mercredi 1 février 2023

Louis-Philippe Hébert

Le meilleur tour de magie de David Cloverfield

Montréal, Lévesque éditeur, coll. « Réverbération », 2022, 360 p., 39,95 $.

Sur l’autoroute de l’illusion

La fiction, quand on lui accole le mot science comme dans science-fiction, n’est pas pour autant transformée en une discipline scientifique, mais elle fait plutôt appel à l’imagination d’un avenir possible ou même d’un dérèglement des connaissances scientifiques actuelles. J’en prends pour exemple Le meilleur tour de magie de David Cloverfield, un roman de Louis-Philippe Hébert dont le héros n’est pas le magicien du titre, mais un des cobayes choisis pour réaliser un spectacle d’illusion à grande échelle présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts de Montréal.

Je dis illusion, et j’insiste, parce qu’il n’y a rien d’occulte dans « le meilleur tour de magie de David Cloverfield », mais qu’il s’agit d’une mécanique bien huilée comme en propose régulièrement Luc Langevin, le maître québécois de l’illusion à grand déploiement. Cela me semble d’autant plus vrai que le romancier s’est inspiré d’un autre grand illusionniste, l’états-unien David Copperfield. Notons, au passage que Cloverfield – champ de trèfle – est plus sympathique que Copperfield – champ de cuivre.

Revenons au roman. Le héros sur qui repose l’ensemble de la trame se nomme Grégoire-Georges Gravier dont il a soustrait le Georges et amputé du « r » son patronyme qui l’a fait souffrir son enfance durant. Le Grégoire Gavier « nouveau » n’en est pas moins le même enfant tourmenté, fuyant ses semblables autant que faire soit peu. Il est même plausible qu’il soit atteint d’une forme du spectre de l’autisme, un TSA qui préfère vivre loin de l’instinct grégaire de ses semblables, lesquels le rient par sa curieuse physionomie et son talent à jouer avec les chiffres, les formules mathématiques étant son royaume.

C’est d’ailleurs son originalité qui lui a permis d’obtenir un poste à la SAAQ – Centre national d’émission des certificats et permis – il y a une quinzaine d’années. Attention, l’organisme d’État imaginé par l’écrivain Hébert est pour ainsi dire plénipotentiaire, délivrant plus que les permis de conduire et l’immatriculation, mais aussi toutes les autorisations requises par la Société. Le bureau où travaille Grégoire, alias Greg, est situé à l’intérieur d’un centre commercial, ce qui l’oblige à affronter les prestataires de service qui s’agglutinent le matin devant la porte d’entrée, puis dans la salle d’attente afin d’être les premiers servis. Il faut lire attentivement la description que l’antihéros fait de ses collègues et de leurs habitudes de qualifier les clients selon des critères arbitraires, sinon loufoques.

Qu’en est-il du fameux tour de magie? Grégoire a été convoqué par une correspondance de Cloverfield, lettre qui s’est retrouvée dans son frigo aller savoir pourquoi. Ce spectacle se tient à Wilfrid-Pelletier, car il faut une vaste scène pour accueillir tout le matériel nécessaire à ce fameux tour et une salle dont la foule est facilement contrôlable. Greg n’est pas le seul à avoir été appelé, ce qu’il ignore et découvrira plus tard.

Ledit tour se résume ainsi : un élément de décor ayant l’apparence d’un minibus est au centre de la scène, tenu à quelques centimètres du sol, ce qui permet de voir les chaises faisant office de sièges, soit une douze de places, incluant celle du chauffeur. Le magicien appelle les participants à tour de rôle et leur assigne un siège. Tout le monde en place, un rideau rectangulaire descend et recouvre la totalité du bus. Un temps après, le rideau remonte dans les herses, le bus et ses passagers disparus. Fin de l’histoire.

L’ensemble de la mise en scène imaginée par le romancier est ainsi résumé, car il n’est rien d’autre qu’un décor dans lequel se déroule une expérience humaine de vie en vase clos, le moins que l’on puisse dire, où un espace exigu de plus en plus noir oppresse différemment chacun des passagers. Mais, sont-ils bien douze comme Greg croit les avoir comptés au fur et à mesure de Cloverfield les a appelés?

Douze personnes, inconnues les unes des autres, rassemblées dans une aire inconnue et durant un temps sur lequel elles n’ont aucun contrôle : bref, tous les ingrédients sont réunis pour que la solidarité initiale tourne à l’individualisme triomphant. Ainsi, leurs personnalités sont exacerbées et des affrontements provoqués, bien que jamais sans grandes conséquences.

Comment décrire ce qui est au cœur de la trame, sinon qu’elle est spiroïdale, telle une vis sans fin. L’axe sur lequel tout pivote n’est autre que Grégoire Gavier lui-même dont la personnalité, tant physique que psychologique, est passée à la moulinette de la narration sans que l’on sache qui la manipule sinon dans les dernières pages.

Ce cher Grégoire est un énorme personnage dans la mesure où LPH l’a imaginé comme un individu au physique ingrat et, a contrario, aux facultés intellectuelles démesurées – il sait lire et compter avant d’être scolarisé, il est très rationnel et méthodique, son cartésianisme lui est essentiel en tout, notamment durant sa participation au tour de magie. Sa théorie des billes, basée sur ce jeu d’enfant dont il a conservé l’habitude, le sécurise dans les moments de grande inquiétude ou d’incertitude. Enfin, le livre bleu, reçu à sa naissance, résume ses premières relations avec la réalité ambiante et la découverte de ses différences de ses semblables.

Je me dois ici d’écrire que cette idée de « vis sans fin », précédemment évoquée, fait en sorte que tous les éléments du récit, des multiples péripéties aux personnages récurrents, se mêlent, voire se confondent les uns aux autres; pour éviter que le roman soit un fatras insensé, LPH l’a organisé en cinq chapitres – de A à D – chacun ayant des segments d’une quinzaine de pages – par exemple, A001 à A014 ou C001 à C037; le tout précédé d’un avertissement au lecteur et d’un avant-propos, et clos par un sommaire – confié au véritable narrateur du récit – et par une fiche technique citant une entrevue que David Cloverfield a accordée à la revue Paris-Match.

À ce jour, l’écrivain Louis-Philippe Hébert m’a surpris d’un livre à l’autre, quel qu’en soit le genre littéraire, en renouvelant la forme, la galerie de personnages – tous aussi humains que trop humains – et un fil à mille brins aux couleurs innovantes plus conducteur que toutes les fibres optiques connues à ce jour et réunies ici.

mercredi 25 janvier 2023

Au pays des livres de table à café

Je vous propose trois biographies et un ouvrage traitant de traditions dignes d’appartenir au patrimoine immatériel de l’humanité. Pourquoi ces récits résumant la vie de personnalité, sinon parce que je les considère comme des individus ayant marqué leur domaine respectif et celui de leurs contemporains. Quant aux savoir-faire, il faut les rappeler et les mettre en pratique.


Claude Raymond et Marc Robitaille

Frenchie : l’histoire de Claude Raymond

Montréal, Hurtubise, 2022, 320 p., 29,95 $.

Il en va ainsi de Claude Raymond, un illustre parmi les illustres. À lire Frenchie : l’histoire de Claude Raymond, autobiographie écrite avec la collaboration de Marc Robitaille, je comprends la pleine mesure de ce grand sportif et philanthrope dont la Fondation portant son nom célèbre cette année son 50e anniversaire.

« Les amateurs de sports québécois se souviennent de Claude Raymond comme commentateur des matchs des Expos à la télévision et à la radio, un rôle qu’il a joué pendant près de 30 ans. Mais c’est d’abord son parcours comme lanceur de relève pendant 17 ans dans des ligues professionnelles de baseball (dont 12 dans les ligues majeures) que l’histoire retiendra de lui.

Dès son arrivée en 1955, à 17 ans, à un premier camp de recrues en Géorgie jusqu’à son dernier match avec les Expos en 1971, Frenchie – comme on l’appelait au sud de la frontière – s’est avéré un des plus solides releveurs de sa génération, se taillant même une place dans l’équipe d’Étoiles de la Ligue nationale en 1966.

Comment un jeune Québécois unilingue francophone, issu d’une petite ville de la rive sud de Montréal, a-t-il réussi à faire sa place aussi longtemps parmi les meilleurs joueurs de baseball des trois Amériques ? La réponse tient dans ce récit où passion et résilience finissent par venir à bout des nombreux obstacles qui accompagnent toujours les plus grands accomplissements. Une histoire qui suscitera la surprise et l’admiration du lecteur tout en le faisant sourire plus d’une fois.

Une vie bien menée comme celle-là est une chose rare, précieuse. Et nous avons la chance qu’elle nous soit aujourd’hui racontée par celui-là même qui l’a vécue. »

MarcLaurendeau avec la collaboration de Pierre Huet

Marc Laurendeau : du rire cynique au regard journalistique

Montréal, La Presse, 2022, 368 p., 34,95 $.

L’ouvrage nous rappelle, entre autres, l’époque où tout pouvait se dire presque sans réserve. En effet, « c’est au sein du quatuor humoristique Les Cyniques, fondé avec trois camarades d’université, début des années 1960, qu’il se fait connaître du public.

Après onze ans de succès au sein du groupe à l’humour corrosif et anticlérical, il tourne le dos à la scène et entreprend une carrière en journalisme, à la radio, en presse écrite et à la télévision. Éditorialiste en chef au quotidien Montréal-Matin et chroniqueur à La Presse, il collabore aussi à diverses émissions de télé, à TVA et à Télé-Québec.

Pour plusieurs, il restera la voix de la revue de presse du matin à la radio. Pendant vingt-deux ans, sur les ondes de Radio-Canada, d’abord avec Joël Le Bigot puis avec René Homier-Roy, il a résumé les opinions de la presse mondiale sur les grands enjeux de l’actualité.​

Marc Laurendeau s’est ensuite lancé dans la conception et la scénarisation de grands documentaires (radio, télé et balados). Il enseigne toujours le journalisme à l’Université de Montréal et intervient régulièrement à titre d’analyste dans les médias, souvent à propos d’enjeux de politique internationale. »

Enfin, je rappelle que la regretté comédienne Amulette Garneau est la sœur de M. Laurendeau.


Stéphane Lépine (dir.)

Michelle Rossignol : soleil obligatoire

Montréal, Somme toute, 2022, 224 p., 34,95 $.

Ce livre est fait de nombreux témoignages sur la femme exceptionnelle fut Michelle Rossignol qu’a rassemblés Stéphane Lépine.

« Michelle Rossignol "la jeune femme, la comédienne, la citoyenne, la fervente, la battante, la visionnaire, la metteure en scène, l’amie, la féministe, la généreuse, la pédagogue, la muse, l’engagée, la critique, la québécoise, la lectrice, la passionnée, la solidaire, l’inquiète, la directrice, l’exigeante, la blessée, la glorieuse, la familière, l’importante". Cette citation de Robert Blondin qui ouvre ce livre au sous-titre emprunté à Réjean Ducharme, en donne le ton et la saveur.

Au fil de ces pages parsemées de photographies magnifiques, de ces témoignages émouvants de ceux et celles qui ont connu, côtoyé la grande actrice – de Roland Lepage à Denise Filiatrault, de feu André Brassard à feu Michel Garneau, de Robert Lalonde à Marcel Sabourin, en passant par Michel Tremblay, Évelyne de la Chenelière, son frère Serge Rossignol, son conjoint Jacques Desmarais et tant d’autres –, se dessine le portrait d’une femme complexe, forte, rassembleuse, d’une icône de la dramaturgie québécoise. Michelle Rossignol nous a quittés en 2020. Ce livre de Stéphane Lépine veut contribuer à garder bien vivante sa mémoire. »

En terminant, je me rappelle de l’époque où elle a embauché des professionnels de diverses disciplines pour créer une pièce de théâtre parmi lesquels Jean-Claude Germain et Victor-Lévy Beaulieu. Ce dernier a écrit, à sa demande, la pièce Sophie et Léon destinée à une classe de finissants de l’École nationale de théâtre du Canada dont elle était alors directrice d’exercices. Cette œuvre dramatique fut jouée au Caveau théâtre des Trois-Pistoles avec Mme Rossignol et Jacques Godin dans les rôles titres, en juillet 1992. Soulignons qu’elle a fait aussi fait la mise en scène de Ma Corriveau, une autre pièce de VLB, toujours à l’École nationale de théâtre du Canada, en 1973. Enfin, rappelons qu’elle a inspiré le personnage de la Grande Rousse, récurrent dans d’autres œuvres de Victor-Lévy Beaulieu.

 

Eugénie Emond

Savoir faire : histoires, outils et sagesse de nos grands-parents

Montréal, Cardinal / BESIDE, 2022, 282 p., 49,95 $.

Je termine avec un ouvrage d’Eugénie Emond dont les sujets mériteraient, sans exception, à être associés au patrimoine immatériel de l’humanité. En effet, des « gestes mille fois répétés, de précieux conseils, une sagesse ancrée dans le présent, Savoir faire recense les connaissances de grands-parents qui ont le potentiel insoupçonné d’outiller pour la suite. Ce beau-livre, imagé par des photographies documentaires et des illustrations vives et graphiques, est beaucoup plus qu’un guide pratique, il est une main tendue entre les générations.

Des cours urbaines aux vastes campagnes du Québec, de l’Ontario et des Maritimes, la journaliste primée et détentrice d’une maîtrise en gérontologie, Eugénie Emond part à la rencontre d’aînées et d’aînés qui lui transmettent une partie de leur savoir.

L’ouvrage propose 20 portraits fascinants, touchants et colorés qui enseignent au passage comment aiguiser un couteau, corder du bois, coudre une courtepointe, fabriquer un savon de pays et bien plus encore. Il donne une voix à une génération qui a tant à partager. »

mercredi 18 janvier 2023

Marc Séguin

Un homme et ses chiens

Montréal, Leméac, 2022, 168 p., 21,95 $.

L’art de vivre : rêver juste

Je vous ai entretenus de tous les livres que l’artiste multidisciplinaire Marc Séguin a fait paraître. De La foi du braconnier (2009) à Jenny Sauro (2020), il a publié cinq romans rapidement réédités en format de poche par Bibliothèque québécoise, un indice de leur intérêt littéraire et de la popularité de ces histoires. S’ajoutent à ces récits un recueil de poésie et un autre de chroniques, sans oublier L’atelier (2021), un journal de bord illustrant le quotidien de son travail d’artiste peintre.

Où son imaginaire allait-il nous amener dans les pages d’Un homme et ses chiens? J’allais spontanément écrire dans l’univers du peintre Jean-Paul Riopelle, la moitié du récit se déroulant sur l’île aux Naufrages, pareille à l’Île-aux-Oies où Séguin a ses quartiers de chasse, une île jointe par les battures à L’Isle-aux-Grues où Riopelle vécut les dernières années de sa vie et réalisa cette suite remarquable de toiles évoquant les voyageuses saisonnières. N’allons pas trop vite, nous reviendrons à Montmagny.

L’homme du titre sera toujours l’homme, sans nom comme l’enfant qu’il fut et l’adulte que son enfance lui a appris à être grâce à l’éducation que sa mère lui a donnée, un apprentissage s’appuyant sur l’art d’observer, d’apprécier et de s’engager en respectant la parole donnée. Toute une femme que cette infirmière élevant seule son fils en lui donnant des valeurs qui le marqueront à jamais et auxquelles il fera souvent référence. Malgré cela, l’absence du père laissa quelques traces, moins cependant que lorsque sa mère lui apprit la chimère du père Noël.

Pour que l’enfant se responsabilise, elle accepte qu’il garde un chien errant, Mujo, le premier d’une fratrie à laquelle l’enfant sera aussi fidèle qu’elle le sera à son égard. C’est d’ailleurs par le langage des animaux que l’enfant devenu homme communiquera avec son entourage, celui de son enfance comme celui des chasseurs qu’il guidera plus tard. Ce sera aussi le respect que les femmes dont il se croira amoureux porteront à ses compagnons qui encadreront la durée de leur compagnonnage.

Si l’homme est sans nom, il en va autrement pour ses chiens. Il y a eu Mujo, le chien perdu de son enfance qui devint son confident, témoin de ses colères et des misères que ses camarades faisaient subir au petit rouquin qu’il était. Puis, il y eut Solo, une chienne braque allemand qui l’accompagna durant ses années à guider les chasseurs sur l’île d’Anticosti; puisqu’on y chassait du gros gibier, Solo savait repérer leur quartier comme de retrouver un mâle blessé qu’il fallait achever selon la règle non écrite qu’imposait son maître. Il choisit Easter, un labrador de la lignée Chesapeake retrievers, qui n’avait pas peur de se jeter à l’eau pour ramener les oiseaux abattus; Easter sera l’animal peut-être le plus près du guide, surtout le plus dépendant de lui. Il y eut aussi Goose, le chien mâle d’Henry, son mentor de l’île aux Naufrages. Enfin, sa dernière compagne de chasse fut Belle, née de l’accouplement d’Easter et de Goose.

Pourquoi les chiens tiennent-ils une telle place dans l’univers de l’homme? Sûrement parce qu’ils étaient ses confidents et que leur affection ou dépendance à son égard était sans condition.

Ses compagnes éphémères sont aussi nommées. Pour lui, l’amour est une quête impossible et il ne parvient jamais à trouver la compagne idéale à ses yeux comme à ses engagements. Enfant, ses camarades lui imposèrent une des leurs, Jeanne, car la rumeur voulait qu’elle ait le béguin pour lui. Ce dernier ne comprenait pas ce dont ses amis parlaient, car il avait déjà, à cet âge, d’autres préoccupations qu’il jugeait plus importantes. Au temps présent du roman, sa compagne se prénomme Élisabeth, elle est journaliste. Comme d’autres, elle aura peine à comprendre le caractère impétueux de l’homme et ses humeurs changeantes qui lui faisaient préférer la vie sauvage à la vie urbaine. La femme qui partagera sa vie durant la majeure partie du roman se nomme Clara Sauvage; elle est une écrivaine connue. La vie de cette dernière s’accommode mieux de la personnalité de l’homme et de ses élans amoureux à son retour de plusieurs mois dans la nature. Leurs échanges épistolaires, durant ces séjours au loin, alimentaient son inspiration littéraire presque autant que les mois passés en ville.

La dernière amoureuse de l’homme se nomme Marie Chase Cadieux, elle est avocate environnementaliste, mais aussi la fille d’Henry, son mentor; j’y reviendrai.

Enfin, deux autres femmes illustrent la bienveillance de l’homme : Maryanne, une itinérante, et Lou Princesse Fils-Aimé, une infirmière d’origine haïtienne.

Quant à Henry Chase Cadieux, son mentor, son identité ressemble à une appellation contrôlée dans l’univers que l’homme recréait en lui et autour de lui, jour après jour. L’homme reste un étranger pour la plupart des personnes près de son ressenti et de son vécu. C’est aux étrangers qu’il guidait « qu’il en révélait un peu plus, il demeurait un mystère pour ses proches. Et une énigme pour l’amoureuse. Pour chaque amoureuse. » (30)

L’univers de l’homme nous est révélé alors qu’il devient guide de chasse à Anticosti après un nième échec amoureux. « Adulte, sur un littoral de l’île d’Anticosti, il allait constater en souriant que la marée haute devant lui voulait dire qu’elle était basse ailleurs. L’amour n’échapperait pas à ce calcul. Parfois une somme, plus tard, une différence. L’homme allait renoncer tôt à comprendre le désarroi amoureux et faire de son mieux pour la suite. » (15)

Le métier de guide de chasse convient à sa nature profonde, c’est-à-dire son besoin de la nature qui lui permettait de vivre avec les éléments et leurs diverses façons d’interagir sur la faune et la flore, certaines réglées au quart de tour, d’autres imprévisibles. Six mois en ville pour calmer la colère sourde qui rôde constamment en son for intérieur depuis l’enfance; à cette époque, il évacuait son courroux en assemblant patiemment des modèles réduits qu’il détruisait ensuite sans pitié. Six mois en ville qui lui suffisent pour calmer l’instinct grégaire de l’être humain qui maintient une vie sociale minimum dont l’amour, ou ce qu’on appelle ainsi, est essentiel.

Ces mois d’ensauvagement : « L’homme aimait boire [du Ricard ou Jack Daniel’s] : c’était ainsi plus facile de trouver les clés et d’ouvrir ses portes secrètes, ça apaisait les craintes d’y découvrir trop de miroirs. Et ça donnait pour un temps, accès à certaines vérités essentielles. Comme celles des vieux qui, dans leurs derniers soupirs, racontent qu’à la fin il n’aura été question que d’amour. Eux aussi sont victimes d’un siècle inquiet. » (33)

Je fais mien l’accroche en quatrième de couverture qui décrit bien le roman : « Le personnage de cette fable entretient avec le réel et les êtres qu’il aime des rapports incertains, parfois difficiles, souvent rageurs. Ado et jeune homme, il aura joué le jeu de l’amour sans trop y croire, mais tout en voulant bien y croire. Plus vieux, avec des compagnes tenaces et lucides, il tentera encore de faire le bout de chemin nécessaire malgré l’artifice actuel des conventions affectives : engagement, secrets, partage. »

« Mais impossible pour cet homme de résister, six mois par année, à l’appel du grand air – il travaille comme guide de chasse sur l’île d’Anticosti, puis sur l’île aux Naufrages, là où l’eau du fleuve devient salée. À l’appel cruel, aussi, des bêtes qui meurent – cerfs, et oies en grand nombre –, dans un cérémonial de sacrifice millénaire. À l’appel, surtout, de ses fidèles chiens, ses confidents; modèles, en quelque sorte, de sa nature première, animale. Dans des situations tour à tour urbaines et insulaires, au Sud comme au Nord, les forces de création et de destruction, de vie et de mort, d’union et de rupture se chamaillent en lui, sans jamais s’apaiser. Avec comme ligne d’horizon la fin du monde annoncée d’une planète inquiète. L’amour peut-il encore exister quand on sait qu’on va s’éteindre? »

Le décès d’Henry marque un tournant majeur de l’existence de l’homme, comme si ce faux père lui léguait une certaine sagesse. C’est lors de cet événement charnière que l’homme quitte Clara Sauvage, retourne de guider la chasse aux oiseaux et qu’émerge un amour, presque imaginaire ou fantasmagorique avec Marie, la fille cadette d’Henry. Cet amour idéal, Marc Séguin en a fait une quête si hors de l’ordinaire pour les deux doucement amoureux que son issu sera un coup de tonnerre sur le destin d’elle et lui. Comment dire autrement?

J’avoue avoir été chaviré par la trame narrative d’Un homme et ses chiens et ses péripéties. Chaviré surtout par la richesse de la narration que le romancier a confiée à une voix hors champ, une voix qui décrit aussi bien qu’elle imagine les divers enchaînements du récit. Ravi d’abord et avant de la richesse de l’écriture de Marc Séguin qui, outre qu’il s’agit bien d’un roman, fait de son livre une véritable œuvre littéraire en ayant recours à toutes les variations langagières et stylistiques que son propos exige. Bref, il faut s’offrir cette lecture comme un immense privilège qui nous est offert.

mercredi 11 janvier 2023

Marie-Renée Lavoie

Boires et déboires d’une déchicaneuse

Montréal, XYZ, 2022, 256 p., 24,95 $.

Quelques solutions temporaires plus tard…

La grande littérature n’a pas toujours besoin de drames démesurés alimentés par des personnages de haute classe ou de basse vilenie. À se demander si elle en a vraiment besoin, la vie quotidienne n’étant pas toujours un long fleuve tranquille. À preuve, Autopsie d’une femme plate (2017) et Diane demande un recomptage (2020), deux histoires truculentes racontées par Marie-Renée Lavoie dans lesquelles Diane Delaunais, sa progéniture et son ex, et Claudine Poulin et ses filles, déroulent sous nos yeux les aventures de femmes qui sont tout sauf plates.

Jamais deux sans trois et voilà Boires et déboires d’une déchicaneuse, un roman palpitant. Nous y retrouvons les mêmes protagonistes auxquels s’ajoutent des voisins et de nombreux collègues de travail. Diane, on s’en souvient, a été remercié pour cause de restructuration et a trouvé un poste temporaire dans un service de garde en milieu scolaire. La période estivale arrivée, son amie Claudine – toujours copropriétaire du duplex qu’elles partagent et dirigeante des ressources humaines de l’entreprise qui a remercié Diane – est aux prises avec un grave problème : encore, diminuer le personnel pour réduire les coûts et, surtout, faire une place au gendre de monsieur Johnson, le grand-patron.

Claudine en a plein les bras avec son boulot quotidien et elle offre à Diane un contrat temporaire pour venir à son secours. « Mandat de six semaines seulement, les boss veulent que le ménage soit fait avant l’automne… C’est pas des affaires compliquées, juste de chicanes normales, du monde qui s’haïssent, qui se plantent des couteaux dans le dos… » (11) Titre de la fonction : chargée de la "synergie des équipes professionnelles et numériques".

Le spectacle, mettant en vedette Diane et quelques membres du personnel de l’entreprise, peut commencer. Je remarque daredare que la présentation de celles et ceux qu’elle rencontre est faite à la façon d’un bref CV. Par exemple, « Jean-Jean, dit Johnny – 51 ans, moto de route, motomarine, vêtements de moto, modèles réduits de moto, filles sur des motos… » (15) ou « Carole – 52 ans, tutoriels de coiffure, couchers de soleil, Céline Dion, chats dans des boîtes, confitures maison, fougère en tissu… »

Le travail de Diane et celui de Claudine, devenue sa patronne, déborde sur leur amitié et leurs habitudes de copropriétaires. Même si elles s’imposent de ne pas parler travail à la maison, il leur arrive de confondre métier et repos, pour notre plus grand plaisir d’ailleurs. C’est dans leurs fréquentes conversations qu’elles ont recours aux « solutions temporaires », c’est-à-dire boire un coup ou deux.

Il en va de même lorsqu’on retrouve les trois enfants de Diane – Charlotte étudiante en médecine vétérinaire, mère Theresa de la cause animalière, son compagnon Dominique (Doum pour les intimes); Alexandre, en Angleterre; Antoine, geek en informatique, et sa compagne Malika.

Claudine n’a plus qu’Adèle sous son toit, une ado âgée de seize ans qu’elle nomme affectueusement la « petite baveuse » ou, mieux, la « petit' crisse ». La chère Adèle s’amuse à jouer la mouche du coche, l’empêcheuse de tourner en rond des deux maisonnées; les joutes verbales et ses actions, aussi imaginatives que vengeresses, agrémentent le récit.

Pour compléter l’environnement du duplex, la romancière a imaginé des voisins de ruelle qu’elle a prénommés les Ostimans. Si, Diane et Claudine ont jadis semblé lever le nez sur ces buveurs de « petites frettes », il a suffi que Fiouze – le chiot cardiaque que Charlotte a confié à sa mère – se prenne la tête dans le décor de l’escalier et qu’un Ostimans le sauve pour qu’il tombe dans leurs bonnes grâces.

Il y a aussi Madeleine, une dame âgée à laquelle Diane est venue en aide dans une précédente aventure et qu’elle visite régulièrement dans le RPA qu’elle habite. Or, Madeleine est en perte d’autonomie, ce qui oblige Diane à s’intéresser à cette situation et à être compatissante. Les scènes mettant en présence les deux femmes sont émouvantes et s’inscrivent dans les perspectives sociales que l’ensemble du roman met en relief. L’humour, c’est connu, est une voie royale pour de telles discussions littéraires.

Revenons au bureau. Diane profite de son titre faussement associé au numérique pour rencontrer Étienne et Dylan, les informaticiens de la boîte logés au sous-sol de l’édifice. Elle les traite aux petits oignons, consciente qu’elle n’a pas les autorisations appropriées pour faire les demandes qu’elle leur adresse. Les échanges qui suivront cette première visite et ce que chacun des protagonistes en retirera est un clin d’œil à la nébuleuse numérique, avec un bref arrêt sur les réseaux sociaux et à une mystérieuse influence sur la société où ils travaillent.

Toute la distribution gravitant autour de l’univers de Diane, de Claudine et de certains membres du personnel de la société qui les embauche participe à l’évolution de la trame narrative de diverses façons, tantôt risibles aux éclats, tantôt humainement tristes. Comme on disait jadis : où il y a homme, il y a hommerie. C’est le regard que jette Marie-Renée Lavoie sur celles et ceux qui animent le récit qu’elle imagine qui concilie difficultés de vivre, multiples quiproquos et sentiments de tous les niveaux qui font de Boires et déboires d’une déchicaneuse une histoire caricaturale d’une réalité hélas trop fréquente lorsqu’on doit réduire les effectifs dans le cadre d’une restructuration.

Les solutions à divers problèmes que Diane observe dans le cadre de la mission qu’on lui a confiée sont pour le moins imaginatives. Je pense, par exemple à Fernand, l’homme à tout faire de l’entreprise qui part à la retraite et qu’on ne veut pas remplacer. Diane considère son travail indispensable pour tous et elle invite Lydia, la fille très compétente de la quincaillerie qui l’a souvent dépannée, à postuler. Que dire de son tour de passe-passe pour faciliter la vie des deux informaticiens, sinon qu’il suffit parfois de peu pour préserver la bonne entente.

Marie-Renée Lavoie m’a à nouveau fait passer de bons moments grâce au microcosme qu’elle anime à travers ses personnages et les aventures, parfois rocambolesques, qu’elle leur fait vivre. Il y a quelque chose de très actuel dans l’ensemble du récit comme si nous assistions, béats, au spectacle de la condition humaine de ce millénaire. Cela sans prêchiprêcha, sinon qu’il y a plus de solutions que de problèmes.

mercredi 21 décembre 2022

Pascale Navarro

La classe de danse

Montréal, Leméac, 2022, 120 p., 14,95 $.

La passion comme art de vivre

Il est des voix qu’on entend, mieux qu’on écoute, et qui laissent une trace indélébile dans notre arrière-mémoire, laquelle nous les rappelle fréquemment comme si leurs échos nous appartenaient depuis la nuit des temps. La journaliste, écrivaine et conférencière Pascale Navarro est une de ces voix entendues à l’époque où elle était chef de pupitre de la section "Livres" et responsable de la chronique "Danse" de l’hebdo Voir. Je crois avoir lu la plupart de ses recensions dont la pertinence critique et la justesse de ton correspondaient alors à ma façon d’aborder la littérature.

C’est cette voix influente que j’ai retrouvée dans La classe de danse, son deuxième récit autobiographique après La menthe et le cumin (Leméac, 2020). Je vous suggère d’ailleurs de lire la chronique que Mario Cloutier a consacrée à ce livre dans La Presse (27-09-20), certain que vous courrez chez votre libraire vous procurer ce livre, ce que j’ai fait et les courts récits qui le composent illustrent parfaitement ce qui réunit les familles d’immigrants autour d’une table, chacun des mets rappelant une personne, un événement et, surtout, un mode de vie adapté à ce pays d’adoption.

Revenons à La classe de danse qui est un exercice de mémoire animé par des souvenirs très précis, jusque dans les moindres détails. D’entrée de jeu, c’est la forme du récit qui m’a séduit, car, même si je ne connais absolument rien de cet univers, le monde de la danse tel que Pascale Navarro nous le fait découvrir a quelque chose d’émouvant. Comment pourrait-il en être autrement quand notre guide est une enfant passionnée pour qui la classe de danse est son univers fait de musiques, de mouvements et d’efforts constants. C’est aussi celui de l’apprentissage d’une discipline personnelle qui, l’ignorant alors, transcendera la seule pratique de la danse qui s’introduit dans la vie de l’enfant jusqu’à devenir préalable à tout mouvement du cœur, du corps et de l’esprit. Bref, la classe de danse est tels l’alpha et l’oméga de sa vie bien qu’elle soit « partagée entre le plaisir de danser et la panique à l’idée que des yeux m’observent. Cette impression d’une faille qui se creuse ne me quittera plus. » (45)

La trame du récit est organisée comme une véritable classe de danse en faisant sien ce qui me semble être ses cinq temps : la barre, le centre, la scène, les coulisses et le mouvement. Puis, chacune des séquences compte divers exercices visant à les pratiquer de la meilleure façon possible jusqu’à ce que chacune des habiletés requises atteigne ce qu’on appelle alors « la perfection ». Oserais-je écrire : l’enfant s’en va en guerre, l’échec est impensable.

Puis, l’écrivaine – n’oublions pas que Pascale Navarro est d’abord et avant tout une professionnelle de l’écriture – ajoute à tous les instants la référence à la pièce musicale utilisée par les professeures comme ambiance de la répétition : de Bach à Tchaïkovski en passant par Smetana et Adolphe Adam, mais aussi par André Gagnon ou Gipsy Kings. Peut-on parler de l’éclectisme musical des professeures ou de la jeune narratrice? Pour cette dernière, ses références musicales sont d’abord classiques et elle devient plus curieuse au fur et à mesure qu’elle prend une distance avec l’art du mouvement et laisse son adolescence se manifester et s’exprimer.

Lire quelques passages de La classe de danse en écoutant la pièce musicale à laquelle le texte fait référence est une expérience que je recommande, car vous verrez peut-être comme moi les artistes en plein apprentissage. Vous visualiserez alors le lien entre la narration et la trame musicale qui l’inspire. Vous comprendrez, j’en suis certain, que lorsqu’on lit, on ne sait jamais si ou quand l’émotion surgira. Il ne faut surtout pas l’attendre, mais la laisser poindre cette charge sensorielle difficile à traduire en mots, sinon en l’évoquant.

La classe de danse est tel le journal intime d’une enfant de huit ans, d’une adolescente et d’une jeune adulte de dix-huit ans qui vit un rêve jusqu’à ce qu’elle comprenne, comme Brel dans « La quête », qu’elle fait un impossible rêve. Comment alors donner un sens à son existence centrée sur la passion d’un art pour lequel elle a engagé sa jeune existence, voire hypothéquer l’avenir? Pascale Navarro communique avec finesse la violence qu’elle ressent lorsqu’on lui dit crument qu’elle est renvoyée de l’école de danse. Une violence aussi agressante que celle ressentie un soir de ses quinze ans où elle va « rejoindre cet ami de la famille à l’université, où il enseigne… Quand je sortirai de là [écrit-elle], quelques minutes plus tard, ma vie sera sens dessus dessous. Je sais que je ne serai plus jamais la même. » (39) Finesse et violence ne vont pas ensemble, direz-vous, mais c’est ce qu’on comprend dans ces passages où on l’oblige à renoncer à ses projets d’avenir comme on l’a fait de son innocence.

Que faire alors? « Je dois prendre ma place, je ne sais pas laquelle, ni ne sais de quoi mon avenir sera fait. » (102) Après le visionnement de Pas de deux (1968), un documentaire de Norman McLaren produit par l’ONF, elle se demande : « Comment dire cette fusion entre la musique, le mouvement, les corps? On dirait que la danse veut se frayer un chemin dans ma tête. Par ma main qui écrit, elle veut continuer à exister. » (103) La suite de cette réflexion fait l’histoire.

On connaît le militantisme féministe de Mme Navarro. En lisant La classe de danse, il me semble manifeste que passion, militantisme et discipline sont indissociables de la femme qu’elle est. Il ne faut surtout pas oublier l’importance, parfois déterminante, des camarades de classe et des amitiés, balises vitales sans lesquelles parcourir cette route aurait été difficile, voire impossible.

Ne vous laissez pas intimider par son titre, car La classe de danse est d’abord le décor dans lequel Pascale Navarro s’est installée pendant une dizaine d’années et qui est devenu, sans qu’elle le sache ou le comprenne alors, le lieu d’événements fondateurs de la femme qu’elle est devenue. En refermant cet émouvant récit, j’ai revu « La petite danseuse de quatorze ans », une sculpture d’Edgar Degas exposée au Musée d’Orsay, une œuvre dont l’hyperréalisme valut l’opprobre à l’artiste, mais qui est tant apprécier depuis.

mercredi 14 décembre 2022

Bianca Joubert

Couleur chair

Québec, Alto, 2022, 192 p., 25,95 $ (papier), 15,99 $ (numérique).

De l’Histoire aux histoires

L’Histoire universelle apprise au temps de mon enfance n’est plus tout à fait la même, les sciences et les recherches en ayant rayé des pages et écrit d’autres, dont certaines de l’Histoire dite du Canada. J’ai compris depuis que le mot Histoire, avec une majuscule, fait référence à des faits marquants pour une part de l’humanité, un maillage d’événements survenus en même temps dans plusieurs territoires de la planète. L’influence du climat, des régimes politiques, des religions et des cultures pèse lourdement sur la façon d’écrire l’Histoire.

Quant au mot histoire avec une minuscule, il fait entre autres partie de ce que la littérature considère comme la trame narrative d’un récit, tous genres et toutes formes confondus, chacun ayant emprunté divers moyens d’expression au fil des siècles.


Ce long préambule pour souligner que la romancière Bianca Joubert s’est habilement jouée de plusieurs pages de l’Histoire – des Histoires devrais-je plutôt écrire – pour en faire la trame narrative de son roman, Couleur chair. Ainsi, la narratrice est d’origine autochtone par son arrière-grand-mère Adriana, une Micmaque transplantée dans une famille de colons blancs. Il y a aussi cet homme, à la peau foncée et aux cheveux hirsutes, un noir états-unien qui a fui ce pays où l’entière liberté n’était pas encore gagnée, malgré la loi mettant fin à l’esclavage en les émancipant.

La quête de la narratrice peut se résumer ainsi : « Dis-moi d’où tu viens, je te dirai où tu vas. » Ou encore comme l’exprime elle-même : « Loin de me donner une image claire de ma généalogie, mes recherches ne faisaient qu’agrandir le puzzle auquel s’ajoutaient sans cesse des morceaux. À Adriana et Louis Lepage se greffaient toute une famille élargie et, finalement, presque une histoire de l’Amérique à ma petite échelle. » (140)

On comprend que la romancière ratisse large en tissant un patchwork empruntant formes et couleurs aux histoires d’une communauté amérindienne et à celles d’un noir états-unien ayant fui le pays où sa famille a été amenée d’Afrique à bord des négriers. La vastitude de ce corpus peut devenir une entrave pour qui veut suivre le fil conducteur du récit qui va jusqu’à amalgamer les histoires racontées simultanément.

La quatrième de couverture titille assurément l’intérêt de la lectrice et du lecteur, mais elle traduit aussi avec justesse l’essentiel de la trame des récits croisés. « D’une lignée où les origines sont entourées de mystère, une femme explore la construction de l’identité autour de la couleur de la peau. Elle retrace la trajectoire de ses ancêtres à travers des vies, des scènes, des mémoires liées à des points charnières de l’Histoire.

Adriana, enfant micmaque transplantée dans une famille blanche à la mort de ses parents, y croise le chemin d’un esclave en fuite. Ce dernier éveillera en elle la curiosité des livres et une ouverture à l’autre.

Dans ce roman où se brouille la frontière entre les mondes physique et invisible, les cousins savent voler, les amants secrets marchent sur les murs et les animaux se transforment à leur guise. La quête des racines côtoie celle de la liberté du corps et de l’émancipation de l’esprit. »

L’originalité littéraire de Bianca Joubert, c’est qu’elle joue du temps comme d’un miroir réfléchissant à la fois un passé composé, un passé simple et un présent évanescent. Ces trois dimensions tiennent à la structure du livre en autant de sections – Mère, Père et Esprit – auxquelles s’ajoutent prologue et épilogue qui s’avèrent nécessaires si on considère la complexité de la trame narrative. Chacune des sections compte plusieurs tableaux décrivant ou illustrant des situations précises de l’action, des détails nécessaires autant à l’évolution de l’histoire qu’à son horloge spatiotemporelle. En effet, si on va d’un siècle à l’autre (du 16e au 21e siècle) et d’un territoire à l’autre (de la Nouvelle-France aux États-Unis en passant par le Sénégal), et d’une femme micmaque à un noir états-unien, ces points d’ancrage sont d’essentiels repères à la compréhension du récit aux sujets plus actuels que jamais quand on pense au sort réservé aux communautés amérindiennes canadiennes ou à Black Lives Matter.

J’ai choisi, il y a très longtemps, de faire de « la critique de consécration » en fournissant toutes les raisons du monde de lire les ouvrages recensés. L’enchevêtrement des histoires, des lieux et des époques de Couleur chair m’a d’abord fait hésiter. Ce sont finalement les sujets abordés autant que les qualités littéraires du livre qui ont eu raison de mon hésitation, car Bianca Joubert sait capter et retenir notre attention grâce à des personnages forts et en associant des pages d’Histoire rarement mises en parallèle ou associées comme celle des autochtones et des noirs d’Amérique.

mercredi 7 décembre 2022

Poésies aux couleurs saisonnières

En cette fin de saison dévêtue et tout en grisaille en attendant son blanc manteau, la couleur des mots apaise le spleen que l’atmosphère répand sur son passage, souvent bien malgré nous. Je vous propose une potion littéraire qui vous fera voyager dans l’univers de quatre poètes qui nous invitent à nous approprier leurs mots.

Jacques Audet

Ne retiens pas le feu

Montréal, Noroît, 2022, 88 p., 22 $ (papier), 17 $ (numérique).

Premier univers à visiter et partager, celui de Jacques Audet, écrivain et professeur au cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu. Ce deuxième recueil, intitulé Ne retiens pas le feu, est composé de cinq suites, chacune explorant un aspect du thème qu’évoque le titre. Le poète propose à celles et ceux qui s’aventurent dans son univers les pistes de sa quête personnelle : « S’animer et embraser, enlacer ou s’éteindre, croître, réchauffer, puis disparaître… Ces gestes que nous expérimentons chaque jour dans le monde, le feu s’en fait le miroir circonspect. À la fois objet et rêverie, exercice de fascination et nécessité de vigilance, le feu nous expose à sa lumière et à sa force. Mais au moment où nous nous en approchons, il s’échappe, impossible à contraindre, ne laissant que le spectacle de sa liberté qui est aussi celui de sa violence et de sa fuite. Nous n’avons cependant d’autre choix que de courir le risque de le laisser croître et parfois de le laisser mourir. Et chaque poème tente de créer un risque de cet ordre : une latitude propre, un jeu, un mouvement que rien ne puisse prévoir ni retenir. »

À nous de nous approprier un à un les mouvements poétiques offerts. Pour ma part, "Matrices" et "Embrasements" ont retenu mon attention dès la première lecture tant par ce que chacun résonne chez moi que ce que suggèrent leurs exergues. « La mort est la mère des formes » (Octavio Paz) pour le premier et C’est la fenêtre / qui la première / reconnaît le matin » (Dominique Robert) pour le second.


Mélanie Béliveau

La femme meurt en juillet

Montréal, Mains libres, coll. « Poésie », 2022, 112 p., 20,95 $.

Arrive ensuite – l’ordre alphabétique n’a rien à voir avec un jugement sur le mérite de chacun des recueils répertoriés – le recueil de Mélanie Béliveau. Comment taire l’émotion que suscite la suite de poèmes qui nous font partager, les unes après les autres, les étapes bien réelles que vivent celles devant un cancer qui s’impose.

« je suis jeune je ne connais rien à rien

un Anglais me glisse dans sa langue future simple

on a tous un cancer en dedans de nous

it’s up to you de le développer ou pas

 

un talent caché

un potentiel

peinture dessin poterie

 

l’humanité te laissera tombe dans la brisure de l’aube

ce ne sera pas toujours sur tes pattes »,

« Dans ce recueil, Mélanie Béliveau traite du cancer, de son traitement et des séquelles tant physiques que psychologiques. Sans détour aucun, la poète fait vivre au lecteur le parcours qui va de la chirurgie jusqu’à sa reconquête de la féminité et de la suite des choses. Ce périple est celui d’une femme en particulier, mais il représente également celui de tant d’autres. Tout y est abordé, parfois très délicatement, parfois crûment. Il y est question de l’anesthésie et de la chirurgie, de la conscience embrouillée de la poète quand elle sort des « vapes », de ce qu’elle retient de son expérience des bandages, du drain, du retrait des équipements, des traitements, de l’équipe médicale… Au cours de ce long cheminement, on lit, en poésie, le sentiment d’abandon, ce moment où la vraie bataille commence pour la poète, qui aborde ensuite la période du « foulard », des vêtements amples cachant la poitrine et de tout ce qui domine les premiers jours de convalescence à la maison. Arrive ensuite une certaine révolte.

La femme meurt en juillet raconte la femme qui vit en la poète, celle d’avant la maladie. C’est un livre dur, franc, direct. Un livre qui fait mal, mais qui, au fil des pages, permet aussi au lecteur d’assister à la réconciliation de cette femme avec le cancer. Peu à peu, on comprend que la poète apprend à s’aimer elle-même et à aimer l’autre à nouveau. Elle recommence à vivre, autrement. Ce livre bouscule souvent le lecteur, mais il le touche également comme une caresse. Il donne à écouter une voix qui évolue du caractère clinique d’un éclairage trop fort jusqu’aux rayons chaleureux d’un soleil empli d’espoirs. »


Stéphane Despatie

Garder le feu

Montréal, Mains libres, coll. « Poésie », 2022, 84 p., 19,95 $.

Je me souviens très bien du premier ouvrage de ce poète Charpente sauvage (Les Intouchables, 1997). Suivirent Ceux-là (Écrits des forges, 2010) qui reprend "Tu es là et tu regardes ma mère et mes fils te voler des vers" et "Oublierons-nous" où se superposent vérité criante et espoir égaré dans des dédales de cette même vérité; puis, Paroles biologiques (Écrits des forges, 2021) dont j’ai retenu ces vers :

«sur la table je l’étends

la carte usée par tous les divorces

de nouvelles divisions l’épinglent

toujours plus loin

dans les retranchements

 

plus qu’une ville qu’on écartèle

c’est le territoire de la poésie"».

Ces derniers vers, face à ceux de Garder le feu, me semblent bien illustrer la rupture de ce recueil dont l’écriture est « plus polysémique, voire plus obscur. Bien qu’articulée autour de contraintes formelles, elle ne [sacrifie] pas pour autant l’idée d’entretenir la capacité de rêver ou de s’indigner, voire de s’enflammer. » Le livre compte-t-il soixante-douze poèmes ou un seul long? Voyez les derniers vers du livre :

"et puis qu’est-ce que l’oubli au nord de l’absolu sans cahier pour écrire

le totem de glaise aveuglé par ton reflet vieilli de sel contre la mer

je dis encore ton nom pour comprendre le mien

comme je descends dans le poème où fragile je me rencontre»

Louise Dupré

Exercices de joie

Montréal, Noroît, 144 p., 22 $ (papier), 17 $ (numérique)

« Troisième recueil d’un triptyque sur les possibilités du poétique face à l’horreur et à la détresse (Plus haut que les flammes, 2010; La main hantée, 2016), Exercices de joie prend le risque de la tendresse en choisissant la douceur comme arme de combat. Dans une écriture fluide qui alterne entre prose et vers, les poèmes explorent la notion de joie, non seulement comme quête d’apaisement, mais comme responsabilité à l’égard des autres : le souci de leur apporter espérance. Or, cette joie impose une gymnastique mentale, elle repose sur des exercices qui témoignent du désir de s’élever au-delà de la douleur sans pourtant la nier, afin de demeurer à l’écoute du monde. Sans craindre la vulnérabilité d’une parole simple, la poète navigue en glissant constamment de l’âge adulte à l’enfance jusqu’au seuil de sa propre disparition. La joie comme faible clarté résiste à l’essoufflement : « écrire maigre / écrire pauvre » permet au poème de glaner autour de lui des parcelles de beauté et de voir surgir la lumière camouflée sous le noir.

"malgré l’usure

de tes genoux

tu sais encore marcher

 

et tu resteras jusqu’au bout

une femme de désir

 

soulevant à chaque pas

la beauté

endormie sous la poussière

le désir est un horizon

debout" »