mercredi 16 mai 2018


Marty Laforest
États d’âme, états de langue : essai sur le français parlé au Québec, édition revue et augmentée
Montréal, Alias, coll. « Classique », 2018, 116 p., 12,95 $.

Se débarrasser des idées reçues

Qu’un essai paru en 1997, puis en 2007, soit à nouveau dans l’actualité littéraire est rare et suscite la curiosité, sinon l’intérêt. C’est le cas d’États d’âme, états de langue : essai sur le français parlé au Québec, une étude de Marty Laforest, sociolinguiste et analyste du discours.




« Conçu au départ comme une réponse à un énième ouvrage portant sur le délabrement de la langue d’ici – le livre Anna braillé ène shot [Lanctôt, 1997] de Georges Dor –, il devait également constituer, dans mon esprit, une sorte de petite introduction à la linguistique. » Louis Cornellier le souligne en préface : ce livre est « un trésor pédagogique et un modèle de vulgarisation scientifique. […] il s’agit, sans aucun doute, de l’essai sur la langue le plus vif et le plus éclairant publié au Québec. »
Retenons d’abord que l’histoire de la langue française est jalonnée d’embûches. Ainsi, un « grand nombre des immigrants français venus s’établir en Nouvelle-France au XVIe siècle avaient une langue maternelle autre que le français ». Puis, à « l’époque de la Conquête, l’unification linguistique de la Nouvelle-France en faveur du français était chose faite », alors qu’il faut attendre au début du XXe siècle pour qu’il en soit ainsi en France. L’effet de la Conquête sur la langue est marqué par l’absence de relations avec la France et l’évolution du français durant ces années-là.
Ne perdons pas de vue la différence entre langue parlée et langue écrite, et tous les préjugés que cette distinction entretient. Que dire des variétés de la langue française qui font qu’il n’existe pas UN français parlé, mais autant qu’il y a de territoires où elle est la langue nationale? C’est la structure de ces français qui est la base du « français standard commun », utilisé par toutes les communautés francophones.
Il en va tout autrement pour le lexique, l’élément le plus mobile. Si l’Académie française a reçu, en 1635, le mandat de « normaliser et perfectionner la langue française », les lexicographes n’attendent pas ses prescriptions pour ajouter ou enlever des mots de leurs ouvrages. L’Office québécois de la langue française (OQLF) fait d’ailleurs des envieux partout en francophonie pour la rigueur et l’efficacité de son travail lexicographique.
Il est courant de faire état des niveaux de langue selon les situations de communication. Un médecin tient, par exemple, un discours différent avec un patient ou une collègue. Je n’écris pas avec la même familiarité à un ami et à un employeur. Les « sociolinguistes utilisent le terme variété plutôt que niveau, le premier évoquant l’idée de modulation, de choix et d’alternance. La variété standard (ou langue standard) est la langue qu’on écrit en se conformant aux prescriptions des grammaires et celle que l’on parle "sous surveillance", reconnue par l’ensemble de la communauté comme proche de la langue écrite et adéquate dans les situations plus formelles. »
Qu’en est-il de l’accent? Tous les individus ont un accent plus ou moins marqué selon leur origine; le masquer est une façon de simplifier la communication. Quant à la question du « vous » et du « tu », elle fait l’objet d’un chapitre rappelant que, contrairement à la croyance populaire, le « you » de la langue anglaise a la double signification et que son utilisation dépend des rapports entre interlocuteurs.
Marty Laforest conclut qu’« un grand nombre de croyances sur la langue continuent de circuler, qui alimentent les préjugés et nous font tourner en rond autour de nos certitudes. Pour savoir où va le français québécois, il faut d’abord chercher à savoir d’où il vient et de quoi il est fait exactement. » Bref, « si l’on veut entreprendre une réflexion fructueuse, il est toujours pertinent de se débarrasser des idées reçues. »

mercredi 9 mai 2018


René Homier-Roy avec la complicité de Marc-André Lussier
Moi
Montréal, Leméac, 2018, 272 p., 26,95 $.

Du Je au Vous

L’autobiographie et le portrait furent jadis des variations de l’autofiction et autres « selfies » littéraires du 21e siècle. Je fuis l’histoire d’un débutant dont les faits d’armes se résument à un tournoi télévisé de chanteurs, cuisiniers et autres talents éphémères. Vieux jeu, je suis d’avis qu’il faut avoir vécu plus que quelques semaines sous les projecteurs pour être capable de nourrir l’esprit d’éventuels lectrices ou lecteurs.




René Homier-Roy est, à mon avis, de ces gens dont l’expérience, personnelle et professionnelle, peut être inspirante. J’étais donc curieux de découvrir ce qu’il racontait dans Moi, une biographie écrite avec la complicité du chroniqueur Marc-André Lussier. J’ai ainsi fait un tour d’horizon de la culture québécoise d’après l’ère du catholicisme duplessiste à aujourd’hui à travers les faits et gestes d’un iconoclaste impénitent.
René Roy est devenu Homier-Roy le jour où sa mère, féministe avant l’heure, décide de faire porter son patronyme ses enfants. L’ado René résiste à cet impératif, mais y adhère dès que les projecteurs se braquent sur lui. La vie de famille lui est très importante, que ce soit pour l’ouverture d’esprit des siens à ses projets d’études, architecture à McGill ou sciences politiques à Ottawa, qui, sans les avoir complétées, l’ont toujours influencé. Il y a aussi diverses expériences vécues auprès de siens dont l’époque où la famille connait des ennuis financiers.
Il devient journaliste lorsqu’il cherche un emploi d’étudiant et qu’on lui offre le job de correcteur au Petit journal. Plus tard, on lui propose de voir un film et d’en faire la critique dans Photo journal, un hebdo qui partageait la même salle de rédaction. Dès sa première recension, on remarque l’originalité de sa plume qu’il peaufinera jusqu’à développer son propre style.
Gourmand gourmet de culture, Homier-Roy raconte qu’il « doit son véritable apprentissage culturel à Pierre Morin, l’un des premiers grands réalisateurs de Radio-Canada, qu’il a rencontré dans sa jeune vingtaine, un soir par hasard, chez des amis communs ». Cette rencontre fut déterminante et les deux hommes en vinrent à partager leur existence pendant plusieurs décennies, jusqu’au décès de P. Morin, le 1er juillet 2012.
Si on se souvient de La bande des six, d’À première vue ou de Viens voir les comédiens, on a oublié, à tort, le magazine Nous où Pierre Bourgault signait une chronique, sous la plume de Chantal Bissonnette, qui a fait grand bruit. Se souvient-on de Ticket, magazine de cinéma créé par Homier-Roy?
J’ai aimé lire le journaliste à la plume bien pendue, mais j’ai surtout prisé son talent d’animateur à la barre de C’est bien meilleur le matin. Quelle générosité avait cet homme envers ses camarades? L’exemple qui me vient spontanément concerne Véronique Mayrand, passée d’une timide miss météo à une collaboratrice à part entière grâce à la confiance que R. H.-R. l’a aidée à développer.
Aujourd’hui septuagénaire, R. H.-M. pratique toujours cet art qui consiste à transmette sa vision et celle de ses invités sur les productions culturelles d’ici et d’ailleurs, quel que soit le niveau de reconnaissance qu’ils méritent. Il n’a rien perdu de son esprit critique qui, en une phrase assassine, peut stigmatiser une œuvre plus qu’une suite de « like » facebookiens.
Cette biographie nous apprend plus sur la façon de penser et d’être de cet homme que sur la petite histoire d’un milieu fertile en potinages. Au cœur de ce livre, même s’il ne remportera pas de grand prix littéraire, s’animent les passions d’un homme pour la vie culturelle et ses artisans, ferments de toute société qui se respecte et qu’on doit entendre et écouter.

mercredi 2 mai 2018


Sylvie Drapeau
L’enfer
Montréal, Leméac, 2018, 96 p., 12,95 $.


S’enfoncer dans une psychose cul-de-sac

La comédienne Sylvie Drapeau est montée sur la scène de l’écriture avec Le fleuve, paru en 2015 chez Leméac. Fort bien accueilli, ce récit relate les souvenirs d’une enfant de 5 ans, sa famille, ses sœurs et Roch, l’aîné, la meute comme elle dit. C’est l’été, le temps est beau et les enfants vont à la plage. Le garçon défie le destin, s’aventure au loin et il est surpris par la marée haute qui l’emporte.
Dans Le ciel, paru en 2017, la même narratrice achève une adolescence revendicatrice, surtout envers sa mère, Gabrielle. À 20 ans, elle part étudier à Montréal, découvre l’amour et ces gestes si mal vus par sa mère. Puis, elle part pour Paris avec Marc, qui se révèle tout autre que celui qu’elle croit aimer. De retour au pays, un autre drame familial éclate : Guigui, surnom affectueux de Gabrielle, souffre d’un cancer du sein. « Trois mois à vivre », estime un jeune médecin. Trois mois à se relayer, à faire l’aller-retour sur le chemin du fleuve pour tenter de conjurer le sort et son insoutenable acceptabilité.
On croit que le climat familial dans lequel tourbillonne la meute est sans histoire, si bien qu’on est étonné quand le désarroi éclate au grand jour. C’est ce thème qu’aborde L’enfer (2018), le troisième roman d’une tétralogie.



La mort successive du grand frère et de la mère a resserré les liens qui unissent la narratrice et ses sœurs. Il va de soi qu’elles accueillent leur frère cadet venu les rejoindre dans la Métropole. Absent des précédents récits, Richard fut surprotégé par leur mère qui voyait en lui un homme délicat, attentif, sensible aux attentes des femmes. Qui pouvait en vouloir à ce garçon, jamais vraiment devenu un adulte, même après le décès de Gabrielle, que leur père ne cessait de tarabuster, car Richard semblait incapable de satisfaire ses exigences.
Le jeune homme, ignorant quels métier ou profession lui plairaient, choisit de devenir comptable agréé au grand dam de tous. La meute en vient à comprendre que c’est sa façon d’affronter leur père sur son terrain, lui qui avait rompu avec la tradition familiale d’agriculteur en devenant un modeste comptable.
Un jour, Richard disjoncte et commence à perdre la tête. Il faut beaucoup temps à la meute pour débrouiller les ondes de ce mystère, et un coup de semonce pour qu’elle comprenne : il a met le feu à son logement. Emprisonné, son incarcération n’arrange rien. La narratrice trouve difficile de voir l’avenir de son cadet coulé à pic. Qu’est-ce que ce regard destructeur qu’il projette quand la crise arrive? Ces yeux vidés de leur éclat pour toujours par la médication qui altère aussi son esprit et tout le reste de sa personnalité.
D’une crise à l’autre, Richard s’enlise dans « l’enfer » du titre jusqu’à ne plus pouvoir remonter à la surface. Il devient impossible de lui tendre la main sans risquer de sombrer avec lui. Alors, la meute se relaie auprès de lui pour éviter la contagion de son mal de vivre. La narratrice, pour comprendre ce qui arrive, fait des retours en arrière sur la vie familiale, les rapports entre les uns et les autres, le décès de Roch, le père et ses maîtresses, la mère trop chrétienne et Richard sous ses jupes.
Il faut huit ans pour que le frère cadet atteigne le fond du baril. Épuisée, la narratrice ne répond plus à ses appels nocturnes. Une nuit pourtant, deux policiers sonnent à sa porte, elle sait avant de leur ouvrir que Richard est mort. Le coroner rapporte que l’accident de voiture qui l’a emporté était un geste «d’autodestruction», un suicide. Pour la meute et le père, le « monstre schizophrénie avait [enfin] quitté ton corps .»
Quel récit qui rappelle l’impuissance devant la maladie mentale et le désarroi dans lequel elle plonge cette fratrie! Sylvie Drapeau, dans une prose d’une grande limpidité, y dénude l’âme de ses personnages, éclairant la pensée et les gestes de chacun, même le silence tumultueux du père. L’enfer poursuit ainsi la quête du souffle de la vie qui anime cet univers familial imaginé.

mercredi 25 avril 2018


L’encyclopédie du 21e siècle : tout connaître …en 30 secondes

J’ai recensé la majorité des essais de la collection …en 30 secondes que publie Hurtubise depuis juin 2011. La quarantaine d’ouvrages parus à ce jour constitue une bibliothèque des connaissances actuelles sur chacun des sujets abordés. Éditée par Ivy Press au Royaume-Uni, traduite ici ou en France, cette encyclopédie brosse une fresque des savoirs aussi bien sur l’énergie et la génétique, que sur la Grèce antique, la musique classique ou l’univers de Shakespeare. Je profite de la parution récente de trois nouveaux ouvrages pour souligner l’importance de telles introductions à des univers parfois très loin de nos intérêts habituels.



John Flower
Paris en 30 secondes
Montréal, Hurtubise, coll. « En 30 secondes », 2018, 162 p., 22,95 $.
Je vous propose d’abord un tour de Paris en 30 secondes, un travail d’équipe dirigé par John Flower, car la majorité des livres de la collection sont le résultat d’un travail d’équipe. À travers les pages de ce Paris, on découvre « 50 lieux, événements et personnages incontournables qui ont façonné la Ville lumière ». L’ouvrage s’intéresse à sept aspects de la ville : son histoire, ses quartiers, la Seine et les espaces verts, ses marchés publics, l’importance de l’Art et de l’architecture, ses musées et les autres loisirs disponibles, les alentours de Paris. Chacune de ces sections consacre deux pages à un personnage ayant marqué la ville, de Balzac à Louis XIV, de Guimard à Sarah Bernhardt, de Rodin à Toulouse-Lautrec, en passant par le baron Haussmann.
La formule est toujours la même, d’un livre à l’autre : une entrée principale sur le sujet, un aspect ensuite détaillé, une brève présentant un ou des personnages importants, et quelques références bibliographiques complètent le tout.
Tant de livres sont consacrés à Paris qu’on peut se demander quelle est la particularité de celui-ci. Je suis d’avis qu’il en propose un bref tour d’horizon en s’arrêtant sur des lieux et des personnages incontournables. Il s’adresse autant à ceux qui rêvent d’y aller qu’aux gens comme moi qui veulent se souvenir de l’éclat de la Ville lumière même après plusieurs séjours.

Boyle, David
Les grandes inventions en 30 secondes
Montréal, Hurtubise, coll. « En 30 secondes », 2018, 160 p., 22,95 $.
La seconde nouveauté s’intitule Les grandes inventions en 30 secondes. David Boyle y rend compte de « 50 inventions qui ont changé le monde, de la boussole au téléphone intelligent », en passant par le plastique, le moteur à combustion interne, le microscope, la calculatrice ou la réfrigération. Ce livre rappelle qu’il y a eu des époques, certaines récentes, où les populations ne disposaient pas de certains outils ou de remèdes pour faciliter leur existence.
Les domaines abordés dans l’ouvrage sont : les matériaux, la construction et l’ingénierie, le transport et la localisation, la médecine et la santé, les communications, l’économie et l’énergie, la vie quotidienne. J’ai eu un grand plaisir à naviguer d’un sujet à l’autre, toujours étonné de savoir et de comprendre les origines de certaines inventions parfois très étonnantes. Si la recherche fondamentale occupe une place importante, le hasard a parfois été l’étincelle qui a fait jaillir l’idée d’un nouveau concept.

Brian Clegg
Énergie en 30 secondes
Montréal, Hurtubise, coll. « En 30 secondes », 2018, 160 p., 22,95 $.
Enfin, je vous invite à lire Énergie en 30 secondes, un sujet qui mérite de nous intéresser comme individu, mais aussi comme société. Traduit au Québec par Michèle Morin, l’ouvrage de l’équipe de Brian Clegg me semble une introduction basique sur 50 sujets relatifs à l’énergie réunis ainsi : les notions essentielles, dont les principales sources d’énergie, l’énergie naturelle, le stockage d’énergie, la transmission de l’énergie, la conversion énergétique, l’énergie verte, l’énergie et l’entropie (mesure de désordre dans un système). Les sujets abordés sont pointus, mais les explications données en permettent la compréhension si on est attentif.
La collection …en 30 secondes nous ouvre des portes du savoir en proposant des aide-mémoires rappelant l’essentiel de chacune des champs de connaissance abordés. À nous d’y entrer.

mercredi 18 avril 2018


Frédérick Lavoie
Avant l’après : voyages à Cuba avec George Orwell
Chicoutimi, La Peuplade, 2018, 448 p., 27,95 $.

Tout inclus, avez-vous dit!

Le titre de cette chronique évoque l’éloignement du quotidien, sans autre préoccupation que laisser passer le temps, sans même observer la population et les lieux, sans partager leur histoire et leur culture. Qu’en est-il d’un « tout inclus » dont on profite autrement que dans la seule oisiveté?
L’idée du « tout inclus » de Frédérick Lavoie, journaliste pigiste dont on a pu lire au Allers simples, aventures journalistiques en post-soviétie (2012) et Ukraine à fragmentation (2015), s’entend autrement. Il s’installe chez l’habitant pour vivre au même rythme que lui avec, en poche, une feuille de route noircie de questions auxquelles il cherche des interlocuteurs capables de satisfaire sa curiosité de « tout inclure » dans sa quête sociopolitique et sociologique.
Impossible ici de ne pas dire un mot d’À table avec l’ennemi, une suite de six émissions diffusées sur les ondes de TV5 où Lavoie, en compagnie du chef Charles-Antoine Crête, réunit, autour d’un repas élaboré en respectant les traditions des vis-à-vis, des gens qui ressentent plus une aversion qu’une amitié opposant les uns les autres. Il fut ainsi question de la guerre civile colombienne, du Fatah contre le Hamas, de la frontière américano-mexicaine, du génocide rwandais 20 ans plus tard, de la révolte au Chiapas et des affrontements des Tamouls contre les Cinghalais au Sri Lanka. Pour tout dire, il fallait avoir du cran pour ainsi réunir autour d’une table des frères ennemis.




Frédérick Lavoie a récemment publié Avant l’après : voyage à Cuba avec George Orwell (La Peuplade, 2018), un ouvrage qui, comme ses livres précédents, tient du récit et de l’essai. Cette fusion des genres facilite la compréhension de sujets qui, autrement, pourraient sembler complexes. Ici, l’auteur s’intéresse à la société et à la politique cubaine de l’ère Castro, mais surtout de la fin du régime révolutionnaire.
Que vient faire l’écrivain anglais George Orwell dans cette recherche? Lavoie utilise trois textes de cet auteur –les récits de politique-fiction La ferme des animaux (1945) et, surtout, 1984 (1949), et un bref essai Pourquoi j’écris (1946) – comme points de référence pour lui permettre d’observer jusqu’où le régime dictatorial a assoupli son pouvoir en permettant la publication d’œuvres critiques d’une dictature.
Le journaliste effectue trois voyages à La Havane, entre février 2016 et février 2017, après avoir lu que 1984 allait être réédité dans une nouvelle traduction cubaine. « Mais qui donc a autorisé la parution d’une telle hérésie sociopolitique », s’est-il demandé?
Habitué aux dédales administratifs de l’ancienne URSS, Lavoie voyage comme touriste et s’installe chez la mère d’un ami afin d’éviter tout soupçon sur le véritable but de ses séjours et d’avoir les coudées franches pour mener son enquête. C’est le récit de ses séjours, des gens qu’il a côtoyés, des habitudes qu’il a prises, des observations et des analyses qu’il a pu faire des transformations du pouvoir politique des Castro qu’il raconte de façon détaillée. Rien ne semble échapper à sa vigilance au grand bénéfice du lecteur ou de quiconque s’intéresse à la politique internationale.
Si Cuba n’est qu’une île de passage pour plusieurs d’entre nous, c’est que ses politiciens sont parvenus à se faire oublier et à banaliser les conditions de vie de la population cubaine. C’est cet écran de fumée masquant les rigueurs politiques que repousse la démarche du journaliste qui fait ainsi voir ce qu’un séjour « tout inclus » cache ou que les villégiateurs ne veulent surtout pas voir. Or, les gens que fréquente Lavoie sont des intellectuels hautement politisés qui sont en mesure d’estimer les rigueurs du pouvoir, même les plus subtiles. Cela justifie amplement qu’« avant l’après » du titre suggère que ce livre trace une fresque vivante de cet entre-deux politique.
Ultime tentation de l’auteur : lire un extrait de son livre, en public à Cuba, pour « transgresser une limite non écrite, mais évidente, à la liberté d’expression sur l’île afin de mieux souligner son existence. » Surtout, Frédérick Lavoie tente « d’encapsuler le présent [cubain] pour un usage futur », alors que ce pays traverse une période charnière de son histoire. C’est aussi un arrêt sur image d’une autre chute du communisme dont il a déjà été témoin.
Ce voyage, en compagnie de George Orwell, pour observer l’Avant l’après du castrisme, se lit comme un roman d’aventure, à la différence que nous sommes dans la réalité du Big Brother de 1984 plus vivante que jamais.

mercredi 11 avril 2018


Mélanie Grégoire
Les quatre saisons de votre potager
Montréal, Québec Amérique, 2018, 200 p., 29,95 $.

Dépendre un peu de soi l’été durant et même après

Il fut une époque où, de la mi-mars à la mi-avril, plusieurs ouvrages traitant de jardinage ou d’horticulture s’accumulaient sur de ma table de travail. Plus fidèles qu’une hirondelle, ces guides proposaient diverses méthodes de culture maraîchère, des semis aux fines herbes, suggérant parfois des recettes d’un autre temps. En 2018, l’ouvrage de Mélanie Grégoire, Les quatre saisons de votre potager, m’est parvenu. Quel ouvrage!




Jugement hâtif, direz-vous? Non, c’est le commentaire élogieux de Marie, mon épouse, qui a grandi entre deux plants de tomate et de basilic. Et d’ajouter: « Avec ce guide, même toi qui n’as pas le pouce vert tu saurais faire un potager et, qui sait, le réussir ».
D’entrée de jeu, l’organisation des informations proposées dans l’ouvrage est on ne peut plus claire : la raison d’être d’un potager et les préparatifs requis, ce qu’exige un potager de mars à octobre et les surprises de la période hivernale. À cela s’ajoute trois annexes portant sur les ravageurs et les maladies susceptibles de nuire à votre culture, une carte de la date moyenne du dernier gel printanier et une autre, du dernier gel automnal.
La question initiale est déterminante : pourquoi faire un potager? En une page, l’auteure répertorie pas moins de huit bonnes raisons de se lancer dans cette aventure: le simple plaisir, en faire un projet familial, pour économiser, pour cultiver sans pesticides et avoir un meilleur contrôle sur la qualité des produits, pour la saveur et la valeur nutritive de la production, pour une certaine fierté personnelle ou familiale et, enfin, pour apprendre à diminuer le gaspillage. Si cela semble un programme chargé, c’est que tous les aspects positifs du jardinage ont été pris en considération, ce qui n’engage pas tous les jardiniers.
Faire un potager est un travail sérieux, même s’il est entrepris de façon ludique. Il faut donc planifier son organisation avant de se lancer dans l’aventure. Cela commence par le temps qu’on veut y consacrer chaque jour ou chaque semaine, ce qui détermine un peu la production qu’on souhaite atteindre. Un potager pour nourrir une seule personne est différent que pour une famille de six. De là, il faut considérer ce qu’on veut y faire pousser et l’espace physique que ces plantations requièrent ou qu’on peut leur consacrer, allant des pots sur la galerie au potager en carrés ou surélevé, voire en pleine terre.
Fera-t-on ses propres semis ou achèterons-nous les plants préparés chez les maraîchers le temps venu? Les pages du mois de mars expliquent comment cultiver ses semis, étape par étape. Je dois dire ici que les nombreuses illustrations qui accompagnent les propositions du guide sont d’une très grande qualité, tant un niveau de ce qu’elles représentent que de leur aspect purement artistique.
Avant de mettre nos mains en pleine terre, il faut évidemment consulter la carte nous informant de la date moyenne du dernier gel printanier. Si la Montérégie est avantagée, ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ce vaste territoire soit considéré comme le jardin potager du Québec, il faut quand même considérer la fragilité à la température de certaines plantations.
Il ne faut pas non plus croire qu’une fois semé le potager ira tout seul. Il requiert un entretien au jour le jour, ne serait-ce que pour suivre l’évolution de chacune des plantations et leur fournir les soins appropriés. On peut aussi renouveler certaines plantations en cours de saison et même en faire de nouvelles dont la maturité est plus rapide ou plus tardive.
Avec Les quatre saisons de votre potager, Mélanie Grégoire communique très bien sa passion de s’impliquer dans la culture d’un potager à une époque où la nature reprend ses droits et rappelle nos devoirs à son égard.

mercredi 4 avril 2018


Xue Yiwei
Les gens de Shenzhen, traduit du mandarin par Michèle Plomer
Montréal, Marchand de feuilles, 2017, 224 p., 19,95 $.

Shenzhenner ou immigrer chez soi

J’étais curieux de lire Xue Yiwei, écrivain sino-Montréalais, pour mettre à jour ma connaissance littéraire de la Chine. C’est Michèle Plomer qui a proposé à l’auteur de dix-huit ouvrages de traduire Les gens de Shenzhen, un recueil des dix nouvelles, plusieurs se déroulant à Shenzhen, une municipalité de plus de 7 millions d’habitants regroupant la plus jeune population du pays.




« La fille de la campagne » a d’abord retenu mon attention. L’histoire se déroule à bord d’un train Toronto-Montréal emprunté régulièrement par la fille du titre. Ce jour-là, un Asiatique est son voisin de banquette. En route, elle s’adresse à lui, curieuse de ses origines, puis la conversation s’engage sur Paul Auster et l’authenticité d’une œuvre traduite. Ils s’interrogent : « Une traduction est-elle identique à l’œuvre originale? Une traduction peut-elle y être fidèle? […] Quelqu’un n’ayant jamais lu l’original d’un ouvrage peut-il juger de la qualité de sa traduction? »
Cette rencontre se poursuit par un échange de courriels. Un jour, celui qui a habité Shenzhen lui envoie une toile représentant une jeune femme nue. Étonnée, la jeune femme constate qu’elle lui a servi de modèle. L’artiste explique, dans une lettre accompagnant l’œuvre, ce qui l’a poussé à faire cette toile qu’il intitule « Mon petit monde de rêve ». Il lui apprend aussi avoir reçu un diagnostic médical fatal, raison pour laquelle il ne peut aller à sa la rencontre.
Plusieurs des fictions du recueil se déroulent dans des univers clos, un microcosme où les acteurs terminent un cycle de leur vie qui, parfois, les propulse vers un état nouveau. «Le prodige», par exemple, nous fait côtoyer un jeune garçon talentueux encouragé par ses parents à suivre des leçons de piano. Un grand maître s’intéresse à lui et le prend pour élève. Tant que sa mère l’accompagne, ses aptitudes progressent, mais dès qu’il va seul à la leçon, les choses changent rapidement. L’enfant ne comprend pas l’intérêt soudain du professeur pour sa personne, les abus dont il devient la victime lui font détester le piano et son maître. Devenu un homme, il dira : « Treize ans ont passé et c’est la mort du diable qui rouvre toutes ces plaies. Je n’ai plus joué de piano. J’ai également abandonné la lecture, les échecs et tous mes autres passe-temps. Je suis devenu un enfant qui ne s’intéresse à rien. »
D’autres « petits malheurs » sont gravés dans la trame des autres récits du recueil Les gens de Shenzhen. Ainsi, « Le chauffeur de taxi » quitte son emploi, la ville lui étant devenue méconnaissable depuis le décès de son épouse et de leur fille. Que dire du drame que vivent les « deux sœurs », la grande et la petite, cette dernière affirmant à un homme de théâtre que si « notre vie est une pièce de théâtre, alors la nôtre est une tragédie ». Ce « dramaturge », au cœur de la nouvelle éponyme, s’est éloigné de la reconnaissance que son œuvre lui méritait afin de retrouver un amour maladroitement perdu.
Jamais ces personnages, aussi malmenés par les aléas de la vie, n’éprouvent de la rancœur. Ils font plutôt preuve de résilience face à l’adversité à laquelle ils ont été soumis bien malgré eux. Au point où on peut se demander si leur apparente sérénité n’est pas simplement une autre façon d’exprimer leurs émotions.
En refermant Les gens de Shenzhen, je me suis demandé, comme les personnages de « La fille de la campagne », si les nouvelles du recueil étaient comme Xue Yiwei les avait imaginées et écrites ou si elles étaient plutôt teintées des pratiques littéraires de Michèle Plomer, la traductrice. Sachant que l’auteur et la traductrice ont collaboré pour mener à bien le travail, j’aime croire que ce livre est bel et bien l’œuvre du premier, maintenant écrit sur la portée de la traductrice.