mercredi 25 octobre 2017

Jacques Boulerice
Dans ma voiturette d’enfant
Montréal, Fides, coll. « Carnets », 2017, 280 p., 22,95 $.

Des microcosmes à se réinventer

La carrière littéraire de Jacques Boulerice traverse, depuis quelques années, une période telle une urgence de dire et de le faire à l’aune de l’âge et des souvenirs passés, présents et ceux qu’on prépare avec grand soin pour la postérité des enfants et petits-enfants. À cela s’ajoute une chronique hebdomadaire dans Le Canada français (Haut-Richelieu), à mi-chemin entre le billet d’humeur et le récit de l’immédiat. C’est de cette atmosphère littéraire que se libèrent les 58 chroniques du carnet intitulé Dans ma voiturette d’enfant, son plus récent ouvrage.
Tout est ici affaire d’une écriture semblable au travail minutieusement attentif d’un horloger. Nous ne sommes pas au rayon de l’autoportrait où l’instantanéité prime, mais dans l’univers du plaisir de lire et de relire jusqu’à ce que la prose ne semble plus avoir d’aspérité qui brouillerait l’œil ou l’intelligence de la lectrice, du lecteur. Il y a, bien sûr, cette forme qui associe prose et poésie qui est le propre de l’écrivain Boulerice, mais elle va ici au-delà des échanges purement stylistiques en devenant un mode de penser ce qui est tracé sur la page ou l’écran, un mode de vivre la poésie jusqu’à ce qu’il guide la main qui écrit.




J’en prends pour exemple « Novembre et le bon usage de la paille », ce récit du temps qui s’arrête, un instant ou deux, pour ensuite mieux plonger en espérant une saison à venir, puis à répéter cette attente comme un mantra garant de lendemains.
Souvent, d’un billet ou d’un récit à l’autre, entre l’une ou l’autre des neuf « saisons » du recueil, je me suis demandé à quelle heure de la vie arrive la belle et bonne nostalgie, à l’opposé de la langueur et de la tristesse qu’elle évoque. Est-ce celle où, enfant, on se rend seul à l’école de l’abc et des 1-2-3? Ou quand un premier être cher décède? Lorsqu’on est obligé de faire un choix, le premier d’entre tous qui portera à conséquence? J’ignore quand la nostalgie débarque dans nos vies, mais il me semble que l’écrivain en a parsemé un grain ici, un autre là, à la volée, pour que le livre en compose un bouquet complexe comme peut l’être la vie.
J’avoue qu’en glanant au hasard un mot, une phrase, une figure toute littéraire ou une image empruntée à une réalité magnifiée, tous si présents dans ces récits, les premières paroles de La bohème, une chanson de Charles Aznavour à la mode en 1965, me sont revenues : « Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître ». Certes, on nous les sert tout le temps ces mots, et c’est là le drame, car il y aura toujours un avant, bien réel celui-là, faisant face à un présent approximatif et à un futur interrogatif qu’il faut connaître ou imaginer.
Les événements qui inspirent Jacques Boulerice, parfois de façon particulaire, sont bel et bien inscrits dans le temps et dans l’espace, un truisme en littérature trop souvent négligé par la critique. Le génie de l’auteur consiste alors à les propulser dans une éternité rassurante, même quand elle est tout en points d’interrogation. Je relis « Le dos large d’un parapluie » qui pourrait être une anecdote badine vite oubliée, je constate que le regard qu’y pose le poète en l’enclavant dans son univers transforme la banalité de ce non-événement en un microcosme que chaque lecteur peut réinventer à sa guise.

Dans ma voiturette d’enfant ne serait pas de l’authentique Boulerice sans quelques détours dans le giron familial, celui d’Urgel et d’Alice, sa mère et sa tante décédée à 105 ans, celui de ses fils et petits-enfants, sans oublier l’infatigable amoureuse. Comme je ne cesse de le répéter, l’écrivain qui fait passer des bribes de sa vie à la créativité de la fiction réincarne ces êtres dans une autre dimension, celle où on ne meurt jamais autrement que par l’oubli ou le silence du possible lectorat. Retardons-le en visitant les pages de cet authentique carnet.

mercredi 18 octobre 2017

Caroline Vu
Palawan<
Montréal, Pleine lune, 2017, 358 p., 27,95 $.

Se souvenir : entre mémoire et imaginaire

Après Un été à Provincetown, Caroline Vu nous propose un nouveau récit dont la trame relate une histoire d’introspection dont l’héroïne, qui est aussi la narratrice, mène à bien la quête.
Hué, ancienne capitale impériale du Vietnam. Kim, âgée de 15 ans, traverse une adolescence tumultueuse, les rapports avec sa mère étant chicaniers. Une nuit, cette dernière la réveille et elles quittent la ville sur la pointe des pieds en direction du village des lépreux où les attend un vieil homme qui les amène sur la plage pour s’embarquer sur un rafiot. Étonnée, Kim monte seule à bord craintive, mais d’apercevoir tatie Hung et sa fille Titi, des voisines, la rassure. Que se passe-t-il durant ce voyage dont elle n’a que des flashes qui l’effraient? Kim range cette question dans sa mémoire avec les non-dits et les demi-vérités accumulés depuis la disparition de son père à la chute du pays.




Palawan, le camp de réfugiés, est un passage obligé devant mener en terre d’accueil d’Europe ou d’Amérique. Kim en raconte la vie quotidienne et ses aléas, cette attente, toujours trop longue, étant devenue un jeu où le rêve d’un avenir meilleur stimule l’imagination. Elle fait la connaissance du Dr Jacques, un médecin français engagé dans la mission de Médecins sans frontières, qui la reçoit lorsque la maladie la frappe durement; plus tard, il lui demande de travailler comme interprète au dispensaire, car lui et l’infirmière philippine ignorent le vietnamien.
C’est là que Kim rencontre un agent d’immigration états-unien qui s’intéresse à sa situation. Or, c’est grâce à cet homme et à un quiproquo sur son nom qu’elle est prise en charge par un programme communautaire états-unien et qu’elle est reçue par Mary, sa famille et la population de Derby, une petite ville du Connecticut. Le choc culturel entre son éducation et son séjour dans le camp de réfugiés est grand. Elle est bouleversée par une telle gratuité de sentiment et de sympathie. Surtout qu’elle peut lire et étudier à volonté. Élève brillante et studieuse, ses succès scolaires lui permettent de recevoir des bourses et de poursuivre ses études dans la discipline de son choix. C’est ainsi qu’elle décide de faire médecine et elle demande d’aller à l’Université McGill, au Canada.
Nous suivons Kim à Montréal durant ses années d’études et de stages en compagnie de ses consœurs de résidence venues des quatre coins du monde. À la même époque, elle se lie d’amitié avec Claude, son « fantasme francophone », avec qui elle en vient à s’installer. N’ayant pas vraiment pris de repos depuis son arrivée en Amérique, sa directrice de stage lui conseille de faire une pause, car elle donne des signes de surmenage. Kim et Claude décident alors de partir pour la Californie. À L.A. où il y a une grande communauté vietnamienne, elle retrouve son amie Titi et tatie Hung. C’est au cours d’une conversation avec cette dernière qu’elle lui confie que sa mère l’avait chargé de veiller sur elle, mais elle refuse de raconter ce qui est survenu durant la traversée malgré son insistance.
De retour à Montréal, la relation de Kim et Claude s’étiole. Lorsqu’elle décide de retourner à Palawan, Claude refuse de la suivre, espérant qu’elle règle ses comptes avec son passé qui mine son existence et leur vie de couple.
Le camp de réfugiés est maintenant un village où Kim, devenue médecin, rencontre les « damnés de la terre », surtout de nombreux enfants abandonnés. Les confidences que lui font des jeunes femmes comblent un peu le vide de sa propre histoire.
Elle traverse ensuite, Hô Chi Minh-Ville, le Saïgon de son enfance, en direction de Hué, sa ville natale. Elle y retrouve monsieur Son, son professeur. Le sage vieillard a reçu les confidences de tous et répond, sans l’épargner, à ses interrogations sur son père, sa mère et tatie Hung. Sa mère, lui apprend-il, est hébergée dans une maison de retraite et souffre de la maladie d’Alzheimer. Kim y accourt, mais sa mère ne la reconnaît pas. Elle revient plusieurs fois à son chevet sans que le contact s’effectue vraiment; elle lui dit comprendre pourquoi elle a été aussi sévère avec ses enfants et qu’elle ne lui en veut pas.
Kim rentre en Amérique, en faisant halte à Derby pour saluer Mary, celle qui fut plus qu’une mère adoptive. À Montréal, elle renoue avec Claude.
Caroline Vu relate, dans une langue sans fard ni exagération, la vie des victimes de la guerre du Vietnam, de ses horreurs, dont le napalm sur la population et le massacre de civils à My Lai par les G.I., et la vie dans un camp de réfugiés. Quelle différence y a-t-il entre la réalité et le souvenir des témoins, sinon ce que l’imagination a échafaudé pour calmer ou oublier sa douleur?

mercredi 11 octobre 2017

Denis Duquet, Gabriel Gélinas, Marc Lachapelle et Daniel Melançon
Le Guide de l’auto 2018
Montréal, L’Homme, 2017, 720 p., 34,95 $.

L’ADN vroom, vroom, vroom

Mon père, décédé il y a 20 ans, m’a entre autres transmis le sens du devoir, le goût du travail bien fait et sa passion de l’automobile. Cette dernière ne m’a jamais quitté et je dis souvent qu’un voyage à l’étranger, c’est l’occasion de mettre à jour mon répertoire des plus récents modèles. Ici, c’est d’abord en me plongeant dans Le Guide de l’auto que je nourris mes rêves les plus fous, même en sachant que je n’ai plus l’ambition de les réaliser. Qu’importe!




Voilà donc que m’arrive Le Guide de l’auto 2018  et que je m’en suis fait un banquet pour assouvir mon appétit insatiable pour ces rutilantes qui font vroom, vroom, vroom. Comme le rappelle la couverture, l’annuel en est à sa 52e parution. J’avais donc 18 ans quand l’ouvrage est entré à la maison familiale pour ne jamais en ressortir, mon père les collectionnant.
Autrefois, une minuscule équipe autour de Jacques Duval préparait la recension des derniers modèles. Aujourd’hui, ce sont 12 spécialistes qui font ce travail, entre autres Jean-François Guay, mon collègue chroniqueur au Canada français dont nous pouvons lire les excellents articles semaine après semaine. Pour le commun des mortels, cela peut sembler trivial de se balader dans des véhicules de l’année, en changeant régulièrement de modèle et de marque, ou en participant à des rencontres de presse en Californie, en Allemagne ou ailleurs sur la planète. Ce ne l’est pas, j’en suis sûr, car il ne faut jamais perdre l’esprit critique et même l’affuter d’un essai à l’autre.
Ce qui m’étonne et me ravit chaque année, c’est tant la qualité des rubriques que celle de leur aspect visuel. Certes, il y a beaucoup de photos, essentielles aux amateurs ou aux futurs acquéreurs, mais il y a surtout des analyses avec juste ce qu’il faut d’observations critiques et des fiches techniques plus pointues pour satisfaire l’ensemble des lecteurs, les accompagnant parfois jusque chez les concessionnaires. J’ai souvenir qu’il a fallu du temps et du travail pour élaborer un modèle type de présentation, tout en gardant une marge de manœuvre pour tenir compte, d’une année à l’autre, de l’offre des manufacturiers, des tendances du marché et des goûts des consommateurs.
Il y 52 ans, on salivait à la seule pensée d’un gros cylindré et à la surabondance des chromes dont on les paraît. Aujourd’hui, le nombre d’usines à travers le monde a décuplé, tout comme l’offre de marques et de modèles. Pensons à tous ceux venus d’Asie et d’Europe, aux changements des goûts et des habitudes du côté des États-Unis et on constate qu’il y a place à des transformations et que l’avenir est prometteur.
Parmi les perspectives actuelles, il y a les hybrides, les tout électriques et les autonomes. En parcourant Le Guide de l’auto 2018, j’ai été attentif aux autos peu polluantes et les modèles offerts. Soyons vigilants, car le tout électrique n’est pas nécessairement synonyme de non-polluant selon la façon de produire l’électricité, l’hydroélectricité n’étant pas l’apanage de tous les pays.
Je peux aussi faire la liste des VUS à la mode et des nouveaux modèles sous-compacts qu’ils inspirent et qui ne cessent de se multiplier. On dit même que les fabricants qui offrent déjà des VUS rallieront les rangs en commercialisant bientôt leurs propres sous-compacts.
L’édition 2018 de ce livre de référence, qui n’est pas le seul publié au Québec, propose à nouveau des matchs comparatifs de véhicules de même famille. Ainsi, nous pouvons rêver à 4 sportives – dont la Nissan GT-R et Corvette Grand Sport –, à 7 hybrides rechargeables – dont les Ford Fusion et C-Max Energi –, et pas moins de 11 VUS compacts – dont la Mazda CX-5, la Hyundai Tucson et sa sœur la Kia Sportage.
Cette recension serait incomplète si je ne soulignais pas les pages consacrées à la Corvette, cette mythique auto sport états-unienne qui en est à sa 65e année d’existence.

Sur ce, bonne route!

jeudi 5 octobre 2017

Marie-Renée Lavoie
Autopsie d’une femme plate
Montréal, XYZ, 2017, 248 p., 24,95 $.

Non au clan des maudites folles

Il a suffi que Josée Bonneville, alors éditrice chez XYZ, s’intéresse à un premier roman et qu’elle l’amène, avec l’auteure, dans sa forme définitive pour que paraisse La petite et le vieux en 2010. Puis, Pierre Foglia, qui s’est toujours défendu d’être un critique mais en a dit grand bien, et la carrière littéraire de Marie-Renée Lavoie a démarré en trombe. Depuis, il y a eu Le syndrome de la vis (2012), un second roman, une incursion en littérature jeunesse avec 4 récits et bientôt un cinquième. Impressionnant? Nul doute, l’écrivaine n’a pas cessé d’imposer un style qui soit bien le sien.




Son nouveau livre, Autopsie d’une femme plate, raconte l’aventure aigre-douce de Diane, une femme de 48 ans que le père de leurs trois enfants vient de larguer pour les beaux yeux de la jeune Charlène. Ne condamnons pas trop vite un scénario archiconnu, usé à la corde, ce serait mal connaître le talent de l’auteure capable de rendre la bêtise humaine intéressante, voire intelligente.
Diane Delaunais, narratrice et laissée pour compte, peut se fier à Claudine, fidèle amie et collègue de travail, pour partager les tourments qui l’assaillent, ce qu’elle croit lorsque la réalité subit la distorsion de ses émotions. Par exemple, quand elle « pète les plombs », pour les mauvaises raisons, ou qu’elle fait le procès de son attitude présente et passée vis-à-vis  Jacques, l’époux en-allé. Le duo Diane et Claudine est criant de vérité, si bien que le drame de chacune verse aisément dans la satire avec une dose de méchanceté à la limite du ridicule.
Il faut savoir que Claudine, mariée à un prof de philo qui lui a préféré une étudiante, a la garde de leurs deux filles, Laurie et Adèle, en pleine crise d’adolescence. La semaine où elle les héberge est l’occasion de joutes verbales épiques. Toute la méchanceté, gratuite ou non, qui émerge des conflits parents-ados est mise en relief de façon caricaturale. Comment pourrait-il en être autrement dans la trame narrative de cette histoire?
Antoine, Alexandre et Charlotte, les enfants de Diane, sont de jeunes adultes pour qui elle se fait toujours du souci, ce qui est dans sa nature. Elle s’inquiète d’ailleurs de l’effet que le départ de Jacques aura sur sa relation avec eux. Et s’ils lui tournaient le dos? Quand l’inquiétude se transforme en peur, les pires scénarios sont redoutés.
Chacun des 21 chapitres du roman illustre un aspect des observations que la narratrice fait sur elle-même dans le contexte de sa rupture amoureuse, de son état de « platitude » qu’elle attribue à son aveuglement volontaire de la détérioration des liens qui l’unissaient à Jacques, accentuée par le départ des enfants. Cela donne lieu à des passages truculents par l’hyperréalisme du récit imaginé par l’auteure, vocabulaire « catholissime » en prime.
On a ainsi droit à quelques séances de démolition de mobilier, de trous percés dans les murs ou d’autres exutoires. Que dire de Blanche, son ex-belle-mère, qui vient lui faire la leçon ou du voisin retraité qui coupe le gazon le samedi et réveille tout le quartier? Sans oublier les dialogues animés et loufoques de Diane et Claudine réglant le sort du monde en échafaudant d’invraisemblables solutions, tout en éclusant vin ou de mousseux devenus leur « solution temporaire ».
Ceux que Diane aime lui offrent leur soutien, mais, un malheur n’arrivant jamais seul, deux événements l’obligent à sortir de la léthargie dans laquelle le départ de Jacques l’a fait plonger. Quels vilains tours va encore lui jouer le destin?

La littérature sait embellir la laideur du monde, faire du moindre drame une hilarante comédie humaine tout en mettant en perspective ce que l’égoïsme du temps présent nous refuse. Marie-Renée Lavoie l’a bien compris et elle utilise tout son talent et la maîtrise de son art pour attirer le lecteur et retenir son attention du début à la fin. Que demander de plus à une fiction, miroir grossissant de la réalité et dans la fulgurance de son expression?

mercredi 27 septembre 2017

Michel Laurin
La littérature québécoise en 30 secondes
Montréal, Hurtubise, coll. « En 30 secondes », 2017, 160 p., 22,95 $.

Hier, aujourd’hui et peut-être demain

Depuis le Manuel d’histoire de la littérature canadienne-française de l’abbé Camille Baillargeon (1870-1943) en passant par l’Histoire de la littérature française du Québec en trois tomes, un collectif dirigé par Pierre de Grandpré paru en 1967 et 1969, jusqu’à la récente Histoire de la littérature québécoise (Boréal, 2007) de Biron, Dumont et Nardout-Lafarge, tout de notre histoire littéraire me passionne. Au point où je me suis mis à la recherche des plus anciens ouvrages sur le sujet dont certains enrichissent les ouvrages de référence que je consulte très régulièrement. Vous comprendrez alors que c’est dans cet état d’esprit que j’ai reçu La littérature québécoise en 30 secondes (Hurtubise, 2017) du professeur Michel Laurin.




Connaissant bien la collection «… en 30 secondes» pour avoir recensé plusieurs de ses titres, j’étais curieux du ton que l’auteur allait adopter pour guider ses choix éditoriaux, surtout qu’il est seul à réaliser ce projet, alors que les autres ouvrages sont généralement le fruit d’un travail collectif dirigé par un spécialiste en la matière.
Après une première lecture faite en tant qu’observateur de notre littérature depuis plus d’un demi-siècle, je suis revenu sur les 62 articles qui composent le livre en m’imaginant dans la peau d’un lecteur francophone étranger à notre culture ou non. Je rêvais ainsi de voir l’ouvrage en vitrine de la Librairie du Québec à Paris, attirant la curiosité des passants. Cette relecture attentive m’a offert une tout autre perspective.
Nicolas Dickner, un écrivain de la génération des 30-40 ans au talent récompensé, signe la préface où il note avec perspicacité que « Depuis les écrits de la Nouvelle-France jusqu’aux tournois de slam, notre littérature semble avoir eu la faculté de se réinventer de génération en génération, comme si chaque époque n’était pas l’écho persistant de la précédente, mais constituait plutôt une période distincte, neuve. » Voilà, je crois, une observation d’ordre sociologique qui s’applique à d’autres domaines de notre culture, le Québec ayant souvent fait des volte-face spectaculaires au cours de son histoire. Pensons seulement à l’omnipotence de l’Église catholique réduite presque à rien en une décennie.
L’auteur Laurin a organisé le riche corpus en six époques : les écrits de la Nouvelle-France (1534-1760); la gestation de la littérature canadienne-française (1760-1900); l’utopie de la terre revue et corrigée (1900-1945); la littérature affranchit de sa tutelle (1945-1960); le pays littéraire (1960-1980); une littérature postnationale (depuis 1980).
Pour chaque période, comme le veut la collection, il a choisi une ou un auteur dont il rappelle les temps forts de la carrière tout en faisant un bref commentaire critique de l’œuvre. Il a ainsi choisi de mentionner Marie de l’Incarnation, Arthur Buies, Émile Nelligan, Anne Hébert, Jacques Ferron, Marie-Claire Blais, Jacques Poulin et Dany Laferrière. Certes, d’autres écrivains auraient pu faire partie de ce palmarès, mais, dans l’esprit de la didactique du livre, je comprends que M. Laurin ait élu ceux-ci.
J’aurais toutefois aimé qu’il précise ce qui marque le passage de la littérature canadienne-française à la littérature québécoise, tout en rappelant que les auteurs francophones hors Québec sont nombreux et qu’ils sont parvenus à se créer un espace éditorial, une institution littéraire qui leur est propre.
Cela dit, le lecteur étranger qui connaît peu ou prou la littérature québécoise trouvera dans ce «… 30 secondes» un panorama juste de notre histoire littéraire. Il pourra prendre en note le nom des auteurs dont les ouvrages sont susceptibles de l’intéresser. Il pourra aussi parfaire ses connaissances en consultant la brève liste des références bibliographiques et les différents index du livre (noms propres, œuvres, magazines et journaux, personnages). Encore là, les choix de l’auteur se défendent, mais je crois quelques ouvrages généraux auraient mérité d’y figurer, dont le titre de plus d’anthologies.

Ne reste qu’à souhaiter que La littérature québécoise en 30 secondes soit non seulement largement diffusé, mais qu’il soit bien accueilli ici et ailleurs en francophonie.

mercredi 20 septembre 2017

Lise Demers
Gueusaille
Montréal, Sémaphore, 2017, 204 p., 20,99 $.

Il n’y a pas de petits plaisirs

Est-il possible qu’une fiction, parue il y a près de 20 ans, n’ait pas pris une ride, l’âme humaine ne vieillissant pas aussi rapidement que le corps qui la transporte? Ce fut-là ma première impression en lisant Gueusaille, un roman de Lise Demers paru en 1999 chez Lanctôt, une impression devenue une certitude au fur et à mesure du déroulement de l’action et des péripéties.




Au cœur de ce récit, deux femmes au destin tragique : Olga, une immigrée russe, et Denise, une Québécoise. Elles se croisent alors qu’elles font la manche dans un coin d’une ville, suggérant que leur existence a un jour coulé à pic tel un bateau qui chavire. Elles ont en commun d’être libres, ou d’en donner l’illusion. Cependant, l’une n’est pas recluse dans l’isolement d’une clocharde, n’a pas peur d’affronter quiconque s’en prend à elle, car elle s’est créé sa propre société. L’autre, Denise, vit en solitaire et fuit ses semblables sans être véritablement misanthrope. Bref, chacune vit sa réclusion selon sa personnalité, laquelle est révélée du page à l’autre du roman.
La leader, c’est Olga, à la fois mystérieuse et urbaine, qui fait de la récupération dans les rebuts et chez des restaurateurs devenus ses amis. Elle sait mettre à profit son travail qu’elle considère comme un véritable emploi, un mode de vie honorable contraire de la mendicité.
C’est plus compliqué pour Denise. Elle est toujours sur le qui-vive, et elle fuit à la moindre contrariété. Malgré tout, elle se laisse apprivoiser par Olga avec qui elle s’associe pour faire fructifier leurs trouvailles parmi ce qui leur est offert au gré de leur quête quotidienne.
À ce drôle de couple se joint le clan des Russes que fréquente Olga. Il y a aussi le philosophe, un SDF avec lequel elle aime discuter dans son squat, un homme de grande culture que la bêtise humaine a rendu solitaire. Il y a aussi François, un autre écorché qui vit dans sa vieille auto et qui voudrait bien venir en aide aux deux femmes.
Toute cette smala dont chacun des membres est, à sa façon, un archétype du genre humain, avance à pas discordants, donnant parfois l’impression d’être sur le point d’imploser et, d’autrefois, soulignant le meilleur de l’humanisme des êtres.
De la rencontre d’Olga et Denise, des liens qu’elles tissent entre elles, en passant par les rencontres auxquelles Olga oblige Denise pour la sortir d’un isolement total dans lequel elle s’est murée, de la venue de François dans la vie des deux femmes et du compagnonnage que les trois pratiqueront dans un projet de mobilier recyclé, des amitiés d’Olga et de leur rapport avec Denise, de la camaraderie de François avec elles à l’affection qui se développe entre lui et Denise : voilà qui résume la trame de Gueusaille.
L’équilibre fragile de cette famille bancale est mis en péril par la mort d’Olga dans des circonstances tragiques et l’arrivée de l’inspecteur Arsenault. Spécialiste des incendies criminels, le policier est un personnage aussi mystérieux qu’Olga, Denise et leurs camarades dont on découvre, en filigrane des péripéties, les aléas de la vie qui ont mené le policier là où il en est.
Gueusaille est plus que le récit d’un drame psychosocial mettant en scène des écorchés. Ce roman est une analyse de ce qui a mené à la dérive de ces gens et de la façon dont chacun, chacune finit par s’en tirer. Il y a des moments drôles et d’autres plus tristes, mais toujours cette bataille individuelle pour protéger une liberté chèrement acquise, par choix, par obligation ou par déraillement incontrôlable.

Lise Demers a eu raison de rééditer ce livre, car il n’a rien perdu de ses qualités narratives qui en font un roman dans la grande tradition du genre. Quant à l’acuité sociale de la trame, elle est criante de vérité, hélas toujours la même sinon pire pour les laissés-pour-compte qui sont de plus en plus nombreux.

mercredi 13 septembre 2017

Danielle Dubé et Nicole Houde
Entre toi et moi, haïkus
Montréal, Pleine lune, 2017, 100 p., 20 $.

Le haïku, un art de vivre

Deux auteures décident un jour de mettre leur amitié, leur talent et leur art en commun, au service de la poésie que l’air du temps leur inspire. Une seule règle, à respecter, sans vraie contrainte, celle du haïku, ce « petit poème japonais dont les premier et troisième vers ont cinq syllabes et le deuxième sept ». Leur collaboration a ainsi pris la forme du recueil intitulé Entre toi et moi.




Danielle Dubé raconte, dans le prologue, l’origine du projet alors qu’elle et Nicole Houde avaient « besoin d’une pause » après avoir terminé l’écriture d’un ouvrage. Il a suffi de voir un monarque « comme mort » sur le sable, que D.D. lui redonne son envol tout en douceur pour qu’un « éclat de soie jaune ocellée de noir dans l’azur » et que surgisse un premier poème. « Peu à peu, le haïku est devenu pour nous deux un art de vivre, une façon de demeurer attentives, de libérer un regard souvent absorbé par la pensée, la réflexion ou l’écriture d’un roman. »
Ce mode de vie, c’est une façon d’appréhender des fragments du quotidien et de les traduire par une forme molle de poésie, comme les montres de Dali, d’où surgit toute l’ampleur du moment. C’est là, à mon avis, où éclate la poésie grâce à la simplicité et la puissance des mots choisis pour toutes les avenues que suggère leur évocation.
Puisque les deux poètes habitent, l’une au Lac-Saint-Jean l’autre à Montréal — « J’avais pour toi un lac. Tu avais pour moi un jardin, une corde à linge » —, elles s’inventent des rencontres, mais composent aussi à distance, d’une saison à l’autre. De tenir ainsi compte de quatre espaces temporels de la nature me semble idéal, car ce ne sont pas que les grands traits qui marquent le visage de la terre de janvier à décembre que leurs haïkus saisissent, mais aussi – j’allais écrire surtout – la lumière du jour que souvent seul l’œil attentif du poète peut saisir, mieux que toute autre image complaisante.
Les auteures nous font partager leur voyage saisonnier en commençant par le printemps espéré, cette renaissance de la nature si importante pour nous, parce qu’attendue dans la froidure de mars et les relents de l’hiver. C’est alors que Nicole Houde remarque « une corneille bouge / sur le faîte d’une épinette / soleil noir du midi », pendant que Danielle Dubé respire le « magnolia en fleurs / tremblant sous la brise / un parfum du ciel ».
Cette dernière, l’été venu, note qu’« au matin / mon ombre me précède / le soir, elle me poursuit », alors que son amie, de « retour à Montréal / ma main se pose sur le dictionnaire usé / mon vieil ami », observe « sur la nappe orangée / la tête renversée de mon chat / on dirait une fleur noire ». Ce sont de bons exemples de poésie, cet art par excellence des mots, dont le regard posé sur ce qui peut sembler banal transforme en images singulières.
Lorsque passe l’automne, toujours trop bref, Danielle Dubé évoque qu’un « matin de brume / ciel et mer se confondent / nous également » et Nicole Houde, qu’« un vieil homme passe / derrière un treillis / puzzle des arrière-cours ». Puis, l’hiver s’amène « au bord du lac / de grands nénuphars glacés / œuvre du froid » que l’une ressent et que les « trottoirs menaçants / les vieillards avancent / à petits pas » passent sous les yeux de l’autre.
Nicole Houde est décédée en février 2016, avant la parution d’Entre toi et moi que son amie a menée à terme, y ajoutant quatre encres acryliques de Carol Lebel, poète et peintre qui lui a donné « le goût du petit genre [celui du haïku] pour traduire l’immuable, le fugitif », dont les couleurs magnifient le sens des saisons.

Ce recueil évoque pour moi Vivaldi et ses quatre saisons dont chacun des mouvements est un hymne au rythme immuable de la vie ou qu’on voudrait parfois ainsi.