – naturaliste, journaliste, auteur et photographe – l’écrit en préface «"La beauté est séduisante, la vérité essentielle et l’art assurément la plus pure de réactions de l’humanité face à ces idéaux. Mais qu’en est-il de ce trait profondément humain lui aussi : la curiosité? Selon moi, la curiosité est le carburant de la science, qui n’est autre que l’art de comprendre la vérité et la beauté. Ce très beau livre présente une fusion parfaite de ces trois vertus. Il célèbre l’art, révèle d’éclatantes vérités et attise la curiosité pour les sciences naturelles."»

Dominique Fortier

Les villes de papier

Québec, Alto, coll. « Coda », 2020, 192 p., 15,95 $.

Impossible de termine cette année sans rappeler ce livre pour lequel l’écrivaine et traductrice Dominique Fortier a reçu le prix Renaudot de l’essai 2020. Recensé ici lors de sa sortie en 2018, l’ouvrage raconte un peu du personnage que fut l’écrivaine états-unienne, Emily Dickinson. Qu’elle aurait été bien dans cette ère de confinement, elle qui fuyait la vie et les gens hors de la propriété familiale! Comme dans Au péril de la mer (Alto, 2015), l’autrice insère, dans la trame du récit, des apartés racontant un séjour familial prolongé à Boston et sur la côte Atlantique. Elle mentionne aussi ses recherches sur Dickinson et Gabrielle Roy dont la proximité lui permet de mieux éclairer leurs œuvres. Ces détours dans sa vie personnelle donnent aussi du poids à la réalité de son personnage et à la vie qu’elle lui a inventée.

Zoé Lalonde, Dominique Fortier et les illustrations d’Amélie Dubois

Violette et Fenouil ou La véritable histoire de la princesse et de la grenouille

Montréal, La bagnole, 2020, 32 p., 24,95 $

Impossible de terminer ces suggestions sans dire un mot de cet album fait de texte et d’images, le fruit d’une rencontre parents-enfants, alors que des élèves de maternelle les ont invités à présenter leur profession devant leur classe. « Comme je suis écrivaine [de raconter Dominique Fortier], j’ai imaginé avec Zoé d’écrire une histoire à lire aux enfants puis de leur distribuer le texte et de le leur faire illustrer ». Transformer de la classe à un livre, il y a tout un monde que l’enfant et la mère ont vécu une étape à la fois, l’illustratrice Amélie Dubois s’étant jointe à elles pour faire vivre les personnages inventés par l’enfant. Le vieil homme que je suis a ressenti grand plaisir à suivre la princesse Violette et Fenouil son prince grenouille. Enfin, une œuvre de science-fiction qui me rejoint.

mercredi 9 décembre 2020

Jacques Ferron

Contes, choix de textes illustrés par Marc Séguin

Montréal, Hurtubise, 2020, 160 p., 36,95 $.

 

Le classique Ferron

 

Je soulignais récemment le 60e anniversaire des éditions Hurtubise. Pour laisser une empreinte littéraire de cet événement, la maison fait paraître un choix des Contes de Jacques Ferron dont elle publia l’intégrale dans la collection « Arbre » en 1968. C’est aussi dans cette collection qu’Hurtubise a choisi Les songes en équilibre, première œuvre poétique d’Anne Hébert parue en 1942, pour célébrer son 50e anniversaire.

Contes du pays incertain (1962) et Contes anglais (1964), auxquels furent ajoutés les Contes inédits dans l’édition intégrale parue en 1968 toujours chez Hurtubise, sont les premières proses narratives publiées de Jacques Ferron. Ces 44 Contes parurent également, en 1993, dans la collection Bibliothèque québécoise, accompagnés d’une présentation de Victor-Lévy Beaulieu intitulée « Jacques Ferron ou la magie retorse ». 



Les 14 Contes aujourd’hui publiés sont un choix de Jean-Olivier Ferron, le fils de l’écrivain. Ce dernier rappelle qu’Hurtubise a aussi utilisé les Contes pour souligner son 25e anniversaire, tout en expliquant l’esprit qui l’a guidé dans ses choix et dans le traitement des textes. En toute fin, il remercie Marcel Olscamp « qui a participé de manière déterminante au choix et à l’établissement des textes ».

Il est important de savoir que M. Olscamp est l’exégète reconnu de l’ensemble de l’œuvre de Ferron, comme le sont Marie José Thériault de celle de son père Yves, Jacques Pelletier de celle de VLB ou Nathalie Watteyne de celle d’Anne Hébert. Sans ces passionnés, la mémoire de grands de la littérature québécoise pourrait sombrer dans l’oubli comme cela arrive trop souvent.

Un mot aussi pour dire que le docteur Ferron n’est pas le seul disciple d’Esculape à s’être adonné à l’écriture littéraire. Je pense notamment à Ringuet (Philippe Panneton) et Bertrand Vac (Aimé Pelletier) à une autre époque, et Jean Lemieux et Jean Désy, nos contemporains.

Revenons à l’édition 2020 des Contes. Celle-ci est accompagnée de 43 dessins réalisés par l’artiste multidisciplinaire Marc Séguin. Ce dernier écrit en avant-propos : « J’aurais été incapable "d’illustrer" les Contes. Parce que tout y est déjà. J’ai donc choisi d’accompagner les textes de dessins, en parallèle de l’histoire. Pour y découvrir, non pas l’évidence, mais des évocations qui, je le souhaite, sauront modestement éclairer cette lecture. »

En observant un à un ces dessins, on remarque le grain du papier sur lequel ils ont été réalisés leur donnant ainsi une certaine perspective par rapport à la blancheur des autres pages. Quelques-unes de ces images s’étendent sur deux pages, d’autres sont intégrés au texte d’un conte. La ligne du dessin me semble toujours pesée si bien que le noir du fusain ou une couleur franche semblent lui donner du mouvement. En les observant attentivement, on comprend comment la trame du conte que chacun jouxte a guidé le processus créatif de Séguin.

Relire Ferron est toujours l’occasion de découvrir la puissance de son écriture, son style aussi bien que ce qui enflamme son imaginaire, comme si ses récits se réinventaient d’une lecture à l’autre au-delà des mots imprimés. VLB écrivait dans sa présentation citée plus haut : « Je ne suis qu’ignorance, aussi bien de mon pays que du reste du monde alors que Jacques Ferron vivait et écrivait de l’autre côté du miroir, maître d’un équipage mesurant le temps et rappelant le destin… »

Je n’ose diriger votre attention vers l’un ou l’autre des 14 contes, car la trame si personnelle de chacun en fait une unité narrative insécable et delà incomparable. Puis, il y a que ces mêmes contes ouvrent tout grand à l’œil attentif l’entièreté de l’univers ferronien, tant dans ses thèmes telles la paradoxalité ou la naïveté des êtres que la littéralité de sa plume. On ne lit pas ces récits sans qu’ils interpellent notre propre poésie intérieure capable de nous ouvrir la vaste étendue de leurs significations.

Un bien beau voyage auquel les Contes de Jacques Ferron et les dessins de Marc Séguin nous convient et qu’on voudra partager en les offrant à un parent, à un ami.

mercredi 2 décembre 2020

Danielle Pouliot

Monsieur le Président

Montréal, Sémaphore, 2020, 152 p., 21,95 $.

Kaffa et les Kafkaïens

Pas d’erreur, il s’agit bien de Kaffa, une société émergente spécialisée dans la conception et fabrication de cafetière haut de gamme. Quant aux Kafkaïens, ils sont ici des personnages inspirés de ceux que l’écrivain Franz Kafka (1883-1924) dont l’œuvre est « caractérisée par une atmosphère cauchemardesque, sinistre, où la bureaucratie et la société impersonnelle ont de plus en plus de prise sur l’individu. » C’est ce type de déshumanisation que Monsieur le Président, un roman de Danielle Pouliot, raconte à travers l’expérience de Léa.



D’entrée de jeu, nous rencontrons Émile, un jeune homme qui vient de recevoir un héritage important et qui décide d’en faire profiter des gens qui sont aussi extrovertis que lui. Il suffit d’une tasse de mauvais café prise à Amsterdam pour que jaillisse à son esprit créatif l’idée d’une cafetière digne de ce nom. Il réalise ce projet en réunissant autour de lui des passionnés qui voient dans leur travail plus qu’un gagne-pain, mais la réalisation d’un projet collectif, une affaire de famille.

Puis, il y a Léa. La jeune femme a 19 ans quand elle se joint au projet Kaffa en tant que femme de ménage. La vie ne lui a pas fait de cadeau, car sa mère, tromboniste au talent promoteur, est décédée quand elle n’avait que 4 ans et son père, 5 ans plus tard, d’une crise cardiaque dans une station de métro de Montréal. La famille de l’orpheline se résume à sa tante Anita, sœur cadette de son père souffrant d’une légère déficience intellectuelle. Tata devra faire la preuve à la travailleuse sociale qu’elle peut très bien prendre soin de sa nièce et la convainc que de l’envoyer en famille d’accueil ne ferait que la troubler davantage. La ts, que la fillette prénomme Cruella, accepte qu’il en soit ainsi à condition qu’elle puisse faire des visites régulières.

L’enfance de Léa se déroule normalement dans les circonstances. Outre sa tante à ses côtés, il y a Charlie « un matou élégant, raffiné et superbement impertinent; une sorte de vieux dandy sur lequel je déversais mon trop-plein de chagrin et faisais grande provision de tendresse. » Comme elle le dit si bien, Charlie lui a « appris un tas de choses utiles dans la vie » : la générosité, l’instinct de survie, l’indépendance, la fierté, la résilience et la tendresse.

Un moment déterminant de cette époque survient lorsque des voisins déposent, à son intention, une boîte pleine de livres devant la porte. Anita est outrée qu’on la pense incapable de faire l’éducation de sa nièce, alors que cette dernière est ravie.

Léa décrit ainsi son enfance et son adolescence : « Même si la barque prenait l’eau, Anita m’a menée à bon port et en un seul morceau. Elle a fait de moi une adulte responsable, courageuse et loyale. Alors que Charlie m’imposait une routine sécurisante, elle était l’algue qui se mouvait au gré des vagues, à laquelle je pouvais m’accrocher lorsque le vent soufflait trop fort. » Une « vraie » famille, avec frères, sœurs et parents lui a manqué, c’est pourquoi le cadre de l’entreprise d’Émile lui a tant plu et qu’elle s’est prise au piège de « cet impossible rêve » d’une famille imaginée.

Hélas, le rêve devient un cauchemar lorsqu’Émile vend la compagnie à un personnage tout son contraire. Trahison de fondateur de Kaffa? Non, car il a vraiment une tumeur au cerveau qui l’emportera.

Qui est donc Monsieur le Président, celui du titre du roman? C’est au tour de lui que la trame du récit se déroule désormais, le mot trame ne pouvant être mieux choisi ici pour ce film de série B dont l’action débute dès son arrivée à la barre de Kaffa. Léa raconte comment, en peu de temps sinon celui du roman, celui qu’elle nomme de diverses façons, de l’Homme d’expérience à Julius César par exemple, érodera petit à petit les liens qui unissaient jusque là les travailleuses et travailleurs de l’entreprise. La romancière décortique vraiment les manœuvres sournoises que l’acquéreur effectue pour tirer avantage de ce qui faisait la différence entre la société Kaffa et d’autres entreprises, notamment en semant la zizanie au sein du personnel en les liguant les uns contre les autres. Comme si cela ne suffisait pas, il embauche quelques autres personnes et les favorise au détriment des anciens employés.

Si les manœuvres du Champion des bouchons, un autre sobriquet, s’avèrent efficaces, cela n’empêche pas Léa de voir clair dans son jeu. Imaginative, elle trouve divers moyens pour ralentir, sinon stopper le drame appréhendé. Croyez-moi, elle ne manque pas d’ingéniosité et fait preuve de sa clairvoyance face au ballet d’hypocrisie qui se joue entre employés. Nous comprenons, d’une scène à l’autre, que Monsieur le Président n’avait d’autre intention que de tuer l’âme de la société Kaffa pour mieux revendre, à profit, une coquille vide.

Léa est mise au chômage après qu’on eut découvert le stratagème qu’elle a mis en place pour ralentir ou contrecarrer les intentions du Président. Il lui faut ensuite beaucoup de temps avant qu’elle ne se mette à la recherche d’un nouvel emploi, la motivation n’étant pas suffisante. La prise en main de son existence ressemble à celui d’une peine amoureuse inattendue dont il faut faire le deuil, ce que Léa a de la difficulté à accepter.

Une voisine, qu’elle ne fréquente pourtant pas, remarque et s’inquiète de son inertie par l’absence de gestes anodins que Léa a l’habitude de poser. Quand l’argent vient à manquer, la jeune femme se résout à demander le chômage. Ce faisant elle constate n’avoir jamais manqué de travail depuis qu’elle est en âge de voir à elle-même. Lentement, elle émerge d’une apathie en faisant quelques travaux pour rafraîchir son appartement; c’est à la quincaillerie du quartier qu’elle rencontre Raphaël, le fils du propriétaire, et qu’elle trouve mille et une excuses pour retourner le voir.

Elle en vient par dénicher un travail de femme de ménage au Manoir Alexandra qui « s’apparente davantage à un hôtel qu’à un centre de convalescence. » Un matin, une collègue lui apprend l’arrivée d’un nouveau pensionnaire. Selon le code de travail de l’établissement, Léa doit s’assurer de la propreté des chambres en toute discrétion, faisant en sorte d’effectuer l’entretien quand les malades sont absents. Qui est donc ce fameux patient qui ne semble jamais sortir de sa chambre? Puisqu’il est interdit d’échanger avec les clients, la femme de ménage met du temps avant de constater que le pensionnaire de la 12 n’est autre que monsieur le Président. S’en suit une joute où le silence entre eux est redoutable, chacun sachant le mal qu’il a fait à l’autre. Léa est consciente qu’elle joue gros à chercher sa revanche, mais c’est la seule chose raisonnable qu’elle peut faire compte tenu du temps qu’elle a pris pour se remettre de son départ de la société Kaffa. La vengeance est, dit-on, un plat qui se mange froid, Léa prend le temps nécessaire pour ne pas se faire encore prendre au piège du beau parleur qu’est le Président. Elle trouve enfin, si bien que la chute du roman est peu ou pas prévisible à cause de la nature du duel qui les oppose, mais peut se résumer en rappelant que, souvent, les plus humbles sont plus généreux que les orgueilleux.

Danielle Pouliot connaît, sans aucun doute, très bien la nature humaine et sait faire bon usage des fibres les plus ténues pour bâtir sa fiction narrative. Par exemple, l’ironie sert à Léa pour mettre en équilibre sa naïveté et son manque de confiance en elle-même. D’un épisode à l’autre, la jeune femme se découvre des talents qu’elle ignorait et, bien qu’elle traverse un passage à vide en quittant Kaffa, elle retrouve la foi en elle-même laquelle s’apparente à une forme de sérénité. En ces temps de morosité collective, la lecture de Monsieur le Président a quelque chose de rassérénant.