mercredi 28 février 2018


Heather O’Neill
La vie rêvée des grille-pain, traduction de l’anglais par Dominique Fortier
Québec, Alto, 2017, 400 p., 27,95 $.

Les grands peuvent aussi rêver

Moniteur dans un camp de jour, j’amenais quotidiennement les enfants aux pays des contes. Aujourd’hui, les univers que propose l’écrivaine anglo-montréalaise Heather O’Neill dans La vie rêvée des grille-pain me rappellent cette époque.
Ce recueil, composé de vingt nouvelles dont les trames et personnages ont été imaginés par l’écrivaine, a aussi un peu du souffle que la traductrice Dominique Fortier leur a donné, car elle-même est une écrivaine aux histoires remarquables.




En refermant le livre, j’ai eu l’impression d’avoir visité un vaste bâtiment circulaire au centre duquel on aurait installé de petites scènes, une pour chacun des récits, où des acteurs, dont toujours au moins un enfant, jouaient des comédies ou des drames, des plus triviaux aux plus exceptionnels.
« L’ours et le Tzigane » donne le ton, faisant passer le jeu d’un enfant qui raconte, à ses soldats de plomb, « l’histoire d’un Tzigane grand et menaçant… [qui] avait un ours savant et jouait du violon ». Laissé pour compte, le romanichel amène son compagnon poilu dans une ville où ce duo improbable peut s’offrir en spectacle. Hélas, les choses ne se passent pas comme prévu, la rencontre d’une orpheline musicienne s’interposant entre eux. Le Tzigane réalise alors qu’il aurait dû être fidèle à son ami l’ours, car ce dernier « était tout ce qui avait de bon et de bien, et [qu’il] le suivrait, que ça lui plaise ou non, partout où il irait. »
Le musicien et l’ours de cette fable, car il y a bien une morale à l’histoire qui est de distinguer l’être et le paraître, font partie d’un univers tangible auquel on aime croire, Heather O’Neill leur ayant donné assez de vraisemblance pour y adhérer.
Il en va de même pour « Histoire de la Petite O (Portrait du marquis de Sade en jeune fille) » où se côtoient réalité et imaginaire. Petite O a onze ans et elle est laissée à elle-même, à l’école et dans les rues de son quartier. Elle impose sa loi à ses amis avec qui elle partage une minuscule jungle urbaine où sexe et mensonge sont des habitudes plus que des attitudes.
La nouvelliste a construit cette histoire par petites touches, allant de quelques lignes à une ou deux pages, selon ce que son héroïne pense, dit ou fait. Cette mosaïque constitue une fresque, assez truculente d’ailleurs, de la vie d’une enfant qui « n’avait pas l’impression que quelque chose clochait chez elle » et, qu’en fin de compte, elle était peut-être « une petite fille parfaitement ordinaire. »
L’histoire des jumeaux, racontée dans « Les bouteilles à la mer », illustre avec ironie que ce n’est pas l’adulation des autres et l’aisance financière qui rendent heureux. Seuls survivants d’un naufrage grâce au violoncelle de leur mère transformé en radeau de fortune, les enfants ont appris à survivre et à se créer un univers sur l’île où ils ont échoué. De là, ils envoient des messages à la mer. Longtemps après, ils sont secourus et ils apprennent que leurs messages d’espoir ont été si bien reçus qu’on les a publiés. Le frère et la sœur sont devenus célèbres, on veut les voir et les entendre partout. Petit à petit, leur popularité les éloigne du mieux-être que leur solitude leur a enseigné. Tant et si bien qu’ils disparaissent à nouveau et relancent des bouteilles à la mer.
La trame et le tissu littéraire de chacune des vingt nouvelles de La vie rêvée des grille-pain méritent autant d’attention que le plaisir qu’elles nous offrent. Comme l’a écrit le journaliste littéraire du Devoir, Fabien Déglise, Heather O’Neill est un secret bien gardé de la littérature anglo-montréalaise. Un talent et une pratique de la littérature auquel s’ajoute ici le travail de la traductrice Dominique Fortier, elle-même virtuose de la littérature québécoise.

mercredi 21 février 2018


Émilie Dubreuil
L’humanité, ça sent fort. Chroniques 2011-2017
Montréal, Somme toute, 2017, 196 p., 22,95 $.

Tomber en amour avec une inconnue

J’ai toujours trouvé les topos de la journaliste Émilie Dubreuil, diffusés à la télé de la SRC, pertinents et bien documentés. Que dire de son ton souvent ironique, sinon qu’il brise la monotonie des infos formatées? Or, j’ignorais qu’elle pratiquait son métier sur d’autres plateformes, dont la presse écrite et numérique. On a ainsi pu la lire, au fil des ans, dans Voir, Urbania et sur le site d’actualités MSN.
Curieux de voir comment la journaliste jouait de la plume ou du clavier, j’ai littéralement plongé dans un choix d’articles réunis dans L’humanité, ça sent fort. Dieu qu’elle écrit bien cette femme!




Je ne comprends pas qu’elle dise que ses études en lettres ne lui sont pas de grande utilité. Au contraire, je crois qu’elles l’ont obligée à lire plein d’ouvrages qu’on ne lit plus, mais qui apportent toujours une meilleure compréhension du genre humain et de ses vicissitudes que bien des livres à la mode. J’ai constaté que sa culture est très certainement au-delà de la moyenne de plusieurs de ses collègues.
Le recueil est composé de 45 billets d’humeur, certains s’appuyant sur des observations journalistiques, d’autres sur l’impression laissée par une rencontre ou un événement du quotidien. Ces chroniques ont été réunies sous cinq intitulés : la fatigue culturelle; on ne naît pas femme, on date; une problématique comme genre style!; ben voyons donc!; au pied de l’Oratoire. Si on n’a pas tenu compte de l’ordre chronologique de leur parution originale, tout en indiquant la date et la plateforme, je n’ai pas noté de brisure dans le rythme de la prose ni aucun changement important dans la facture littéraire de l’auteure.
Oui, c’est bien de littérature dont il s’agit, car Émilie Dubreuil passe du journalisme pur et dur, sans compromis sur l’objectivité nécessaire, à l’expression d’expériences humaines aussi bien à travers des faits divers que des sentiments ou des émotions toutes personnels. Sans flagornerie, j’ai parfois eu l’impression de lire Foglia dans ses bons jours, tant ses articles où il frappait fort sur la bêtise humaine que ceux où, sans trop le dire, il distillait l’humanisme acidulé dont il avait le secret.
Qu’ai-je retenu des 190 pages de l’essai en forme de courtepointe? La franchise, parfois désarmante, d’Émilie Dubreuil qui la pousse à écrire des perceptions qu’on refoule trop souvent par peur de passer pour des ingrats comme de ne pas aimer Jean-Pierre Ferland ou de croire que Janette Bertrand a fait son temps.
Ses topos sur la langue sont aussi décapants et ce n’est pas pour rien qu’elle en a retenu sept dont les seuls titres sont très évocateurs : la langue "désainciboirisée"; écoutez!; Loadé comme un gun; Kuei; Sorry I don’t speak French!; Is it ever to late?; une problématique comme genre style.
L’homme vieillissant que je suis a tiré quelques leçons de la deuxième section du livre, « On ne naît pas femme, on date ». Émilie Dubreuil aborde en onze textes autant d’aspects de la condition féminine à l’époque d’un après-féminisme militant, mais dont certains combats sont et seront toujours nécessaires. Ce n’est pas pour rien que j’ai relu quelques fois « Féministe assumée » qui évoque le rôle primordial de la solidarité entre femmes. J’ai également relu « Je ne veux pas mourir », ce cri du cœur qui émerge de l’élan amoureux : « J’ai seize ans allant sur quarante-deux et j’embrasse tout le ridicule de l’emphase extatique biologiquement explicable de l’amour… Quand on aime, on ne veut plus mourir. C’est narcissique et c’est con. Mais, j’imagine que c’est ça, vieillir. »
Oui, il est bien vrai que L’humanité, ça sent fort et il faut toujours se le rappeler, ce que fait intelligemment Émilie Dubreuil dans ses lignes aux propos universels.

mercredi 14 février 2018


Michèle Ouimet
L’heure mauve
Montréal, Boréal, 2017, 366 p., 27,95 $.

La solitude de l’âge

Me voilà devant le deuxième roman de Michèle Ouimet, cette journaliste qui sait si bien nous faire vivre les pires drames planétaires. Intitulée L’heure mauve, cette histoire se déroule au Bel âge, une résidence pour retraités autonomes ou semi-autonomes située dans un quartier chic de la Métropole. Entrons voir ce qui s’y passe!
Pour nous guider dans cet établissement et nous faire partager le quotidien des résidents, l’auteure a choisi quelques-uns d’entre eux. Nous accompagnons ainsi, d’un chapitre à l’autre, six ou sept personnages et nous assistons à la transformation de leur état de santé comme de leur état d’esprit, une chimie explosive ou tristement destructrice.




Parmi eux, il y a Jacqueline, journaliste retraitée que la fin abrupte de sa longue carrière et un cancer guéri ont rendue amère et revancharde. Passionaria forte en gueule, elle affronte Lucie Robitaille, la propriétaire des lieux. Leur antipathie réciproque est épique, entraîne de tristes conséquences et fait des victimes que ni l’une ni l’autre n’ont souhaitées.
Outre la mission sociale que Jacqueline s’approprie, nous partageons la vie actuelle de Françoise, Georges, Pierre et Suzanne, des Moisan et d’autres locataires. On nous raconte aussi des moments choisis de leur vie active qui les ont amenés là où ils en sont. S’ajoutent à ces gens, deux jeunes employés de la résidence, Charlotte et Maxime.
Personne n’accepte de vieillir ou, pire, de dépérir. Quelques pensionnaires, dont le groupe des six, refusent de côtoyer les « atteints », ceux qui sont en perte d’autonomie. Les classes sociales et la discrimination pour état de santé défaillante plombent le communautarisme du Bel Âge et alimentent la colère de l’ancienne journaliste au point où elle fait de cette quête d’équité son nouveau combat.
L’histoire de Georges et celle de Françoise sont troublantes. Lui fut professeur émérite d’une grande université et spécialiste de l’Afrique, notamment du Mali et de la ville de Tombouctou. Évelyne fut la femme de sa vie, malgré ses multiples maîtresses, et le brave Georges est perdue depuis son décès et que son état de santé va de mal en pis.
Quant à Françoise, elle n’a eu qu’un amour, Raymond, un avocat célèbre. Elle a consacré sa vie à lui et à leurs cinq fils. Or, lorsque son époux lui a annoncé qu’il la quittait pour une plus jeune femme, elle a sombré dans une dépression mélancolique. Son abnégation destructrice l’a même fait accepter de reprendre Raymond, devenu grabataire. La romancière est parvenue à transcrire avec exactitude les sentiments contradictoires qui animent cette femme pour qui le mariage a été un véritable sacerdoce, une prison du cœur et du corps.
Les drames s’accumulent au Bel Âge et provoquent une réflexion sur le vieillissement, la déchéance du corps et de l’esprit, la solitude, la vie en microsociété, etc. À contrario, il y a la joie de vivre et le dévouement de Charlotte, la jeune préposée issue d’une famille d’universitaires en manque d’affection, elle dont le physique ingrat et le peu d’aptitude aux études ont fait un rejet. Elle trouve la sympathie qui lui manque tant auprès de ceux dont elle prend soin avec l’amour d’une enfant pour les siens.
L’heure mauve nous fait partager une gamme de sentiments et d’émotions, d’une péripétie à l’autre, d’un personnage à l’autre, sans coup férir page après page. Était-ce parce que la fresque illustrant la vie dans une résidence comme Bel Âge et le récit de l’existence de gens qui l’habitent rejoignent mes 70 ans? Sûrement, mais surtout parce que Michèle Ouimet a su arrimer parfaitement la réalité à la fiction en touchant le cœur même des effets cruels de la décrépitude de l’âge et de la dégénérescence qu’elle entraîne inexorablement. Avis aux jeunes lecteurs: voilà le sort qui vous guette!

mercredi 7 février 2018


Normand Cazelais
Vivre l’hiver au Québec, nouvelle édition revue et augmenté
Montréal, Fides, 2017, 200 p., 39,95 $.

L’hiver de tous nos états

Je connais peu d’endroit sur la planète où on peut ressentir, en moins de 24 heures, les effets météorologiques des quatre saisons. Pas plus que d’entendre répéter ad nauseam les bulletins météo, au point où les visiteurs venus d’ailleurs s’interrogent sur cette habitude déconcertante. Même l’écrivain académicien Dany Laferrière prévient son jeune interlocuteur, celui de Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (Mémoire d’encrier, 2015), qu’il comprendra vite et à la dure les raisons de cette obsessive météo.
Fides a raison de rééditer une version, revue et augmentée, de Vivre l’hiver au Québec, l’essai de Normand Cazelais, d’abord paru en 2009, dans lequel l’auteur esquisse une large fresque de cette saison. Il est bien vrai que certains d’entre nous ont une relation amour-haine avec la saison froide, alors que de nombreux touristes la découvrent avec passion.




J’ai déjà écrit que M. Cazelais, qui nous fait voyager depuis très longtemps dans les médias et à travers les pages de ses fictions, est un habile communicateur. Il présente ici, avec de nombreux exemples, les aléas de l’hiver, des aspects de cette saison qui impose sa loi sur notre pays et sur une large part du continent nord-américain. À se demander si la France d’autrefois n’a pas abandonné nos ancêtres à cause de la férocité de l’hiver qui refusait qu’on la dompte.
Plus qu’un phénomène saisonnier, les grands froids et la neige font partie de notre culture, marquant de façon indélébile nos us et coutumes. Or, l’ouvrage explore plusieurs zones d’influence que cette saison exerce sur nous. Selon l’auteur : « L’hiver est bien davantage qu’une saison: il a façonné un espace, défini un mode de vie, modelé une culture. Il est une présence, un destin, un souffle, une identité. Les coutumes, l’architecture, l’imaginaire, l’économie, les façons de faire et de dire des Québécois en sont imprégnés. »
C’est l’hiver en soi et son importance socioculturelle qui sont étudiés, rappelant non seulement que cette période occupe plusieurs mois de l’année, mais qu’elle conditionne notre vie collective et personnelle, jusque dans notre intimité. L’hiver 2017-2018 que nous traversons, qui semble avoir retrouvé une vigueur d’une autre époque, rappelle les effets du « facteur éolien » (p. 43) et de la « poudrerie » (p. 42), tout en subissant les effets aléatoires des changements climatiques. Quand M. Cazelais souligne des pages de notre Histoire, dont celle des communautés amérindiennes familières depuis toujours aux rigueurs de cette saison, il illustre son importance sur nos habitudes et, comme je l’ai déjà mentionné, la relation amour-haine que certains entretiennent avec elle.
J’ai souri en relisant l’encadré intitulé «Le scorbut», cette maladie dont les premiers colons ont souffert et dont on évoquait le danger quand j’étais enfant en m’obligeant à manger des aliments riches en vitamine C, notamment des légumes.
Et la littérature dans ce froid? Il faut lire les pages consacrées à Louis-Edmond Hamelin, celui par qui l’intérêt pour le Nord est entré dans notre culture, celui qui a développé le concept de « nordicité ». On pense aussi au rôle de l’hiver dans la littérature en général et dans les livres d’histoire. Que dire de la saison froide si importante dans Maria Chapdelaine de Louis Hémon, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, Les Habits rouges de Robert de Roquebrune, L’hiver de force de Réjean Ducharme ou L’hiver de pluie de Lise Tremblay?
Enfin, on fait une halte sur le nouveau chapitre intitulé « L’hiver identitaire » dans lequel l’auteur raconte la relation que des amis venus d’ailleurs ont établie avec l’hiver dont son ami Dominique, d’un couple de jeunes Français et de quelques autres.
L’hiver, avez-vous dit? Il fait partie de tous nos climats qu’ils soient météorologiques, physiologiques et même sentimentaux.

mercredi 31 janvier 2018


Gilles Archambault
À peine un petit air de jazz
Montréal, Boréal, 2017, 120 p., 18,95 $.

Une petite cantate

Je me suis souvenu d’un titre assassin dont j’ai coiffé la critique d’un roman de Jean-Marie Poupart, « Le champion des fonds de tiroir ». C’était en octobre 1980 et je m’en veux toujours de cette maladresse. Pourtant, c’est ce titre qui m’est revenu en m’arrêtant à chacune des trente-quatre nouvelles d’À peine un petit air de jazz, le dernier Gilles Archambault. Mais, ces mots signifiaient maintenant autre chose, comme si ces proses brèves avaient mérité d’attendre entre les pages de carnets ou sur des fiches soigneusement classées avant de venir squatter l’imaginaire des lecteurs.
Puis, pour me rebiffer contre ce titre incongru, j’ai cru entendre Barbara interpréter « Une petite cantate » et cela va ainsi : «Une petite cantate / Du bout des doigts / Obsédante et maladroite / Monte vers toi / Une petite cantate / Comme nous jouions autrefois / Seule, je la joue, maladroite / Si, mi, la, ré, sol, do, fa ». Cette poésie convenait mieux pour intituler cette chronique, car, même si les récits de G. Archambault font référence au jazz qu’il aime tant, la musique qu’ils m’inspirent est plutôt du côté de cette mélodie, ces proses brèves distillant un bouquet de sentiments bruts, de ceux qui nous bouleversent.




Seize de ces récits font à peine une page, comme si l’octogénaire, iconoclaste à ses heures, faisait un pied de nez littéraire à l’égoportrait à la mode en illustrant que tout peut être dit en un tour d’esprit. Prenons la chute de « Père recherché » où une jeune femme confie au narrateur l’anamour qu’elle éprouve pour son père, cet aveu que le confident reçoit comme le blâme de son propre fils.
Encore plus cruels les mots d’« Un verre de vin » qu’un narrateur commande peu après avoir appris « qu’il mourra avant la fin de l’année ». Il avait sans cesse repoussé cette « horrible éventualité » au temps de sa jeunesse, alors que maintenant cette inéluctable fatalité le rattrape par un bel après-midi de juillet où les femmes le croisent « sans lui prêter la moindre attention ».
Onze des textes exigent d’être racontés en quatre pages pour cause de dialogues ou d’une pensée dont un simple flash ne peut saisir ou exprimer toute la subtilité, toutes les nuances en demi-teintes. Dans « La performance », par exemple, un sexagénaire avoue n’avoir jamais eu la fibre paternelle et être inquiet de la grossesse que Julie, sa fille unique, tout en émoi, venait de lui annoncer. Pour lui, faire l’amour n’apportait qu'un « sentiment d’épanouissement à nul autre pareil » et la « perpétuation de l’espèce, on y pense pas dans ces moments-là ». Au point où il vit sa paternité « avec la certitude d’avoir commis une faute irrémédiable. »
Parmi les textes un peu plus longs, il y a « Mais quel âge as-tu? » et le texte éponyme, « À peine un petit air de jazz ». Ce n’est pas tant leurs pages supplémentaires qui ont retenu mon attention, mais bien les propos que l’écrivain y a développés et la façon dont il les a étayés.
La question de l’âge est présente partout dans le recueil, mais la tournure que l’écrivain lui donne dans cette nouvelle qui se termine par le titre — « Mais quel âge as-tu? » —, Claudine interrogeant Louis, cet ami qu’elle retrouve à Rimouski par hasard. Il n’a que 50 ans, mais son manque d’estime de soi et de prospective d’avenir donne à croire qu’il est au bout de sa vie. Mais, n’a-t-il pas toujours été ballotté par les circonstances?
Puis, même si la nouvelle éponyme peut sembler annoncer une certaine joie, il n’en est rien et toute l’histoire qu’elle raconte est celle d’un mal-être inguérissable par la complaisance qu’y met le narrateur à jouer à la victime. Belle leçon à ne pas suivre!
Gilles Archambault est toujours fidèle au mal de vivre que sa prose affectionne, jouant sans arrêt un lancinant air de jazz.

mercredi 24 janvier 2018

Roger Des Roches
Faire crier les nuages
Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Poésie », 2017, 196 p., 18,95 $ (papier), 13,99 $ (numérique).

« Éloge au chaos »

Après une longue séquence de lectures de proses narratives, je m’éloigne de tous ces univers fictifs pour revenir à l’essentiel de la littérature, le poème. J’amortis la chute du haut des nuages des pays inventés sur la terre grasse et riche des mots qui éclatent en bulles, évoquant dans l’esprit du lecteur des images à ne plus savoir qu’en faire, en empruntant les routes d’un essai comme ces entretiens sur la création de Jean Royer recensés l’autre jour.
J’entreprends ainsi l’an nouveau avec, pour compagnon de route, Faire crier les nuages, le 39e livre que publie Roger Des Roches depuis Corps accessoires paru au Jour en 1970, cet éditeur de tous les possibles, pollinisateur d’une vaste ruche dont tant d’abeilles tournoient et bourdonnent toujours au sommet de la littérature québécoise, même 50 ans passés.




Oui, Roger Des Roches est de cet essaim où il est resté le temps de deux ouvrages avant de passer chez celui des frères François et Marcel Hébert, à l’enseigne de la revue Les Herbes rouges, dont les 202 numéros sont désormais disponibles sur le site la BAnQ, d’érudit, devenue maison d’édition en 1978. Fidèle à cet éditeur depuis, il a publié grosso modo un recueil de poésie par année, sauf une intermission d’une dizaine d’années où il a plongé, avec succès, là où on ne l’attendait pas, dans l’univers de la littérature jeunesse.
J’avoue candidement que j’ai suivi à distance sa production, n’étant pas à l’aise de recenser une poésie aux formes « dictées par la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale », une poésie inspirée du surréalisme d’André Breton. La critique d’ici a d’ailleurs souvent écrit que l’œuvre de R. Des Roches était une « recherche formelle, traitement des mots comme pures sonorités, éclatement sémantique, confusion du discours, abolition des conventions… »
Chose certaine, son œuvre poétique s’est transformée et le formalisme d’autrefois n’a plus les aspérités rébarbatives d’alors aux yeux des modestes lecteurs de poésie. Avec Faire crier les nuages, un énorme recueil de 172 poèmes en vers et en proses poétiques, je constate que si l’urgence et la spontanéité de dire sont toujours présents, une certaine sérénité se dégage de l’ensemble.
Ne cherchez pas de sens formels ou même alchimiques aux vers ou même aux poèmes. Il vaut mieux vous laisser porter par les images en faisant bondir votre regard, attentif, des unes aux autres comme si une vaste féérie vous émerveillait. Surtout, ne tentez pas de comprendre l’intention du poète, laissez plutôt votre esprit créer son propre chemin vers un panorama intérieur de sensations, puis, petit à petit, de sentiments bons ou mauvais. Comme l’écrit Gérald Gaudet en entrevue avec Des Roches : « Toi, tu construis; moi, je suis un lecteur. Je suis amené à créer mes propres liens, à bâtir ma propre histoire, à composer mon livre en fait. »
C’est bien de parler de cette poésie, mais vaut mieux que je vous propose un passage qui, à mon avis, illustre la proposition de l’auteur : « Neige capitale, l’œil moisi, ce petit agenouillé, le petit en communion, dos droit, ventre qui devine contours et avenir. Un jour, territoires toujours flous, il fera le fiévreux, la musique sera l’orage, la correction, la soupe. Il hallucinera, les remords troués, les jambes fumées à l’idée d’habiter à jamais cette caverne aux bêtes exigeantes. » (p. 61)
Puis, ce qui semble être le titre des poèmes n’est pas toujours en lien avec les mots qu’il surplombe. Cependant, si on s’amuse à lire ces intitulés à la queue leu leu, on a raison de constater qu’ils sont eux aussi un poème, un long poème qui embrasse tous les thèmes.

Quelle agréable façon que d’avoir débuté l’année 2018 en rafraîchissant son imaginaire à l’aune de la poésie de Roger Des Roches!

mercredi 17 janvier 2018

Jean Royer
Femmes et littérature. Entretiens sur la création
Montréal, Bibliothèque québécoises, 2017, 232 p., 14,95 $.

Dans l’univers créateur des écrivaines

J’ai convié mon ami, l’écrivain Jean Royer, à ma table de lecture pour terminer l’année 2017. Il nous propose ce que la littérature offre de plus introspectif, soit la réflexion d’auteures sur leur art, à travers les pages de Femmes et littérature. Entretiens sur la création. L’ouvrage donne à lire un choix de rencontres qu’il a faites avec des écrivaines d’ici et d’ailleurs de 1978 à 1995, la plupart parues dans Le Devoir et dans cinq volumes parus à l’Hexagone, auxquelles s’ajoutent quelques inédits.
Un mot sur ce passeur dont le travail m’inspire et me sert de modèle. Poète et écrivain Jean Royer a publié à ce jour une quarantaine d’ouvrages: des récits — dont les récits autobiographiques Les trois mains —, des essais — dont l’incontournable Introduction à la poésie québécoise et Gaston Miron sur parole. Un portrait et sept entretiens—– et une vingtaine de recueils de poésie. Il a aussi fait paraître des anthologies, dont Le Québec en poésie (Gallimard). Il a fondé la revue de poésie Estuaire en 1976. Il a dirigé les pages culturelles du Devoir, où il a aussi été critique littéraire, avant de prendre en charge les Éditions de l’Hexagone. Il a présidé la Rencontre québécoise internationale des écrivains de 1997 à 2005. Nommé membre de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1998, il a aussi reçu le prix Claude-Sernet en France, le prix Alain-Grandbois au Québec et le prix Athanase-David en 2014, entre autres distinctions. Il est membre de l’Académie des lettres du Québec.




Revenons à Femmes et littérature, un très bon exemple de journalisme littéraire éclairé. Il faut dire que l’entretien tient plus de la conversation que de l’entrevue ponctuelle, ce qui nous permet de partager l’intimité intellectuelle des protagonistes, de la connaissance de l’œuvre de l’essayiste aux réflexions de chacune des 30 invitées sur la création littéraire. Tirés d’un vaste corpus, ces rencontres se sont déroulées soit à l’occasion des Rencontres québécoises internationales des écrivains, soit au moment de la parution d’un nouvel ouvrage que l’essayiste Royer met en perspective de l’ensemble de l’œuvre des écrivaines dont il a une vaste connaissance.
S’il m’est impossible de rendre compte de chacune des conversations, je constate que plusieurs des sujets abordés, dont l’objectif récurrent de changer les rapports femmes-hommes tant dans le processus de la création littéraire que dans la vie de couple et la vie en société, sont loin d’être désuets. La culture occidentale fait généralement plus de place aux femmes dans plusieurs domaines, dont la littérature, mais l’hégémonie masculine est toujours présente et puissante. Une des auteures s’interroge d’ailleurs: comment créer en toute liberté lorsqu’une œuvre sera, la plupart du temps, reçue qu’avec le consentement d’un éditeur masculin?
Quelques exemples tirés de ce riche matériau que sont ces entretiens illustrent la diversité des points de vue. Ainsi, l’écrivaine et traductrice Hélène Rioux n’hésite pas à dire : «… il faut savoir aussi que l’écrivain n’a qu’une chose à dire, qu’il creuse le même sillon durant toute sa vie. Bien sûr, on essaie de le dire de mieux en mieux et de façon plus précise à chaque livre, mais dans le fond on n’a qu’une chose à dire. »
Je retiens aussi le propos de l’écrivaine française Chantal Chawaf dont l’« écriture explore la force affective des mots », elle pour qui il faut « une écriture qui éclaire ce pan du langage resté dans l’ombre : le corps, la sensibilité, le féminin, l’intime, le nourricier, les fonctions de la vie prêtes à élaborer le cri nouveau ». Elle propose un « cri nouveau » où se reconnaissent la femme et l’homme, tournant le dos à la dictature de l’érotisme fantasmé. Et de conclure : « L’écriture, en se faisant plus compréhensive et directe, en nous ressemblant plus, pourrait enfin aider les hommes et les femmes à inscrire les lois d’amour, de justice et de respect plus charnellement, plus profondément, plus intimement en eux, là où dans le langage, ces lois deviendraient alors si proches, si vraies, si étroitement confondues avec notre affectif, qu’elles feraient partie de nous, de notre instinct de survie… »

En refermant Femmes et littérature, je me suis demandé où en était cette nouvelle humanité tant souhaitée à l’orée de 2018, sans pouvoir répondre brièvement. Chose certaine, les récentes dénonciations faites par des femmes au prise avec les inconduites de mâles dominateurs se croyant tout permis et de celles discriminées au niveau salariale par rapport à leurs collègues masculins, s’ajoutent aux constations que font plusieurs des écrivaines avec lesquelles Jean Royer s’est entretenu.