mercredi 17 mai 2023

Dany Leclair

Ces eaux qui me grugent

Montréal, Mains libres, coll. « Roman », 2023, 336 p., 33,95$.

Détourner le destin, conjurer le sort des anciens

Au mi-temps de la vie, que certains disent « crise de la quarantaine », on regarde dans le rétroviseur pour y voir des artefacts du passé qui pourraient être garants de l’avenir. C’est à un semblable exercice auquel s’adonne Christian dans Ces eaux qui me grugent, le plus récent roman de Dany Leclair. 

Comme toutes les images rétrovisées, celles de Christian Perreault (erreur orthographique du patronyme commise lors du baptême) jouent avec le champ de profondeur, les plus lointaines se confondant avec celles du temps présent. Parfois, c’est la réalité ambiante qui s’insère dans la fresque du passé familial, selon ce que la mémoire ou la tradition orale lui a transmis.

Le présent ici, c’est le 7 juin 2013, vers 20 heures. Ce n’est pas là un détail, mais le point d’ancrage à partir duquel irradient les 55 séquences qui suivent sous forme d’un diaporama. À première vue, on peut croire que l’écrivain a tracé un plan d’écriture résolument chronologique et qu’il a ensuite déplacé des péripéties en fragmentant leurs données spatiotemporelles en fonction de leurs rapports, directs ou imaginés, à l’inexorable 7 juin.

S’il y a un peu de cet exercice de style dans ce que le roman raconte, il y a surtout cette ligne directrice que suggère la citation de Christian Boltanski en exergue : « Toute une partie de mon activité, qui a été un combat tout à fait grotesque, a été de sauver cette petite mémoire et donc des choses tout à fait insignifiantes, mais qui nous font. »

Que se passe-t-il ce fameux 7 juin qui chamboule complètement la vie du narrateur et de sa petite famille? Rien de moins qu’une inondation dévastatrice qui rappelle celle de juillet 1996 au Saguenay où est d’ailleurs né l’écrivain Leclair. Femme et enfants sont en sécurité, alors que Christian a choisi de rester quelques heures de plus dans leur maison, leur oasis de paix qui est, ce jour-là, condamnée. Ces eaux qui me grugent du titre en est non seulement l’illustration, mais aussi l’effet que ces flots ont sur la vie du narrateur, car il doit, avant de rejoindre les siens, relire la longue histoire de sa famille qu’il a écrite, ce qu’il s’est promis de faire avant que son passé ne soit englouti par le torrent. Il doit aussi décider s’il conjurera ou non le mauvais sort qui s’est jeté sur sa santé.

« Ma belle braise sait que les prochaines heures seront pénibles. Depuis des mois, sinon des années, je la prépare à ce moment. Je lui ai cent fois répété l’importance symbolique de cette date. Elle sait à quel point cette nuit sera difficile, elle connaît le caractère sacré qu’elle revêt pour moi. Même sans les conséquences désastreuses de ce déluge inopiné, je redoutais cet instant. En fait, cette nouvelle épreuve, je l’appréhende inconsciemment depuis ma dernière chute, depuis la mort de Dédé. Grâce à la chaleur de Marie-Ève à mes côtés, j’aurai au moins pu bénéficier cette fois d’une période de paix, de répit. » (11)

On l’accompagne dans ce long exercice de remembrance dont les événements relatés sont comme des poupées gigognes éclatées dont le narrateur récupère chaque lambeau en prenant soin de les replacer dans l’ordre d’importance ou d’influence que chacun a eue sur les suivants.

Il en est ainsi de la rencontre avec sa tante Marianne, en septembre 2012. Les bribes de pages mal connues de l’histoire de sa famille paternelle qu’elle lui raconte, photos à l’appui, vont lancer son projet d’écriture lequel va l’amener à découvrir d’où il vient et où il va en faisant une analyse de l’ADN des hommes Perrault qui recèle un destin tragique.

Christian se souvient de la fête de Pâques 1983, la dernière réunion familiale à laquelle participe son père. À cette occasion, ce dernier s’adresse à la tablée : « Vous le savez, tout au long de notre vie, on doit prendre des décisions importantes, on doit faire des choix. Et ces choix-là, même si on ne le réaliste pas toujours sur le coup, ont des impacts sur notre vie et sur celle des autres. » (45) Joignant le geste à la parole, Marcel offre un livre à son fils : « Ce livre-là, mon gars, continue-t-il, c’est ton cadeau de fête en avance. Je le sais que c’est seulement dans quelques semaines, mais j’ai voulu te le donner tout de suite pour que toute la famille puisse le voir. Parce que pour moi, c’est vraiment important. C’est un livre précieux, qui va te permettre de ne jamais oublier. Je veux que tu le gardes toute ta vie. » (46) Même déçu, le garçon avoue que « c’est vraiment un bel objet, fabriqué avec soin. Au fil des pages, dans un lettrage orné d’enluminures, on découvre les neuf générations de Perrault qui m’ont précédé sur plus de trois cents ans. » On reconnaît là la signature de l’Institut Drouin, spécialiste québécois en généalogie familiale.

Christian réalise plus tard, presque trop tard, que ce présent était un message que son père lui adressait, laissant présager son propre décès qui allait survenir le 8 juin suivant, jour de son propre anniversaire. « Mon père a gâché pour toujours mon anniversaire, il s’est arrangé pour que je ne l’oublie jamais. » (55)

Le père de Christian est dès lors plus présent que jamais dans la vie de ce dernier, surtout au moment où il traverse de graves ennuis de santé qui l’obligent à s’arrêter. « Je me suis donné comme but de ranimer par l’écriture mes souvenirs, de reconstruire la présence de mon père auprès de moi [Christian avait 13 ans quand ce dernier est décédé]. Le réinventer. Tenter de lui redonner une existence, une texture…. Reconstruire mon passé ébréché. Inventer parfois pour combler certains trous. Accumuler les morceaux de mon père disparu, le rapiécer pour ramener son existence à la surface, pour refaire la trame de sa vie. Pour essayer de découvrir qui était véritablement cet homme qui se cachait derrière la façade du quotidien. Remonter jusqu’à mes origines les plus lointaines. Pour comprendre son histoire. Pour comprendre la mienne aussi, peut-être. » (64-65)

Le sérieux de son état de santé et l’inquiétude qu’il fait naître chez Christian, sans le partager même avec Sara-Ève, sa conjointe, est confirmé par le médecin; il s’agit d’une masse qui pousse près de grosses veines que les médicaments contrôlent, pour l’instant du moins. « Il faut juste apprendre à ralentir, être plus prudent. Pas évident quand on a couru toute sa vie. » (97)

Le pèlerinage littéraire qu’il a fait dans l’histoire de sa famille lui a entre autres appris qu’on meurt jeune chez les Perrault. « Et moi, là-dedans, qu’est-ce qui m’attend? J’ignore combien de temps il me reste. Et même s’il m’en reste. Après l’échec des derniers traitements, le médecin a parlé de quelques mois. Un an peut-être, deux si je suis chanceux. » (98)

Le récit de son enfance que fait Christian illustre son hyperactivité que rien ne semble pouvoir arrêter. Ainsi, lorsque son infirmière de mère travaille la nuit et dort le jour, Marcel, son père, doit régulièrement lui rappeler de ne pas faire de bruit. Il y a aussi cette fois où son père réparant la toiture de la maison familiale, l’enfant, laissé sans surveillance, s’aventure dans l’échelle jusqu’à ce que sa mère l’aperçoive, lance un cri et que son père, tentant de le retenir, tombe et se brise les deux chevilles.

Cet incident rappelle la fois où Marcel mit le pied sur un tesson de verre alors que la famille passe une journée agréable sur la rive d’un lac qui se termine de façon dramatique. Ces deux événements sont de ceux dont se souvient Christian parmi les éphémérides familiales qui sont autant de façons de rendre compte des misères et détresses des Perrault causées par le père de famille. Comment décrire le désarroi dans lequel l’existence sombre de ce dernier entraîne les siens? Depuis qu’il a quitté l’armée, Marcel Perreault est resté longtemps à ne rien faire, incapable de se trouver un emploi qui lui convienne. Puis, son emploi d’exterminateur lui fait retrouver un peu de dignité, suivi de l’achat d’une modeste demeure, « en déclin rouge ». Les accidents dont il fut victime l’ont néanmoins tenu loin du travail et, même s’il y retourne plus vite que les médecins lui conseillent, il lui doit accepter que, sans le salaire de son épouse, il ne peut faire vivre décemment sa famille.

Marcel Perrault est de ces gens pour qui le verre est toujours à demi vide et à qui la chance ne sourit jamais. Tant et si bien que son humeur peut changer en un instant, d’un commerce agréable il devient détestable, son intransigeance devenant insupportable. Cette schizophrénie, tendance paranoïaque, l’entraîne dans une existence de plus en plus sombre, ce que l’abus d’alcool ne fait qu’exacerber.

C’est cette relation toxique que le narrateur et personnage principal met en perspective, tout en traçant un portrait de la famille Perreault et de ses descendants. Il tente ainsi d’exorciser cette suite de malheurs transmise de père en fils, non seulement en en faisant la narration, mais en tentant d’en conjurer le sort en laissant aller cette maison qu’il affectionne dans le torrent et en choisissant de se battre contre cet autre mal qui le gruge. Il y parvient, comment et à quel prix? Dany Leclair le raconte mieux que quiconque grâce à l’humanisme qu’il a insufflé aux personnages qu’il a inventés et qui vont briser l’inexorable destin que la vie semble leur avoir imposé à perpétuité. L’espoir n’est alors plus un vœu pieux, car il se transforme en une réalité nouvelle.

mercredi 10 mai 2023

Rafaëlle Germain

Forteresses et autres refuges

Montréal, Québec Amérique, coll. « Collection III », 2023, 132 p., 21,95 $

« Un feu roulant de varnoussage »

L’émotion me gagne rapidement quand le propos d’une histoire fait vibrer la corde des souvenirs de ma lointaine enfance. Forteresses et autres refuges, le récent ouvrage de Rafaële Germain, à mi-chemin entre récit et essai, a eu chez moi de tels effets de ressac, car les sujets abordés et la bravoure de l’écriture m’ont souvent chaviré.

Il faut savoir que ce livre paraît dans « Collection III » dont chacun des titres « renferme trois récits inspirés de moments marquants dans la vie de l’autrice. Peut-être s’y glisse-t-il une part d’invention. Peut-être pas. »

Ceux de Rafaële Germain s’intitulent « Les legs », « Noire-Suie » et « Les forteresses ». Ils sont précédés d’un avant-dire, « Les orphelins », dans lequel l’autrice met en perspective le thème qui chapeaute chacun d’eux et qui s’intéresse, globalement, à la mécanique de la mémoire en tentant de répondre à cette question : « Que veut-on garder de ce que le monde a déposé en nous? » (20)

L’écrivaine n’avait pas prévu écrire à nouveau sur ce sujet développé dans Un présent infini (Atelier 10, 2016). Dans ce livre, elle s’interroge sur le rôle de la mémoire et sa fonction de se souvenir, alors que l’on confie inconsciemment nos souvenances à un téléphone en oubliant que sa mémoire peut s’effacer en un clic. Le cancer du cerveau et la maladie d’Alzheimer de son père, Georges-Hébert Germain (1944-2015), sont à l’origine de ses réflexions en accord avec la réalité actuelle.

« J’ai déjà écrit sur le désagrément intérieur de mon père et j’ai longtemps été très déterminée à ne pas écrire sur celui de ma mère [écrit-elle]. Parce que j’avais un peu fait le tour, parce que je ne voulais pas être la fille qui écrit tout le temps sur ses parents, parce que j’en avais un peu plein mon casque, aussi, de ces parents qui avaient trop longtemps pris une place démesurée dans ma vie. » (12)

Sa mère? C’est Francine Chaloult (1939-2022), créatrice du métier d’attachée de presse et de relationniste culturelle au Québec. Femme discrète sur sa vie personnelle, Mme Chaloult était un personnage flamboyant lorsqu’il était question de mettre en valeur le travail de ses protégés.

« Mais voilà que cette occasion se présente : un récit construit autour de trois souvenirs. Or, si mes souvenirs à moi ne semblent pas nécessairement transcendants, le fait est que j’ai vécu durant huit ans parmi ceux qui s’étiolent et se fanent, des champs de fin d’automne qu’aucun printemps ne fera renaître. J’ai assisté, deux fois plutôt qu’une, au rétrécissement d’une mémoire, à l’agonie d’un écosystème intérieur, à la mort lente de la perception qu’une personne a d’elle-même et du monde. » (12)

L’avant-dire ressemble à un vaste plan de travail sur lequel l’autrice a renversé de pleines boîtes de photographies, de lettres anciennes, de babioles tenant lieu de souvenirs éphémères, de cartes postales résumant des voyages, bref de tout ce qu’on accumule la vie durant et qui sont d’une totale inutilité pour les autres.

Arrive le premier récit, « Les legs », entièrement consacré à la mère de l’autrice. Imaginez deux vastes contenants placés côte à côte, l’un rempli de lambeaux d’une existence en vrac, l’autre recevant cette collection hétéroclite. L’exercice consiste à reconstruire un passé indéfini, parce que fragmentaire et jugé tout à fait inutile face à l’infini de l’avenir et de ses possibilités.

Raphaël Germain constate de ne pas plus connaître sa mère qu’elle connaissait son père, même moins puisqu’elle était constamment en mouvement, refusant toute forme d’arrêt jusqu’au déni de son irrémédiable fin de vie. Comment alors se souvenir d’un passé qui, non seulement, ne nous appartient pas, mais dont les souvenirs épars sont ceux des autres, des souvenirs de seconde main qui nous ont été si souvent répétés qu’ils semblent les nôtres?

Ces autres, ce sont les sœurs et les frères de la mère de l’autrice qui se souviennent de ce qu’ils ont vécu en même temps qu’elle, mais qu’ils ont nécessairement perçus de façon différente. Quand il s’agit d’un enfant unique, comme l’est d’une certaine façon RG – compte tenu de sa différence d’âge avec ses deux sœurs –, il n’y a aucun point de référence ou de différence entre l’événement lui-même et sa perception. Ne reste alors que les ouï-dire de témoins d’occasion.

Rafaël German n’a ainsi d’autre choix que de tisser elle-même une trame sur laquelle elle passera les fils lui permettant de créer une toile représentant de façon approximative l’enfance de sa mère, la vie de cette dernière auprès de sa famille à Chicoutimi jusqu’à ce qu’elle quitte la maison familiale. Le récit qu’elle en tire est comme une fresque des temps anciens où sont représentés des héros, sympathiques ou non, qui mènent grande vie ou combat glorieux. Le grand-père est médecin. La grand-mère, un temps infirmière, est femme à la maison, car il en était ainsi en cette époque pas si lointaine. Femme à la maison, c’est aussi être mère, le plus souvent possible selon les règles de l’Église, que ça lui plaise ou non. Cette grand-mère n’affectionne pas son aînée, Francine, et elle ne lui laisse rien passer, surtout que l’enfant n’en fait qu’à sa tête, sachant qu’elle trouvera grâce aux yeux de son père. L’insouciance bon enfant de ce dernier face à ses enfants occasionne un grand malheur – la benjamine Lucie avale de dangereux comprimés de nitroglycérine et en meure – que toute la famille porte ensuite comme une tare indélébile.

Arrive l’âge où Francine C. est pensionnaire chez les ursulines, « un lieu qu’elle habitera désormais plus que sa propre maison », où « elle découvre et embrasse son immense sociabilité… » et ses envies dont les souliers en cuir verni de ses consœurs (les siens sont blancs à son grand dam), le teint mat et l’air mystérieux d’une amie, qui la laisseront avec la conviction que les femmes séduisantes parlent peu et ont l’air toujours vaguement souffrantes… ». (34-35) L’épithète "ravissant" revient souvent à propos des tenues, des visages et des coiffures.

La vie de couventine, à cette époque, est isolée de la vie extérieure et cela lui convient, car « … elle éprouvera toute sa vie pour tout ce qui ne la touche pas directement un désintérêt absolu, allant même jusqu’à soupçonner ceux qui en sont curieux de coquetterie ou, insulte suprême à ses yeux, de "vouloir se rendre intéressants." »

Le grand-père de Rafaël G. décède dans un grave accident d’automobile et le récit qui parvient à sa petite-fille a quelque chose de fantasmagorique. Ce qui l’est moins, c’est que sa grand-mère se retrouve, à 37 ans, mère de six enfants et que sa mère Francine perd son allier indéfectible dont elle dira plus tard qu’il était le seul à l’aimer.

La mort du père est un moment fondateur de la vie de Francine Chaloult : « C’est donc là qu’elle choisira de rester toute sa vie, dans une adolescence mutine et boudeuse, furieusement sociable et hédoniste, où la coquetterie se porte fièrement et la défiance est un réflexe. Comme une ado, elle n’arrivera jamais à se lever avant dix heures du matin... » (41) Peu après le décès, FC ressent ses premiers émois amoureux. « Ses rêves sont encore ceux que peut se permettre une jeune fille de bonne famille des années 50 : un mariage heureux, des enfants, une belle maison bien tenue et surtout, dans son cas, un statut d’épouse modèle. » (43)

N’oublions pas que l’écrivaine Germain décrit sa mère à partir des fragments de récits entendus et d’événements auxquels elle a elle-même participé ou dont elle a été témoin. Il y a aussi ce qu’elle a découvert en mettant de l’ordre dans le fatras des objets laissés derrière. Ce qu’elle n’écrit pas, on la comprend, c’est que la femme qu’elle tente de dépeindre est un modèle de narcissisme exacerbé au plus haut degré.

Pas étonnant alors que, partout où elle passe, elle soit le soleil autour duquel gravite son univers. Par exemple, quand FC s’inscrit à l’école des sciences domestiques de l’Université Laval, c’est pour se préparer à devenir une épouse et une maîtresse de maison exemplaire, ce qu’elle devient plus tôt que tard en épousant, à 18 ans, un étudiant en médecine. « Le récit qu’elle fera plus tard de cette époque sera teinté d’humour et de pitié pour la jeune fille qu’elle était, transie d’idéalisme et presque pétrifiée par le désir de bien faire. » (52)

Or, « ce bonheur qu’elle croyait avoir atteint n’est pas là, il ne l’attendait pas sous les nappes empesées savamment, mais elle le cherche encore derrière les livres de sœur Berthe et un budget familial bien tenu… Elle est amèrement déçue en fait ("moi qui m’en faisais une fête…"), mais elle ne le sait pas. » (54) FC « tombe enceinte, finalement, et accouche à tout juste vingt ans d’une petite fille très blonde… » (54) Cette naissance la rapproche de sa propre mère au point où, après la naissance d’une seconde fille, les deux femmes partent pour un voyage au long cours, laissant les enfants au soin du père et de la bonne. Francine C aurait-elle un même détachement envers ses enfants que sa mère envers elle?

Le retour de ce périple n’ajoute rien d’enchanteur à sa vie de mère au foyer. Installé à Mégantic, son médecin d’époux est plus souvent auprès de ses patients qu’à ses côtés. Loin de tout, elle « commence à comprendre que le modèle [d’une vie de femme] qu’on lui a vendu n’est pas fait pour elle. » (56)

Le récit que Rafaël Germain fait de la vie sa mère, de sa petite enfance à son âge adulte où, devenue mère à son tour, elle constate qu’elle ne survivra pas à une existence sans véritable horizon, s’arrête là. Francine Chaloult n’a pas conservé d’éphémérides de sa remarquable carrière, sinon le prix Félix Leclerc que l’ADISQ lui a remis en 2019 en hommage à l’ensemble de sa carrière. Déjà malade, elle est certes contente, néanmoins pour elle : « Dans la vie, y’a des gens qui sont dans la parade, puis y’a des gens qui regardent passer la parade. Nous, on organise la parade. » (59) Ou comme RG illustre en résumant la vie de sa mère : « C’est une vie de grand fauve : prendre, exiger, concéder ses restes – et ne jamais, jamais regarder derrière. »

« Noire-Suie », le deuxième récit, a des allures d’autoportrait où Rafaël Germain se raconte sans détour ni fausse pudeur. S’il m’est arrivé de reprocher à des enfants de faire le procès de leurs parents sur la place publique, surtout si ces derniers ont eu une existence loin des projecteurs, ce n’est le cas des parents de Rafaël Germain dont de larges pans de leur existence furent publics : Francie Chaloult a eu un impact direct sur le milieu culturel québécois par l’intermédiaire des artistes dont elle a promu la carrière et Georges-Hébert Germain a eu une carrière journalistique et littéraire reconnue.

C’est lui qui a imaginé le personnage de Noire-Suie à l’intention de sa fille, une « Blanche-Neige dans Upside Down, Blanche-Neige trash et bougon… elle est brouillonne, hirsute, et espiègle, elle a de la répartie et de se faire marcher sur les pieds? Très peu pour elle. » (65) Noire-Suie est devenue plus tard l’alter ego de l’écrivaine : « Rendue là, c’est moi qui brode, évidemment, je complète la tapisserie avec les fils dont je dispose : un peu d’imagination et de déduction, une idée tout de même assez précise d’où ça s’en allait – bien sûr que Noire-Suie n’allait pas finir par passer la moppe pour une bande de petits paresseux. » (66)

G.-H. G. invente d’autres anti-héroïnes pour sa fille dont le petit chaperon rouge devenu noir qui « grommelle, grommelle, grommelle et sa mauvaise humeur est telle qu’elle fait peur au loup qui déguerpit, la queue entre les jambes. Un triomphe. » (68) Ces personnages inventés sont au cœur de ce qu’elle retient de sa petite enfance. « Elles sont là, je le sais, parce qu’elles ont été construites avec des mots. C’est une réalité qui m’embête un peu parce qu’elle ressemble fâcheusement à une entourloupette littéraire, une coquetterie d’auteure, mais le fait demeure : ma mémoire a toujours choisi les mots avant tout, d’abord la parole, puis les écrits… Je fais partie de cette cohorte qui ne garde presque aucun souvenir de mon enfance. Vers neuf ans des contours se dessinent, des figures un peu plus nettes sortent de la ouate, mais avant, presque rien – une impression d’étrangeté, de vague aliénation, une salle d’attente? » (70-71)

On revient ici à la question fondamentale des trois récits : la mémoire. « Qu’est-ce qui fait que certains [souvenirs] se cristallisent alors que d’autres s’estompent ou se défont? J’aimerais bien savoir comment se remplissent nos petites boîtes et pourquoi danse au fond de la mienne une kyrielle de fillettes multicolores?... Et aujourd’hui, j’ai beau fouiller le ciel vierge de mon enfance, force est d’avouer qu’il s’en trouve peu. Ceux qui surnagent, ceux qui passent, sont presque toujours des reconstructions recomposées à partir de photos (le chemin des babounes), ou alors ils se rattachent à une histoire, quelque chose qui m’a été raconté – que saurions-nous de nous-mêmes sans les récits qui nous entourent? » (71-72) Et de conclure que « Toutes les familles couvent leurs légendes, en mettant en lumière certains petits pans de vie qui semblent dignes de faire partie de l’histoire et qui deviennent, par la force des choses, l’histoire tout entière. » (73)

Naître de parents « riches et célèbres », façon de parler, signifie qu’avant même de naître l’histoire est commencée. C’est le cas de Rafaël Germain : « La twist : ma mère avait trente-sept ans et un stérilet. La grossesse n’était pas un projet, elle n’était même pas envisagée, mon père avait cinq ans de moins qu’elle et était un "bum" – un mot qu’elle s’appliquait à prononcer avec beaucoup de ressort, c’était presque un "bumb", et qu’elle disait toujours avec une pointe de fierté dans le sourire : elle était la bourgeoise de trente-sept ans au pied de laquelle les petits bumbs venaient échouer, vaincus et trop heureux de rendre les armes. » (74)

Le récit de la relation de ses parents, on s’en doute, est tout sauf un long fleuve tranquille. Pouvait-il en être autrement quand on veut « filer tout droit vers un bonheur de chaque instant, en pulvérisant tous les obstacles sur leur passage. » (77) Est-ce que la naissance d’une fille fait obstacle? Chose certaine, ses parents l’aimaient vraiment, mais leurs activités professionnelles respectives leur laissaient peu de temps pour la domesticité et les soins d’une enfant. C’est donc la sœur de son père qui « habitait avec nous pour pallier tous les aspects de la parentalité que mes parents n’avaient pas le temps de prendre en charge (ils auront été dupes jusqu’au bout : jamais, pas une seconde, n’ont-ils cru que par "temps" ils voulaient dire "intérêt"), à savoir à peu près tout. » (81-82)

La description d’éléments marquants de l’enfance de Rafaël Germain est un terreau fertile dont elle a choisi les figures de style appropriées à chacun des événements : on ne lit pas l’écrivaine, on vit avec elle, par écriture interposée, ce qui est sa façon de vivre. Par exemple, quand elle raconte les colères royales de ses parents, on croit les entendre au-delà de la mort.

Si la musique est l’air ambiant chez les Chaloult-Germain et les interprètes québécois ou français des visiteurs réguliers, les livres sont entrés plus tard dans l’univers que RG se créait petit à petit, mais qui était déjà plein de petites fictions. « Nous évoluions dans un univers magique où les gens aimaient passionnément leur métier et flottaient béatement au-dessus de leurs privilèges, enveloppés de certitude et des atours d’une bourgeoisie décomplexée. » (88)

S’il fallait retenir une photo illustrant l’enfance de l’écrivaine, elle serait celle d’une fillette ou d’une adolescente à la moue boudeuse : « Mon air bête : une des pierres d’assise narratives de mon enfance… le seul vrai souvenir que j’en garde personnellement est une répétition, une accumulation de moments dont il ne me reste rien que la conclusion : ma mère me disait "Change d’air." » (89)

Était-ce là l’expression d’une certaine morosité qui semble se manifester chez cet enfant, un ennui chronique du trop de ceci et pas assez de cela? La conclusion du deuxième récit me semble répondre à cette interrogation : « Je suis Noire-Suie, seule au fond des bois, et je suis ici chez moi. » (93)

Les forteresses du titre sont aussi celles du troisième récit. J’y ajouterais le mot « évasions », car cette histoire fait le lien entre la mère et la fille, entre la forteresse nommée Chaloult et les évasions, Rafaël Germain. Ce récit s’ouvre par une image très forte qui rappelle que Rafaëlle Germain est une écrivaine talentueuse : « Ma mère, durant sa dernière année : un naufrage, une ruine, une révolte – un torrent. Une forteresse ravagée par une tempête dont les vents ne sont jamais partis, préférant élire domicile en son enceinte et tourbillonner contre ses remparts dépeuplés. »

La fin de vie d’un parent, quelle que soit la relation qu’on a entretenue avec elle ou lui, est un moment qu’on n’aime pas vivre, car il renvoie à notre propre fin. Ici, ce n’est pas la mort d’une géante qui gêne, mais sa très lente agonie. Comment dire : Francine Chaloult est décédée bien avant de mourir, car elle a eu de nombreux soubresauts de sa vitalité légendaire, un chapelet de petits doigts d’honneur à l’inexorable fatalité des humains.

Parmi les dernières projections d’images d’autrefois, RG a choisi de mettre en parallèle des failles qui ont amené ses amis à lui suggérer une thérapie, ce que sa mère refusait, imaginant qu’un « logue » patenté allait inévitablement la pointer pour identifier le mal natal qui rongeait sa fille. Ce désarroi, une forme de dépression chronique bien maquillée, sa propre maternité l’oblige à le transformer en ion positif qui lui évite de reproduire le modèle de maternité de sa mère ou même de sa grand-mère.

La dernière image que RG conserve de sa mère, c’est la suivante : « Elle porte une chemise à carreaux noirs et blancs et s’appuie du bras gauche sur le dossier d’une chaise. La main droite sur la hanche, elle a les jambes croisées et la posture désinvolte; le soleil se couche devant elle mais on ne la voit pas, on le devine. C’est cette image que je choisirais, moi, mais elle ne l’aurait pas aimée : il ne se passe rien, sur cette photo, ou plutôt ce qui s’y passe a lieu à l’intérieur, sous la surface… C’est là que j’aimerais la retrouver, sur la véranda, au coucher de soleil, en train de poser sur sa vie un regard apaisé. » (112-113)

La conclusion de ce récit et de l’ensemble de cette trilogie, c'est ce qui reste à l’écrivaine des souvenirs et des empreintes indélébiles qu’ils ont laissées sur la femme qu’elle est devenue. « C’est que j’avais hérité d’une conception de la liberté qui était entièrement dirigée vers l’extérieur, une liberté totale et ostentatoire, qui était d’abord et avant tout affaire d’action… La vraie liberté est ailleurs, elle demandait à être vue et à ce qu’on sorte de soi, petite geôle étriquée et sans charme… Dans les histoires d’où je viens, on ne s’évade qu’en prenant le large… Je dérivais toujours… Puis, j’ai eu une fille [Zaza], une enfant qui méritait l’entièreté de mon être, une dévotion sans égale qu’on pourrait facilement mettre sur le compte d’une rupture de filiation, des aréopages de psychologues pointant ma mère du doigt, ça ne peut être que de sa faute si je vois la maternité comme un don de soi absolument total… » (116-119)

Puiser de son enfance à l’âge adulte pour se raconter, c’est faire passer la réalité à la fiction narrative, de combler les oublis, volontaires ou non, par une affabulation salutaire. Les trois récits de Forteresses et autres refuges sont de cette nature sans basculer dans la démesure ou la fable moralisatrice. Jusqu’où Rafaël Germain a-t-elle trafiqué les faits? Je l’ignore et cela n’a aucune importance, car le passage d’un univers réel, presque rêvé en soi, à un monde imaginé alimente des récits qui nous amènent à créer notre propre image d’un monde en marge de l’ordinaire, du quotidien ou même du trivial. L’écrivaine montre, en noir et blanc, l’envers du décor de Blanche-Neige à Noir-Suie.

jeudi 4 mai 2023

Michel Lord

Le bain

Bromont, de la Grenouillère, 2023, 88 p, 24,95 $

Prendre la vie à brasse-corps

La Révolution tranquille (années 1960) a amorcé le renouvellement social et politique du Québec et l’ensemble de ses impacts est encore difficile à mesurer. Chose certaine l’après-guerre et les années 1950 ont préparé l’avènement d’une société québécoise où l’Église et l’État sont des entités distinctes.

Michel Lord nous propose une incursion dans l’univers d’un jeune intellectuel s’affranchissant d’une « enfance à l’eau bénite » où tout ce qui n’entrait pas dans le moule d’un catholicisme strict et du vivre-ensemble duplessiste était mis au ban de la société. Ce voyage dans le temps est raconté dans les pages de la novella Le bain, alors que Philippe Bouvier est en quête de son identité.

Début des années 1970, le jeune homme n’en peut plus de se sentir à l’étroit dans son milieu de vie, notamment de l’ostracisme de sa mère refusant obstinément d’accepter l’homosexualité de son fils, car elle considère qu’il s’agit là d’un mal dont il doit se guérir. Son père, pour sa part, n’en fait pas toute une histoire et encourage son fils à poursuivre ses études aussi longtemps qu’il le voudra. La seule porte de sortie possible pour Philippe est de s’éloigner du giron familial, de s’inscrire à l’Université Laval et de s’installer, même très modestement, dans la capitale nationale.

Le romancier a confié à un narrateur omniscient de faire le récit, non seulement de raconter les événements et les péripéties tels qu’ils surviennent, mais aussi de jeter un regard périphérique sur l’ensemble d’un tableau spatiotemporel représentant le héros et son nouveau milieu de vie. Le propos est complété par des pages du journal intime de Philippe qui sont des arrêts sur des images et des réflexions du jeune homme à des moments précis de son apprentissage de la liberté et de ses diverses façons de l’appréhender.

À Québec, Philippe organise son quotidien entre les cours et les longues heures de lecture, de la mise en forme physique et des marches dans cette ville qu’il découvre. Un soir, il entre dans un bar achalandé, un livre de Flaubert sous le bras. Surmontant sa timidité, il demande à un garçon, dont la beauté le trouble, s’il peut s’asseoir à sa table. Aussi banale que cette rencontre puisse sembler, elle est déterminante pour lui et pour Frédéric Marceau. L’un étudie en lettres, l’autre en philosophie et l’auteur de Madame Bovary fait partie de leur fonds culturel respectif.

Cette conversation, l’alcool aidant, les rapproche jusque dans le lit de Frédéric. La narration de la relation amoureuse des deux jeunes gens est fort délicate et faite sur un ton idyllique. Même si leurs intérêts respectifs ne sont pas identiques, ils interagissent de façon positive en s’intéressant vraiment à celui de l’autre, l’amour aidant.

Les relations de Philippe et de ses parents ne sont pas différentes depuis son départ, mais le déni de sa mère qui l’a presque conduit jusqu’au suicide ne l’affecte plus. Quant à son père, il continue à payer ses études et le nécessaire à sa vie quotidienne. On n’est donc pas surpris que ce soit dans la famille de Frédéric que les garçons passent l’été suivant leur année universitaire. Le père de ce dernier est architecte, la mère psychiatre; il compte un frère de 18 ans et deux sœurs, dont l’aînée, Mireille, a 16 ans. Un soir que cette dernière est sortie avec son amie Carole, elle ne rentre pas. L’inquiétude de tous est vive, les forces de l’ordre sont avisées. Il faut trois jours avant de retrouver « son corps, mutilé, violé, étranglé. » La peine des Marceau est incommensurable et sème un état de léthargie sur les amoureux, si bien que le reste des vacances va à vau-l’eau.

Ce climat délétère règne au-dessus d’eux l’année universitaire durant, si bien que Philippe et Frédéric décident de voyager en Europe l’été suivant. Ils iront de découverte en découverte comme s’ils étaient transportés dans des univers où leurs lectures les avaient projetés. La rencontre du professeur Maurice Lévy, spécialiste du roman gothique anglais, au musée Gustave-Moreau sera un moment marquant de leur séjour. Souvenons-nous ici que Michel Lord fut et demeure professeur émérite de littérature de l’Université de Toronto, expert du roman gothique québécois (1837-1860), du discours fantastique et de la nouvelle littéraire.

Leur voyage, jusque là au-delà de leurs espérances, se termine abruptement quand Philippe éprouve un malaise jugé inquiétant par le médecin consulté, ce qui les oblige à rentrer prématurément au Québec. Le nouveau diagnostic rassure, car il s’agissait d’un trouble gastrique, sérieux mais passager, occasionné par les abus alimentaires.

Philippe et Frédéric s’installent dans un appartement rénové du Vieux-Québec alors qu’ils entreprennent leur dernière année universitaire avant de décider de la suite des choses, en ce début des années 1970.

Le premier extrait du journal de Philippe date de septembre 1971, il relate les relations avec ses parents, son frère et ses deux sœurs avant qu’il s’installe à Québec et rencontre Frédéric. Terminant leur premier cycle de leurs études universitaires, Frédéric décide de continuer à la maîtrise et son compagnon de vaquer à d’autres activités, pour un temps du moins. C’est dans ce contexte qu’ils décident de mettre leur appartement au profit d’une commune et d’y accueillir, en ce printemps 1972, d’autres jeunes gens en quête de liberté. « La nouvelle commune prit des allures de petite industrie culturelle. Tous sortaient d’une université québécoise, tous voulaient écrire, être journaliste, romancier, dramaturge. Chacun était poète, artiste à sa façon. On avait aussi l’impression d’être sur une lancée vers l’indépendance politique. »

Le rythme de la novella s’accélère avec l’arrivée de nouveaux personnages – Hector Nantel étudiant de science politique, Antoine Hébert jeune peintre; Élisabeth Védrine passionnée de science-fiction ainsi que Jean Savard, Claude Grignon et Esther Richer – et la mise en chantier de Regain Québec, une revue littéraire et politique mensuelle.

La vie du groupe et ses aléas ne se font pas sans heurt, chacun ayant une personnalité forte. Il y a, entre autres, la question financière du projet dont le peintre Hébert est la principale source et il demande un rôle plus important au sein de l’équipe éditoriale. Si des désaccords surviennent, ils sont vite identifiés et réglés dans la bonne entente. Quant aux relations sentimentales, il y a un peu de jalousie affective, mais, au fil du temps, deux couples se forment et célèbrent leur mariage dans le logement.

Du côté de Philippe et Frédéric, une certaine habitude teintée de lassitude s’installe. Frédéric va à ses cours et son compagnon est plus casanier. Une rencontre imprévue met à mal le couple et oblige Philippe d’imaginer à plus longue vue sa vie personnelle et amoureuse, de sortir de la torpeur de l’habitude.

La vie du groupe et la réalisation du premier numéro de la revue se poursuivent jusqu’à son lancement, le 15 décembre 1972. Le romancier raconte avec précision les sujets qui y sont abordés, selon l’intérêt de chacune et chacun. À cette époque où la littérature québécoise est en plein essor, la tendance médiatique est déjà de s’intéresser presque uniquement aux nouveautés et de laisser derrière les autres œuvres, même récentes. Cette modernité à tout prix n’est pas dans les cartons de Regain Québec qui, s’il ne néglige pas les parutions récentes, se concentre plus sur des ouvrages du passé. Inutile de dire que cette ligne éditoriale ne plaît pas à tous les commentateurs qui vont de l’éloge au dénigrement.

Le Noël de cette année-là se passe à Chicoutimi, la famille Marceau étant encore dans la grande tristesse laissée par la mort de Mireille. L’enquête pour retrouver son meurtrier suspendue, Frédéric et son compagnon passent au peigne fin l’espace où le corps de la jeune femme fut trouvé. Leur détermination porte fruit, ils trouvent un gant de motocycliste, en informent la police; Carole Lamoureux, l’amie de la regrettée Mireille, est à nouveau convoquée et elle reconnaît avoir tu le nom d’un garçon très violent qui fréquentait les deux filles. Le gant et cette révélation suffisent pour que les policiers rencontrent le suspect qui finit par avouer son crime.

Regain Québec paraît à nouveau. Les critiques sont plus acérées, mais ne découragent pas ses artisans qui projettent d’en faire un trimestriel et d’en équilibrer le contenu au goût du jour. Le passage du temps et l’entrée de plain-pied de quotidien des adultes auront raison du périodique, chacune chacun partant dans une direction choisie.

Michel Lord partage, dans cet opus, l’univers d’une jeunesse née au cœur de la Révolution tranquille et qui apprend à vivre en dehors des diktats de l’Église et de ce qu’il est convenu d’appeler l’ère de la Grande noirceur. Fort de sa grande connaissance et de sa riche expérience de la nouvelle littéraire, il a construit une novella dont les personnages et les péripéties qu’ils vivent sont à l’image d’un monde et d’une époque dont le 21e siècle est tributaire. Malgré tout, plusieurs sujets abordés sont encore en pleine effervescence, dont celle de la diversité.

mercredi 26 avril 2023

Victor-Lévy Beaulieu

Poisson d’octobre en maraude chez les francs Gaulois

Notre-Dame-des-Neiges, Trois-Pistoles, 2023, 242 p., 77,77 $ (édition numérotée et dédicacée limitée à 276 exemplaires, février 2023) et 38,95 $ (en librairie à compter du 1er avril 2023).

« En ce temps du guère et du naguère »

Après Ma Chine à moi et La vieille dame de Saint-Pétersbourg, parus en 2021, arrive Poisson d’octobre en maraude chez les francs Gaulois. L’ouvrage m’a d’abord semblé énigmatique, le voyage en France proposé me faisant penser à la Place de l’Étoile, ce carrefour giratoire qui donne accès à douze avenues. Il note d’ailleurs : « Ma mémoire aime œuvrer en serpentant – impossible d’avoir de la remembrance si tu n’es pas doté de l’esprit du crotale des bois dont la tête triangulaire est aussi spectaculaire que le corps nu d’un Doukhobor – au boutte de la queue mirifique du crotale des bois, cette cascabelle le faisant le plus criard de tous les serpents de l’Amérique septentrionale. » (44)

Quiconque ouvre ce nouveau livre n’a d’autre choix que de faire comme son auteur : « moi quand je lis, j’ai l’impression que j’écris le livre, que je l’incorpore à ce que je suis… Je réécris le livre comme je voudrais qu’il soit pour me confirmer dans ce que je suis. Mais c’est cela, la lecture! » On s’aventure alors sur l’une ou l’autre des avenues qui serpentent les récits croisés.

Poisson d’octobre en maraude chez les francs Gaulois raconte la seconde naissance de VLB survenue en 1973 : « Venir au monde, ce n’est pas nécessairement naître – puisque le ça et le soi ne sont encore qu’informes, comme paraît l’être le remous juste à son arrivage au bas d’une tumultueuse cascade – naître, c’est se pourvoir d’une autorité qui ne peut être que totalisante… » (11)

Devenu écrivain et propulsé directeur littéraire aux éditions du Jour, du très fédéraliste Jacques Hébert, il se ramène aux bureaux du Jour, rue Saint-Denis à Montréal. On y rencontre, entre autres, Huguette Gaulin, l’autrice de Lecture en vélocipède (1972) qui s’immola par le feu et à qui on attribue le « ne tuer pas la beauté du monde ». Il évoque d’autres autrices ou auteurs : « Je regarde vers le classeur – presque avec envie – car si j’étais un escroc comme ceux qui, après l’avoir fait boire plein son content, ont acheté au poète Alfred Desrochers (sic) ses manuscrits pour quelques billets vers du Dominion, j’ouvrais ledit classeur et j’y prendrais le dossier (le plus volumineux de tous) concernant Marie-Claire Blais : ces superbes lettres qu’elle a écrites à des tas de gens partout en francophonie – ce trésor que devient la langue quand dedans s’y fait entendre la souveraine musique! » (29)

C’est aussi là qu’il reçoit sa « dulcinée, grande actrice rousse de terre russe », personnage récurent de son œuvre qui fait référence à l’interprète de Sophie et Léon, une pièce jouée au Caveau des Trois-Pistoles, à l’été de 1992. Elle lui demande d’écrire une pièce de théâtre pour ses élèves de l’École nationale de théâtre, car le texte qu’on lui a proposé est nul. « T’as cinq jours pour me livrer ton histoire. Je sais que tu vas toutes les fins de semaine sur ta ferme à Sainte-Émilie-de-L’Énergie. J’y serai dimanche prochain en après-midi. » (103) C’est là, en Matawinie, qu’il écrit, en trente-six heures, Ma Corriveau, car « Je grouille et scribouille depuis huit ans déjà et jamais je n’ai manqué d’honorer une date limite même quand elle s’avérait folichonne. » (127)

Tous les éléments de ce récit font appel à "l’art de se remembrer" évoqué dans La vieille dame de Saint-Pétersbourg : « J’aime cette expression et je trouve dommage qu’on l’ait mise de côté comme tant de belles choses venues de la langue française. Se remembrer, c’est se souvenir tout à coup et presque toujours par hasard d’un moment particulier du passé qui, nous revenant à l’esprit, change quelque chose de fondamental en son soi-même. » Cette façon de passer du naguère à l’hier à l’au jourd’hui permet d’aller de tout bord tout côté, l’un appelant l’autre, ou s’arrêter subitement avant de repartir. Pas besoin d’un GPS pour se retrouver dans le récit, car jamais sommes-nous égarés, l’écrivain faisant rebondir notre attention aussi vite que la trame.

1973, c’est l’axe à partir duquel plusieurs événements se sont produits et s’inscrivent dans l’actualité de la trame. La remembrance va évoquer de individus que l’écrivain a mués en personnages, comme des membres de la famille Beaulieu, père, mère ­– Léonie plus présente que jamais –, grand frère ou grand-père Antoine. Tous me semblent plus vrais que jamais, comme si leur image était définitive, ce qui n’est pas dans les habitudes de VLB.

Cette même année, l’écrivain s’envole vers Paris, car les éditions de l’Herne publient Jack Kérouac, paru l’année précédente au Jour. Rue de Verneuil, il rencontre Constantin Tacou, alors éditeur à l’Herne (1973-2000), une maison fondée par Dominique de Roux (1956-1973). C’est d’ailleurs ce dernier qu’il a rencontré à Montréal, découvert son intérêt pour Kerouac et son intention de publier son « essai-poulet ».

Ce séjour dans la Ville lumière est l’occasion de se remembrer les mois qu’il y a passés en 1968, entre autres sa chambre de bonne près du Panthéon. Il en profite pour parcourir Satori à Paris, un bref récit dans lequel Jack Kerouac raconte son séjour en France – de Paris à Brest – à la recherche de ses ancêtres et qui inspire Beaulieu.

Que signifie « satori »? Selon Kerouac, il s’agit d’un « mot japonais désignant une "illumination soudaine", un "réveil brusque", ou, tout simplement, un "éblouissement de l’œil" » (9) En langage beaulieusien, « satori » devient épiphanie, laquelle survient dès qu’il va à la rencontre des terres ancestrales.

Il prend le train – « Ceux de France sont lents et bruyants pour ne pas dire criard » (124) – en direction de Rouen, puis de Dieppe. « Quand je serai à Rouen, je veux vraiment être à Rouen et non pas dans le Grand Morial ou dans Joliette, je veux vraiment être à Dieppe et non pas au bord de la rivière Boisbouscache de Saint-Jean-de-Dieu… De Paris à Rouen, pas la mer à boire… Deux heures à passer dans la remembrance et la rêvasse sans que je n’aie eu à parler à quiconque et surtout pas à un Québécois faisant partie de cette race-là de monde qui a toujours préféré voyager là où il y a eu une Révolution plutôt que d’entreprendre celle qu’il aurait dû faire chez lui – tel l’énigmatique Louis-Joseph Papineau… » (124, 132)

Le voilà devant la cathédrale de Rouen où il est venu en 1967. « Ça étonne toujours le monde quand il m’arrive de lui parler de la passion que j’ai pour les cathédrales en général et pour la cathédrale gothique en particulier… Aussi vais-je me répéter : au cœur de mon moi-même, ce sont aux Forces que je m’intéresse car le disait bien Victor Hugo en écrivant Notre-Dame-de-Paris qui résisterait au temps parce qu’elle n’était rien de moins qu’une Force totalisante – celle de l’Architecture – tandis que l’écriture était appelée à disparaître pour n’est qu’une force faible : venant d’un simple papier et d’une simple plume d’oie facilement destructibles, n’avait aucune parenté de ce qui se construit dans la pierre éternelle du réel… (137-138)

On le sait, quand un sujet passionne Beaulieu, l’architecture par exemple, il s’y plonge et en apprend le vocabulaire, car : « Si j’écris, c’est que j’aime les mots – et si je les aime tant, ce n’est pas tellement pour raconter des histoires avec que, mais afin de jouir de leur sonorité comme on le fait d’un poème – dans le mot, il y a cette musique qui n’appartient qu’à lui seul parce qu’elle détermine exclusivement un lieu, une action, un naître, une émotion, un rêve, un mourir – cet immensément petit qui finit immanquablement par se mordre la queue, faisant ainsi saigner l’esprit sur l’immensément grand – tout ce rouge cerise embrasant le cosmos. » (139)

Il écrit aussi : « Aguir – le seul mot que j’ai inventé depuis que j’écris. Aguir, c’est comme si tu mettais le mot haïr à la neuvième puissance. » (217) On peut trouver cette affirmation pleine de modestie, car le Pistolois, comme Kerouac, a souvent fait passer l’oral à l’écrit, « oudon » étant un exemple plein de sens : « Je ne voulais pas que ma mère me vienne trop tôt en mémoire- à cause évidemment d’Oudon, mot passe-partout : ça pouvait être tantôt de bon sentiment et tantôt comme cri indigné de corneille noire qui vient de se faire voler son dîner… Du plus loin que je puisse me remembrer, le Oudon de ma mère a traversé sa vie : quand je l’ai vue la dernière fois, elle avait plus de quatre-vingt dix ans et j’eus droit au moins dix fois à la percutance de ce fameux Oudon. » (180)

Quittant la cathédrale de Rouen, il s’arrête rue des librairies et entre chez Michel Hardy à la recherche d’une histoire de la ville de Dieppe. Le libraire le croit un Américain, ce à quoi il lui répond : « Je suis Américain, mais je ne suis pas États-unien. Je suis Québécois. Les États-Uniens se sont emparés du mot "Américain" comme si le continent leur appartenait en propre et en commun. Ils ont d’ailleurs fait la même chose avec le monde dit occidental et, à ce que je sache vous êtes, vous les Français, à genoux devant eux, ce que nous ne sommes pas et ne serons jamais, nous les francs Québécois. »

Sa visite de Dieppe et des plages du débarquement de Normandie, en 1942, lui remembrent l’absence de considération de Churchill pour les Canadiens-français qu’il a utilisés comme chair à canon pour satisfaire Staline qui se plaignait du peu d’empressement de l’Angleterre de participer aux combats sur le continent. C’est aussi à Dieppe qu’il aimerait « réussir là où Kérouac a échoué – écrire en bordure de mer quand celle-ci se déchaîne violemment dans ses embruns salinés comme ça arrive souvent en Finistère, si tant beau nom de pays comme l’est aussi celui de Gaspé… » (172)

Le voyage continue. « Assez de cette dérivance que je dois sans doute aux vagues de la mer qui ne sont guère démontables à l’Océane-des-Bains, dans cette chambre d’hôtel que j’ai louée pour la nuitte. Demain, j’irai à Beaulieu, puis à Chemillé, puis à Saumur – et j’en aurai terminé avec cette voyagerie que je dois à Kérouac. » (184)

À Beaulieu, une archiviste le guide et devient pour lui « La Liberté guide le peuple », cette remarquable toile d’Eugène Delacroix. Il attribue aussi cette image « à ma Belle Blonde [comprendre « la grande rousse de toutes les terres de Russie »] – elle est la seule Liberté en mesure de guider le Petit Peuple que je suis! » (158). La visite du château Beaulieu et les rappels historiques le surprennent, ne comprenant pas l’aventure dans laquelle Pierre Beaulieu-Hudon s’est engagé en partant vers la Nouvelle-France, les Beaulieu de sa connaissance n’étant pas de nature aventurier. Qu’en est-il des Bellanger, sa famille maternelle, dont « L’ancêtre, François Bellanger est arrivé en Kanada en 1634, donc une trentaine d’années avant le premier Beaulieu dit Hudon »? « L’enseignement que je retire de l’histoire des familles Beaulieu et Bellenger quand je compare ce qu’elles étaient et ce qu’elles sont devenues, c’est que le temps modifie bien lentement les gènes de tout un chacun dans sa chacune – là, nous somme en 1973, soit plus de trois cents ans après l’arrivée de la première famille Beaulieu et de la première famille Bellenger au Québec – et ces trois cents ans-là n’ont pratiquement pas changé leurs bagages de gènes dans sa chacune et son chacun : aucun Beaulieu n’a étudié assez longtemps pour devenir universitaire; de génération en génération on restera journalier… Chez les Bellenger, on ne compte plus ceux qui ont détenu une profession libérale – professeurs, hauts fonctionnaires, notaires, chimistes et politiciens. » (204)

Un dernier mot sur la famille Beaulieu avant de se rendre à Saumur : « Mon moi-même fait partie de la dernière génération des Beaulieu faiseurs d’une famille nombreuse – je suis le sixième enfant d’une smala qui en compte treize et qui ressemble en tous points aux générations qui l’ont précédée : éducation modeste, pauvreté que vivent les simples ouvriers – puis cultivateurs en désespoir de cause, sur des terres si rocheuses qu’elles étaient impropres à l’agriculture. » (195-196)

Le narrateur marche Saumur et ses environs : « C’est ainsi que je retrouvai à quelques kilomètres de Saumur, dans un flanc de colline de tufeau blanc aisé à travailler même à mains nues, parfois fort creux dans le ventre de la terre comme sous ce château de Saumur où l’on trouve autant de galeries souterraines qu’il y a d’êtres dans l’imposante bâtisse de pierre creusée dans le tufeau elle aussi… Il y aurait à Saumur et dans ses environs au moins un millier de ces habitations dites troglodytes… » (222-223) Et de visiter un de ces logements et, à l’invitation des occupants, d’y passer une nuit et de s’y endormir si rapidement qu’il n’a pas le temps – notion qui revient souvent dans le récit : « J’ai des problèmes avec le temps parce que dans mon moi-même, je suis incapable de le mesurer – par exemple, depuis que je suis loin de Dieppe à jouer de la lanterne dedans cette chambre d’Oudon, impossible que je puisse savoir depuis combien de temps je me suis démortifié des morts canadiennes et québécoises qu’il y a eu devant les Hautes Falaises. Un seul jour d’hui, de quoi remplir toutes les pages d’un semainier ou toutes celles d’un almanach? » (178) – d’enlever ses lunettes et d’éteindre sa pipe, ce qui lui rappelle la mort tragique du poète lanaudois Louis Geoffroy.

Vivre sous terre, ne serait-ce qu’une nuit, est une expérience dont VLB se serait passée, mais l’occasion étant, il y est allé sachant que la peur l’habiterait : « Rien comme vouloir échapper à la peur pour que surgisse une image qui te met tout le corps et l’esprit dedans. Dans Les Misérables, Victor Hugo consacre un long chapitre qu’il appelle le ventre de Paris – ces milliers et ces milliers de mètres que comptent les égouts de la Ville-Lumière. Ce long chapitre m’impressionne, je suis un jeune journaliste à la pige et je me dis que ça serait bien d’imiter Victor Hugo et de descendre dans le ventre du Grand Morial pour voir comment il se porte et se comporte. » (231)

L’art de la romancerie que pratique VLB depuis Mémoires d’outre-tonneau (1968) m’est apparu ici semblable à ses essais écrits à sa façon unique, tels ceux sur Victor Hugo, Jack Kerouak ou Melville. N’a-t-il pas écrit dans de son « essai-poulet » : « (Je ne sais pas, finalement si je parle de Jack ou de moi-même ou d’Herman Melville ou – Que pourrais-je voir d’autre, dans ma passion de Jack, que cette présence multiple qui foisonne dans le mythe du personnage tout à la fois créateur et créature? » (Kerouak, Stanké 10/10, p. 56), ce qui est le point de vue que VLB développe dans Poisson d’octobre en maraude chez les francs Gaulois.

Refermant ce livre, une expression du début de ma lecture m’est revenue : « car en ce temps du guère et du naguère » (39). Victor-Lévy Beaulieu n’a-t-il pas mentionné les ouvrages en préparation, à la fin de La vieille dame de Saint-Pétersbourg, « Mémoires du guère et du naguère » ce qui suggèrent une autobiographie en trois volumes et celui-ci n’en fait-il pas partie?

L’univers littéraire pantagruélique de Victor-Lévy Beaulieu est-il arrivé dans ses grosseurs? Je l’ignore tout en constatant la présence de femmes et d’hommes qui ont croisé ou partagé l’existence de l’écrivain. Je pense entre autres à MD – « Je venais tout juste de publier "La nuitte de Malcolm Hudd", un roman dans lequel œuvrait une femme mystérieuse dont on ne connaissait que les initiales MF et quelques jours seulement après la parution de l’ouvrage, une jeune femme, qui se disait libraire à Joliette, vint me voir à la maison de la rue Saint-Denis et m’invita à dîner… "Quand j’ai lu que la femme de ton roman avait les mêmes initiales que les miennes, soit MF pour Michelle Fortier, je me suis dit que c’était là un signal que tu m’envoyais et j’ai tout de suite pensé que je devais faire ta connaissance." » (109) Un détail penserez-vous, mais qui a une certaine importance dans l’univers de la remembrance beaulieusienne, mais différente de « la grande actrice rousse de toutes les terres de Russie », Jean-Claude Germain, Marie-Claire Blais, Alfred DesRochers, Jean Duceppe, sa mère Léonie, son grand-père Antoine, sans oublier Kerouac dont le voyage raconté dans Satori à Paris lui a inspiré sa voyagerie initiatique en France.

Poisson d’octobre en maraude chez les francs Gaulois m’a habité plus que le temps de ses lectures, car, oui, le mystère paraphrastique de VLB est plus dense que jamais et la clé pour le percer se trouve sur les tablettes où reposent les nombreux livres composant son œuvre gargantuesque. Il y a eu Claude Gauvreau qui a fait entrer la littérature québécoise dans la modernité, il y a maintenant Victor-Lévy Beaulieu qui continue sa propre Révolution, pas tranquille du tout celle-là.


Satori à Paris (Folio, 1971) par Jack Kerouac.

Imparable compagnon de Poisson d’octobre en maraude… puisqu’il a inspiré le Pistolois dans sa quête, ce voyage de Kerouac, de Paris à Brest, avait pour but de fouler le sol de ses ancêtres, car : « J’étais venu en France et en Bretagne, uniquement pour opérer des recherches sur ce vieux nom qui est le mien, – Jean-Louis Lebris de Kerouac – qui a près de trois mille ans, et qui n’a jamais changé durant tout ce temps. Qui voudrait changer son nom qui signifie simplement maison (ker), dans le champ (ouac) » Ce livre n’a de petit que son nombre de pages et il me semble une excellente introduction à l’écriture et à l’univers littéraire du père de la « beat generation », mouvement littéraire et artistique né dans les années 1950 aux É.-U. L’aspect autobiographique de ses romans le rapproche aussi, à mon avis, de l’univers beaulieusien.

mercredi 19 avril 2023

Lise Demers

Le poids des choses ordinaires

Montréal, Sémaphore, 2023, 208 p.,29,95 $.

Plus ça change, plus…

Réimpression ou nouvelle édition d’un livre – revue, modifiée, corrigée, etc. – se font généralement en format de poche. Alors quand un éditeur décide de faire l’exercice dans son format d’origine, tel Le poids des choses ordinaires, cela mérite une attention particulière.

En « avant-propos », Lise Demers, écrivaine et éditrice, rappelle l’origine de sa maison Sémaphore, fondée en 2003, et la mission qu’elle s’est donnée en publiant Le poids des choses ordinaires, ce roman porte-étendard : « Ce désir de "brasser la cage" couvrait depuis un certain temps déjà, résultat de plusieurs constatations sur le milieu du livre québécois et sur le silence autour de l’œuvre magistrale de Gilles Hénault, dont j’étais dépositaire depuis son décès en 1996. »

Le sujet inscrit dans la trame du roman n’a pas vieilli d’un iota, le propos est plus actuel que jamais, les dérives politiques de toutes sortes semblent une incessante tempête planétaire dont le Québec n’est pas à l’abri.

Les personnages au cœur du récit sont quatre adolescents qu’on suit jusqu’à l’âge de la retraite. Jean-Pierre Marceau, Vincent Lavigueur, Édouard Rivière et Catherine, la cousine de ce dernier – invitée par charité chrétienne –, passent les vacances estivales au chalet de leurs parents nantis. Un narrateur omniscient, tel un deus ex machina, raconte tout, sauf le premier et le cinquième chapitre confié à Marceau, vraisemblance exige.

Deux événements marquent d’un ineffaçable trait rouge les rapports entre les jeunes gens. Le premier survient un jour où ils cherchent à s’occuper et partent en excursion pour effrayer et malmener Clovis Blondeau, un inoffensif jeune déficient. Marceau et Lavigueur sont d’attaque, alors qu’Édouard n’est pas chaud à l’idée de ce jeu fait aux dépens d’un pauvre garçon, pas plus que Catherine participe à cette aventure. Les choses tournent au drame et engendrent un lourd secret que porte ensuite le quatuor.

Le second événement qui scelle leur secret se déroule quelques années plus tard, lorsqu’une excursion à l’île Bonaventure tourne aussi au drame : Édouard manque de se noyer, et Catherine et Vincent font l’amour au grand dam de Marceau. On découvre, petit à petit, le lien qui unit ces deux incidents et qui n’a d’importance que pour Catherine.

Chacun des chapitres braque ses projecteurs sur un des personnages, le premier étant Jean-Pierre Marceau. Chez lui, un verre à la main, il prépare l’allocution qu’il prononcera à l’occasion d’une cérémonie organisée pour souligner son départ à la retraite de l’université où il a enseigné et de la Chaire en sociologie comparée de la culture, laquelle lui permet d’instaurer une pensée unique sur la culture comme sous le règne du Tyran, caricature de l’époque duplessiste. Quelques-unes de ses réflexions lui rappellent ses camarades de jeu et qu’il espère voir à la cérémonie, sauf Édouard dont certaines critiques journalistiques l’irritent.

Puis, c’est au tour de Vincent Lavigueur. Avocat réputé, il s’est tourné vers la politique et a occupé divers ministères, le dernier en liste étant une voie d’évitement. Cette tâche dépend largement d’André Vézina, son chef de cabinet, qui règle son agenda comme du papier à musique. L’important pour Lavigueur, c’est d’exercer sa fonction le plus loyalement possible, dans le respect des lois qu’il connaît et maîtrise. Du côté de ses camarades d’adolescence, son pouvoir politique lui a permis d’apporter un soutien financier aux projets du professeur Marceau; Catherine est la seule à être restée près de lui.

Vincent Lavigueur en est à son troisième mandat qu’il entend mener à terme sans grand éclat, « compromissions sur compromissions. » (48) Des soucis personnels le préoccupent, car leur poids lui semble insoluble : les reproches de sa fille Sophie et de son fils Richard, son alcoolisme chronique et d’éventuelles révélations sur l’affaire Blondeau le tirent vers le bas. S’ajoutent le pamphlet et l’organigramme qu’Édouard et son groupe de critiques sociales ont publiés où il figure. Or, Édouard est quelques fois venu à son secours lorsque des faux pas politiques pouvaient lui causer des dommages irréparables, dont un scandale financier mené par Paul Royer, un homme d’affaires véreux près du premier ministre.

Arrive Catherine qui mène une vie fort différente de ses camarades. Devenue une comédienne réputée, sa vie amoureuse fut tumultueuse jusqu’au jour où son fils âgé de 20 ans Raphaël et elle eurent un accident de la route mortel qui la laissa lourdement handicaper. Catherine est énergique et volontaire, malgré le chagrin et les douleurs qui l’accablent depuis l’accident et qui l’ont tenu à l’écart de la vie publique. Le pamphlet que son cousin Édouard vient de lancer dans la mare de l’opinion publique met Marceau et son proche ami Lavigueur dans de beaux draps, et l’oblige à prendre parti.

Entre-temps, les documents d’Édouard et de son groupe sèment la consternation dans la population et la panique au sein du gouvernement. Le premier ministre exige que ses ministres confrontent tous les aspects de ces révélations aux contributions gouvernementales qui y seraient reliées. Or, le chef de cabinet du ministre Lavigueur croit que son patron est le coupable le plus facile à clouer au pilori de la cause politique.

Et Marceau pendant ce temps? Une phrase résume son attitude : « J’ai horreur de ces intervalles vides où l’indésirable peut surgir et renverser la stricte ordonnance du quotidien, émietter l’instant présent et abolir la sécurité de la routine. » (111) Il comble ce vide en ressassant des pages de son passé, dont la réussite de son père par son seul travail et son engagement au parti du Tyran. Il n’est pas tendre à l’endroit de Vincent Lavigueur : « Toujours sur le qui-vive du qu’en dira-t-on, préférant être reconnu alcoolique, incompris ou écorché vif, plutôt que simple fantassin ayant oublié de rendre à l’habilleur son costume de général. » (115) Puis, il raconte son point de vue sur le fil des événements survenus à la ferme Blondeau et conclut : « Au fond, je me mens. L’arrivée inopinée de Clovis me sauva et m’empêcha de fourrer et salir Catherine comme si elle était une des vulgaires filles à mon père. » (117)

Que dire d’Édouard Rivière, sinon qu’il est le plus socialement engagé du groupe, ayant entièrement consacré sa vie à la défense de la veuve et de l’orphelin. Ainsi, après avoir connu ses premiers grands revers en travaillant pour un grand journal, il est devenu journaliste indépendant et se consacre à l’élaboration de dossiers d’enquête sur des sujets en harmonie avec ses convictions. Faisant d’Édouard un jusqu’au-boutiste dans sa vie personnelle et professionnelle, la romancière a créé un héros de l’ombre dont les actions heurtent de plein front le système sociopolitique en le remettant constamment en question et en suggérant des alternatives sociales-démocrates.

Nul doute que Le poids des choses ordinaires est « un roman sur le pouvoir, tous les pouvoirs » qui, d’une part, oppose la personnalité de quatre individus, et, d’autre part, met en relief leurs actions, leurs engagements et certains événements qui ont marqué leur existence, l’incident survenu à la ferme Blondeau et à Percé servant de point d’orgue au récit.

Nul doute que la fiction de Lise Demers n’a rien perdu de son effet miroir des jeux et des enjeux politiques. La fresque qu’elle brosse est moins négative qu’elle peut sembler de prime abord, d’autres Édouard Rivière trouvant encore et toujours des femmes et des hommes pour défendre des engagements comme les siens. Cela rappelle les vers de Boileau dans L’art poétique (1674) : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse et le repolissez… »

mercredi 12 avril 2023

Geneviève Rochette

Ofilao

Montréal, Mains libres, coll. « Roman », 2022, 240 p., 32,95 $.

« Des racines et des ailes »

Je suis toujours curieux de voir un artiste prendre un chemin de travers à sa pratique, adaptant ses expériences à un nouveau savoir-faire. Claude Jasmin, par exemple, a donné à ses romans, puis à ses téléromans, des décors animant de façon très vive l’action de ses histoires à sa pratique de décorateur.

J’avais donc un tel intérêt en ouvrant Ofilao, premier roman de la comédienne et dramaturge Geneviève Rochette. Pour mon plus grand plaisir, et le vôtre j’espère, j’ai découvert un récit ayant la souplesse du mouvement des corps et des cœurs des personnages qui donnent vie à une histoire dont la trame est centrée sur Théolia, une grand-mère aux allures de baronne dont le choc des identités se superpose aux péripéties.

Nous sommes à l’aéroport de Montréal où Inès Chéniot, jeune trentenaire professeur de littérature dans un collège, est sur le point de s’envoler vers la Guadeloupe pour y rejoindre son père, un an après l’enterrement de sa grand-mère Théolia, Olia pour lson entourage. Honoré Chéniot est un écrivain publiant sous le nom d’Honoré Grandbois et habite Paris depuis des lustres. Il a fait parvenir à sa fille le tapuscrit d’un roman qu’il lui demande de lire avant leurs retrouvailles, ce qui contraint Inès à un exercice dont elle se serait bien passée, craignant que son père tente de s’affranchir des échecs répétés de son rôle de fils et de celui de père.

Inès met le récit sur le chemin de la narration, Honoré raconte la suite qui se déroule un an auparavant, en 2009, alors que la Guadeloupe, département français d’outre-mer, traverse une grave crise socioéconomique menée par le LKP, Liyannaj Kont Pwofitasyon, le « Collectif contre l’exploitation outrancière » à l’origine de la grève générale du 20 janvier au 4 mars.

Ce que raconte l’écrivain Grandbois, dont le nom fait référence au poète Alain Grandbois – qui aurait, vraisemblablement, séjourné dans une des îles de l’archipel des Caraïbes –, ressemble à la fresque d’un portrait de famille dont le visage des membres est tantôt hyper précis, tantôt d’un flou étudié. Le projet de roman d’Honoré relate sa propre vie, de l’enfance à son âge actuel, celui d’un auteur dont la créativité traverse un passage à vide, ce qui lui fait perdre sa raison d’être.

Le texte entre les mains d’Inès s’adresse directement à elle, car son écrivain de père y met en contexte sa propre vie et, surtout, celle de sa mère Théolia. Cette dernière fut et demeure pour sa petite-fille une force de la nature, celle qu’elle affectionne par-dessus tout. Il faut savoir que tous les étés de son enfance se sont déroulés à Damencourt où est située la villa de sa grand-mère.

Il y a aussi que « Depuis que je suis née, on me bassine les oreilles avec les couleurs. » (10). Inès précise : « Aux Antilles françaises, surtout, on ne badine pas avec ça! Il y a une nomenclature très précise pour chaque degré de métissage, du plus noir au moins foncé, qui va de "nègre" à "quarteron", en passant par "câpre", "chabin", et "mulâtre", ce dernier terme englobant souvent tous les autres. Mulâtre! le mot évoque la mule, dans un mépris affiché du Blanc dominant envers tous les degrés de métissage. » (11) Cette différence d’épiderme, Inès ne s’en est jamais préoccupé jusqu’au jour où Théolia, en visite à Montréal, est venue la chercher à l’école et que ses camarades ont commenté la peau noire de sa grand-mère.

Geneviève Rochette a précisé en entrevue que son roman n’est pas une autofiction, même si elle s’est inspirée de sa double nationalité, sa mère étant Guadeloupéenne et son père Québécois, alors que c’est l’inverse pour Inès.

Ce qui est évident pour Inès ne l’est pas pour Honoré qui en a toujours voulu à Théolia de lui avoir refusé la vérité sur son père, évoquant un vague séjour d’Alain Grandbois dans les Îles, un livre oublié attestant de cette vérité.

Son séjour de 2009 dans les Caraïbes lui a été commandé par sa mère dont on ne discutait pas les consignes. Quelle surprise que d’y voir sa fille, en froid avec lui, et son compagnon Alexis qu’il ne blairait absolument pas. Décidément, sa baronne de mère en fait toujours à sa tête!

Pourquoi cette réunion de famille? D’abord, de rabibocher les liens entre Inès, Honoré et Alexis. Puis, d’amener son monde à Morne-à-l’eau, un bourg à l’ouest de Grande-Terre, où Olia possède une case où elle a vécu et élevé son fils. Ce dernier ne comprend pas qu’elle refuse de céder cette habitation brinquebalante au promoteur qui lui offre bien plus que la valeur réelle des lieux. Ses vieux amis et voisins, Ya et Virginie, ont eux accepté de vendre là où ils vivent depuis toujours; ils en veulent d’ailleurs un peu à Olia de vivre dans une villa qu’Honoré lui a offerte, à Damencourt.

Pourquoi alors, la vieille dame insiste-t-elle pour garder vivant ce lopin de terre devenu inhospitalier et presque invivable? La romancière révèle petit à petit, élément après élément, les secrets de la case. Il y a d’abord sa mère qu’elle dit avoir inhumée dans le jardin. Il y a ces plantes qu’elle entretient plus qu’elle-même. Sans oublier ses conversations avec Ya et les potions que lui prépare Virginie, l’époux de cette dernière qui est une sorte de « gadèdzafé », un sorcier en créole.

Certaines péripéties rappellent le climat social de 2009 alors qu’Inès et Alexis circulent à Moule ou à Morne-à-l’eau. La jeune femme est déchirée entre marcher avec les contestataires ou s’en tenir éloigner, car, malgré la couleur de sa peau ou à cause d’elle, elle se sent étrangère à ce conflit. À contrario, son amoureux, tout blanc est-il, se sent appeler par la cause des Guadeloupéens.

La romancière module très bien le rythme entre les péripéties, l’évocation de la beauté du paysage, la luxuriance de la verdure, la proximité de la mer des Caraïbes, les plaisirs du climat et la virulence des échanges entre Théolia et son fils Honoré. C’est l’état de santé d’Olia qui change la donne lorsqu’Inès réalise qu’elle les a aussi fait venir auprès d’elle pour qu’ils exaucent ses dernières volontés.

La case d’abord, au grand dam d’Honoré. Inès et Alexis lui redonnent l’apparence d’un espace habité. Durant ces travaux, ils découvrent, par hasard, la clef du caveau attenant au logement égarée depuis très longtemps. Cela leur permet d’ouvrir cet espace inconnu et d’y découvrir le mystère qu’Olia a entretenu sa vie durant.

Voilà ce que raconte Honoré Chéniot, dit Honoré Grandbois, dans le roman qu’il a confié à sa fille. Inès profite des derniers moments du vol vers Pointe-à-Pitre pour deviser avec le passager voisin qui s’intéresse à sa thèse portant sur l’œuvre d’Aimé Césaire et de Gaston Miron. Cela dit, la romancière met les mots de Miron dans la bouche de grand-mère Théolia qui n’est pas l’analphabète que l’on pense, Inès lui ayant appris à lire en même temps qu’elle, même si Olia préférait qu’on lui fasse lecture de poésie.

Ofilao est à la fois un roman de l’intime et de l’universel, la relation entre les parents et les enfants, même devenus adultes, n’étant pas toujours simples. Si on y ajoute la situation des enfants du divorce qu’une grande distance sépare les parents comme ceux d’Inès, et dont une grand-mère répare les erreurs. L’intime intervient alors et Geneviève Rochette y joint un peu d’elle-même, sur fond de poésies caribéennes et québécoises, en réunissant des personnages autour de l’image forte d’une grand-mère dont l’âme sera perpétuellement vivante en chacun d’eux. Une histoire à laquelle on veut nous aussi croire pour son humanisme et l’art de l’écrivaine de donner du mouvement et mille sensations à son récit.

mercredi 5 avril 2023

 Hélène de Billy

Riopelle et moi

Montréal, QA, coll. « Biographie », 2023, 462 p., 32,95 $.

Élaboration de la mythologie Riopelle

J’ai une relation singulière avec les biographies de contemporains, parce qu’elles racontent généralement l’histoire d’une vie qui vient à peine de débuter et qu’elles tiennent plus de l’hagiographie où les louanges éludent la réalité.

Il y les biographies « à l’américaine » qui, à contrario, veulent tout raconter jusqu’aux détails les plus intimes, incluant les squelettes dans le placard. Le problème, c’est qu’elles débordent de la vie publique à la vie privée, faisant d’inutiles victimes collatérales.

Riopelle et moi, nouvelle édition de la biographie écrite par la journaliste et écrivaine Hélène de Billy, est à la fois « à l’américaine » et, selon l’auteure, « non autorisée ». Lorsque Riopelle paru aux éditions Art global, en 1996, l’autrice avait mis quatre ans à effectuer des recherches et fait des entrevues selon les règles de l’art journalistique, qui sont aussi celle de la biographie à l’américaine. L’édition 2023 tient de la biographie non autorisée, son contenu ayant été révisé en tenant compte de nouvelles informations recueillies au fil des ans et de l’expression de son point de vue. Le titre seul, Riopelle et moi, identifie sans ambages l’orientation que Mme de Billy donne à son ouvrage.

Cet ouvrage n’est rien de moins que remarquable, à mon avis, Jean Paul Riopelle étant un homme devenu le personnage qu’il a imposé, à la fois conteur et mythomane qui a passé sa vie à construire sa propre mythologie, selon ses humeurs ou ses élans créatifs. En refermant le livre, je n’ai pu imaginer une autre existence aussi explosive que la sienne, sinon celle de très grandes ou très grands passionnés.

C’est une mission impossible de tenter de résumer le livre, cela ne rendrait pas justice à l’écrivaine et à la complexité de son sujet. Retenons cependant que Mme de Billy a organisé l’abondante documentation en attribuant une couleur à chacune des quatre parties de son ouvrage. « Blanc pour l’enfance traversée par la mort (du petit Pierre, cadet de Riopelle); rouge pour la révolte et le bouillonnement d’idées caractéristiques de Refus global; bleu pour l’empreinte laissée par Joan Mitchell sur Jean Paul; et or pour la feuille d’or, les couleurs en aérosol et tous les couchers de soleil que le peintre a pu admirer au cours de son existence. » (153)

Il y a la vie modeste de la famille Riopelle dominée par une mère castratrice, dont les femmes dans la vie de l’artiste paieront le prix, illustre où l’enfant Jean Paul a débuté pour devenir le Riopelle créateur. Puis, c’est son passage fortuit à l’École du meuble et la rencontre de celles et ceux qui, avec lui autour de Paul-Émile Borduas, signeront le manifeste Refus global, le cri du cœur d’artistes étouffés par le climat social duplessiste et clérical auquel on attribue, à tort ou à raison, l’origine de la Révolution tranquille. Arrive son départ pour la France, la relation entre l’automatisme québécois et le surréalisme français, ses rencontres avec l’écrivain André Breton et une pléiade d’artistes de tous les horizons, ses premières œuvres créées en sol français, sa vie de famille et ses premières maîtresses, l’instabilité ou la multiplicité de ses intérêts à la fois signe de sa créativité évolutive et de l’impossible unicité de ses passions. La rencontre déterminante de Joan Mitchell, les vingt ans auprès de celle avec qui il forme un couple « maudit » dont chacun donnera au domaine des beaux-arts d’une époque quelques-unes des plus grandes œuvres picturales. Enfin, il y a son ultime période de création marquée par son retour au Québec et la mutation de ses projets artistiques désormais plus orientés vers la nature, et réalisés sur des supports et avec des techniques novatrices.

Je comprends Hélène de Billy d’avoir récupéré ses droits sur son livre et d’en avoir fait une mise à jour en y incluant une trentaine de « Souvenirs de coulisses » et en ajoutant sa voix au propos après des années d’analyse et de réflexion entre autres alimentées par des entrevues relatives à Riopelle effectuées depuis 1996. Riopelle et moi est une œuvre de maturité, voire l’œuvre d’une vie, qui nous invite à rencontrer le grand artiste et l’être complexe qu’il fut.

Riopelle et moi apparaît dans le paysage artistique assez longtemps après le décès de Riopelle (1923-2002) et de la consécration québécoise de l’ensemble de son œuvre, pour nous permettre de mieux apprécier ou estimer la valeur historique de ce qu’Hélène de Billy raconte. Nul doute que ce livre est l’œuvre fondatrice de sa carrière de journaliste et d’écrivaine, mais aussi une mise en perspective de l’histoire des beaux-arts au Québec du siècle dernier dans l’ensemble universel.

Lise Gauvin

Chez Riopelle : visites d’atelier

Montréal, l’Hexagone, 2002

Lise Gauvin. L’écrivaine rend ici un hommage, sincère et amical, à un homme plus grand que nature, en racontant quatre visites qu’elle lui a rendues dans ses ateliers en France et au Québec. Je retiens la rencontre de février 1987, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, durant laquelle le peintre volubile raconte son amitié avec André Breton et son engagement dans Refus global. Puis, il y a la visite au même atelier, en 1993 cette fois, où Riopelle parle de pêche à la mouche, lui pour qui la peinture « est moins un art de peindre qu’un art de vivre. » Enfin, Lise Gauvin reprend Trois fois passera, un texte demandé par Riopelle pour accompagner son album Cap Tourmente et que publia la galerie Maeght-Lelong à Paris en 1983. Avec une rare économie de mots, ce livre est une remarquable synthèse des vingt dernières années de l’œuvre de Riopelle.