mercredi 28 avril 2021

Pierre Filion

Les derniers jours de la Reine, « triptyque des vestiges amoureux 3 »

Montréal, Leméac, 2021, 144 p. 14,95 $.

Requiem pour unamour en-allée

Les derniers jours de la Reine du Nord, le nouvel opus de l’auteur et éditeur Pierre Filion, nous plonge au cœur d’un drame si difficile à contenir qu’il faut en déconstruire la trame et renouer avec les mots en empruntant l’orthographe d’avant la réforme de 1835 alors que le « françois passe au français ».


 

Que dire de ces mots soudés les uns contre les autres à la recherche d’une voie qui permet d’entendre la mélopée de leur propre voix. Pourquoi un tel maelström, sinon parce que la puissance du récit serait impossible à seulement vouloir évoquer.

Le roman met en scène Bob et Zaza, un homme et une femme découverts dans Luxe (1989), le premier récit d’un « triptyque des vestiges amoureux » où ils se rencontrent dans un resto branché de Montréal et deviennent, presque malgré eux, des amoureux. Ils poursuivent leur quête dans Les chiens de l’enfer (1991), l’occasion de faire un « road trip » espéré salvateur.

Le roman La mort de l’âme fut annoncé comme allant être la fin de leur histoire, mais c’est plutôt Les derniers jours de la Reine du Nord qui marque le point d’orgue d’une relation tumultueuse où l’intensité des sentiments prime par-dessus tout, rappelant des écorchés vifs au napalme des émotions.

Pourquoi insister sur toutes ces années passées entre le début et la fin de ce projet, sinon pour bien faire comprendre que les jours pèsent de tout leur poids sur ce dénouement aussi difficile à raconter qu’impossible à taire par crainte d’en oublier les moindres fragments.

La Reine du Nord, c’est bien Zaza, rencontrée autrefois au Lux avec ses copines et que Bob est parvenu à séduire. Ensemble, ils feront plus tard un voyage en Californie avec une halte dans la Death Valley, une escale prémonitrice. Cette Vallée de la mort, ils se la rappellent alors que Zaza est confrontée à sa propre fin de vie, ce que sont les « derniers jours de la Reine du Nord ».

L’impuissance de Bob devant cette mort appréhendée est telle qu’il cherche à en retarder l’échéance en emmagasinant le plus de souvenirs possibles, les siens et ceux que Zaza veut ou peut encore pérenniser. Cet état d’urgence et ce devoir de mémoire sont d’une telle intensité que Bob fait de sa narration un cénacle dans lequel seul est admis un discours dont la forme importe presque plus que son cours, que sa trame.

Pierre Filion connaît mieux que quiconque le poids des mots, les règles qui contribuent à construire la structure narrative du roman tout en respectant la personnalité littéraire de l’autrice, l’auteur. Non seulement parce qu’il n’en est pas à son premier récit, mais aussi parce qu’il est un grand accompagnateur d’écrivaines et d’écrivains célébrés, l’éditeur de Michel Tremblay, Jacques Poulin, Ying Chen et tant d’autres.

Les derniers jours de la Reine du Nord n’est pas un roman à clefs, un roman dont il faudrait connaître les tenants et les aboutissants d’une histoire personnelle de l’auteur ou de son jumeau de plume. C’est une histoire si éminemment intime qu’elle interpelle des formes plus anciennes d’écriture, comme si elle était écrite par quelqu’un d’autre que ce Bob imaginaire qui ne se résout pas à mettre en mots la charge émotive de son chagrin d’assister impuissant à la lente et tourmentée agonie de sa compagne.

Bob résume ainsi la vie du couple :

« Nous devînmes une immense irruption à l’intérieur d’un œuf de coq. Puis entassâmes nos sottises sans les regretter jamais. Puis fûmes rapidement instruits des malheurs que l’horizon nous avoit préparés mijotés mitonnés fricotés. Puis redevînmes à force de rires des pulpes abrogées choses chosettes déchosés des transes infirmes des jeux charnus. La cata totale. Je savois bien disois-tu. Ton propos étoit du direct et non de l’indirect libre Il ne faut pas toujours générer du sens lors que le sens ne sert qu’à rassurer la forme et la forme qu’à supporter l’origine. » (p. 30-31)

Non seulement ce passage décrit l’« égrégore » de Zara et Bob, mais il illustre l’éventail des répétitions de synonymes ou de mots inventés dont le romancier fait bon usage, comme si le narrateur voulait blinder leurs souvenirs de tout oubli passé, présent ou à venir.

Qu’il me suffise de citer un autre passage du roman pour illustrer cette prégnance des composantes du discours narratif devenue indispensable :

« Zaza surtout regardoit loin loin loin loin loin cinq siècles d’enfoncement et d’intervalle venoient revenoient vers elle des fragments d’une oscillation qu’elle avoit l’impression le pressentiment l’assurance de reconnaître. Elle se savoit aussi d’une autre époque du Nord ils le savoient s’étoient raconté toutes ces radoteries et ravaudages cousus de chairs anciennes. De celles qui reparaissent sans qu’on les invite au coin du feu. Qui se reconstruisent par lots d’images furtives tirées des fonds d’archives où elles s’étoient déposées en sédiments sur lelit des mères. » (p. 42) Et comme pour appuyer ma compréhension, l’auteur note : « Même la combinaison des mots choisis d’une vie appartient au scénario des croisières tout-inclus. » (p. 132)

Les derniers jours de la Reine du Nord peut « étonner par son caractère insensé, déraisonnable, excessif » tant des personnages et des péripéties racontées que de son matériau plus basiquement littéraire. En cela, je suis d’avis qu’il se rapproche de la facture du surréalisme, ce « mouvement intellectuel et artistique révolutionnaire qui prône l’utilisation des forces psychiques libérées du contrôle de la raison et l’abolition des valeurs reçues. » Comment aurait-il pu en être autrement quand on se fait le devoir de mémoire d’une relation démesurée parce qu’immesurable?

mercredi 21 avril 2021

Dan Hooke (dir.)

L’Atlas des changements climatiques. Que se passe-t-il? Comment peut-on agir?, Montréal, Hurtubise, 2021, 198 p., 22,95 $.

De la théorie à la pratique : le temps d’agir

Les changements climatiques, convenons-en, sont le principal enjeu de l’avenir de la planète terre et de tout ce qui s’y trouve. Plus je lis sur le sujet, écoute les informations scientifiques et cherche à mieux comprendre l’état des lieux, plus j’adapte mon quotidien aux réalités environnementales actuelles. Or, voilà que paraît L’Atlas des changements climatiques. Que se passe-t-il? Comment peut-on agir? qui résume en mots et en images l’abc de ces changements.


 

Pour pallier mon inculture en matière de chimie et de physique, je me tourne vers l’ouvrage dirigé par Dan Hooke qui propose une lecture interactive des sources du réchauffement dont on découvre, jour après jour, les effets pervers sur la nature végétale, animale et minérale, son territoire et ses eaux. Ainsi, il s’intéresse au climat mondial, aux causes et aux effets du changement climatique, et comment agir pour le contrer.

Nous qui sommes abonnés aux bulletins météo qui dictent nos journées, du vestimentaire à la moindre activité, l’état du climat mondial est plus vaste, car il fait référence à l’« ensemble des phénomènes météorologiques qui caractérisent l’état moyen de l’atmosphère en une région donnée » lequel subit les changements climatiques. Par exemple, la température du mois de mars 2021, nettement plus élevée que normalement, reflète les effets des changements climatiques. Que dire de l’effet de serre, du cycle du carbone, de l’empreinte carbone et de l’importance que revêt l’étude du climat?

Quelles sont les principales causes des changements climatiques? L’Atlas en retient une dizaine : les activités humaines qui émettent des gaz à effet de serre (GESS) et leur empreinte carbone, l’accroissement de la population planétaire, les divers usages des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz), la pollution de l’air de plus en plus visible, la part de l’agriculture et de ses productions, la déforestation, les transports routiers, la part de l’avion et le textile. Ces situations sont archiconnues, mais difficilement renversées. Par exemple, si la pandémie a réduit le trafic aérien, le transport routier s’est accru, entre autres au détriment des transports collectifs craints pour cause de contamination.

La troisième section du livre s’intéresse aux effets des changements climatiques partout sur la planète, entre autres les diverses façons qu’ils affectent l’atmosphère, la végétation, la faune et l’environnement. Que dire du réchauffement global causé par l’augmentation des GES dans l’atmosphère terrestre, sinon qu’il entraîne la multiplication des extrêmes climatiques, dont les vagues de chaleur qui occasionnent la hausse des décès, les crues imprévues qui isolent des communautés, les ouragans et les tsunamis, les feux de forêt, etc. Cela sans oublier la fonte accélérée des calottes polaires – « la glace d’été arctique a perdu environ 40 % de sa surface depuis le premier suivi satellite en 1979 » – et l’effet sur la population et les animaux qui habitent ces territoires et le réchauffement des océans.

Ces inquiétudes, bien réelles, ne sont pas reconnues de tous et les moyens pour contrer les changements climatiques ont peu à voir avec les catastrophes observées. Les objectifs internationaux sont ambitieux, mais ne se traduisent pas par de réelles actions pour réduire les GES. Les solutions solaires pour capter la puissance de cet astre, peu importe la saison, ne sont pas négligeables comme la part de l’éolien. L’électricité et les divers usages mis de l’avant ne conviennent pas à tous les pays, car la production d’électricité est souvent plus polluante que la diminution de GES ciblée selon ses sources. La restauration des forêts et les programmes de protection de la biodiversité sont aussi des moyens efficaces si on ne cède pas aux impératifs commerciaux. Enfin, que peut-on faire individuellement pour ralentir la progression des changements climatiques, sinon de changer certaines de nos habitudes de vie quotidienne.

Bref, L’Atlas des changements climatiques nous apprend l’essentiel de « ce qu’il faut savoir sur l’urgence climatique actuelle et de quelle façon nous pouvons changer le cours des choses. »

mercredi 14 avril 2021

Karine Geoffrion

La valse

Montréal, Sémaphore, 2021, 104 p., 16 $ (papier), 12,99 $ (numérique).

Le vernis de l’illusion

Le poids que portent parfois les gens riches et célèbres, ou juste fortunés, est parfois si banal qu’on ne saurait même pas l’imaginer. Le vernis de leur univers, qu’on imagine faussement artificiel, est à peine appliqué qu’il craquèle de tout bord tout côté. Alors, l’image de soi en prend un coup qu’il ne faut surtout pas laisser paraître pour ne pas avoir à repartir à zéro, ce nombre si dégradant. C’est un peu ce qui me turlupinait en lisant La valse, second roman de Karine Geoffrion paru dernièrement aux éditions du Sémaphore.


L’héroïne et narratrice de l’histoire se nomme « Isabelle Lalande, designer d’intérieur de renom, animatrice d’une émission de télévision de décoration ». « Xavier Sauriol, sommité en doit des affaires, associé directeur à quarante-deux ans d’un des plus grands cabinets montréalais » est son époux et partenaire de jeu. Marié depuis 10 ans, le couple a deux garçons, Édouard et Paul. Quant à Luisa, c’est la femme à tout faire : nounou, cuisinière, femme de ménage; bref, c’est la régente de la maisonnée en l’absence des parents.

Xavier est toujours très occupé, il travaille de plus en plus fréquemment tard en soirée pour rencontrer des clients en urgence ou finir de préparer un dossier complexe entendu le lendemain en cours. Isabelle est aussi très accaparée par son équipe de décoratrices, les clients à rencontrer pour initier ou compléter un projet, ses amies avec qui jouer un match de tennis suivi d’un lunch sur le pouce dans un resto branché, cela sans parler de l’organisation de leur dixième anniversaire de mariage. Heureusement, elle peut compter sur Michèle, sa dévouée secrétaire qui gère son agenda et voit à l’intendance de tout ce qui peut déborder des occupations de sa patronne.

On rencontre aussi la mère d’Isabelle pour qui les succès de son gendre adoré comptent plus que tout au monde, alors que les réussites de sa fille sont normales. Que dire de Marie, la sœur cadette de la décoratrice, sinon qu’elle a toujours vécu dans l’ombre de sa sœur et, ne parvenant pas à créer un certain équilibre émotif, elle semble toujours vouée à l’échec. Enfin, il y a Henri, un ami indéfectible d’Isabelle qui lui sert de chevalier servant lors d’activités sociales quand Xavier est indisponible; il y a aussi Mylène, une ancienne employée renvoyée et qui, morte de jalousie, lui a volé quelques clients.

La romancière dessine une fresque intimiste de la vie d’Isabelle et Xavier à un moment charnière de leur existence. Au-delà du blingbling qu’Isabelle aime, entre autres en glissant des noms connus, le bijoutier français Cartier par exemple, ou les « cinq mille dollars bien investis » pour le gâteau de leur anniversaire de mariage, il y a un vent d’inquiétude qui s’élève sur sa vie de couple. D’ailleurs, les préparatifs de cette fête, pour laquelle elle a loué une auberge au bord du lac Memphrémagog, semblent loin de sa vie de couple. Ce n’est pas pour rien que la première des trois parties du roman s’intitule « L’anniversaire ».

Or, il y a un éléphant dans la pièce qui se manifeste par des passages en italique dispersés à travers la trame et qui raconte une histoire parallèle, une mise en abyme de l’histoire principale. Qui est l’autrice des péripéties se jouant en même temps que se prépare la fête? On en vient à comprendre que ce récit se rapporte aux appréhensions d’Isabelle, à savoir que Xavier a une maîtresse. Qui est cette autre femme? Le seul nom qui vient à l’esprit d’Isabelle est celui de Mylène, son bras droit déchu. Mais à qui confier ses doutes, son inquiétude, car ce serait avouer un échec impensable pour l’image du couple propret qu’elle entretient?

Leur anniversaire de mariage, où tout n’est jamais assez gros et assez grand pour Isabelle, devient l’apothéose de cette fuite en avant. Mylène, étant parmi les invités, c’est sa robe transparente qui la fait réagir, car elle est plus remarquable que la sienne, pourtant taillée sur mesure par une designer à la mode. Il y a aussi que Mylène fait de nombreux apartés avec Xavier, ce qui entretient son doute qu’elle est sa maîtresse.

Soyons prudents, restons dubitatifs, car la romancière a créé une Isabelle ambitieuse, parfois manipulatrice et surtout prête à tout pour préserver son image de femme parfaite réussissant sa vie de famille aussi bien que sa vie professionnelle.

La fête passée, Isabelle a accepté de rendre service à Marie pendant un séjour à Paris et de passer régulièrement chez elle pour nourrir le chat. « L’appartement », la deuxième partie de La valse, relate les visites chez sa sœur, en profitant aussi pour s’y réfugier. C’est d’abord une occasion de casser du sucre sur le dos de sa sœur, une « looser » selon elle, cela lui permet de se familiariser avec le quotidien d’une femme qui est autre que celle qu’elle a imaginé être sa propre sœur.

Le roman se termine sur « La porte », celle qu’Isabelle referme craignant voir sa vie de couple basculée dans une rupture aussi fracassante que déshonorante. Qu’a-t-elle compris sinon que peu importe avec qui Xavier a pu entretenir ou entretient une liaison, cette autre n’aura eu que ses restes à elle, mais jamais de partager la vie de cet homme. Aveuglement volontaire d’Isabelle? Non, plutôt sa façon d’assumer le personnage qu’elle a fait d’elle-même et qui lui convient malgré tout.

Le roman de Karine Geoffrion nous fait entrer dans un univers où les artifices, les illusions et le paraître comptent par-dessus tout. Nous y découvrons l’envers du tape-à-l’œil, beaucoup moins reluisant celui-là. Le jeu de qui perd gagne que propose l’autrice est d’une redoutable efficacité, un univers où tous les coups semblent permis à condition qu’ils restent du domaine privé.

mercredi 7 avril 2021

Stéphane Garneau

Celui qui reste : lettre à une amie disparue

Montréal, Libre Expression, 2021, 136 p., 22,95 $.

L’ironie de soi

Quand la mort vous a-t-elle rejoint? Moi, ce fut le 16 juillet 1959. J’avais douze ans et m’esbaudissais dans une colonie de vacances quand mon père est venu me chercher : grand-papa Paul, le père de maman, venait de décéder. Depuis, je n’ai jamais oublié l’idole de ma petite enfance.

C’est l’histoire de morts, toujours vivants dans le souvenir, que raconte le journaliste et auteur Stéphane Garneau dans Celui qui reste : lettre à une amie disparue. Rien de triste ici, à peine un peu de nostalgie en se remémorant des moments précis ou, plus simplement, de la présence affective de gens qu’il a connus. Il y a aussi ceux dont le décès fut irrévérencieux, parce que trop brutal, et dont il a voulu connaître l’état des survivants dans lequel la Faucheuse les a laissés ou abandonnés.



« La mort a eu la bonne idée de me foutre la paix pendant une grande partie de ma vie adulte. Puis vint la décennie 2010. La série noire. Comme pour rattraper le temps perdu, elle allait emporter plusieurs membres de mon entourage proche. Fin 2012, on comptait cinq hommes dans ma famille immédiate. Depuis l’été 2018, je suis le seul qui est encore debout. » (4e de couverture)

L’exercice auquel Stéphane Garneau se livre consiste à partager diverses façons de vivre l’après-décès, ce deuil dont on parle tant et qui est bien plus que de lâcher prise et de laisser le temps faire son œuvre. C’est pourquoi il suggère de noter rapidement des détails qui finiront par s’évanouir sans qu’on y puisse quoi que ce soit.

L’auteur a choisi de faire ce pèlerinage au pays des défunts en écrivant une « lettre à une amie disparue », « Beauté ». Il relate leur relation dès le début de sa quête, ce qui atténue l’aspect dramatique de son récit. Cette « Beauté des îles » devient sa partenaire de narration dont il emprunte les mots pour mettre son discours en perspective.

Ce que j’apprécie de ces 9 instantanés, auquel s’ajoute une mise en perspective du vivre un deuil, c’est la distance de ton qu’il s’efforce de conserver du début à la fin, même dans les passages nettement plus émouvants. Jamais de pathos, mais toujours cette bouée si utile qu’est l’ironie par-devers lui-même ou par-devers des situations relatives à ses rapports ou ses liens avec tel ou tel défunt. D’ailleurs, il identifie uniquement les gens connus de la sphère publique, comme son père ou les parents de Dominique Anglade; l’important n’est pas le nom des défunts, mais les conséquences que leur disparition a eues sur leur entourage.

Y a-t-il une différence entre un décès médicalement « programmé » – ce glas sonné par l’oncologiste ou quel qu’autre soignant – et une mort subite? Et ces gens avec qui on a partagé de bons moments ou une certaine intimité dont on a perdu la trace et qui nous reviennent sur le pas d’un mausolée imaginaire?

Perdre une amie, un frère, un neveu ou même son père sont des situations distinctes selon l’intensité des relations entretenues avec chacun. Notre âge, comme celui de la défunte ou du défunt, joue aussi sur notre appropriation du décès, car la mort gagne une forme d’acceptation de plus en plus raisonnée avec le vieillissement puisque nous savons que nous allons y passer tôt ou tard.

De tels contextes sont relatés quand l’auteur parle de son neveu ou de la conversation avec l’homme d’affaires Alexandre Taillefer dont le fils adolescent s’est suicidé. Le mythe voulant que le décès d’un enfant ne doive jamais se produire avant celui des parents a la vie dure. Hélas! cela se produit de plus en plus fréquemment et cause tous les dommages moraux qu’on peut imaginer.

Le récit intitulé "Mon frère" est fort émouvant. Il exige une mise en contexte pour bien comprendre la relation entre les deux frères et leur famille, pour mesurer les conséquences de ce décès sur leur entourage. On peut croire qu’il y a eu une relation amour-haine entre les frères et une relation toxique pour le reste de la famille. Et le voilà qu’après s’être sorti de la rue, au sens propre et au figuré, ce frère meurt des années plus tard sans que leur relation soit complètement rétablie.

Qu'en est-il du décès de Richard Garneau, le "Papa" de l’auteur? Celui-ci brosse une fresque des relations père-fils à différentes époques et il exprime sa fierté, son admiration pour son père en relatant quelques anecdotes, dont cette dernière émission de « Samedi et rien d’autre » à laquelle ils ont participé.

Stéphane Garneau fait œuvre utile en publiant cette lettre à une amie, son témoignage permettant de mettre en perspective diverses réactions au moment du décès d’une personne qui nous est ou nous fut chère. Cela permet, entre autres, de mesurer le poids des relations familiales et celui des amitiés, ces liens que l’éducation judéo-chrétienne donne à croire éternels.

Quand il écrit que, lorsque les familles Garneau réunies au chevet du papa pour décider de mettre fin ou non au traitement devenu inutile, son père était déjà décédé dans son for intérieur. Pour avoir pris semblable décision après avoir accompagné mon propre père durant ses dernières semaines sur terre, je crois que le moment final est venu de lui-même, un apaisement profond comme une porte d’entrée du deuil.

mercredi 31 mars 2021

Jacques Ferron

Contes, édition intégrale

Montréal, Bq, 2021, 304 p., 12,95 $.

La chimie de récits brefs

Jacques Ferron aurait eu 100 ans le 20 janvier dernier. Pour commémorer l’événement, Bibliothèque québécoise, la maison d’édition administrée conjointement par Hurtubise et Leméac, reprend l’intégrale des Contes de Ferron et la biographie écrite par Marcel Olscamp, parue en 1997 et mise à jour depuis, Le fils du notaire. Jacques Ferron : genèse intellectuelle d’un écrivain. Bref, l’homme et l’œuvre en deux volumes fort passionnants. 


Cette intégrale a été préparée par Marcel Olscamp et Jean-Olivier Ferron, fils de l’écrivain médecin; ils ont fait une ultime révision des textes et de leur ordre d’écriture ou d’édition. L’ouvrage rassemble ainsi Contes du pays incertain (1962) et Contes anglais (1964) auxquels furent ajoutés quatre récits sous le titre de Contes inédits (1968).

Il allait de soi, à mon avis, de reprendre la présentation qu’en a fait Victor Lévy-Beaulieu intitulée « Jacques Ferron ou la magie retorse » puisque ce dernier s’est souvent réclamé du médecin écrivain, lui consacrant commentaires et ouvrages dont l’incontournable Docteur Ferron (1991). Comme le Pistolois ajoute fréquemment un descriptif aux ouvrages consacrés à un écrivain, il considère celui sur Ferron comme un « pèlerinage ». Dans sa manière, l’ouvrage n’est pas banal : il s’agit de dialogues qu’entretiennent des personnages de Ferron et de VLB. Ils nous font ainsi entrer par la voie royale dans l’œuvre du docteur telle que comprise, aimée et admirée par un de ses plus fervents lecteurs. On pourra s’interroger sur la façon de lire cet essai : je crois que la meilleure consiste à se laisser prendre au fil du récit en croyant dur comme fer à tout ce que les personnages racontent, la passion de VLB n’étant rien d’autre qu’une force éclatant en manifestations d’enthousiasme et d’affection. Nous sommes témoins de l’osmose entre la fiction et la réalité.

Revenons aux Contes. « Qu’ils soient fantaisistes ou drôles, magiques ou politiques, tous parlent du Québec, de ceux et celles qui l’habitent, le tout dans une langue truculente et un style incisif… Peu d’écrivains contemporains ont pratiqué ce genre littéraire exigeant qu’est le conte. Pour sa part, Ferron y a trouvé une forme qui convenait le mieux à son propos. Par la finesse de son écriture et l’imaginaire unique qu’il déploie, Ferron s’impose comme l’un des plus grands écrivains d’expression française. » (p. 1)

Les contes, souvent associés à l’enfance, peuvent intéresser les adultes. J. Ferron explique : « J’ai écrit des contes pour au moins deux raisons : la première, parce que j’ai assisté à des réunions de beaux conteurs, issus de toutes les classes , de tous les milieux, les uns, bacheliers, les autres analphabètes, qui, pourvu que leur hôte leur donnât à boire, pouvaient se relancer d’un crépuscule à l’autre… la seconde, parce que le conte, comme le pamphlet et le libelle, est, par définition, assez court et qu’il se trouvait à convenir au temps dont je disposais pour écrire. » (Du fond de mon arrière-cuisine. Les salicaires, Bq, 2015, p. 37)

Ne perdons pas de vue que le médecin écrivain a aussi pratiquée l’historiette, « petit récit d’une aventure de peu d’importance », dont une douzaine dans Du fond de mon arrière-cuisine. Les salicaires (Bq, 2015), un recueil de 37 textes.

Quels contes retenir parmi les 44 que compte le recueil? Ce serait mal avisé de faire un tel choix, car chacun de ces récits brefs éveille une image, une émotion, une réflexion ou un rire qui lui est propre. Par exemple, dans "L’enfant", tiré des Contes du pays incertain, la vie et la mort s’affrontent dans une bagarre imaginaire entre les derniers jours et la fin d’une vie, l’une remplaçant inexorablement l’autre selon les cycles de l’existence. Il faut dire que "L’enfant" fait écho à "La mort du bonhomme", un conte où le rire franc l’emporte sur une certaine tristesse.

Que dire de "Mélie et le bœuf" ou de "La Mi-Carême", sinon que l’écrivain emploie un ton drolatique pour souligner des traits d’une société ancienne et nous instruire de façon légère à des réalités ayant pourtant leur part de sérieux.

Un dernier exemple de conte tiré des Contes inédits et intitulé "Chronique de l’Anse Saint-Roch". En 17 tableaux, cette « chronique rapporte des faits qui ne sont pas toujours convenables, c’est que la vie est souvent inconvenante. Le principal est que tout s’arrange et qu’autour de la baie sauvage, peu à peu, les mœurs des vieux pays triomphent de leur peur barbare, adoucissant le cri des oiseaux qui passent par rafales au-dessus des maisons de l’anse avec le vent de terre. » (p. 276) Un des plus longs contes du livre, ce récit me semble un des exemples les plus frappants de l’étendue du talent de l’écrivain, de la maîtrise de son art, de ce qui fait son style et des registres de son imaginaire.

Que vous connaissiez l’œuvre de Jacques Ferron ou que vous en fassiez la découverte, je vous suggère, avec insistance, de voyager dans son univers profondément ancré dans le Québec, qu’il appelle d’ailleurs un pays incertain, et d’apprécier son regard ironique porté sur les personnages comme sur les situations, parfois équivoques, qui l’inspirent.

mercredi 24 mars 2021

Julien Lefort-Favreau

Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre

Montréal, Lux, coll. « Futur proche », 2021, 168 p., 19,95 $.

Juste mesure et institution littéraire

La pandémie aura ramené, en chair et en os, des lectrices et lecteurs dans les librairies de quartier. D’autres ont découvert leslibraires.ca, un site transactionnel profitant du fonds de plus de 100 librairies indépendantes du Québec. Enfin, de l’avis de plusieurs libraires, le livre québécois a aussi largement profité de l’épidémie comme s’il s’agissait d’une valeur refuge.

C’est dans cet environnement de grandes bibliothèques comme on en voit tant sur la toile, ces beaux espaces plus admirables que tous les félins égarés dans l’arrière-pays numérique, que je me suis intéressé à l’essai de Julien Lefort-Favreau, Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre.

 

Cet essai propose une analyse sociocritique de la planète livre, de l’édition à la commercialisation, tant du point de vue politique qu’économique, en s’appuyant sur des exemples venant de France et quelques-uns du Québec. Entendons-nous : quand j’écris politique, je fais référence à l’organisation des sociétés, des entreprises œuvrant dans le secteur du livre dans son entièreté. L’essayiste s’intéresse aux règles qui ont encadré ou encadrent l’édition, l’impression et la diffusion du livre. Il regarde aussi la volonté d’artisans de protéger les pratiques minimalistes qui, selon certains, permettent de mieux gérer la liberté de publier sans autre intention que d’ouvrir leurs portes à des autrices ou des auteurs engagés, loin des saveurs du jour.

L’univers qu’explore Lefort-Favreau me semble, à maints égards, le même que celui de Mark Fortier, son éditeur et patron de Lux Éditeur, dont la mission est identifiée ainsi sur son site : « Nourrir l’esprit, inspirer les révoltes… » Et d’ajouter qu’il s’agit bien d’une « maison d’édition indépendante spécialisée dans les domaines de l’histoire des Amériques et de la réflexion politique, d’inspiration libertaire, ce qui ne l’empêche pas de posséder une modeste, mais excellente collection d’ouvrages de littérature, de théâtre et de poésie ».

L’essayiste résume ainsi son propos :

« Au fil de mes recherches, j’ai identifié trois types d’indépendance éditoriale. Premièrement, certains discours et pratiques semblent justifier une "indépendance esthétique", acception qui recoupe fortement le concept d’avant-garde, comme on le verra plus loin. Deuxièmement, on assiste à des proclamations d’indépendance "politique" ou "idéologique" des éditeurs face à l’État, à des groupes de pression, à l’appareil judiciaire. Finalement, l’indépendance se définit directement sur le plan "économique" et se forme sur la base d’une opposition fondamentale au grand capital. » (p. 11)

Je ne reprocherai pas à Julien Lefort-Favreau d’avoir construit son point de vue du « luxe de l’indépendance » en s’appuyant sur celui d’analystes français et de situations bien réelles d’éditeurs « minimalistes ». Le chapitre 2, « Le miroir aux alouettes de l’indépendance », explique comment l’éditeur a parfois la tentation de devenir aussi gros que le bœuf avec une inventivité toute relative de partenariats, de minisatellites essaimés sur le territoire et de la diversification des sources de revenus, comme l’a fait Actes Sud, éditeur entre autres de Nancy Huston auquel Leméac fut associé.

Si je résume la pensée de Lefort-Favreau, « le luxe de l’indépendance » pour un éditeur, un distributeur ou un libraire, réside dans une indépendance éditoriale autorisée lorsqu’ils restent éloignés des grands conglomérats. Au Québec, à titre d’exemples d’indépendants, on pense, entre autres, aux éditions du Noroît, Écrits des Forges (qui célèbre son 50e anniversaire cette année), Lux, Leméac, Pleine lune, Sémaphore, Mémoire d’encrier, Alto, Trois-Pistoles, etc. Au sujet de cette dernière, VLB écrivait sur FB le 18 février dernier : « Fondées en 1996, les Éditions Trois-Pistoles ont publié depuis quelque chose comme 450 ouvrages. De graves ennuis de trésorerie… et le satané virus de la Covid-19… ajouté à ma maladrerie… ont failli tout faire exploser comme le font les naines jaunes! » Pas question pour le Pistolois de fermer boutique, habitué qu’il est de vivre de peu en mettant tout son avoir au service de « ces grands idéaux que sont la Patrie, la Libération des idées visionnaires et de celles et ceux qui les portent. »

Sur la fragilité des éditeurs qui paient le prix de leur indépendance, je suis surpris, tout en comprenant qu’il ne faut pas tenter le diable, que Lefort-Favreau n’ait pas rappelé l’exemple le plus terrible qui soit, celui des éditions Écosociété qui furent poursuivies par deux minières pour une somme de plusieurs millions suite à la parution de Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique, un « ouvrage faisant état de nombreux abus qu’auraient commis des sociétés minières canadiennes en Afrique. » « Cette bataille judiciaire a aussi inspiré le documentaliste Julien Fréchette, qui a réalisé Le prix des mots, un documentaire qui retrace le parcours judiciaire vécu par les auteurs et Écosociété. »

S’il est plus question d’éditeurs spécialisés dans les essais que dans la fiction, c’est, à mon avis, que généralement ceux qui font paraître des « best-sellers » sont vite avalés par des conglomérats. Il suffit de passer en revue le nombre de maisons d’édition québécoises appartenant au groupe Québecor et de retracer leurs origines pour comprendre que le moteur économique, dans le milieu du livre comme dans d’autres, est toujours de plus en plus gourmand. Quand Québecor Média a fait l’acquisition des maisons d’édition chapeautées par Sogides, la société de Pierre Lespérance, il devenait LE conglomérat du livre au Québec.

Cela sans oublier que Québecor était aussi propriétaire d’Archambault, un magasin de musique d’abord familial auquel il ajouta la vente de livres. Encore là, l’économie étant la ligne directrice des grandes sociétés, Archambault fut plus tard cédé à la société Renaud-Bray, faisant de celle-ci un conglomérat de librairies vendant également CD, DVD, instruments de musique, et tant d’autres produits.

Les « réflexions sur le monde du livre » peuvent sembler à mille lieues de nos préoccupations, mais il ne faut surtout pas les balayer du revers de la main surtout quand on imagine le poids que les Amazon de ce monde font peser sur la chaîne du livre. Il existe chez nous une loi du livre, longtemps appelé loi Vaugeois du nom du ministre péquiste qui en fut l’instigateur (voir https://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=4385), qui encadre l’ensemble du domaine du livre, dont la propriété des maisons d’édition. Le monde du livre québécois semble en excellente santé, si on tient compte du grand nombre d’éditeurs indépendants et de la chaîne de commercialisation. Hélas, le premier maillon de cette chaîne, les autrices et les auteurs, est très faible, car il n’est pas encore reconnu un étant métier comme le sont éditeurs, imprimeurs et, dans une certaine mesure, libraire, etc. Il ne dépend que de nous, lectrices et lecteurs, de supporter notre institution littéraire et ses composantes. Comme je ne cesse de le répéter depuis plus de 40 ans : lire est l’activité culturelle la moins dispendieuse à exercer.

Oui, Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre, c’est celui de toutes les minuscules maisons d’édition québécoises dont il faut encourager les initiatives et la production de qualité.

mercredi 17 mars 2021

Dominique Fortier

Les larmes de Saint-Laurent

Québec, Alto, coll. « Coda », 2012, 344 p., 16,95 $ (papier), 10,99 $ (numérique)

Le cabinet des curiosités

Variant ou évoluant, s’adaptant ou se modifiant : ces mots hypnotisent notre entendement. Pourtant, ils décrivent ce que nous faisons dès notre conception, de l’embryon à la naissance, et pour le reste de nos jours sous la forme du vieillissement. Il en va de même pour une œuvre artistique. Il m’arrive de découvrir une écrivaine alors qu’elle bâtit son œuvre, de faire un retour en arrière pour lire ses premiers livres et y observer les variants qui font son style, sa personnalité littéraire.

J’ai ainsi voulu m’attarder au roman, Les larmes de saint Laurent (Alto, 2010), second récit original de Dominique Fortier, qui propose trois textes d’époques – du 19e au 21e siècle – et de territoires différents – d’un village de Martinique à une ville d’Angleterre à Montréal – et en fait une seule et même histoire.


 

Le récit fondateur s’intitule « Monstres et merveilles ». Nous y accompagnons Baptiste, un habitant de la ville de Saint-Pierre, en Martinique, d’où on voit au loin la montagne Pelée. Baptiste est un drôle de zig qui pratique mille métiers pour éviter les misères que la vie lui réserve. Fin renard, il réussit à se sortir des sales pétrins dans lesquels il a l’art de se mettre. Sauf qu’une fois, il ne peut échapper à la justice et il est incarcéré dans un cachot imprenable tel un donjon, sans fenêtre d’où apercevoir la mer et sentir ses odeurs iodées.

Survient le matin du 8 mai 1902, la terre tremble tant que Baptiste a peine à se tenir debout. Plus il ressent le séisme plus il croit sa fin venue. Pourtant, le volcan a donné des signes avant-coureurs, dont cette poussière grise recouvrant tout sur son passage et les émanations de soufre. La Pelée en éruption, elle tue la population entière de Saint-Pierre, sauf Baptiste dans sa geôle.

Baptiste Cyparis – c’est le nom qu’il donne aux autorités – devient un personnage : le Revenant de l’Apocalypse, un être d’exception par la force des choses. L’éclaireur du cirque Barnum & Bailey vient un jour le rencontrer et lui propose un travail au sein d’une troupe où animaux exotiques, êtres humains au physique exceptionnel – jumeaux siamois, femme à barbe, petite personne, etc. – se partagent le grand chapiteau.

C’est ainsi que Baptiste parcourt les États-Unis et découvre une modernité dont il ignorait l’existence. Plus important, il fait partie d’une famille qui, comme toutes les familles, connaît ses différents, ses fous rires et ses grandes peines, l’entraide et le chacun-pour-soi. Cela lui convient, car il ne se sent pas trop encadré ou trop obligé. Cette famille devient la sienne quand il épouse Alice et prend soin d’Élie, une union qui lui impose de ne pas flirter avec Stella. La chair est faible, Élie les voit, Baptiste ne peut plus reculer. C’est un incident tragique qui ramène Baptiste en prison, s’accusant d’un crime qu’il n’a pas commis pour protéger le jeune coupable.

Si le séisme de la montagne Pelée et la vie de Baptiste sont au centre du premier récit, c’est un jeune mathématicien anglais qui mène la trame de « l’harmonie des sphères ». Les parents d’August Edward Hough Love, de riches bourgeois, souhaitent que leur fils devienne une personnalité au sein de la société qu’ils fréquentent. Or, Edward s’intéresse à une seule chose : étudier. À peine sait-il écrire et compter qu’il imagine des calculs sur tout ce qui l’entoure comme s’il était doué de sciences infuses.

Du matin au soir, il s’adonne à des quêtes successives au grand désespoir de ses parents qui aimeraient bien qu’il se trouve une compagne digne d’être des leurs et qu’ensemble ils fondent un foyer. Hélas pour eux, Edward n’est pas du genre à courir le billet doux. Un jour pourtant, Garance, une « jeune Française à l’accent chantant et qui paraissait préférer de loin le piano à ses responsabilités de maîtresse de maison », entre dans sa vie. (p. 155) À cette époque, Edward s’intéresse à la planète terre et à certaines de ses réactions, dont l’écoute du sol permet d’anticiper les mouvements. Quant à Garance, en bonne musicienne, elle est captivée par les sons, tous les sons. Or, lorsque le garçon la rencontre, elle a l’oreille collée au sol à écouter les harmonies ou les cacophonies de la planète.

Le logement des tourtereaux devient vite un capharnaüm innommable. Leur aversion pour les trivialités du quotidien les amène à négliger les choses aussi basiques que cuisiner, faire le ménage et autres obligations vitales. Le couple se concentre sur la passion de chacun qui rythme leurs horaires et déplacements. Ainsi, ils se rendent même en Italie pour constater les dégradations de l’environnement du Vésuve, comme ils le feront du volcan Pelée.

Surprise! Garance constate qu’elle est enceinte. Le couple hésite entre joie et panique, cette grossesse n’ayant jamais été envisagée. À partir de ce moment-là, les choses vont rapidement et leur imprévoyance entraîne le décès de la jeune femme en couche. Le jeune père panique et confie les jumeaux Hyacinthe et Violette à sa mère. C’est devant la fosse où git le cercueil de Garance qu’il a une épiphanie : « rendre compte de ce que c’était d’être vivant sur cette planète n’était rien si l’on ne rendait pas compte de la manière dont cette planète elle-même était vivante. » (p. 206)

Quatre ans plus tard, Edward amène les jumeaux admirer les Perséides « que Garance avait toujours appelées "larmes de saint Laurent" en l’honneur du malheureux saint né à la fin de l’été et dont elle assurait que les étoiles étaient les pleurs versés chaque année à la même époque. » (p. 207) Arrive le point final des recherches et de la vie d’Edward, un ouvrage intitulé Théorie Mathématique de l’Élasticité.

« L’harmonie des sphères » m’a fait penser à un terrain de jeux intellectuels tant Dominique Fortier s’en donne à cœur joie avec le vocabulaire scientifique ou de la recherche fondamentale comme celui de la musique. Cela sans parler de cet objet abscons trouvé par Garance chez un chineur, un vase en bronze dont les « flancs supportaient huit dragons, tête en bas, dont sept tenaient dans leur gueule entrouverte une bille en métal de la grosseur d’un œuf de caille, au-dessus de grenouilles disposées dessous, celles-là la bouche béante, prêtes à recueillir chacune la sphère suspendue au-dessus d’elles. » (p. 175)

Si le volcan de la montagne Pelée est rappelé par Edward, c’est son ultime ouvrage et cette bizarrerie de vase qui sont évoqués dans « Love waves », troisième et dernier récit composant Les larmes de saint Laurent. Cette fois, nous sommes à Montréal, cent ans plus tard. Nous accompagnons une jeune femme dont l’occupation consiste à promener quotidiennement les chiens de diverses personnes. Le mont Royal est son lieu de prédilection où ses amis les bêtes s’esbaudissent sous son regard bienveillant devant leur liberté retrouvée. Vladimir, Estragon, Paillasson et Lili l’écoutent au doigt et à l’œil comme si elle était leur chef de clan. S’ajoute Damoclès, un chien qu’elle a sauvé de l’abandon, promu gardien de la meute.

Un jour à la montagne, « sous le hêtre au pied duquel elle a l’habitude de s’asseoir quelques instants avant de poursuivre par le sentier rocailleux menant à l’université, se dresse ce jour-là un inukshuk fermement planté sur ses deux courtes jambes ». (p. 216) Par la suite, elle « découvre, différent et pourtant toujours fait des mêmes pierres, avec l’impression de retrouver un ami depuis longtemps perdu dont elle reconnaît les traits sous une série de masques. » (p. 217)

« Le boisé Saint-Jean-Baptiste est la propriété du Cimetière Mont-Royal » et les chiens doivent être tenus en laisse, ce qui la fâche. Apercevant un jeune homme qui semble s’occuper des lieux, elle l’invective sur ces règles injustifiables. Impassible, il lui fait d’abord remarquer que ses chiens semblent avoir froid, puis explique, exemple à l’appui, pourquoi les clebs doivent être attachés.

Les liens entre la promeneuse et l’employé du cimetière se tissent au fur et à mesure qu’on découvre leurs centres d’intérêt et la liberté que leur enseignent la faune, la flore, la nature et leurs lectures. Petit à petit, l’un et l’autre se révèlent : lui par ses différentes lectures dont Théorie Mathématique de l’Élasticité d’Edward Love, elle par sa détermination à vouloir supprimer toutes entraves à ce qui bouge sur terre. Ils s’apprivoisent sans jamais s’identifier et sans exprimer leurs sentiments.

Un jour, voyant « la silhouette du chapiteau tout blanc que vient planter le cirque à la lisière de la ville », elle éprouve un malaise qui devient une mise en abyme racontant un numéro de trapèze qui vire au drame quand Colombine, la trapéziste, « est brutalement ramenée vers le haut à mi-chute » grâce au harnais qui la retient et que son compagnon, Pierrot, « atterrit violemment dans le filet de sécurité ». Que raconte cette parenthèse, sinon une page d’un passé composé où la jeune femme s’appelait Colombine que son amoureux n’a pu rattraper.

Puis, les événements se suivent dans une certaine langueur : le décès de Damoclès, l’hospitalisation de la jeune femme, la traversée de la rue Saint-Laurent à partir du fleuve en direction nord, etc. La chute de la narration se déroule, une nuit durant, dans un mausolée du cimetière du Mont-Royal et cèle leur relation. Elle se nomme Rose Cyparis, lui William Love, faisant ainsi écho aux précédents récits.

Les larmes de saint Laurent joue de tous les registres qu’une narration peut exploiter, de la fiction pure au conte féérique, de l’imaginaire presque fantastique à la description du comportement humain. Chaque fois que le registre change, il convient à la situation vécue par les personnages comme s’ils exigeaient ces transformations. Ce roman a quelque chose du cabinet de curiosités abritant « des choses rares, nouvelles ou singulières ».