mercredi 26 mai 2021

Yvon Paré

Les revenants

Montréal, Pleine lune, 2021, 216 p., 22,95 $ (papier), 16,99 $ (numérique).

Visite au temps jadis

Quelle secousse sismique qu’a créée la rencontre de deux univers littéraires? J’étais à lire Les revenants, un roman d’Yvon Paré, et Ma Chine à moi (Trois-Pistoles, 2021), un nouveau récit de Victor-Lévy Beaulieu, m’est parvenu. À cet instant précis, les aventures de Richard-Yvon Blanc, le revenant du titre, se sont liées à celles du Jack Kerouac de VLB. J’y reviendrai.


 

Parlons d’abord de revenant, un mot qui a plus d’un sens. S’il évoque un retour après une absence plus ou moins prolongée, il fait aussi référence aux esprits ou aux fantômes inattendus ou inespérés. Les revenants du roman d’Yvon Paré sont du côté des absents, car ils ont quitté La Doré, municipalité du Saguenay-Lac-Saint-Jean, pour une durée variable et moult raisons, certaines évoquant des esprits maléfiques.

Il faut voir ce retour aux terres ancestrales comme celui des ouananiches, ces saumons d’eau douce qui remontent le courant jusqu’à leur point d’origine pour aller y refaire le cycle de la vie d’une génération à une autre. Cette métaphore et d’autres se relaient tout au long des épisodes de l’histoire mettant en valeur la faune et la flore de la région où le règne de la nature est aussi vital pour les humains que tout ce qui y vit.

Qui sont celles et ceux qui s’amènent auprès de Richard-Yvon Blanc, amnésique de son état, qui préfère qu’on l’appelle Presquil, comme s’il était une terre liée à une autre, une image forte inspirée du résultat négatif du référendum québécois de 1980? Il y a Félix qui dit connaître Blanc d’avant qu’il ne parte faire des études dans la Métropole et pour réaliser son grand projet : écrire. Il y a Jean-Sébastien, alias Bach, et sa compagne Nokomis qui furent des universitaires. Que dire de Flavie, sinon qu’elle est une artiste multidisciplinaire, arrivée au volant d’un autobus bringuebalant, dont les passions qui l’habitent et la rendent imprévisible.

Il y a aussi M. Melville, de chat qui suit Presquil pour s’assurer qu’il ne s’éloigne pas trop ni trop longtemps par crainte qu’il se perde. Il y a Mammouth, la marmotte « domestique » qui est, à sa façon, l’ambassadrice de la faune sauvage des alentours.

Comment Richard-Yvon Blanc s’est-il retrouvé dans cette grande maison bleue vide? Mystère comme son passé, composé et imparfait, que ses amis, telle une commune de l’époque du « peace and love », tentent de lui redonner en l’aidant à reconstruire sa mémoire pour le libérer de l’amnésie dont il est captif.

À quoi ressemble la vie de cette microsociété? Presquil les voit ainsi : « Je me sentais inutile devant Félix qui sablait, clouait pour refaire une jeunesse au Salutatus. De son côté, Bach collectionnait les champignons, jouait de la guitare pendant des heures, tentait de piéger une mélodie qui ne cessait de fuir. Nokomis croquait chaque seconde comme un morceau de chocolat. Et Flavie cherchait la beauté du bout de ses doigts. Tous avaient un chemin à suivre quand j’attendais sur la galerie, face aux cyprès, la tête vidée de mon passé. » (p. 141-142)

Si la trame est consacrée à cette quête du passé, la narration est bel et bien au présent. Pour distinguer ces territoires, Yvon Paré a fait de son héros le narrateur de sa propre histoire et choisi l’italique pour rendre tangibles – comme une distance narrative observable – ses souvenirs, ses réflexions, son âme, sa conscience.

Je racontai plus haut la croisée du roman Les revenants et du récit de Victor-Lévy Beaulieu. Cette rencontre tient avant tout à la présence constante de Beaulieu dans l’univers de Presquil, dont le Jack Kerouak semble la pierre philosophale de son existence. Le Pistolois se transforme même en un personnage sacral.

S’il est vrai que Les revenants « nous plonge dans une quête identitaire où le réel et l’imaginaire se bousculent depuis la défaite du référendum de mai 1980 », je crois que cela se reflète dans l’atmosphère onirique du récit, de la vastitude de la nature et la grande liberté des protagonistes si différente de celle que les Québécois ont refusée lors du référendum. Yvon Paré nous invite ainsi à faire un voyage au-delà de l’être et du paraître, dans le plus vrai que vrai, le plus grand que grand.

mercredi 19 mai 2021

Marie-Ève Martel et Gabrielle Brassard-Lecours (dir.),

Prendre parole : Lettres de la (plus si jeune) relève journalistique

Montréal, Somme toute, 2021, 120 p., 17,95 $.

Le faux n’engendrera jamais le vrai

Si Obélix, enfant, est tombé dans la potion magique, je suis tombé dans celle, tout aussi énergétique, de l’information – journaux locaux, presse nationale, revues spécialisées, radio, télé – grâce à mon père. Jusqu’à la fin de ses jours, je l’ai vu un journal à la main, quotidiens métropolitains et hebdos régionaux. Il écoutait aussi les infos à la radio et à la télé.

Voilà pourquoi tout ce qui concerne l’information m’intéresse au plus haut point et que je tente de lire, entre autres, les essais qui s’y consacre. C’est ainsi que j’ai recensé ici Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale (Somme toute, 2018), un essai de Marie-Ève Martel. Elle y rappelle que la propriété des médias régionaux est passée d’individus à conglomérats, Quebecor ou Transcontinental, et que cette joute de titans a malmené, sinon tué des hebdos. L’essayiste constate aussi que Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (GAFAM) ont squatté les communautés en appâtant leur principale ressource : la publicité. Que dire de la gratuité des médias sur la toile, sinon que c’est un échec financier.


 

Mme Martel et Gabrielle Brassard-Lecours proposent aujourd’hui Prendre parole : lettres de la (plus si jeune) relève journalistique, un recueil de brefs essais qui fait le bilan de l’état de l’information au Québec. On y lit les réflexions de sept journalistes proposées sous forme d’une lettre que chacun adresse à un correspondant différent : décideurs des médias, journalistes de carrière, internautes, ministres de l’Éducation et de la Culture, membres de l’Assemblée nationale du Québec, journalistes recherchistes, grands consommateurs d’information et enfin quiconque serait tenté de créer son propre média.

On retrouve ainsi Thomas Deshaies (journaliste à Radio-Canada) dans « Sortons du média-spectacle et gagnons la confiance des citoyens »; Émélie Rivard-Boudreau (correspondante régionale pour de nombreux médias en Abitibi-Témiscamingue) dans « La pige pour faire parler les régions »; Bouchra Ouatik (journaliste scientifique à l’émission Découverte, à Radio-Canada) dans « Fausses nouvelles, vrais problèmes »; Marie-Ève Martel (journaliste au quotidien La Voix de l’Est) dans « De la nécessaire éducation aux médias »; Naël Shiab (journaliste à Radio-Canada) dans « Données cherchent journalistes »; Michael Nguyen (journaliste judiciaire au Journal de Montréal) dans « Du renouvellement du savoir »; et Gabrielle Brassard-Lecours (journaliste indépendante) dans « Créer son propre journalisme ».

Martel et Brassard-Lecours racontent en introduction que le projet de cet essai collaboratif leur est venu au sortir « d’une rencontre à l’école d’hiver de l’Institut du Nouveau Monde où nous [Martel et Brassard-Lecours] avions parlé journalisme avec de jeunes adultes qui nous ont abreuvées de questions. Malgré cette curiosité rafraîchissante, nous n’avons pu igno­rer plusieurs constats dressés au cours des échanges avec notre public d’un jour : pratiquement personne ne payait pour des contenus d’actualité; tous, ou presque, s’informaient ex­clusivement en ligne; très peu comprenaient le processus de création d’une nouvelle; et bon nombre ne pouvaient pas distinguer un texte d’opinion d’un reportage neutre. Voilà le portrait du contexte dans lequel nous exerçons notre métier. Ajoutons à cela la compétition féroce des fausses nou­velles en ligne (provoquant du même souffle une importante crise de confiance envers les médias traditionnels), la dégrin­golade croissante et accélérée des revenus qui précarise de plus en plus toutes les ramifications de la profession et un exode des talents. »

L’essentiel de l’essai peut se résumer ainsi : « D’aucuns n’oseraient dire le contraire : les enjeux auxquels se confronte la relève journalistique sont de taille. Pourtant, lorsqu’il est question de l’avenir des médias, ce sont souvent les mêmes voix qui se font entendre; celles de journalistes d’expérience, modèles pour la jeune génération. Bien que leurs contributions aux débats en cours soient essentielles, il est aussi nécessaire d’entendre la relève journalistique, parce que le futur des médias résultera, en grande partie, des décisions que cette nouvelle génération prendra. Dans ce livre, sept d’entre eux s’expriment sur les enjeux de demain, leurs incertitudes et leurs aspirations. De l’indépendance journalistique aux stratégies pour combattre les fausses nouvelles, en passant, entre autres, par la transmission du savoir, la création de nouvelles instances médiatiques et le traitement de données numériques, la diversité des sujets abordés reflète celle des défis qui les assaillent. Si incertain soit l’avenir des médias, les textes réunis ici permettent de réaliser qu’il reste de l’espoir. Et que cet espoir réside dans la relève. »

On a longtemps dit que les médias étaient le quatrième pouvoir en démocratie, un rôle qu’il ne faut pas échapper car plus important que jamais, entre autres face au libertarisme que pratiquent les médias sociaux et la montée des fausses nouvelles comme autant de miroirs aux alouettes.

Mickaël Bergeron

Tombée médiatique. Se réapproprier l’information, Montréal, Somme toute, 2021, 240 p., 24,95 $.

Je vous propose la lecture d’un autre essai, publié à la même enseigne, s’intéressant aux aléas de la carrière d’un journaliste pigiste.

« Fuite des revenus publicitaires, méfiance du public, fake news, virage numérique, compressions budgétaires, réduction des effectifs, fermetures… dire qu’une crise secoue les médias relève aujourd’hui de l’euphémisme. Disons-le franchement : le milieu journalistique est en chute libre. Si aucun coup de barre n’est donné, les entreprises médiatiques continueront de fermer les unes après les autres. Bientôt, il ne restera que quelques structures dans les mains de deux ou trois milliardaires en quête d’influence. Ou encore, une poignée de petits organismes sans moyens. L’infospectacle, les chroniques et les réseaux sociaux resteront les seules façons de s’informer et les assises de la démocratie s’effriteront peu à peu.

Dans Tombée médiatique, Mickaël Bergeron dresse un portrait de la situation en distinguant trois priorités sur lesquelles travailler : le modèle de financement doit être repensé, les médias ont à assumer leurs responsabilités sociales, les salles de nouvelles doivent reconnaître l’importance de la diversité. Au carrefour de l’essai et du manifeste, du personnel et de l’universel, du découragement et de l’espoir, l’ouvrage se veut un plaidoyer pour que cette crise se transforme en opportunité. »

mercredi 12 mai 2021

 Marie Hélène Poitras

La Désidérata

Québec, Alto, 2021, 184 p., 24,95 $ (papier), 14,99 $ (numérique).

Une histoire racontée à l’encre blanche

La fiction littéraire se nourrit de toutes les réalités qui l’entourent pour construire un monde meilleur ou pire. L’écrivaine Marie Hélène Poitras, dont le précédent roman Griffintown (Alto, 2012) lui a permis de remporter le Prix littéraire France-Québec 2013, connaît très bien la route de tous les passages entre réalité et fiction, voire de la fiction à la réalité, dont elle explore les méandres dans son nouvel opus, La Désidérata (Alto, 2021).


 La romancière explore diverses pistes pour situer l’action et les péripéties de ce récit, mais aussi pour projeter une image forte des personnages qui les supportent. Cela m’a rappelé le naturalisme, ce mouvement de la fin du 19e siècle qui se résume ainsi : « Les naturalistes reprennent la nature aux sources mêmes, remplacent l’homme métaphysique par l’homme physiologique, et ne le séparent plus du milieu qui le détermine. » (Laffont-Bompiani, p. 699)

Et si La Désidérata était un roman gigogne dont les interactions s’imbriquent les unes dans les autres sans que le fil ténu qui les unit soit perceptible?

Nous voilà donc au domaine de la Malmaison, à deux pas ou du village de Norax. Tout se joue dans ce micro univers entre la pérennité des habitudes et des mœurs d’autres époques, et la précarité de l’instant présent qui a la tentation de tout faire imploser. La famille Bertoumieux règne sur Malmaison et, d’une certaine façon, sur toute la région puisque l’aîné de la descendance, prénommé Bernard, impose sa loi dont nous découvrons la puissance des aléas, côté pile et côté face.

« Dans cette famille issue de la bourgeoisie de Noirax, les pères sont un. Seul diffère leur choix d’animaux d’élevage et c’est ainsi qu’ils se distinguent. Il y eut le père aux bufflonnes, le père aux tourtes, le père aux berbex et le père aux ânes. Pour varier le menu, chacun des pères peut se servir à l’occasion de l’abondance de sangliers et de lièvres, sans décimer les lignées. Chacun fut vaincu par sa désidérata, puis relevé par un fils. Les mères devinrent matrones tonitruantes ou alors transparentes puis effacées. » (p. 50)

Tout semble bucolique dans le paysage des terres où la nature est luxuriante, les oiseaux chantants et les lapins gambadant insouciants dans les bois et les prés que broutent les moutons « dondaine, dondon ».

Oui, l’autrice a essaimé ici et là du récit les vers tirés de comptines évoquant le temps de l’enfance dont la candeur n’aura été qu’un leurre au domaine. Elle a également inséré des paroles de chansons populaires dont l’incidence ramène le présent, ce temps des changements ou des transformations. Les textes ainsi empruntés sont en italiques et créent un espace visuel entre eux et le récit qu’ils amplifient.

Outre le Maître des lieux, on rencontre la bougresse, celle qui fut la nourrice de Jeanty, le fils de la maison, comme elle le fut d’autres enfants dont on semble avoir perdu trace. La communauté de Noirax n’est pas en reste, car le métier de chacune et chacun sert à tout un chacun, et que tous sont les témoins silencieux des activités, licites ou non, du domaine.

Deux éléments du décor de la grande maison retiennent l’attention, chacun fixant une image d’un passé défini. D’abord, il y a cette femme dont la sculpture ornemente les portes du puits, qui se prénomme Héléna – « Héléna, la désidérata première, n’a pas été oubliée. Ni aucune de celles qui ont suivi » (p. 35) – et dont nous comprenons plus tard l’importance dans la vie des Berthoumieux. Puis, il y a un tableau de Poedras, –peintre naturaliste de père en fils –, un portrait de la famille de Bernard; d’autres œuvres de l’artiste se trouvent au grenier et d’autres encore sur les murs de la Maison des parfums, chacune immortalisant une page de l’histoire des Berthoumieux.

Cette seconde habitation du domaine fut jadis celle Pampelune, l’épouse décédée. Une aura de mystère auréole icelle qui est aussi la mère de Jeanty, ce fils parti au loin pour une histoire d’amour, ce jeune homme qui rentre au bercail pantois alors que son père nourrit de grands espoirs par-devers lui. Non seulement faut-il bien préparer Jeanty à son devoir de maître du domaine, mais il faut aussi lui trouver une épouse qui lui convienne, selon les critères du père.

Or, ce dernier attend avec impatience l’arrivée d’une jeune femme, Aliénor, qui lui a proposé de venir moderniser les habitudes maraîchères et d’élevage qui prévalent depuis des décennies à Malmaison. En attendant, Bernard arpente le domaine avec son fils pour lui enseigner la chasse et les autres activités prévalentes à ses futures tâches de maître des lieux. Ce que le père ignore, puisque ce fut son épouse qui éduqua Jeanty, c’est que ce dernier préfère de beaucoup s’habiller en femme à tout ce qui a trait à la culture, l’élevage, la chasse et autres masculinismes.

L’arrivée d’Aliénor – dont le prénom évoque celui d’Aliénor d’Aquitaine qui, au 12e siècle, influença deux royaumes en devenant reine de France et d’Angleterre – marque une véritable révolution de château. Qui est-elle au-delà de toutes ses demi-vérités, ses qualités et ses connaissances qui ont séduit le vieux Berthoumieux? C’est en découvrant petit à petit les secrets qui embrument le domaine et le bourg de Noirax que nous comprenons qui est vraiment la jeune femme.

Marie Hélène Poitras confiait à propos de ce personnage qu’il « aura le visage et la voix d’Anna Mouglalis ». Lisant sur cette actrice française, je comprends qu’elle convient tout à fait à l’Aliénor du roman, sa fougue et sa détermination à remettre les pendules à l’heure quitte à tout bousculer et, inévitablement, à briser le cercle infernal dans lequel des générations de Berthoumieux tiennent les femmes passant au domaine.

Je tais le comment et le pourquoi des réformes qu’Aliénor met en oeuvre, mais je retiens qu’elles mettent en lumière les misères faites aux femmes du domaine, les parturientes notamment, et le silence complice des marchands et marchandes de Norax des ignominies des descendants Berthoumieux.

Ce cri de justice devient un jugement irrévocable qu’écrit désormais Victoire, la nourrice qui, sous l’impulsion d’Aliénor, sort de son mutisme pourtant déjà libéré quand il s’agit de gérer l’organisation de la grande maison. Quant à Jeantyl, il s’assume enfin, se vêt des robes qui lui plaisent et devient Jeantylle au grand dam de son père. Nul esprit de vengeance de la part des femmes, mais une prise de parole et le pouvoir d’abattre le mur invisible qui les emprisonnait en les faisant les amantes de passage des hommes Berthoumieux, mais jamais l’épouse promise.

La dernière séquence de La Désidérata se déroule au présent du récit, mais aussi dans la réalité de sa trame, elle fictive. Cette jonction entre réalité et fiction ou de la fiction à la réalité s’opère avec maestria, Marie Hélène Poitras semblant s’en donner avec fougue et passion à l’écriture comme un moment de plaisir jouissif. La trame imaginée pour la chute de la narration semble régler tous les comptes à la réalité machiste racontée et rendre aux femmes leurs droits inaliénables.

Est-il trop tôt pour écrire que La Désidérata est déjà un roman marquant de 2021? Je ne crois pas, car c’est exactement l’histoire qu’il raconte et l’art littéraire avec lequel elle est racontée transcende l’espace-temps en rejoignant l’universelle intemporalité.

mercredi 5 mai 2021

Bernard Pozier (dir.)

Écrits des forges : 50 ans de poésie 1971-2021, anthologie

Trois-Rivières, Écrits des forges, 2021, 262 p., 22 $.

Toujours jeune à 50 ans

Les années 1960 à 1970 furent marquantes pour le milieu de l’édition québécoise, car plusieurs nouvelles maisons ont été créées pour répondre au besoin urgent de publier la pléthore de jeunes autrices et auteurs. Parmi ces nouvelles adresses, il y eut les Écrits des Forges fondés en 1971 par Gatien Lapointe, poète et professeur de création littéraire à l’UQTR, avec quelques-uns de ses étudiants.

Aujourd’hui, Bernard Pozier dirige la maison trifluvienne dont il fut longtemps directeur littéraire. Écrivain et retraité de l’enseignement collégial, il connaît mieux que quiconque l’importance des anthologies qui permettent d’explorer de nouvelles avenues littéraires, de découvrir de nouveaux talents jusqu’à vouloir pousser plus loin le plaisir d’entendre leur voix.



Louise Blouin et Pozier publient ainsi Poètes des Écrits de Forges (Bibliothèque québécoise, coll. « Petite anthologie de la poésie québécoise », 2003) et Espace Québec, 65 poètes québécois (Écrits des Forges  / Le Castor Astral, 2005). Puis, Pozier publie, en compagnie de Josyane De Jesus-Bergey, Québec 2008 : 40 poètes du Québec et de France (Écrits des Forges / Sac à mots, 2008).

Mettant à profit son expérience d’éditeur et de passionné de poésie, Bernard Pozier a préparé une nouvelle anthologie : Écrits des Forges : 50 ans de poésie 1971-2021 (Écrits des Forges, 2021). Cet important recueil « dresse un portrait vivant du travail d’édition qui a été entrepris en 1971 par Gatien Lapointe ». L’anthologiste souligne dans la préface : « À l’origine, la maison publiait de deux à quatre ouvrages par an, un peu sous l’enseigne : les étudiants de Gatien Lapointe. Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, les Écrits des Forges sont devenus une maison d’édition internationale de poésie, publiant chaque année environ une vingtaine de livres dont certains en coédition avec des éditeurs de divers pays… Insistant sur l’importance de l’aspect multigénérationnel du catalogue de la maison et sur l’ouverture à toutes les formes de la poésie pratiquée par les poètes de chaque génération, Bernard Pozier précise : "Sur le plan éditorial, la maison a toujours tenu à cette idée de la poésie ouverte, capable d’accueillir de multiples formes, de forger des voies et des voix à l’infini, au-delà des générations, des lieux et des époques." »

Ce « florilège de poètes qui, depuis les tout débuts, ont publié au moins un livre de leur vivant aux Écrits des Forges » compte 101 poètes québécois, 30 poètes français, 40 poètes mexicains ainsi que 45 poètes de divers horizons dont Zachary Richard, Serge Patrice Thibodeau, Gérald Leblanc, Herménégilde Chiasson et même Lawrence Ferlinghetti, poète de la « Beat generation » décédé en février dernier.

Un seul texte de chacun de ces 216 écrivaines et écrivains appartenant à diverses époques des Écrits des Forges, mais aussi, sinon surtout, à différentes générations dont on peut apprécier la diversité du discours poétique. Entre Rina Lasnier qui, oui, publia à cette enseigne, et Yves Boisvert ou Claude Beausoleil, il y a un monde tant dans la thématique que dans le tissu poétique. Autres temps, autres mœurs : certes, mais surtout un horizon qui s’élargit entre autres en s’interrogeant sur la société où vivent les plus jeunes – il y a 20 ou 50 ans, par exemple – et qu’ils veulent à leur image coûte que coûte.

Jacques Paquin note avec justesse, dans la préface de Poètes des Écrits de Forges (Bq, op.cit)), que « contrairement aux autres grandes maisons de poésie comme l’Hexagone, Les Herbes rouges ou même le Noroît (fondé comme les Écrits des Forges en 1971), il est à première vue plus difficile de cerner la spécificité littéraire des Écrits des Forges. » C’est en lisant tout doucement Écrits des Forges : 50 ans de poésie 1971-2021 que la singularité de l’éditeur trifluvien s’affirme : non seulement les autrices et auteurs québécois assument leur personnalité littéraire, mais celles et ceux venus d’autres univers, francophones ou non, s’inscrivent parfaitement dans l’unicité qui tourbillonne dans leur diversité.

Je fais mienne la conclusion du professeur Paquin qui convient tout à fait à la nouvelle anthologie : « Ce qui frappe à la lecture de cette anthologie, comme d’ailleurs du catalogue entier des Forges, c’est la variété des voix, jamais assujetties à une tradition, à une école ou à un consensus dicté par l’institution littéraire. Elle rend compte de cette diversité en présentant une sélection de poèmes qui témoigne de l’esprit de jeunesse qui anime encore et toujours les Écrits des Forges. » (14)

 

Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose (dir.),

Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec, 2000-2020

Montréal, Remue-Ménage, 2021, 288 p., 24,95 $.

Quand la poésie s’exprime au féminin


En 1991, Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours, sous la direction de Nicole Brossard et Lisette Girouard parut aux Éditions du remue-ménage; c’était le premier ouvrage du genre entièrement consacré aux poètes québécoises, réunissant initialement 183 d’entre elles. 30 ans plus tard, Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose considèrent leur travail comme une suite à cet ouvrage. Ce livre poursuit donc « le travail d’historicisation de la poésie des femmes en actualisant ce répertoire qui ne cesse d’augmenter et de gagner en popularité. [L’ouvrage] présente le travail de cinquante-cinq poètes qui incarnent les mouvances de la poésie québécoise actuelle [c’est-à-dire des vingt dernières années]. Outil de référence, ce livre propose de découvrir et de célébrer, dans une approche intersectionnelle et intergénérationnelle, une sélection d’œuvres frondeuses d’un milieu en pleine effervescence. » N’oublions pas qu’une collection de cette envergure illustre un vaste pan d’un écosystème littéraire qu’il faut protéger.

mercredi 28 avril 2021

Pierre Filion

Les derniers jours de la Reine, « triptyque des vestiges amoureux 3 »

Montréal, Leméac, 2021, 144 p. 14,95 $.

Requiem pour unamour en-allée

Les derniers jours de la Reine du Nord, le nouvel opus de l’auteur et éditeur Pierre Filion, nous plonge au cœur d’un drame si difficile à contenir qu’il faut en déconstruire la trame et renouer avec les mots en empruntant l’orthographe d’avant la réforme de 1835 alors que le « françois passe au français ».


 

Que dire de ces mots soudés les uns contre les autres à la recherche d’une voie qui permet d’entendre la mélopée de leur propre voix. Pourquoi un tel maelström, sinon parce que la puissance du récit serait impossible à seulement vouloir évoquer.

Le roman met en scène Bob et Zaza, un homme et une femme découverts dans Luxe (1989), le premier récit d’un « triptyque des vestiges amoureux » où ils se rencontrent dans un resto branché de Montréal et deviennent, presque malgré eux, des amoureux. Ils poursuivent leur quête dans Les chiens de l’enfer (1991), l’occasion de faire un « road trip » espéré salvateur.

Le roman La mort de l’âme fut annoncé comme allant être la fin de leur histoire, mais c’est plutôt Les derniers jours de la Reine du Nord qui marque le point d’orgue d’une relation tumultueuse où l’intensité des sentiments prime par-dessus tout, rappelant des écorchés vifs au napalme des émotions.

Pourquoi insister sur toutes ces années passées entre le début et la fin de ce projet, sinon pour bien faire comprendre que les jours pèsent de tout leur poids sur ce dénouement aussi difficile à raconter qu’impossible à taire par crainte d’en oublier les moindres fragments.

La Reine du Nord, c’est bien Zaza, rencontrée autrefois au Lux avec ses copines et que Bob est parvenu à séduire. Ensemble, ils feront plus tard un voyage en Californie avec une halte dans la Death Valley, une escale prémonitrice. Cette Vallée de la mort, ils se la rappellent alors que Zaza est confrontée à sa propre fin de vie, ce que sont les « derniers jours de la Reine du Nord ».

L’impuissance de Bob devant cette mort appréhendée est telle qu’il cherche à en retarder l’échéance en emmagasinant le plus de souvenirs possibles, les siens et ceux que Zaza veut ou peut encore pérenniser. Cet état d’urgence et ce devoir de mémoire sont d’une telle intensité que Bob fait de sa narration un cénacle dans lequel seul est admis un discours dont la forme importe presque plus que son cours, que sa trame.

Pierre Filion connaît mieux que quiconque le poids des mots, les règles qui contribuent à construire la structure narrative du roman tout en respectant la personnalité littéraire de l’autrice, l’auteur. Non seulement parce qu’il n’en est pas à son premier récit, mais aussi parce qu’il est un grand accompagnateur d’écrivaines et d’écrivains célébrés, l’éditeur de Michel Tremblay, Jacques Poulin, Ying Chen et tant d’autres.

Les derniers jours de la Reine du Nord n’est pas un roman à clefs, un roman dont il faudrait connaître les tenants et les aboutissants d’une histoire personnelle de l’auteur ou de son jumeau de plume. C’est une histoire si éminemment intime qu’elle interpelle des formes plus anciennes d’écriture, comme si elle était écrite par quelqu’un d’autre que ce Bob imaginaire qui ne se résout pas à mettre en mots la charge émotive de son chagrin d’assister impuissant à la lente et tourmentée agonie de sa compagne.

Bob résume ainsi la vie du couple :

« Nous devînmes une immense irruption à l’intérieur d’un œuf de coq. Puis entassâmes nos sottises sans les regretter jamais. Puis fûmes rapidement instruits des malheurs que l’horizon nous avoit préparés mijotés mitonnés fricotés. Puis redevînmes à force de rires des pulpes abrogées choses chosettes déchosés des transes infirmes des jeux charnus. La cata totale. Je savois bien disois-tu. Ton propos étoit du direct et non de l’indirect libre Il ne faut pas toujours générer du sens lors que le sens ne sert qu’à rassurer la forme et la forme qu’à supporter l’origine. » (p. 30-31)

Non seulement ce passage décrit l’« égrégore » de Zara et Bob, mais il illustre l’éventail des répétitions de synonymes ou de mots inventés dont le romancier fait bon usage, comme si le narrateur voulait blinder leurs souvenirs de tout oubli passé, présent ou à venir.

Qu’il me suffise de citer un autre passage du roman pour illustrer cette prégnance des composantes du discours narratif devenue indispensable :

« Zaza surtout regardoit loin loin loin loin loin cinq siècles d’enfoncement et d’intervalle venoient revenoient vers elle des fragments d’une oscillation qu’elle avoit l’impression le pressentiment l’assurance de reconnaître. Elle se savoit aussi d’une autre époque du Nord ils le savoient s’étoient raconté toutes ces radoteries et ravaudages cousus de chairs anciennes. De celles qui reparaissent sans qu’on les invite au coin du feu. Qui se reconstruisent par lots d’images furtives tirées des fonds d’archives où elles s’étoient déposées en sédiments sur lelit des mères. » (p. 42) Et comme pour appuyer ma compréhension, l’auteur note : « Même la combinaison des mots choisis d’une vie appartient au scénario des croisières tout-inclus. » (p. 132)

Les derniers jours de la Reine du Nord peut « étonner par son caractère insensé, déraisonnable, excessif » tant des personnages et des péripéties racontées que de son matériau plus basiquement littéraire. En cela, je suis d’avis qu’il se rapproche de la facture du surréalisme, ce « mouvement intellectuel et artistique révolutionnaire qui prône l’utilisation des forces psychiques libérées du contrôle de la raison et l’abolition des valeurs reçues. » Comment aurait-il pu en être autrement quand on se fait le devoir de mémoire d’une relation démesurée parce qu’immesurable?

mercredi 21 avril 2021

Dan Hooke (dir.)

L’Atlas des changements climatiques. Que se passe-t-il? Comment peut-on agir?, Montréal, Hurtubise, 2021, 198 p., 22,95 $.

De la théorie à la pratique : le temps d’agir

Les changements climatiques, convenons-en, sont le principal enjeu de l’avenir de la planète terre et de tout ce qui s’y trouve. Plus je lis sur le sujet, écoute les informations scientifiques et cherche à mieux comprendre l’état des lieux, plus j’adapte mon quotidien aux réalités environnementales actuelles. Or, voilà que paraît L’Atlas des changements climatiques. Que se passe-t-il? Comment peut-on agir? qui résume en mots et en images l’abc de ces changements.


 

Pour pallier mon inculture en matière de chimie et de physique, je me tourne vers l’ouvrage dirigé par Dan Hooke qui propose une lecture interactive des sources du réchauffement dont on découvre, jour après jour, les effets pervers sur la nature végétale, animale et minérale, son territoire et ses eaux. Ainsi, il s’intéresse au climat mondial, aux causes et aux effets du changement climatique, et comment agir pour le contrer.

Nous qui sommes abonnés aux bulletins météo qui dictent nos journées, du vestimentaire à la moindre activité, l’état du climat mondial est plus vaste, car il fait référence à l’« ensemble des phénomènes météorologiques qui caractérisent l’état moyen de l’atmosphère en une région donnée » lequel subit les changements climatiques. Par exemple, la température du mois de mars 2021, nettement plus élevée que normalement, reflète les effets des changements climatiques. Que dire de l’effet de serre, du cycle du carbone, de l’empreinte carbone et de l’importance que revêt l’étude du climat?

Quelles sont les principales causes des changements climatiques? L’Atlas en retient une dizaine : les activités humaines qui émettent des gaz à effet de serre (GESS) et leur empreinte carbone, l’accroissement de la population planétaire, les divers usages des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz), la pollution de l’air de plus en plus visible, la part de l’agriculture et de ses productions, la déforestation, les transports routiers, la part de l’avion et le textile. Ces situations sont archiconnues, mais difficilement renversées. Par exemple, si la pandémie a réduit le trafic aérien, le transport routier s’est accru, entre autres au détriment des transports collectifs craints pour cause de contamination.

La troisième section du livre s’intéresse aux effets des changements climatiques partout sur la planète, entre autres les diverses façons qu’ils affectent l’atmosphère, la végétation, la faune et l’environnement. Que dire du réchauffement global causé par l’augmentation des GES dans l’atmosphère terrestre, sinon qu’il entraîne la multiplication des extrêmes climatiques, dont les vagues de chaleur qui occasionnent la hausse des décès, les crues imprévues qui isolent des communautés, les ouragans et les tsunamis, les feux de forêt, etc. Cela sans oublier la fonte accélérée des calottes polaires – « la glace d’été arctique a perdu environ 40 % de sa surface depuis le premier suivi satellite en 1979 » – et l’effet sur la population et les animaux qui habitent ces territoires et le réchauffement des océans.

Ces inquiétudes, bien réelles, ne sont pas reconnues de tous et les moyens pour contrer les changements climatiques ont peu à voir avec les catastrophes observées. Les objectifs internationaux sont ambitieux, mais ne se traduisent pas par de réelles actions pour réduire les GES. Les solutions solaires pour capter la puissance de cet astre, peu importe la saison, ne sont pas négligeables comme la part de l’éolien. L’électricité et les divers usages mis de l’avant ne conviennent pas à tous les pays, car la production d’électricité est souvent plus polluante que la diminution de GES ciblée selon ses sources. La restauration des forêts et les programmes de protection de la biodiversité sont aussi des moyens efficaces si on ne cède pas aux impératifs commerciaux. Enfin, que peut-on faire individuellement pour ralentir la progression des changements climatiques, sinon de changer certaines de nos habitudes de vie quotidienne.

Bref, L’Atlas des changements climatiques nous apprend l’essentiel de « ce qu’il faut savoir sur l’urgence climatique actuelle et de quelle façon nous pouvons changer le cours des choses. »

mercredi 14 avril 2021

Karine Geoffrion

La valse

Montréal, Sémaphore, 2021, 104 p., 16 $ (papier), 12,99 $ (numérique).

Le vernis de l’illusion

Le poids que portent parfois les gens riches et célèbres, ou juste fortunés, est parfois si banal qu’on ne saurait même pas l’imaginer. Le vernis de leur univers, qu’on imagine faussement artificiel, est à peine appliqué qu’il craquèle de tout bord tout côté. Alors, l’image de soi en prend un coup qu’il ne faut surtout pas laisser paraître pour ne pas avoir à repartir à zéro, ce nombre si dégradant. C’est un peu ce qui me turlupinait en lisant La valse, second roman de Karine Geoffrion paru dernièrement aux éditions du Sémaphore.


L’héroïne et narratrice de l’histoire se nomme « Isabelle Lalande, designer d’intérieur de renom, animatrice d’une émission de télévision de décoration ». « Xavier Sauriol, sommité en doit des affaires, associé directeur à quarante-deux ans d’un des plus grands cabinets montréalais » est son époux et partenaire de jeu. Marié depuis 10 ans, le couple a deux garçons, Édouard et Paul. Quant à Luisa, c’est la femme à tout faire : nounou, cuisinière, femme de ménage; bref, c’est la régente de la maisonnée en l’absence des parents.

Xavier est toujours très occupé, il travaille de plus en plus fréquemment tard en soirée pour rencontrer des clients en urgence ou finir de préparer un dossier complexe entendu le lendemain en cours. Isabelle est aussi très accaparée par son équipe de décoratrices, les clients à rencontrer pour initier ou compléter un projet, ses amies avec qui jouer un match de tennis suivi d’un lunch sur le pouce dans un resto branché, cela sans parler de l’organisation de leur dixième anniversaire de mariage. Heureusement, elle peut compter sur Michèle, sa dévouée secrétaire qui gère son agenda et voit à l’intendance de tout ce qui peut déborder des occupations de sa patronne.

On rencontre aussi la mère d’Isabelle pour qui les succès de son gendre adoré comptent plus que tout au monde, alors que les réussites de sa fille sont normales. Que dire de Marie, la sœur cadette de la décoratrice, sinon qu’elle a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur et, ne parvenant pas à créer un certain équilibre émotif, elle semble toujours vouée à l’échec. Enfin, il y a Henri, un ami indéfectible d’Isabelle qui lui sert de chevalier servant lors d’activités sociales quand Xavier est indisponible; il y a aussi Mylène, une ancienne employée renvoyée et qui, morte de jalousie, lui a volé quelques clients.

La romancière dessine une fresque intimiste de la vie d’Isabelle et Xavier à un moment charnière de leur existence. Au-delà du blingbling qu’Isabelle aime, entre autres en glissant des noms connus, le bijoutier français Cartier par exemple, ou les « cinq mille dollars bien investis » pour le gâteau de leur anniversaire de mariage, il y a un vent d’inquiétude qui s’élève sur sa vie de couple. D’ailleurs, les préparatifs de cette fête, pour laquelle elle a loué une auberge au bord du lac Memphrémagog, semblent loin de sa vie de couple. Ce n’est pas pour rien que la première des trois parties du roman s’intitule « L’anniversaire ».

Or, il y a un éléphant dans la pièce qui se manifeste par des passages en italique dispersés à travers la trame et qui raconte une histoire parallèle, une mise en abyme de l’histoire principale. Qui est l’autrice des péripéties se jouant en même temps que se prépare la fête? On en vient à comprendre que ce récit se rapporte aux appréhensions d’Isabelle, à savoir que Xavier a une maîtresse. Qui est cette autre femme? Le seul nom qui vient à l’esprit d’Isabelle est celui de Mylène, son bras droit déchu. Mais à qui confier ses doutes, son inquiétude, car ce serait avouer un échec impensable pour l’image du couple propret qu’elle entretient?

Leur anniversaire de mariage, où tout n’est jamais assez gros et assez grand pour Isabelle, devient l’apothéose de cette fuite en avant. Mylène, étant parmi les invités, c’est sa robe transparente qui la fait réagir, car elle est plus remarquable que la sienne, pourtant taillée sur mesure par une designer à la mode. Il y a aussi que Mylène fait de nombreux apartés avec Xavier, ce qui entretient son doute qu’elle est sa maîtresse.

Soyons prudents, restons dubitatifs, car la romancière a créé une Isabelle ambitieuse, parfois manipulatrice et surtout prête à tout pour préserver son image de femme parfaite réussissant sa vie de famille aussi bien que sa vie professionnelle.

La fête passée, Isabelle a accepté de rendre service à Marie pendant un séjour à Paris et de passer régulièrement chez elle pour nourrir le chat. « L’appartement », la deuxième partie de La valse, relate les visites chez sa sœur, en profitant aussi pour s’y réfugier. C’est d’abord une occasion de casser du sucre sur le dos de sa sœur, une « looser » selon elle, cela lui permet de se familiariser avec le quotidien d’une femme qui est autre que celle qu’elle a imaginé être sa propre sœur.

Le roman se termine sur « La porte », celle qu’Isabelle referme craignant voir sa vie de couple basculée dans une rupture aussi fracassante que déshonorante. Qu’a-t-elle compris sinon que peu importe avec qui Xavier a pu entretenir ou entretient une liaison, cette autre n’aura eu que ses restes à elle, mais jamais de partager la vie de cet homme. Aveuglement volontaire d’Isabelle? Non, plutôt sa façon d’assumer le personnage qu’elle a fait d’elle-même et qui lui convient malgré tout.

Le roman de Karine Geoffrion nous fait entrer dans un univers où les artifices, les illusions et le paraître comptent par-dessus tout. Nous y découvrons l’envers du tape-à-l’œil, beaucoup moins reluisant celui-là. Le jeu de qui perd gagne que propose l’autrice est d’une redoutable efficacité, un univers où tous les coups semblent permis à condition qu’ils restent du domaine privé.