Michèle Ouimet
L’heure mauve
Montréal, Boréal, 2017, 366 p., 27,95 $.
La solitude de l’âge
Me voilà devant le deuxième roman
de Michèle Ouimet, cette journaliste qui sait si bien nous faire vivre les
pires drames planétaires. Intitulée L’heure
mauve, cette histoire se déroule au Bel âge, une résidence pour retraités
autonomes ou semi-autonomes située dans un quartier chic de la Métropole. Entrons
voir ce qui s’y passe!
Pour nous guider dans cet établissement
et nous faire partager le quotidien des résidents, l’auteure a choisi quelques-uns
d’entre eux. Nous accompagnons ainsi, d’un chapitre à l’autre, six ou sept
personnages et nous assistons à la transformation de leur état de santé comme
de leur état d’esprit, une chimie explosive ou tristement destructrice.
Parmi eux, il y a Jacqueline,
journaliste retraitée que la fin abrupte de sa longue carrière et un cancer guéri
ont rendue amère et revancharde. Passionaria forte en gueule, elle affronte
Lucie Robitaille, la propriétaire des lieux. Leur antipathie réciproque est épique,
entraîne de tristes conséquences et fait des victimes que ni l’une ni l’autre
n’ont souhaitées.
Outre la mission sociale que Jacqueline
s’approprie, nous partageons la vie actuelle de Françoise, Georges, Pierre et
Suzanne, des Moisan et d’autres locataires. On nous raconte aussi des moments
choisis de leur vie active qui les ont amenés là où ils en sont. S’ajoutent à
ces gens, deux jeunes employés de la résidence, Charlotte et Maxime.
Personne n’accepte de vieillir ou,
pire, de dépérir. Quelques pensionnaires, dont le groupe des six, refusent de
côtoyer les « atteints », ceux qui sont en perte d’autonomie. Les classes
sociales et la discrimination pour état de santé défaillante plombent le
communautarisme du Bel Âge et alimentent la colère de l’ancienne journaliste au
point où elle fait de cette quête d’équité son nouveau combat.
L’histoire de Georges et celle de
Françoise sont troublantes. Lui fut professeur émérite d’une grande université
et spécialiste de l’Afrique, notamment du Mali et de la ville de Tombouctou.
Évelyne fut la femme de sa vie, malgré ses multiples maîtresses, et le brave
Georges est perdue depuis son décès et que son état de santé va de mal en pis.
Quant à Françoise, elle n’a eu
qu’un amour, Raymond, un avocat célèbre. Elle a consacré sa vie à lui et à leurs
cinq fils. Or, lorsque son époux lui a annoncé qu’il la quittait pour une plus
jeune femme, elle a sombré dans une dépression mélancolique. Son abnégation
destructrice l’a même fait accepter de reprendre Raymond, devenu grabataire. La
romancière est parvenue à transcrire avec exactitude les sentiments
contradictoires qui animent cette femme pour qui le mariage a été un véritable
sacerdoce, une prison du cœur et du corps.
Les drames s’accumulent au Bel
Âge et provoquent une réflexion sur le vieillissement, la déchéance du corps et
de l’esprit, la solitude, la vie en microsociété, etc. À contrario, il y a la
joie de vivre et le dévouement de Charlotte, la jeune préposée issue d’une
famille d’universitaires en manque d’affection, elle dont le physique ingrat et
le peu d’aptitude aux études ont fait un rejet. Elle trouve la sympathie qui
lui manque tant auprès de ceux dont elle prend soin avec l’amour d’une enfant
pour les siens.
L’heure mauve nous fait partager une gamme de sentiments et d’émotions,
d’une péripétie à l’autre, d’un personnage à l’autre, sans coup férir page
après page. Était-ce parce que la fresque illustrant la vie dans une résidence
comme Bel Âge et le récit de l’existence de gens qui l’habitent rejoignent mes
70 ans? Sûrement, mais surtout parce que Michèle Ouimet a su arrimer
parfaitement la réalité à la fiction en touchant le cœur même des effets cruels
de la décrépitude de l’âge et de la dégénérescence qu’elle entraîne inexorablement.
Avis aux jeunes lecteurs: voilà le sort qui vous guette!
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