mercredi 3 avril 2024

François Hébert

Comment naître, illustré par l’auteur

Laval-des-Rapides, le temps volé éditeur, coll. « à l’escole de l’escriptoire 57 », 2020, 10 feuillets en portefeuille.

Comment naître

J’ai découvert l’existence du « temps volé éditeur » grâce au regretté François Hébert, à l’occasion de la parution d’est-ce qu’on s’égare (2020), un ouvrage dont il réalisa les illustrations sous forme de collages et dont Jacques Brault signait les textes et les lettrines. Je répète ici un de mes mantras : le livre papier en général ne m’est d’aucun intérêt autre que d’être le support des mots qui justifient son existence. Les livres publiés par le « temps volé éditeur » sont d’un tout autre ordre, car ils magnifient le discours qu’ils accueillent. J’en ai d’ailleurs raconté un peu de son histoire dans la précédente chronique.

Aujourd’hui, je m’intéresse à deux livres récents, celui de François Hébert Comment naître et L’élan de l’écrevisse réédition, revue et augmentée d’un ouvrage du regretté tandem Hébert-Brault.

Le premier contact visuel avec Comment naître peut étonner, sauf les bibliophiles, ces passionnés des livres rares et beaux. Comment peut-il en être autrement quand on a sous les yeux « 10 feuillets en portefeuille » illustrés par dix collages du poète. Chaque feuillet – imaginez une feuille de 20 par 24 centimètres pliée sur la hauteur – comporte une illustration, le titre du poème suivi du texte. Les illustrations sont des collages que le poète a composés à partir de tubes de peinture à l’huile oubliés ayant appartenu à son père Julien, fondateur du design moderne au Québec.

Les titres des poèmes sont comme des boussoles qui guident la lecture sur la découverte du continent de son existence : l’homme de Rigaud, mère, père, quant aux graquias dans les cheveux de ma sœur, de l’eczéma, giclures, mille neuf cent quarante-six et tricératops, on va dire. Chacun de ces dits nomme un membre de la famille du poète dans une situation précise de leur relation avec le fils ou le frère. Humour et ironie rieuse semblent habiter d’une certaine retenue ou même d’une timidité que le collage, lui-même une interprétation de la même situation, exprime autrement. Le huitième et dernier poème, « tricératops, on va dire », est tel un faisceau lumineux jeté sur les morts qui le précèdent et il se termine ainsi : « Qui attendiez-vous donc de moi? / Je vous rends ici mon petit devoir / d’écolier taquin, ma bande / dessinée à l’aveuglette dans les / années de mon âge, espérant / que vos rêves de jeunesse y auront / laissé des traces. »

Et ce qui précède débute par une citation de Stéphane mallarmé : « "Igitur, tout enfant, lit son devoir à ses ancêtres » Le fait de mettre une minuscule au nom de l’écrivain français Stéphane Mallarmé joue de la polyphonie du patronyme qui ainsi suggérer que l’enfant est mal armé pour faire face à la vie. L’épigraphe me semble confirmer cette lecture, car l’igitur fait référence à un conte de Mallarmé qu’il résume ainsi : « Ce Conte s’adresse à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même. »

François Hébert et Jacques Brault

L’Élan de l’écrevisse

réédition augmentée et définitive, 46 poèmes et une apostille de FH, 9 dessins et un hors-d’œuvre de JB, suivi de « de l’âme et de ses ombres » de Marc Desjardins

Laval-des-Rapides, le temps volé éditeur, coll. « à l’escole de l’escriptoire 59 », 2023, 75 p., 45 $.

Les jeunes écrivains d’aujourd’hui, habitués à l’instantanéité du grand tout, ont souvent peine à s’accommoder de la lenteur des maisons d’édition devant leur projet, remarquable ou unique pensent-ils. Jadis, la patience était une condition sine qua non pour espérer une bonne nouvelle d’un éditeur. Jacques Brault et François Hébert connaissaient et comprenaient très bien cette règle et c’est pourquoi ce dernier avait mis de côté lac noir, d’abord paru en 1990 aux éditions du Beffroi, tout en espérant une éventuelle réédition sans vraiment s’en soucier.

Brault et Hébert, ayant déjà collaboré à d’autres projets réalisés par le temps volé éditeur, l’idée de reprendre à la même enseigne L’Élan de l’écrevisse, paru en 2010, germa dans la tête des deux amis. Et pourquoi ne pas y ajouter les poèmes de lac noir? Leur cogitation les amena à réunir quarante-six poèmes et une annotation de François Hébert, neuf dessins et un hors-d’œuvre de Jacques Brault.

La vie en décida autrement et Jacques Brault décéda en octobre 2022. L’année suivante, à l’occasion du lancement de Frank va parler (Leméac, 2023), roman de François H., Marc Desjardins et lui convinrent de réaliser ce projet laissé en dormance, ce que Jacques Brault aurait souhaité. Le destin s’acharnant, François Hébert décéda des suites d’une brève maladie, le livre étant enfin arrivé dans ses grosseurs. C’est d’ailleurs ce que raconte l’éditeur Desjardins dans « de l’âme et de ses ombres », un témoignage qui conclut ce si beau livre enfin advenu.

En exergue de la brève mise en situation que propose François H. dans laquelle il met sous nos yeux le pour qui pourquoi du livre, ces mots de l’illustrateur Brault : « Il paraît que lorsqu’on avance, l’horizon recule / pourquoi ça me fait penser aux écrevisses / jeux d’enfance, moi aussi j’avançais en reculant… »

Les vers du recueil appartiennent à l’univers de l’intemporalité que la nature parvient encore, pour l’instant du moins, à se faire refléter dans les eaux de lacs aux eaux limpides. Au passage, je retiens ces quelques vers assumant leur liberté : « idée fausse qu’un mort / soit mort parfaitement / sain et sauf de clavaires // amitiés ambitions /tout de l’homme demeure / mais sans effet sur mai ». Mais aussi : « dans l’eau / la sangsue va / tel un bras de danseuse // l’élan de l’écrevisse / imperceptiblement / meut l’étang ».

Le livre fait ensuite place à une postface de Jacques Brault intitulé « Hors d’œuvre ». Il y fait la genèse de l’origine de sa passion tranquille pour le dessin, lui qu’on disait avoir « des mains pleines de pouces ». « C’est alors qu’on prend goût, sans y penser, à vivre plus avec son flair tactile, avec les mains de perceptions de tout ordre. » Puis, s’adressant au consignataire : « Autour d’un certain lac noir cher à François Hébert, on trouve une espèce de pays à l’image de ce que fut en un temps immémorial un pays sans frontière, sans loi, mobile et variable, ne comptant comme calendrier que les saisons et les lunaisons. »

Peut-on oser écrire que L’Élan de l’écreviss est la dernière composante d’une suite de projets réunissant Jacques Brault et François Hébert parus au temps volé éditeur? Certes, mais ce livre lancé dans la stratosphère inventée et immatérielle de la littérature, il vit désormais dans son essence qu’il donne à voir et à lire en l’appréciant dans toute sa matérialité « chef-d’œuvrante ».

mercredi 27 mars 2024

Marc Desjardins

Le temps volé éditeur

Laval-des-Rapides

 Une maison d’édition unique dans sa différence

Les chemins de traverse, ceux qui ont « la propriété de couper un lieu en le reliant à un autre », ne sont pas qu’affaire de géographie, car ils peuvent aussi être ceux empruntés pour atteindre un objectif dérobé à nos yeux par l’arbre d’un métier ou d’une profession. De telles voies ont permis de nombreuses avancées comme celle de Julien Hébert, fondateur du design moderne au Québec, qui sut allier esthétique et usage courant.

Ce sont aussi diverses façons de superposer des connaissances pour faire éclore un nouvel engagement; par exemple, un avocat devenu journaliste, une musicienne devenue animatrice radio, une professeure devenue bibliothécaire, etc.

Marc Desjardins est ainsi devenu éditeur en empruntant un chemin de traverse qui l’a fait bifurquer de son « cursus, orienté depuis toujours vers les arts visuels et la peinture, qui [le] feront tendre vers cet univers limitrophe qu’est la littérature. Jeune, je lisais peu, malgré la présence des livres à la maison. Ce qui m’attirait, c’était consulter les livres du regard, voir les dos alignés en série, les couleurs participer aux lettres. Il y avait là déjà les prémices d’un fondement. »

Son intérêt pour ce nouvel itinéraire lui a, entre autres, rappelé que, jadis, il a constaté qu’un recueil de poésie comptait plus d’espace blanc que de mots : « J’ai alors compris que le prix d’un livre ne s’établissait pas en fonction des mots. » Autre circonstance d’un autre jadis : « Inscrit au baccalauréat en arts plastiques en 1984, je commence, dès l’année suivante, à travailler sur le texte par le biais de l’électrographie ou de ce qu’on appelait, en Amérique du Nord, le copy art. Je cherchais alors à faire le lien entre littéraire et plastique par une approche élémentaire de la forme, fidèle à ma première appréhension du livre axée sur l’enveloppe. »

D’une jonglerie à l’autre, Desjardins dessina les formes de son projet, identifia d’éventuels partenaires ayant les mêmes soucis esthétiques que lui et il put ainsi se lancer dans l’aventure du « temps volé éditeur », en janvier 1995. Gonfler à bloc, le néoéditeur, grand amateur de poésie et lui-même poète, accueillit des écrivaines et écrivains soucieux de faire des livres aussi bien écrits qu’admirablement édités, amenant ainsi leurs œuvres au niveau de l’œuvre d’art, ce qu’on appelle livres d’artiste à petit tirage et à fort prix, d’une figure plastique unique et d’une mise en marché en dehors du circuit habituel des librairies.

L’expérience du « temps volé éditeur » n’était pas unique au Québec. D’autres avant, pensons à Roland Giguère, Michel Beaulieu ou Gilbert Langevin, ont navigué sur le même détroit à une époque où la valeur artistique du livre avait une autre dimension et suscitait l’intérêt d’une agora réduite, mais combien enthousiaste. Marc Desjardins était convaincu que le jeu en valait la chandelle et, sans aide financière extérieure, il garda le cap sur son projet. Tant et si bien que le catalogue des réalisations du « temps volé éditeur » de sa création à l’année 2010 ne fait rien de moins que soixante-quinze pages et comprend, outre l’historique de la maison, la description illustrée de chacun des livres publiés. Et cela dans une facture visuelle d’une qualité semblable à ces ouvrages.

Un mot résume cet ouvrage : remarquable!

 

Marc Desjardins et Jacques Brault

205, boulevard Barré, petite correspondance croisée et autres miettes

Laval-des-Rapides, le temps volé éditeur, coll. « ex libris 5 », 2023, 133 p., 55 $.

Correspondance d’ici à ailleurs

L’éditeur Marc Desjardins, comme souligné précédemment, écrit aussi de la poésie, mais également une prose parente de l’essai avec des aspects subliminaux. C’est du moins une de mes premières observations en lisant cet ouvrage atypique intitulé 205, boulevard Barré, petite correspondance croisée et autres miettes qui relate effectivement une correspondance qu’il a entretenue avec le regretté Jacques Brault de 2011 à 2021.

Nul doute, on comprend que ce dernier lui écrive : « Vous demeurez pour moi le poète par excellence du livre. Vos œuvres le prouvent. » D’autant plus que cet ouvrage – le 205, boulevard Barré ayant déjà été l’adresse de Jacques Brault – est accompagné de ce que Desjardins appelle les autres miettes, c’est-à-dire divers artéfacts issus de l’échange de lettres ou illustrant tel ou tel propos. Ce faisant l’éditeur du « temps volé » déploie tout son art, pour ne pas dire toute son artillerie à la fois pour rendre hommage à Brault, mais aussi pour placer une aigrette au-dessus de l’ouvrage qu’il accomplit.

Sans vouloir ennuager le respect que Desjardins m’inspire, je ne peux négliger l’usage qu’il fait d’un lexique parfois abscons, comme s’il voulait traduire son art de plasticien du livre dans une abstraction verbale. D’ailleurs, dans une lettre du 5 mai 2011, le correspondant Brault commentant Tombeau de Maurice Blanchot, un texte de l’éditeur, écrit : « Je me suis éclairé les mots inusuels, sauf révertant de la page 20. » Même si le lectorat des ouvrages parus au « temps volé éditeur » est celui de lettrés, il n’en demeure pas moins que, tout profane que je sois, il me faut « volé du temps » pour lire Marc Desjardins si je veux en comprendre toute la portée qu’il mérite. Ce dont je n’ai aucun doute.

mercredi 6 mars 2024

Pause hivernale

Aux lectrices et lecteurs de "Passion chronique"

Le blogue hebdomadaire prend une pause et sera de retour le mercrdi 27 mars prochain avec une première de deux chroniques consacrées aux ouvrages de Marc Desjardins, éditeur du temps volé, et à ceux de Jacques Brault et de François Hébert publiés à cette enseigne.

À bientôt!

mercredi 28 février 2024

Stéphane Despatie

Fretless

Montréal, Mains libres, coll. « Roman », 2023, 312 p., 29,95 $.

« C’était à l’époque de jadis »

La poésie est-elle à la surface des mots, distille-t-elle leur essence en en transcendant leurs significations les plus inusitées? Chose certaine, en ouvrant Fretless, un roman de Stéphane Despatie, je constate qu’il est passé maître des jeux de la littérature grâce à sa poésie et ses engagements de par-devers icelle, traversant les méandres que l’institution oblige de suivre.

Ce préambule m’a été inspiré par l’univers de ce que l’auteur considère être son premier roman – bien qu’il ait fait paraître Réservé aux chiens en 2002, aujourd’hui réédité aux éditions Mains libres dont la préface établit clairement les liens étroits entre cette fiction et Fretless – dans lequel Raph, à la foi narrateur et personnage des multiples péripéties, raconte l’intimité de son adolescence jusqu’à cet âge qu’il a tout fait pour reporter, cet âge où les responsabilités s’arriment à des choix faits dans l’urgence du temps présent.

Le titre du livre semble sorti tout droit de l’univers de l’écrivain. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait qu’il s’agit ici d’une guitare basse sans frettes comme celui du narrateur, c’est-à-dire sans les « fines baguettes fixes qui servent à diviser le manche de l’instrument en demi-tons ». Or, si le roman renvoie à un instrument libre de toutes contraintes, il évoque de façon poétique la grande liberté dont jouissent Raph et toute la faune de personnages qui l’accompagnent dans cette suite de péripéties qui nous font voyager, tant en France qu’au Québec, dans l’univers du groupe punk (!) Rouge Malsain dont il est le bassiste et dans celui d’une œuvre d’art hors de prix convoité par Mark, un ami.

On n’a pas à être étonné que Despatie s’aventure dans un univers très près de l’autofiction, car il s’est autorisé depuis longtemps une écriture de l’intime et du quotidien comme le soulignait Jean Royer dans son Introduction à la poésie québécoise. Bien que l’univers de la poésie n’ait pas de frontières, il n’en demeure pas moins que la prose narrative convenait mieux au récit d’un voyage initiatique dans le monde des apprentissages que font de jeunes adultes, parfois à la dure.

La trame de Fretless est semblable à un journal intime écrit sans réserve, sinon celui de dire les « vraies affaires » pour les amener dans une dimension permettant d’en apprécier la valeur avec plus de justesse que l’urgence de l’instant permet. Or, cette valeur est aussi multiple que la palette du peintre, car elle n’est autre que le fonds culturel accumulé depuis l’enfance, de façon plus fulgurante à l’adolescence – ne serait-ce que pour le bagage de connaissances laissées sur son passage par l’école dont les classiques d’hier et d’aujourd’hui se confondent à l’actualité – et qui devient malgré soi l’hymne de toute une génération.

J’ai précédemment écrit que Fretless, s’il a de multiples points de convergence avec un journal personnel ou même d’une autofiction, raconte l’histoire d’individus appartenant à la génération X (1965-1979) où ils doivent se tailler une place qui leur soit propre en bousculant les baby-boomers qui agissent comme s’ils étaient les maîtres de l’univers. L’auteur a écrit qu’il craignait que son roman reprenne les thèmes de Réservé aux chiens, son précédent récit. Je suis d’avis qu’il fait bien plus, car ce premier roman est une toile neuve sur laquelle il trace l’univers de personnages inspirés ou non de ses propres expériences. J’ai même cru lire des pages entières de souvenirs animés dont l’auteur aurait gommé uniquement le nom des acteurs, car tout « le monde a un déclencheur, paraît-il, c’est comme ça. Un déclencheur qui fait que la vie prend un autre virage. »

L’essence de Fretless me semble tenir dans cette réflexion : « Accepter ses contradictions et expérimenter avec elles étaient plus intéressant et constructif qu’une bête posture intellectuelle nous interdisant de franchir certaines limites, seulement là pour renforcer un manque de confiance. » N’est-ce pas là le concentré des paroles, des actions ou des réflexions de Raph du début à la fin, notamment quand il est question de ses passions et des choix qu’elles lui imposent, parfois malgré lui, au nom de l’amitié ou de quelque autre élan d’un élan spontané.

Si on me demandait de raconter l’histoire de la génération qui mène la société actuelle – pensons entre autres à quelques politiciens ou ministres actuels –, je suggèrerais le roman de Stéphane Despatie, car son récit fait le lien entre celle des millénariaux et celle des boomers en choisissant de les assembler dans leurs identités comme dans leurs contradictions, du néoclassicisme des unes au choc punk – musical, culturel et social – des autres. Tout cela dans une langue assumée et dans une littérarité maîtrisée.

Le critique Dominic Tardif a tout à fait raison d’écrire : « Éloge des fulgurances beautés du hasard et de la bonne chanson jouée au bon moment, réflexions sur les sacrifices à accepter sur l’autel du succès, compendium de références furieusement éclectiques, Fretless est un roman plus prog [progressif] que punk, dont la démesure dessine autant les forces que les limites. » (La Presse, 18-11-23)

jeudi 22 février 2024

Gilles Archambault

Vivre à feux doux

Montréal, Boréal, 2023, 112 p., 19,95 $.

Mijoter lentement sa fin de vie

Je vous ai proposé, à sa parution, Mes débuts dans l’éternité (Boréal, 2022), un recueil composé de trente nouvelles écrites par Gilles Archambault, cet écrivain iconoclaste, misanthrope patenté, dont je recense les livres depuis les années 1980. Je lui empruntais alors le titre de l’un des textes, « Un musée pour moi tout seul ». Je serais tenté de le répéter pour présenter Vivre à feux doux, son nouvel opus en quatre parties, chacune comptant huit nouvelles brèves.

Ai-je lu ou entendu l’écrivain Archambault mentionner que le tapuscrit de ce livre était déjà entre les mains de son éditeur l’automne de 2022? Toujours est-il qu’il y a effectivement un lien étroit entre ce recueil et le précédent, chacun proposant des variantes de ce musée semblable à un album de photos parfois décolorées.

Le nonagénaire nous ramène dans l’univers de son grand âge où le temps prend son temps, trop selon lui, pour faire passer les jours. Le moindre écart à la solitude assumée, ou non, et l’ennui qu’éveillent les gens rencontrés troublent les limites d’un avenir anticipé par dépit plus que par satisfaction.

Le titre de chacune des sections du livre – « Immensément triste comme d’autres sont immensément riches, Je me suis habitué à moi, Vivre à feu doux et Couvercle fermé » –est comme la salle du musée personnel dont Gilles Archambault a déjà entrepris l’installation. Là où il innove, c’est qu’il a réduit au minimum le point d’appui de chacune des trente-deux situations évoquées. Cela m’a rappelé ces peintres qui, tout figuratif qu’ils furent jadis, ont effacé petit à petit les lignes qui définissaient les paysages ou les personnages que leurs toiles représentaient. Quant à l’écrivain Archambault, ce sont les détails qui provoquent ou ont provoqué une sensation ou une émotion, un plaisir ou une lassitude mise en évidence.

Ai-je raison ou tort de remarquer que, plus encore ici que dans de précédents livres, le déplaisir de vivre en société ou de simplement traîner la vie comme un boulet alors que le corps se déglingue et que les rares connaissances revivent en boucle le scénario d’un passé fragmenté par une mémoire plus imaginative que fidèle?

Mais alors, l’écrivain n’est-il pas ici en train de réaliser ce rêve de visiter ce musée : « Rien ne me plairait autant que de visiter, la nuit de préférence, un tout petit musée dans lequel seraient réunis des objets, des photos, des souvenirs de ma plus lointaine enfance… J’aurais, l’espace de quelques heures, la permission de retrouver ce qu’a été mon passé… Je serais un spectateur, sans plus. Un spectateur ému. Ému, je l’ai été si souvent au cours de ma vie. »

Cette émotion très présente sous la plume de l’écrivain, il sait bien la partager par petites touches en évitant de tomber dans un inutile pathos, lui préférant une moquerie soutenue comme s’il valait mieux rire que de pleurer des moments inévitables de l’existence. Après tout, qui a demandé à naître.

L’exemple ultime de l’univers littéraire actuel de Gilles Archambault n’est-il pas contenu dans la dernière nouvelle du recueil? Intitulé « Cendres » – comme dans le biblique « tu es poussière et tu retourneras en poussière » –, la narration est faite par une voix hors champ qui, tel un miroir, décrit l’attitude d’un certain Gilles face aux aléas de la vie. « Gilles ne pense que fort rarement alors au temps qui fonce sur lui avec l’acharnement qui le caractérise. Il se dit qu’il occupera les années qui viennent à écrire des livres. » Mais, le temps fuit et voilà que : « Dans quelques mois Gilles aura quatre-vingt-dix ans. Les livres, il les a accumulés un peu étourdiment. Il a même l’impudence de continuer à écrire. Il affirme qu’il n’espère plus rien de ce côté et que ses livres sont des coups d’épée dans l’eau qui lui apportent de moins de moins de contentement. »

Triste bilan, diront certains, réalisme teinté de nostalgie, diront les autres. Verre à moitié plein ou verre à moitié vide, chose certaine : « Elle s’approche, la mort. L’autre jour, il a demandé à son fils s’il accepterait de verser ses cendres dans les eaux du Vieux-Port de Montréal. En y repensant, il s’est dit que cela n’avait vraiment pas d’importance. »

Gilles Archambault n’a pas peur des mots et des images quoi qu’ils évoquent. La mort, cette inéluctable fin de vie, est aussi imprévisible que notre naissance dont nous n’avons de souvenir que ceux qui nous ont été racontés. La différence entre le début et la fin de l’existence, c’est la vie elle-même et tout ce qui la compose, voulu ou non. Vivre à feux doux, c’est une image de la sérénité dont l’écrivain a parfois l’impression de se moquer, toujours avec un sourire en coin.

mercredi 14 février 2024

Jeff Hawkins

Une nouvelle théorie de l’intelligence

Texte original en anglais traduit par Anatole Muchnik, préface de Richard Dawkins

Montréal, MultiMondes, 2023, 296 p., 24,95 $.

L’intelligence, d'hier à demain

L’intelligence artificielle, l’IA, fut un des sujets les plus discutés en 2023, notamment en raison des applications génératives qu’elle a permis de développer dont les « talents » évoluent de jour en jour. Nombre d’articles et de divers essais scientifiques, d’émissions de radio et de télé lui ont été consacrés. Ce n’est que le début, car d’autres champs d’application de l’IA émergeront. Chose certaine, on comprend peu ou pas son fonctionnement; métaphoriquement, elle est une super base de données dont les informations recueillies sont interconnectées.

« L’IA générative ou l’intelligence artificielle générative fait référence à l’utilisation de l’IA pour créer de nouveaux contenus, comme du texte, des images, de la musique, de l’audio et des vidéos. » On pense à ChatGPT, Copilot de Microsoft ou aux applications produites par Google, dont Gemini.

Sait-on que le cerveau de l’être humain est, en quelque sorte, le « siège social » de l’intelligence, mais que l’on connaît peu son fonctionnement. Jeff Hawkins, neuroscientifique et ingénieur en informatique, s’intéresse à ce domaine de recherche depuis des décennies. Une nouvelle théorie de l’intelligence, son plus récent ouvrage, fait le point sur l’état de ses recherches, de ses succès et de ses échecs, ainsi que de diverses hypothèses qui doivent être validées.

« Si les recherches en neurosciences progressent chaque jour un peu plus, elles suscitent dans leur sillage davantage de questions que de réponses en ce qui concerne l’intelligence. "Le cerveau humain est la seule chose de l’Univers qui sache que l’Univers existe", écrit Jeff Hawkins. Mais comment est générée l’intelligence? Comment le cerveau fonctionne-t-il? C’est grâce au néocortex, la structure cérébrale qui le compose à 70 %, et aux processus sensori-moteurs que l’humain peut apprendre et emmagasiner une quantité phénoménale d’informations. Dans cette optique, ce sont notre intelligence et notre savoir qui nous définissent vraiment, et non pas nos gènes, affirme Hawkins. »

« Pour qu’il puisse exercer pleinement ses tâches, le cerveau est organisé en plusieurs centaines de milliers de petites unités identiques et indépendantes. Cette conception, que le chercheur appelle la théorie des mille cerveaux, bouleverse notre manière d’envisager l’activité cérébrale humaine. Elle ouvre une perspective inédite dans les recherches touchant l’intelligence artificielle (IA). Mais quoiqu’il en découle, estime l’auteur, l’intelligence des machines ne pourra jamais véritablement rivaliser avec celle des humains. »

Cette dernière opinion n’est pas partagée par l’ensemble de la communauté scientifique intéressée aux neurosciences ou à l’IA, mais qui préfère être attentive aux futures découvertes relatives à l’intelligence humaine.

L’essai de Hawkins s’adresse aussi bien aux passionnés de neuroscience qu’à celles et ceux qui s’intéressent au cerveau humain, à l’intelligence, la mémoire, etc.

Sans entrer dans les détails du livre, je retiens que le « néocortex est l’organe de l’intelligence. C’est une feuille de tissu neuronal de la taille d’une serviette de table, divisée en des dizaines de régions. Certaines de ces régions sont chargées de la vision, de l’ouïe, du toucher et du langage. Certaines, moins faciles à étiqueter, sont chargées de la pensée de haut niveau et de la planification. Ces régions sont connectées entre elles par des faisceaux de fibres nerveuses. Certaines de ces connexions sont hiérarchiques, ce qui prête à penser que les informations circulent d’une région à l’autre de façon ordonnée, comme en suivant un organigramme. Mais d’autres connexions entre régions semblent très peu ordonnées, et cela laisse entendre que les informations déferlent sur elles d’un coup. Quelle que soit leur fonction, toutes les régions se ressemblent dans le détail. »

« Mon cerveau [d’écrire Hawkins], plus précisément mon néocortex, produisait simultanément tout un tas de prédictions de ce qu’il était sur le point de voir, d’entendre et de toucher. À chaque fois que je m’emparais d’un objet, mon néocortex faisait des prédictions concernant ce que mes doigts allaient sentir. Et chacun de mes actes suscitait des prédictions du son qu’il était censé émettre. Mon cerveau prédisait ainsi le moindre stimulus, comme la texture de l’anse de ma tasse de café, mais aussi de grandes idées conceptuelles, comme le mois qu’est censé afficher le calendrier. » L’accumulation d’informations sur un sujet donné ou sur des sujets croisés fait en sorte que chaque être humain a un modèle du monde dans la tête.

Qu’en est-il de l’intelligence machine et de l’intelligence humaine à l’aune « d’une nouvelle vision du cerveau »? Nous sommes en plein cœur d’un travail évolutif entrepris depuis plusieurs décennies et dont les découvertes n’ont pas fini de surprendre. Peut-être même que l’intelligence artificielle générative s’avérera un outil qui permettra d’élucider un peu de son mystère. Pour l’instant, on sait que diverses recherches médicales utilisant l’IA s’avèrent un champ d’applications prometteur, notamment dans l’analyse d’images produites par imagerie par résonance magnétique (IRM) permettant de meilleurs diagnostics.

mercredi 7 février 2024

Pascale Beauregard

Muette

Montréal, Boréal, 2023, 224 p., 24,95 $.

Quand la fiction peut nous sauver

Le synopsis de Muette, le premier roman de Pascale Beauregard, une autrice originaire de Saint-Jean-sur-Richelieu, m’a rappelé La famille Bélier, un film français de 2014, dont l’action se déroule sur une ferme dont les exploitants, père et mère, sont sourds et qui ont confié à leur fille unique, Paula, la responsabilité de leur traduire toutes les communications qui leur sont d’intérêt. C’est ainsi que nous avons découvert une jeune femme, Louane (Anne Peichert) et son joli grain de voix.


 

Voilà pour le contexte d’une histoire qui finit bien, ce qui n’est pas tout à fait le sort de Catherine, la fille de Pierrette et Jacques qui sont aussi sourds et muets, et la petite-fille de la toute puissante Gisèle, Gigi pour les intimes. Sans oublier Roger – Gégé décédé alors que Catherine a quatorze ans – et Laure Beauregard.

Gigi comptait sur Catherine pour gérer ses parents, mais sa jeune alliée n’entendait pas, sans jeu de mots, se laisser diriger à la baguette comme l’ont été trop longtemps ses parents, préférant les entraîner dans sa quête adolescente d’une liberté déjà engagée.

Le récit est mesuré comme si la capacité de la narratrice de supporter le destin que ses parents lui imposent était mesurée selon son habileté à traduire de façon signifiante et cohérente leur discours. « "Moi hier spaghetti mange fini", un exemple que j’utilise à toutes les sauces pour expliquer aux non-initiés les fondements de la langue des signes québécoise : 1 – Non, celle-ci ne possède pas la même structure syntaxique que la langue française; 2 – On ne dit pas "langage" puisqu’il s’agit bel et bien d’une langue à part entière, avec son histoire, sa grammaire, ses expressions figées : 3 – La langue des signes n’est aucunement universelle, pas plus qu’on ne parle l’espéranto partout dans le monde. »

Cette mission est souvent impossible lorsque Catherine est très jeune enfant, surtout quand il s’agit de concepts dont elle ignore la signification, comme ce qui a trait à la sexualité. Cette impossibilité sera souvent mésinterprétée par sa mère qui lui reproche alors d’entendre et de parler comme si, avec ses yeux d’enfant, ses parents étaient des malaimés du monde, des impuissants incapables de mener une vie semblable à tout le monde.

Que de quiproquos surviennent ainsi! Plus cocasses les uns que les autres, ils font partie du combat du mal-dire que la fillette et ses parents doivent mener chaque fois qu’ils sortent du territoire de la maison, surtout lors des réunions de famille où leur statut de sourd-muet est exacerbé. Il y a au sein de la parentèle tant de non-dits qu’on peut croire à autant de secrets de famille enfermés à double tour, mais que Catherine voudrait connaître, espérant y trouver quelques explications sur l’enfance de ses parents dont certains événements ont ajouté au poids de leur handicap.

Petit à petit, nous apprenons avec elle les malheurs venus se poser sur les épaules fragilisées de Pierrette et de Jacques, comme des chapes de plomb leur interdisant de vivre avec une décence minimale l’existence que la maladie leur impose. Pour la mère de Catherine, on le comprend vite, c’est l’attitude de sa mère Gisèle de refuser de se contraindre à limiter son discours au seul langage des signes. Cela sans parler d’un séjour à l’hôpital Louis-H. Lafontaine pour cause présumée de troubles mentaux. Pour Jacques, entendant à la naissance, c’est une maladie d’enfance qui coupa net son audition. S’en suivit, le pensionnat et l’abus du frère Marchand dont il fut la victime non consentante, mais acceptant le peu de tendresse et d’écoute qu’on lui refusait ailleurs.

De ce magma de dits et non-dits est né un manque total de confiance envers les autres, considérant les entendants coupables de haute trahison à leur endroit. Cette méfiance aigüe se répercute sur leur propre fille, « la traductrice familiale ». Mais comment peut-elle raccommoder la mince confiance de ses parents, en eux-mêmes d’abord, puis à son endroit, si elle ne parvient pas à trouver le fil conducteur de ce qui pourrit leur quotidien.

Le roman de Pascale Beauregard nous fait entrer dans ce qui peut sembler une maison de fous tellement la communication entre les parents et leur fille est abracadabrante. Comment pourrait-il en être autrement quand Pierrette vit dans les univers imaginaires que lui prodiguent les deux téléviseurs qu’elle regarde sans arrêt comme si c’était là le remède à tous ses maux? Comment pourrait-il en être autrement quand Jacques travaille sans arrêt pour joindre les deux bouts et qu’il reçoit si peu de réconfort? Comment pourrait-il en être autrement quand Catherine a eu à se battre contre un ennemi invisible, l’absence de confiance, et qu’elle ne parvient à connaître qu’un peu de l’origine de tous les maux dont souffrent ses parents?

Pascale Beauregard réussit un travail d’équilibriste en abordant un sujet difficile à comprendre pour les entendants : l’histoire d’un couple isolée de son entourage même de sa fille unique. Cette quête est manifeste même dans l’écriture de la romancière qui donne au récit un rythme adapté au débit des mots selon la séquence; on a ainsi parfois l’impression que les sourds et muets font la narration tantôt par les signes décrits ou par un discours fait que de mots bruts.

Je parle rarement de technique littéraire, les résumant sous le générique de littérarité. Pas ici, car je crois que Pascale Beauregard maîtrise avec brio l’art de la ponctuation, ces signes qui rythment la narration, ce qui est absolument nécessaire au discours de ses personnages. J’ose écrire qu’il y a quelque chose de proustien dans son tissu narratif, la morosité en moins.

L’autofiction – comment peut-il en être autrement quand on observe le souci du détail dont la transcription littéraire du discours des parents sourds-muets! – pouvait être la seule voie crédible que l’autrice se devait d’emprunter pour raconter une cascade de malheurs que ses parents et leurs propres parents ont encaissés, avec, en arrière-plan, la société québécoise jadis démunie devant les différences dans la population. Nulle complaisance sur leur triste sort, mais une quête de vérité permettant à la narratrice de comprendre cet univers dans lequel elle vit plus qu’elle n’existe.