mercredi 24 juin 2020


Claire Hélie
La robe sans corps, Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Roman », 2020, 160 p., 18,95 $ (papier), 13,99 $ (numérique).

Laissez-moi vous raconter

Claire Hélie, après la parution de Quelqu’un t’a touché, un recueil de poésie paru à la même enseigne en 2013, s’est aventurée dans les avenues que lui inspiraient les personnages d’un premier roman, La robe sans corps. Nul doute, nous sommes bien dans son Chicoutimi natal et sa rue Racine, mais nous sommes surtout dans l’univers de la P’tite, une gamine d’une dizaine d’années à l’imagination si inspirante que son entourage en vient à la suivre dans un univers inconnu de tous.



Cette histoire me semble une allégorie ou même un conte tellement la fantasmagorie des interactions entre les personnages les éloigne de leur quête initiale pour y revenir sans prévenir, un peu comme le ressac de la mer ou même les marées, qu’on peut s’y perdre si on veut aller trop vite en brisant le rythme qu’impose, avec un certain art, la romancière.
Qui donc raconte les aventures de la P’tite et des siens, de la Grande et des siens, de Gilo et des siens réels ou inventés? Généralement, ce sera la P’tite, mais, comme pour nous éloigner de son imagination ou de sa réalité au quotidien, une voix hors champ prend le relais pour nous ramener dans la vérité du temps qui passe avant de remettre le témoin à l’enfant.
La P’tite a deux sœurs, une mère besogneuse et un père cordonnier. Le rôle de chacun est clairement déterminé et se joue avec la régularité d’une horloge, chaque jour de la semaine ayant un horaire fixe. Cela semble trop rigide pour la benjamine et, malgré l’affection manifeste de sa mère et celle plus latente de son papa, elle cherche par tous les moyens à se distinguer. Mais, il lui faut d’abord vaincre sa timidité.
Du côté de la Grande, les choses sont tout autres. Sa mère et sa grand-mère la cajolent et lui fournissent tout ce que sa préadolescence réclame. Son oncle, vicaire émancipé de la paroisse, lui sert de figure masculine depuis longtemps, car son père a quitté le foyer familial quand elle était toute jeune. Pourquoi? C’est secrètement ce qu’elle cherche à savoir, sa quête qui traverse tout le roman.
Puis, il y a le Vieux, un artiste qui habite le quartier depuis longtemps et autour duquel on a développé une aura mystérieuse que la P’tite est curieuse de percer. Il y a aussi madame Madore qui dirige la Maison de la culture; c’est elle qui va révéler les liens entre la P’tite, la Grande et le Vieux comme le développateur utilisé autrefois dans les labos de photographie.
Les 27 séquences de La robe sans corps ne sont pas une suite d’événements et d’actions en continu, chacune étant comme un tableau dans un ensemble qui constitue la trame de l’histoire. Pour souder ces éléments qui peuvent sembler épars sans l’être, Claire Hélie a imaginé huit intermèdes, des interludes inspirés par les séquences qui précèdent. Ces pauses jouissent d’un ton poétique dont l’intensité varie selon les moments de l’action narrative.
La quête de la P’tite n’est autre que de vaincre sa timidité en imposant ses rêves et en les réalisant à travers des projets qui, de prime abord, peuvent sembler démesurés. Il y a son désir de connaître le Vieux et d’entrer dans sa maison dont elle veut percer ce qu’elle croit être un mystère. Cela se produira tôt dans le récit et une œuvre de Gilo, le vieil artiste, la surprendra plus que tout. La relation entre l’enfant et le Vieux sera d’emblée excellente.
La P’tite a l’occasion de revenir fréquemment chez l’artiste pour satisfaire sa curiosité, mais aussi pour accompagner Mme Madore qui projette une exposition de ses œuvres à la Maison de la culture, ce qui n’a pas été fait depuis des lustres. Ces visites de la gamine lui apprennent que Gilo a eu une sœur, Loreli, une artiste décédée, et un neveu Jocelyn que tous appellent Josse. Elle comprendra au fur et à mesure les liens qui unissaient le frère et la sœur, et l’affection que Gilo porte à son neveu. Elle apprendra également que la grand-mère de la Grande, Alvine, connaît Gilo depuis toujours.
N’oublions pas la Grande, l’autre dimension d’une amitié entre enfants. Plus confiante en elle-même que son amie, surtout parce que très bien entourée, la Grande entre dans les jeux de la P’tite qui l’aide à ne pas perdre les plaisirs de son enfance, hypothéquée par la séparation de ses parents. C’est d’ailleurs sa volonté de renouer avec son père qu’elle confie à sa camarade et que cette dernière imagine un scénario, un pacte pour qu’elle parvienne à ses fins.
Qu’est-ce que « la robe sans corps » du titre? C’est non seulement le titre d’une séquence, mais c’est surtout le récit que Gilo en a fait à la P’tite dont l’imagination sans cesse en ébullition a décidé d’en changer le cours. Ce sera encore l’occasion pour l’autrice de laisser l’enfant vieillissant en plein délire créatif dont le talent et le savoir-faire seront bientôt reconnus.
Je soulignais plus tôt que ce roman tient plus de l’allégorie tirant profit d’une suite d’événements bien ficelée qui permet aux personnages de réaliser leur quête en parvenant à réunir autour d’eux ceux qui leur tiennent à cœur. Il me faut ajouter à cet assemblage d’événements, parfois étonnants, à la fin heureuse que le ton poétique de La robe sans corps exige. Oui, la P’tite et la Grande ont droit au bonheur lequel se réfléchit sur celles et ceux qui les entourent. En cette époque de morosité, il fait bon se laisser emporter par la prose de Claire Hélie.

mercredi 17 juin 2020

Marie-Ève Lacasse
Autobiographie de l’étranger
Montréal, Flammarion Québec, 2020, 184 p., 26,95 $ (papier), 19,99 $.

Quête d’identité ou image de soi

Marie-Ève Lacasse fait paraître son quatrième roman dont le titre souligne, à l’encre rouge, son projet d’écriture : Autobiographie de l’étranger. Était-ce simplement l’intitulé d’un livre ou l’autrice propose-t-elle un album d’images choisies de son existence? Et ce mot « étranger », fait-il référence à un pays lointain ou à la difficulté à se reconnaître soi-même?



Relisant mes notes sur Ainsi font-elles toutes, premier roman paru en 2005 sous le pseudonyme de Clara Ness, une phrase semble annonciatrice du nouvel opus : « Au fur et à mesure que se déroule l’histoire, le caractère de chacun des personnages se nourrit de sa propre existence et de leurs rapports intellectuels et physiques. Ou comme le résume la narratrice : " Peut-être que je ne suis jamais sortie de mon adolescence. J’ai une connaissance instinctive de l’amour, mais elle se limite à une spéculation intellectuelle, plus ou moins issue de la littérature et d’expériences extérieures aux miennes que d’une réelle expérience du corps. "»
Puis, il y a eu Genèse de l’oubli l’année suivante. À propos du deuxième roman, j’écrivis : « Si on a parlé de la « manière Philippe Sollers », soulignant l’allure générale de son premier récit, le nouveau roman de Clara Ness me semble plus personnel dans l’écriture et plus intime dans ce qu’il raconte. »
Tous ces éléments narratifs se retrouvent dans l’autobiographie parfois polis, parfois brouillons ou encore démultipliés en se jouant du temps dont l’arrivée à Paris de la narratrice, qu’on présume être l’autrice puisqu’elle raconte sa vie réelle ou imaginée, est l’année zéro. Elle joue aussi des lieux, l’Atlantique étant le marqueur de distance entre ses deux cultures, celle de son enfance et celle de ses expériences en Hexagone.
Ce livre me fait penser à une gerbe de fleurs, un bouquet dont la composition a autant de couleurs que d’odeurs dont on ne perçoit pas toujours distinctement les parfums. Il y a bien sûr les teintes de la vie de la narratrice, comme celles qui représentent sa fillette ou Olivia sa compagne. La coloration de la morosité est appliquée à petites touches sur la vie banlieusarde de sa propre enfance et la grisaille qui lui semble couler sur la vie de couple de ses propres parents.
Ce qui noue ce bouquet, c’est l’écriture d’un roman, La Fête, qui, je crois, peut très bien être celui qu’on lit, le titre n’étant pas nécessairement en lien direct avec le propos. C’est l’autrice elle-même qui m’amène à cette conclusion : « Est-ce que les révélations de cette autobiographie ne sont pas indécentes, est-ce qu’autour des instruments de l’"aveu" il n’y a pas, comme l’écrit Foucault, l’origine du pouvoir? En me dévoilant je rends vulnérable, et maintenant que je me révèle on pourrait me détruire autant que je détruis. »
Cette mise en abyme devient en quelque sorte la ligne du temps, un temps brisé par un va-et-vient entre le présent et le passé, même antérieur. La division de la trame en 94 segments de longueur variable, certains marqués par une brisure, parfois nette parfois indistincte, du propos du discours narratif. Je me suis ainsi demandé si, parfois, l’autobiographe s’adresse à nous ou à elle-même. Tout cela est pourtant conséquent et cette coupure du fil est rattrapée plus loin dans le récit.
Lorsqu’il est question de sa fille, la narratrice semble devoir justifier sa relation hétérosexuelle alors que son éducation familiale, puis dans un collège de filles l’ont amené à faire un choix plus éclairé que spontané. Ceci interpelant cela, ses relations humaines ont tendance à être soupesées à l’aune des personnes qu’elle rencontre. Le modèle parental est bien sûr évoqué et même analysé (ou psychanalysé), car il est en lien avec la fuite du Canada de la biographe après un bref séjour en France à l’âge de 14 ans suite à un premier prix littéraire remporté. Comme d’autres l’ont écrit : tout est dans tout chez Marie-Ève Lacasse.
Cette Autobiographie de l’étranger semble marquer un virage déterminant dans la vie de l’écrivaine, un bilan de sa vie à l’aube de la quarantaine. Sévère à l’égard d’elle-même, elle n’épargne personne de son entourage sentimental. Ses parents d’abord avec qui, une maturité nouvellement acquise, elle se permet une harmonie jusque-là inconnue. Il y a aussi Olivia, sa compagne, rappelant les points d’ancrage de leur vie de couple comme leurs différences, aussi tranchés les uns que les autres.
On peut comprendre l’étranger du titre, je l’ai suggéré plus haut, comme le point d’observation d’un continent à l’autre. La narratrice est une étrangère pour ses relations françaises, mais aussi pour celles qu’elles croisent lorsqu’elle est de passage au Canada. Cela est manifeste dans la question de la langue : elle a voulu gommer à jamais le discours du français québécois pour s’affranchir d’un autre au diapason d’un temps nouveau, comme si sa langue maternelle était la tare d’une génétique post colonialiste. Si bien que lorsqu’elle est au Québec, on l’entend aussi comme une étrangère. Même sa fillette se rit d’elle quand elle ne comprend pas un mot du lexique de chez nous
C’est ce même phénomène colonialiste, inversé cette fois, lorsqu’elle s’intéresse à la politique canadienne, au génocide des Amérindiens et de la pensée américaine de Justin Trudeau; son jugement est altéré par la perception hexagonale du Canada presque inchangée depuis le mythe du bon sauvage imaginé par Jean-Jacques Rousseau au dix-huitième siècle.
Autobiographie de l’étranger n’a pas la même rigueur formelle de Peggy dans les phares (2017), une biographie inventée de la compagne discrète de Françoise Sagan. Cela se comprend, car l’autobiographie, même sous forme de roman, n’est toujours qu’une suite d’images choisies parmi les albums d’une vie, ici d’environ 40 ans. Il est ainsi rare qu’un tel livre insiste ou simplement mentionne des aspects de son existence dont l’auteur est peu ou pas fier, c’est pourtant ce que fait M.-È. Lacasse avec un certain plaisir masochiste, comme le récit de jeux qu’enfant elle a pratiqués avec des amies jusqu’à leur nubilité.
La narratrice, ou l’autrice, est un être complexe pour qui, croit-elle, seuls la littérature et l’acte d’écrire comptent. Elle s’en est fait une telle histoire qu’elle y croit toujours et ne cesse de rappeler tout au long du roman comme s’il s’agissait d’un mantra qui évoque une religion de soi, ici un doute existentiel. Cela l’empêche, en quelque sorte, de jouir de l’existence, de la relation avec sa fille (prétextant que sa mère ne fut pas un modèle), avec son amoureuse qui la quitte et ses parents qu’elle a laissés derrière et qu’elle retrouve un peu justement grâce à son enfant.
La liberté des uns cesse lorsqu’elle entrave la liberté des autres, dit-on. Il en va de même entre la réalité intrinsèque et la fiction narrative. C’est pourquoi je crois nécessaire de mettre en perspective tous les éléments retenus par l’auteur, l’autrice d’une autobiographie. Où se trouve la frontière entre Marie-Ève Lacasse et la narratrice d’Autobiographie de l’étranger? Je l’ignore et cela n’a aucune importance dans la mesure où la narration participe aux plaisirs de lire l’ouvrage. Si cet opus est moins linéaire, plus touffu que les précédentes narrations, c’est justement parce que son corpus est plus riche en rebondissements imprévisibles parce qu’appartenant à l’intime.

mercredi 10 juin 2020

Ronald Wright
Brève histoire du progrès, nouvelle édition revue et augmentée
Montréal, Bq, 2020, 248 p., 12,95 $.

Du progrès à la dégénérescence

Il arrive parfois qu’un livre, brièvement recenser, retienne mon attention au point où j’y reviens. C’est le cas de la version revue et mise à jour de Brève histoire du progrès, un essai de Ronald Wright arrivé à point nommé, au temps de la pandémie. En effet, les signaux que nous envoie la planète en ce temps de confinement nous rappellent que « l’histoire a en effet prouvé que le progrès, quel qu’il soit, mène directement à l’échec et à l’anéantissement. »



Cet ouvrage porte un regard analytique et critique sur l’histoire de l’humanité d’aussi loin que les connaissances actuelles le permettent. L’auteur propose ainsi une réflexion anthropologique sociale et culturelle sur diverses formes de progrès, de leurs composantes et du rôle joué par l’être humain. Cette vaste fresque repose sur des événements s’étant déroulés sur plusieurs millions d’années dont nous ignorons les détails, mais elle s’appuie sur diverses études et des conclusions reconnues par les scientifiques.
D’une part, il y a la création et l’évolution de la planète Terre. D’autre part, il y a la création et l’évolution des vivants, du monde végétal et animal. Comme d’autres de ma génération, enfant j’ai été un adepte du créationnisme enseigné par l’Église catholique, selon la genèse biblique. La théorie de l’évolution de Darwin a vite ébranlé mes convictions.
Cette mise en perspective illustre la force et la faiblesse primaire de la race humaine, car le temps est le fil conducteur de tout. Il y a la capacité de l’être humain de s’adapter à presque toutes les situations, ce qui me semble beaucoup plus vaste que la simple résilience. Puis, il y a son inaptitude de se rappeler ses expériences passées et d’en tirer des leçons applicables à l’avenir.
Wright s’arrête à tous les moments marquants de l’humanité, à ce qu’on appelle son évolution, mais aussi à sa contre évolution. Aujourd’hui, il semble que plus planète se développe plus les humains se rassemblent en société; plus celles-ci se multiplient plus les besoins vitaux s’accroissent. Nourrir une famille, c’est bien, en vêtir des dizaines est plus problématique. Entre les premiers balbutiements de l’humanité et la théorie de Darwin (1809-1882), il y a eu plusieurs millénaires d’évolution. Depuis, l’évolution n’a plus rien à voir avec celle du temps jadis. Or, la constante temporelle, ultime appui à toute transformation, est menacée dans son essence même, c’est-à-dire dans la mesure de sa durée. Le « je n’étais pas né » est devenu son nouvel étalon.
Dans le contexte d’une pandémie, que vaut de rappeler la grippe espagnole de 1918 à 1919 et ses 20 à 50 millions de morts, voire même 100 millions, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale? Il faut pourtant profiter des leçons apprises alors pour en tirer le meilleur parti, tout en tenant compte de la réalité du siècle actuelle.
Or, Brève histoire du progrès nous rappelle que ce sont les pandémies qui ont le plus marqué la terre et ses habitants depuis le Moyen Âge, et même avant. Dans la fresque de l’histoire, Ronald Wright passe en revue chacune des époques d’évolution et de transformation de notre planète. Il conclut que chacun des cycles se termine par un bouleversement naturel ou par un quelconque conflit générationnel. On dirait même que la terre et ce qui l’habite doivent se recréer d’une ère à l’autre. Plus nous nous approchons de l’époque contemporaine, le Moyen Âge par exemple, plus la durée entre deux « révolutions » est brève.
Pensons au téléphone d’A. G. Bell. Il fut breveté en 1876 et n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui, le mobile étant arrivé cent ans plus tard. Que dire de la population sur terre dont la multiplication est très inquiétante, car la terre ne pourra alimenter tout ce monde et une famine régulera ce manque, comme cela s’est produit à plusieurs reprises au cours des siècles. Wright nous le rappelle, comme il évoque que plus de virus ont tué d’individus que toutes les guerres. Ce qui peut être la situation à laquelle nous assistons.
J’écrivais en préambule que la pandémie actuelle et la réaction des divers gouvernements ne sont qu’une mise à jour de situations passées. La grande différence, c’est qu’ils sont exacerbés par la diffusion de l’information de l’action et de la réaction des uns et des autres. Cela crée une polarisation telle qu’elle pourrait engendrer des conflits irrémédiables.
Sommes-nous à la fin d’une ère? Nul prophète n’est encore apparu, même si certains leaders ont de semblables influences sur une partie de leur population. Chose certaine, cette pause planétaire pourrait permettre des changements de cap radicaux tant sur le plan écologique et environnemental que sur celui de l’autonomie à satisfaire les besoins élémentaires des nations relativisant la mondialisation.
Je ne cesse de relire des pages et des pages de Brève histoire du progrès, et m’inquiète des suites de la pandémie actuelle. Plus de cent jours après le début du confinement, notre instinct grégaire prend le dessus. Il ne doit plus avoir la même insouciance comportementale, sinon le virus sera de plus en plus létal comme le furent ses ancêtres.

mercredi 3 juin 2020

Mira Falardeau
L’art de la bande dessinée actuelle au Québec
Québec, PUL, coll. « Arts et Études », 2020, 186 p., 29,95 $ (papier et numérique).

Au confluent de tous les arts

Si je suis un enfant de la télé – j’avais 5 ans lorsque les boîtes à image sont entrées dans les chaumières –, je suis aussi enfant des « comic strips » que publiaient autrefois les hebdos nationaux. Je me rappelle de Ferdinand, de Mandrake le magicien ou de Dick Tracy et sa montre téléphone. Puis, ce furent les bédés belges ou françaises, de Michel Vaillant à Spirou et Fantasio, de Tintin à Astérix. Sans oublier mon sauveur Gaston Lagaffe. Bien avant ces personnages, les caricatures et les bédés des Québécois Albéric Bourgeois et Albert Chartier ont fait dire à certains observateurs que leurs œuvres sont à l’origine de la bédé.



Il y a donc une véritable génétique de la bande dessinée québécoise que Mira Falardeau recense et analyse depuis longtemps. Elle a consacré à son histoire et à ses créateurs près d’une dizaine d’ouvrages dont le plus récent, L’art de la bande dessinée actuelle au Québec.
L’essayiste énonce d’entrée de jeu son projet : « C’est à cet art merveilleux de la BDQ, bande dessinées québécoise, que je veux rendre hommage dans ce livre. J’ai choisi 30 artistes qui me semblent intenses et talentueux… Ces artistes sont représentatifs de trois générations et sont classés du plus âgé au plus jeune. Pour chacun, une biographie détaillée sera suivie d’une analyse approfondie d’une page complète tirée d’un album. Pourquoi cette analyse? Parce qu’à travers cette dissection, le lecteur sera invité à saisir toutes les nuances de ce langage de la BD, à la confluence de toutes les formes d’art : à la fois cinématographique, théâtralité, prouesse graphique, jeux d’ombres et de lumière, art du dialogue, acrobatie du mouvement, musicalité des onomatopées, emphase des mimiques, subtilité romanesque et narrative. »
Ambitieuse entreprise, penserez-vous, que l’autrice est néanmoins parvenue à réaliser avec brio, car ce livre s’inscrit dans une démarche entreprise au début du millénaire et qui est constante et globale depuis. Cette vaste rétrospective de l’univers bédéisque québécois actuel est d’abord présentée sur l’état des lieux de la publication des œuvres, des éditeurs aux événements ou autres activités qui y sont rattachés, en passant nécessairement par les revues qui y sont consacrées en tout ou en partie.
Impossible qu’il n’y soit pas question de Croc (1979-1995) et de Safarir (1987-2016). L’essayiste souligne avec justesse que ces périodiques ont permis « cette espèce de synergie, une énergie qui non seulement entraîne les auteurs à se dépasser, stimulés les uns par les autres, mais qui suscite aussi la naissance de grands talents, qui n’auraient peut-être jamais germé sans ces milieux propices. » Ce n’est donc pas étonnant que plusieurs bédéistes venus l’une ou l’autre des ces revues fassent partie des 30 artistes retenus par Mira Falardeau aux fins d’une analyse.
Si l’âge d’or des revues à grand tirage est peut-être révolu, il faut savoir que des imprimés underground ou des périodiques, tel Nouveau projet ou Lettres québécoises, font paraître quelques pages de bédé associée à un thème précis.
Du côté des maisons d’édition, elles foisonnent. Initiative de bédéistes ou d’éditeurs passionnés, on a vu poindre La Pastèque, Mécanique Générale, PowPow et Glénat-Québec. Des éditeurs littéraires comme L’Oie de Cravan et Alto ont aussi cédé au chant des sirènes de la bédé, comme ces autres qui publient l’annuel de caricaturistes comme André-Philippe Côté ou Serge Chapleau. Tout cela sans compter la horde de dessinatrices et dessinateurs de chez nous qui a envahi Internet.
Autres mises en perspective proposées par Mira Falardeau, celles considérant les genres et les artisans. Tous ceux dont elle retient les œuvres sont ou Québécois ou ont publié au Québec depuis le début du millénaire. Du côté des genres, elle rappelle que : « L’humour est le genre par lequel la BD est née, à l’origine dans les strips des quotidiens : en 1904, Les Aventures de Timothée d’Albéric Bourgeois paraissaient dans La Patrie… » Il y a eu l’abandon de cette pratique dans les années 1910 au profit des « syndicates » états-uniens, ces agences qui diffusaient les mêmes strips à travers tous les journaux du continent. Cela a eu pour effet de ralentir le développement embryonnaire de la bédé d’ici, ce qui a plus tard favorisé l’invasion des revues et albums belges ou français.
Malgré cela, il y a eu de nouveaux bédéistes et des parutions confidentielles dont les sujets étaient ou plus intellectuels ou représentatifs de groupes marginaux. Puis, le roman graphique connaît un certain essor après d’autres contrées. Mais, entretemps, la bédé d’aventure et les comics se sont constitué un lectorat important et diversifié alimenté par un bon nombre de créateurs.
Toujours dans la mise en contexte initiale, Mira Falardeau traite de l’avant-garde : « Une coquetterie d’auteure m’a donné le goût de donner un qualificatif à chacun des auteurs underground, lesquels sont souvent des artistes de grand talent, très courageux de nager ainsi à contrecourant. » Il y le graffiteur prolifique, Leif Tande; le clown triste, Pishier; la poétesse intello, Julie Delporte; l’artiste multicolore, Catherine Ocelot; l’originale envolée, Geneviève Castrée; le photographe éclaté, Marc Tessier; le fanzineux illuminé, Simon Bossé; l’écrivain déjanté, Alexandre Fontaine-Rousseau; l’auteur surdoué, David Turgeon; le copilote polyvalent, Vincent Giard.
Impossible de ne pas souligner l’importance de la bédé pour la jeunesse, même si les artistes qui en sont les champions n’ont pas été retenus considérant que la bédé jeunesse est un genre en lui-même. C’est pourquoi, Mme Falardeau trace à grands traits une rétrospective historique des origines à aujourd’hui, en insistant sur les créatrices et créateurs actuels.
Personnellement, trois autrices illustratrices me viennent spontanément à l’esprit : Mireille Levert, Élise Gravel et Annie Groovy. D’abord, parce que leur œuvre est vaste et riche et s’adresse à plusieurs groupes d’âge. Puis, parce qu’elles ont un lien avec la région : Mireille est originaire du côté de Napierville, Élise a un papa qui a enseigné au cégep et qui est lui aussi écrivain, Annie parce que j’affectionne particulièrement Léon, son gentil cyclope et qu’elle visite régulièrement nos écoles.
La troisième partie de L’art de la bande dessinée actuelle au Québec est entièrement consacré aux trente artistes que l’autrice a choisis pour représenter l’état actuel des lieux. « Chaque artiste, par ordre chronologique de naissance, va occuper l’avant-scène avec une biographie illustrée de sa photo, suivie d’une page complète de l’un de ses meilleurs albums, analysée en détail pour en faire ressortir les points forts. L’ensemble des portraits forme un tout destiné d’abord à illustrer la diversité et le talent des créateurs d’ici, mais aussi, dans un propos plus large, à démontrer la vitalité de cet art dans notre pays et son originalité en tant qu’art global. »
Si je ne m’aventure pas à donne la liste complète, ou même partielle, des bédéistes retenus, je précise, comme l’a fait Mira Falardeau, que le vocabulaire utilisé pour décrire ou analyser leurs œuvres tire ses origines des multiples formes d’art qui inspirent la bédé « ou sont en osmose avec cet art original ». On n’est donc pas surpris que la terminologie du théâtre, du cinéma, de la littérature, du dessin, de la gravure, du dessin animé puisse être utilisée de façon appropriée, car la bédé « est l’art syncrétique par excellence. »
Si une passion peut être communiquée par l’écriture, Mira Falardeau y est parvenue au point de rendre à la bédé son titre mérité de 9e art. Je ne doute pas pour autant que l’essayiste poursuivra ses démarches d’études et d’analyses sur son sujet de prédilection et qu’elle nous fera partager à nouveau le fruit de ses observations et de ses recherches.

mercredi 27 mai 2020

Hélène Dorion
Pas même le bruit du fleuve
Québec, Alto, 2020, 184 p., 22,95 $.

Qui connaît-on vraiment?

Y aurait-il une génétique du destin tragique dont le code se développerait d’une génération à l’autre? Doit-on se résigner à la prison du « alea jacta est » ou trouver un vaccin pour réparer, sinon contrer ce tort? « Il semblerait que plus on vieillit plus les réponses nous échappent. Peut-être aussi qu’elles nous importent moins. » Était-ce là la sagesse du temps qui passe faite de questions restées sans réponses et de vérités avec ou sans certitude?
Nous faudrait-il d’autres vies pour voir le soleil de la sérénité absolue? Non, je ne philosophe pas même engluer dans le magma d’un virus aux allures de tête couronnée. Je vous amène plutôt dans l’univers de Hanna, le personnage au cœur de Pas même le bruit du fleuve, le roman d’Hélène Dorion paru le 3 mars dernier, juste avant que le rideau tombe sur un acte de la comédie humaine planétaire.



La romancière nous invite à suivre Hanna, son amie Julie, sa mère Simone, son père Adrien, ses grands-parents et un certain Antoine. Même si Hanna est au cœur de la narration, elle en porte que d’une partie, l’essentiel étant assuré par une voix hors champ, peut-être celle de l’autrice, mais aussi par celle des protagonistes au moment où le poids de leur discours doit peser les mots, leurs effets et leurs conséquences.
La trame de l’histoire s’échelonne de 1914 à 2018, avec une date charnière : 1948. Au temps se superposent des lieux gravitant autour d’un axe, le Saint-Laurent, le fleuve du titre, de Montréal, à Kamouraska, en passant par les Éboulements, Saint-Luce-sur-Mer, Pointe-au-Père et Québec. Dates et lieux font à la fois des allers-retours pour fixer des événements passés et les inscrire dans l’ordre que le destin des personnages a choisi pour qu’ils surviennent et marquent à jamais leur existence. Comme on dit : le temps fait son œuvre.
Dès la première séquence, Simone nage dans le fleuve, à Kamouraska; nous sommes en 1949, un an après qu’un événement a changé sa vie à tout jamais, mais dont elle ne soufflera jamais mot, se murant dans un silence que même Hanna, sa fille unique, ne parviendra pas à percer avant d’hériter des documents qu’elle lui a laissés. Cette boîte était-elle celle de Pandore? Un peu quand même, si l’on considère que ces papiers allaient lui en apprendre plus sur sa mère que ses années d’enfance passées auprès d’elle et de l’adulte qu’elle est devenue qui cherche à comprendre le mystère qu’a toujours été cette femme. « Mais sait-on jamais la vérité entière de nos parents? »
Cela rappelle le « Connais-toi toi-même » de Socrate qui « assigne à l’homme le devoir de prendre conscience de sa propre mesure sans tenter de rivaliser avec les dieux ». Cela évoque aussi la perception des individus les uns des autres, surtout s’ils vivent à proximité, deux enfants n’ayant pas les mêmes souvenirs de leurs parents selon les rapports qu’ils ont entretenus avec l’un ou l’autre, selon les âges et les événements. Au point où il faudra parfois avoir recours à d’autres membres de la famille ou de l’entourage pour recadrer certaines perceptions intimement liées à l’espace-temps. Il en va ainsi de Hanna qui n’a ni frère ni sœur. Seule Julie, son amie d’enfance retrouvée alors qu’elle-même est devenue écrivaine et Julie artiste-peintre, se souvient de Simone et d’Adrien.
Drôle de couple que ces deux-là. Lui, issu d’une famille modeste de Charlesbourg, elle d’une famille bourgeoise de la Haute-Ville de Québec. Pourquoi l’avoir laissé épouser Adrien, sinon qu’à 25 ans elle ne voulait pas devenir une vieille fille comme sa sœur Agathe, et cela même si elle avait un bon emploi et qu’était indépendante. Mais voilà, c’est bien elle Simone qui a dit oui, même si au-dedans d’elle-même ce oui était clairement un non.
Hanna a toujours été plus près de son père Adrien qui lui accordait toute son attention et acceptait les reproches qu’elle pouvait lui faire. Elle avait été témoin des chicanes à répétition de ses parents et de la peur qu’elle pouvait lire dans les yeux de Simone qui, parfois, l’amenait se blottir contre elle dans son lit, même en sachant que jamais Adrien ne lèverait la main sur sa fille, la prunelle de ses yeux.
Que de questions Hanna avait posées à sa mère dont le silence était imperméable à toutes ses tentatives de rapprochement. Combien de fois, au cours des dernières années de sa vie, a-t-elle refusé l’invitation de sa fille de se rendre à Kamouraska où tant de souvenirs semblaient s’y être lovés? Les documents laissés en héritage allaient-ils enfin révéler au grand jour les mystères de Simone aux yeux de Hanna?
Cette dernière a demandé à Julie de l’accompagner à Kamouraska où elle souhaite lire l’essentiel des cahiers, coupures de journaux, photos et papiers épars, ainsi qu’une lettre cachetée. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’Antoine, le premier et seul grand amour de sa mère, un homme beaucoup plus âgé qu’elle aussi follement amoureux. Antoine fasciné par le fleuve et la navigation à laquelle il a consacré sa vie.
Mais pourquoi alors, Antoine et Simone ne se sont-ils pas mariés? Il faudra le temps de lire les cahiers de sa mère qui font le récit des points d’ombre de sa vie et qui révèlent, à l’étonnement de Hanna, son goût de la poésie comme si les vers la libéraient du poids des ans et des blessures irréparables qu’elle avait subies. Hanna comprenait petit à petit que sa passion des mots lui avait insufflé par sa mère, sans jamais qu’elles n’en parlent, mais qu’elle avait si souvent vu écrire quand Adrien était absent, sans comprendre ce qui l’incitait à prendre le stylo.
L’allée et le retour sur la 132, de Montréal à Kamouraska, puis de Kamouraska à Québec en faisant halte à Pointe-au-Père, permet aux deux amies de faire le bilan de la vie de chacune depuis qu’elles se connaissent, surtout depuis qu’elles partagent le même logement, l’une peignant, l’autre écrivant, s’encourageant l’une l’autre dans la pratique de leur art.
Hanna saura enfin que Simone n’a jamais vraiment aimé Adrien et qu’elle a accepté d’avoir un enfant par la force des choses, elle qui a toujours refusé à son mari les relations charnelles. Elle apprendra aussi qui était cet homme d’un certain âge accompagnant Simone sur une photo où la jeune femme est si resplendissante que Hanna ne se souvient pas de l’avoir vu ainsi, ni durant son enfance ni plus tard. Cet homme, on aura compris, c’est Antoine, l’unique amour de Simone.
Qu’en est-il des nombreuses coupures de journaux anciens qui reposaient au fond de la boîte? Hanna et Julie les dépouilleront une à une, constatant qu’elles relataient le naufrage de l’Empress of Ireland survenu non loin de Sainte-Luce-sur-Mer en 1914, une des plus graves catastrophes maritimes survenues au 20e siècle. Les deux amies s’arrêteront d’ailleurs au mémorial du triste événement où, lisant avec attention la liste des naufragés et de leurs rares survivants, dont cinq enfants, elles purent faire le lien entre l’Empress of Ireland et Antoine, son véritable nom étant Anthony Corrigan orphelin adopté par une famille québécoise. C’est d’ailleurs lui, Antoine, qui mettra le point final à la suite de fatalités s’étant inexorablement abattues sur la vie de Simone, mais aussi sur celle d’Adrien.
À la question initiale de cette recension – y aurait-il une génétique du destin tragique dont le code se développerait d’une génération à l’autre? – Hanna répond par une autre question : « Les poèmes peuvent-ils nous donner une vie que l’on n’a pas eu? […] La poésie serait-elle notre lien secret fait de mots jamais prononcés, est-elle l’envers de l’absence, une ondée qui s’abat pour éclairer un jardin de nuit? »
Hélène Dorion sait faire vivre ses personnages en jouant avec le temps et les lieux, les émotions à fleur de peau ou celles qui brouillent constamment une existence fragilisée. Puis, il y a cette poésie des mots et des images, celle suggérée par le roman et réalisée dans les cahiers de Simone, qui s’essaime partout sur la trame en conditionnant les destins croisés des personnages. Pas même, le bruit du fleuve raconte une histoire, certes, mais au-delà de la fiction il y a l’appropriation d’un passé simple, que le silence a rendu imparfait.

mercredi 20 mai 2020


Louis-Philippe Hébert
Essais cliniques aux laboratoires Donadieu
Montréal, Lévesque éditeur, coll. « Réverbérations », 2020, 232 p., 28 $.

Le poids du temps qui passe

Après avoir fait paraître des nouvelles, un roman poème et un recueil de poésie en 2019, le prolifique Louis-Philippe Hébert a lancé, à la veille de l’arrêt pandémie, Essais cliniques aux laboratoires Donadieu, un livre composé de six nouvelles littéraires.



Lisant cet opus, je me suis demandé encore une fois s’il est possible que la littérature de l’imaginaire soit presciente? Qu’un auteur puisse avoir la faculté de connaître l’avenir et qu’il en trace le contour en décrivant une situation non avenue, mais tout à fait plausible? Nul doute, car c’est ce genre de présage que l’écrivain conçoit dans le premier et le dernier récit du recueil.
La première histoire porte le poids de ces essais cliniques consistant à trouver des cobayes humains qui acceptent de mettre à l’essai remède, traitement ou équipement médical moyennant un cachet attirant. Ici, le narrateur collabore à une expérience mené par le labo Donadieu, nom aussi évocateur que sarcastique. Nous le suivons à travers les dix-neuf séquences de son aventure, ses soupçons et tous ces combats d’un esprit en constante ébullition, sa plus grande bataille étant de rencontrer un des « chologues » et « leur colonoscopie de l’esprit ». Il en arrive à la certitude qu’on lui a implanté une bombe à retardement dans le cerveau qui fera « boum » quand le mécanisme sera déclenché comme celui d’une mine antipersonnel. Mais son contrat ne se terminera ainsi, il le sait, mais de façon beaucoup moins glorieuse que de donner son corps à la science.
« La Fuck you » raconte l’histoire de Taiyō qui habite Tōkyō. Nous suivons le garçon qui a une peur viscérale constante de tout. Comment vaincre ce mal qui le rend impuissant à l’action? La violence devient son allié, d’abord en détruisant des jouets et en répandant les pièces pour qu’on s’y blesse. Plus tard, il empoisonne le chien d’un camarade et en éborgne un autre. Taiyō redoute « que ce monde qui n’était pas fait pour toi finisse pas avoir ta peau avant que tu n’aies la sienne. » Un jour, il trouve la solution : se joindre à une entreprise de nettoyage de la centrale de Fukushima, celle qu’avec ses collèges de travail ils appelaient « la Fuck You » grâce à laquelle arriverait le « Fuck All ».
La narratrice de « Here and Now » déteste voyager. Paradoxalement, cette obèse travaille dans un aéroport où elle accueille les passagers qui évitent de trop la regarder à cause de son poids. Survient un accident cocasse où l’image d’elle-même est inversement proportionnelle à la réalité : l’ascenseur dans lequel elle se trouve décroche et la cabine descend très rapidement. Il faut une[JC1]  grue pour la sortir de là, ce qui ne l’empêche pas de remarquer un client qu’elle « trouve tellement de mon goût, celui-là, que je le mangerais. »
Le narrateur de « Et si c’était réversible? » est un auteur qui, un jour, rencontre un écrivain sud-américain doté d’une particularité physiologique remarquable : il n’a jamais cessé de grandir malgré son âge. L’essentiel du propos n’est pas là, mais d’une visite que le Québécois fait à son oculiste qui préfère qu’on le dise optométriste. L’examen de la vue, précédé de quelques tests faits avec un appareil de pointe, amène le spécialiste à conclure que non seulement son client ne perd pas la vue, mais qu’il retrouve l’acuité visuelle de sa jeunesse. Surpris et satisfait du diagnostic, l’écrivain saute dans sa Mercedes et, en sortant du garage sous-terrain, ébloui par le soleil, il ne voit pas le poids lourd qui roule en sa direction. RIP : le retour à la jeunesse aura été de courte durée.
« Séjour à Providence avec Mortimer » raconte le road trip en direction de la capitale du New Hampshire, Providence, de deux lascars partis se recueillir sur la tombe de Howard Philips Lovecraft, écrivain états-unien célèbre et célébré pour ses récits fantastiques, d’horreur et de science-fiction. Tout de cette nouvelle est sous le signe de l’amusement ironique tant par les situations dans lesquelles les deux compères se retrouvent que par la légèreté du ton de leurs échanges, même lorsqu’ils sont sérieux. Tout de cette nouvelle me semble en marge des autres récits du recueil aussi bien dans le ton du discours littéraire et qu’un certain bonheur de vivre de ses personnages.
Enfin, « Le virus de la fatigue » est bien, comme je l’écrivais précédemment, un regard futuriste d’un événement que nous connaissons maintenant. Bon, nous ne sommes pas dans le copier-coller des bulletins d’information en continu, mais dans le domaine de l’observation clinique d’« Un mal qui répand la terreur, / Mal que le ciel en sa fureur / inventa pour punir des crimes de la terre », qui n’est pas la peste ni le coronavirus, mais la fatigue. En trente et une séquences, nous assistons à l’éclosion et au développement de la maladie jour après jour et à la dégradation progressive de la population qui en est atteinte. Le narrateur conclut ainsi : « Je crois que ces pages seront mes dernières pages de notes. La Première Guerre mondiale fut une véritable boucherie, je le sais. Les livres d’histoire en sont remplis. […]  La Seconde Guerre mondiale laissa libre cours à un bel instinct de mort. Nous vivons à nouveau une épuration. […] "Ce n’est qu’un mauvais moment à passer", répondent les élus. » À lire en période de confinement, cette histoire peut, mais ne doit pas inquiéter puisque des scientifiques prévoyaient une éventuelle pandémie comme la covid-19.
Si j’ai retrouvé le verbe imaginatif de Louis-Philippe Hébert dont on le sait capable, j’ai cependant observé une atmosphère plus sombre inscrite, même différemment, dans chacune des nouvelles. Une exception : « Séjour à Providence avec Mortimer »; comme si ce voyage au pays de Lovecraft avait été une récréation distractive du poids du temps qui passe, impuissant que nous sommes à le retenir un peu, beaucoup ou à la folie. Attendons maintenant poésies ou fictions narratives, ou je ne sais quoi d’autre que proposera L.-P. H.

mercredi 13 mai 2020


Catherine Perrin
Trois réveils
XYZ, coll. « Romanichels », 2020, 192 p., 19,95 $ (papier), 15,99 $ (numérique).

La musique donne du sens à la vie

Femme de musique derrière son clavecin, femme de parole derrière son micro et maintenant femme de lettres derrière un autre clavier. Elle se nomme Catherine Perrin et, après Une femme discrète (Québec Amérique, 2014) où elle raconte sa mère, elle s’aventure dans une avenue aux périls semblable à la création musicale, la voie libre de la fiction. Bienvenu dans l’univers d’Antoine, l’âme trouble de cette histoire.



Un mot avant d’ouvrir Trois réveils sur la participation des musiciens à la littérature québécoise. Outre la pléthore d’auteur-compositeur-interprète de talent que compte notre répertoire, je connais peu de musiciens classiques qui s’adonnent à la création littéraire, tous les genres confondus. J’ai beau fouillé dans ma mémoire puis sur la toile, et le seul nom qui me vienne à l’esprit est celui de Pierre Châtillon. Ce poète, romancier et essayiste, écrit également des quatuors de musique classique. Et maintenant, Catherine Perrin s’amène.
Imaginez-vous abord d’une nacelle ou à la télécommande d’un drone qui vous fait voyager au-dessus de l’univers d’Antoine, un jeune homme que vous rencontrez au moment où il est en proie à une chimère surréaliste : comment « sauver le monde par la musique ». Si absorbé par cette révélation, il ne voit pas l’automobile qui vient vers lui, provoquant un accident dont il se remettra longtemps après grâce à un chirurgien inspiré qui sauvera sa jambe en fort piteux état.
Après cette mise en situation, accrocheuse, disons-le, nous entrons dans le quotidien du jeune homme pour y apprendre, avec des retours en arrière qui éclairent de plus en plus sa personnalité, ses passions comme ses obsessions. Il est musicien de rue, particulièrement du métro de Montréal où il fait quelques représentations quotidiennes jouant du hautbois sur un scénario imaginé mettant en vedette son instrument, mais aussi un serpent de caoutchouc dont la pantomime retient le regard des passants.
Il faut savoir que son père, et celui de sa jeune sœur Ariane, est un mélomane qui a insufflé sa passion à son fils. C’est lors d’une visite du Conservatoire de Québec, là où Catherine Perrin a, entre autres, étudié, qu’il choisit d’étudier le piano. Ce « sera [là] à la fois un laboratoire humain et une plongée dans un monde d’une exigence folle. Une première tranche, sur quelques années, de ces fameuses dix mille heures qu’on dit devoir consacrer à quelque chose, si on veut atteindre l’excellence. »
« C’est [aussi] là, dans ce studio bien isolé, loin de la maison familiale, que s’opère le phénomène nouveau qu’il espérait : la musique l’habite, traverse son corps pour prendre vie. » Ce petit miracle se bute vite à cette « maudite perfection » qu’on attend de lui et qui, rapidement, le rend presque impuissant devant le clavier de son instrument. Au hasard d’une pratique, il croise un camarade qui joue du hautbois, lui demande d’essayer l’instrument et, après quelques conseils, il joue spontanément au grand dam de ce collègue.
Antoine transfère alors ses connaissances musicales au service du hautbois. Un jour, Geneviève, une violoniste, lui propose de jouer le concerto de Bach pour hautbois et violon. « À la fin du mouvement, ils savent » qu’une connivence musicale et un embryon d’amour se sont installés entre leurs dix-sept ans. Cette relation gagne d’assurance jusqu’aux vacances. Elle les passe à Québec, lui au chalet familial dans Charlevoix. À la rentrée, Antoine a changé, son regard n’est plus le même et il fume beaucoup de cannabis. Geneviève ne sait que faire ni à qui se confier. Hélas, son compagnon « quittera le Conservatoire fin février, pour un premier séjour en psychiatrie. »
Revenons au début du récit. « Après la dernière tempête — des mois de houle culminant à l’accident — après l’hôpital, il a un matin décidé de reprendre l’instrument. » Il s’est aussi remis à la fabrication des anches, ces languettes de bois essentielles aux hautboïstes, un travail minutieux et exigeant. Ce souci du détail, il le met aussi au service de Sarah, une amie de longue date qui pratique le chant classique. Geneviève, a-t-il appris, a quitté le monde de la musique pour celui de la médecine.
La relation de Sarah et d’un chef d’orchestre marié inquiète Antoine, mais il fait confiance la vitalité de son amie pour tirer son épingle du jeu. Le temps passe, Antoine joue du hautbois dans le métro et accumule des objets disparates ramassés sur la rue avant le passage des éboueurs. L’autrice donne à voir son appartement ainsi bondé et la lente montée de sa prochaine « grande envolée maniaque ». Oui, le lecteur le moindrement attentif a compris qu’Antoine est bipolaire, maniaco-dépressif comme on disait.
Petit à petit, le musicien parvient à mieux contrôler son état de santé sans pour autant changer son mode de vie très austère. On le voit aussi au chalet de sa sœur dans les Laurentides, puis auprès de ceux qu’il a rencontrés lors de ses prestations dans le métro. À ce jour, la relation avec son père a toujours été compliquée, voire acrimonieuse. Arrive la maladie de ce dernier au moment où ils ont réussi à établir des liens plus harmonieux : l’aîné a cessé de mettre le poids de ses attentes sur le dos de son fils, ce dernier pouvant observer la sérénité de son père écoutant la musique des grands compositeurs.
Si la dernière partie de Trois réveils nous ramène à l’événement initial, l’accident d’Antoine, elle est surtout consacrée à la fin de la vie du père. Cette situation, aussi dramatique soit-elle, permet au père et au fils de régler de vieux conflits que ni leur personnalité ni leur intérêt, notamment leur rapport avec les femmes, ne leur ont permis. Antoine comprend la relation pleine de turbulences de ses parents, la fragilité psychologique de sa mère qui l’emportera, les nombreuses aventures amoureuses du père et l’origine de son bagage identitaire, entre émotion et rationalité.
Catherine Perrin me semble avoir puisé dans son expérience familiale, de la fin de vie de son entourage et du récit qu’en fait le personnel des unités des soins palliatifs afin de donner le ton à ces passages où l’émotion, aussi vive soit-elle, reste sobre et sans pathos inutile. Si bien que lorsque Antoine et son père partagent des moments uniques, sachant qu’ils ne pourront être répétés, il y a quelque chose de réconfortant, comme si une douce quiétude enveloppait les deux hommes et donnait le ton à la séquence.