mercredi 3 mars 2021

Jean Désy

Non je ne mourrai pas

Montréal, Mémoire d’encrier, coll. « Poésie », 2021, 128 p., 17 $.

La vie sens dessus dessous

La mémoire est une prestidigitatrice dont l’illusion de faire disparaître, à coups d’abracadabra, des moments d’existence, n’est qu’une manipulation de l’esprit. Comment ai-je pu oublier que le dernier numéro de Lettres québécoises que j’ai codirigé avait pour invité Jean Désy, médecin, professeur et écrivain? Double tour de passe-passe : j’ai été surpris que ce soit son éditeur et ami Rodney Saint-Éloi qui a fait son entrevue.


La magie n’a pas fait long feu et j’ai relu avidement l’autoportrait, l’entrevue et le profil de l’œuvre de Jean Désy, parue à ce moment-là, pour m’immerger dans son univers qui est tout, sauf banal. C’est ainsi que je me suis préparé à entrer convenablement en lecture de Non, je ne mourrai pas, un récit fulgurant n’ayant pas d’autre choix que d’être poétique, sinon il aurait été comme un appel, un cri désespéré.

Laissons l’écrivain hisser la toile de fond sur laquelle son alter ego imaginaire projette une aventure dont il est à la fois victime et rescapé. « Il n’y a pas si longtemps, j’ai voulu plonger en écriture dans l’un des sujets les plus difficiles de ma vie, et pas seulement de ma vie de poète, mais de ma vie tout court : la mort… Ce sujet m’a bien sûr donné du fil à retorde. En m’y glissant, j’ai voulu réfléchir sur les différences essentielles que me semble exister entre les mots "vide" et "néant"… Pour sauver ma vie, et j’utilise cette métaphore consciemment, j’ai choisi de créer un personnage qui parle tout seul, égaré dans la toundra, en plein hiver, au Nunavik, grièvement blessé après un accident de motoneige, et qui se bat, en rageant et en priant, pour survivre. »

Ne craignez pas, cette histoire n’est pas triste, car, comme le poète argentin le rappelle en exergue, « tandis que tu fais une chose ou l’autre, quelqu’un est en train de mourir. » Ce récit tient à la fois du conte par la fulgurance de l’aventure qu’il raconte, à la fois de l’allégorie par l’hyper symbolisme de cette même aventure.

Jean Désy, il faut le savoir, atterrit pour la première fois au Nunavik en janvier 1990 et c’est l’éblouissement. « Après le pays nord-côtier et le Nitassinan innu, puis la Baie-James et le Eeyou Istchee cri, apparaît le Nunavik. Magnificences de la toundra inuite. Fondamental coup de poing en pleine rêverie poétique. » Pas étonnant alors que le « Nord et le Grand Nord [soient] des lieux où, pendant toute ma vie, mon âme a volé, c’est ce que j’ai souvent ressenti. » et qu’il y ait situé cette histoire qui, de toute façon, n’aurait pu se dérouler ailleurs tant sa trame est liée à la toundra, sa végétation, sa faune et sa flore, et sa vastitude territoriale.

Pourquoi alors avoir choisi la poésie pour faire ce récit? « Curieusement, c’est sous forme de poèmes que le travail a évolué à partir du thème [la survie] qui me préoccupait. Le texte est donc devenu un long poème. C’est en particulier la rythmicité poétique qui m’a permis de me rendre jusqu’au bout de cette aventure qui, je dois le répéter, a été souffrante. De tout cœur, j’espère que quelques lecteurs et lectrices accepteront de ma suivre dans ce "conte-poème" qui touche au froid mortel, aux délires, à l’angoisse existentielle, mais aussi a la joie pure. »

Je réponds dès maintenant à l’espérance de l’écrivain : je vous ai suivi au bout de ce voyage, au bout de la vie auquel vous nous conviez et qui nous oblige à mettre en perspective tout événement que l’existence met sur notre route que l’on y consente ou non. Il me semble impossible que ce texte ait eu une autre forme que le poème, car il aurait alors pu prendre les allures d’une aventure presque triviale, presque un fait divers qui ne livre que le résultat d’un événement sans en communiquer l’essence même de sa nature.

Un homme, familier du Grand Nord, a un accident de motoneige, Désy l’écrit dans le prologue comme un échotier peut le faire dans le journal du lendemain. C’est à ce moment précis que nous, lectrices ou lecteurs, devenons les témoins des instants résumés dans le titre du livre : non, je ne mourrai pas. Car, c’est à cette tâche ardue que se livre le blessé. Oui, une de ses jambes a subi une profonde lacération, on l’imagine du moins. Oui, il n’a pour se protéger du climat et du territoire hostiles que son qamutik, son traîneau, une carabine et un couteau de chasse.

Nous passons avec lui les secondes, les minutes, les heures qui s’égrènent sans qu’il puisse quoi que ce soit. Son impuissance sonne l’alarme intérieure, puis éveille petit à petit son instinct de combattant, puis de survivant. Alors, pourquoi vouloir résister alors que les conditions de la mort semblent si bien rassemblées qu’elles sont inéluctables? Le rythme de la poésie, comme l’a dit l’écrivain, emprunte celui du sang qui bat dans sa chair et qu’il entend puisqu’aucun autre son ne monte de ce coin de contrée, pas même celui du vent.

Les sens semblent s’éveiller les uns après les autres. Les douleurs ressenties interpellent le blessé, tout en lui rappelant l’espèce humaine à laquelle il appartient. Puis, l’incontournable folle du logis s’emballe et va dans toutes les directions, de la peur à la joie, d’un passé irrécupérable à un avenir du tout possible. L’heure des bilans? Trop tôt malgré la fragilité de la situation. Jamais le héros dont nous sommes les témoins impuissants ne se laisse défaire par l’évocation d’une fin prochaine.

L’inquiétude, voire la peur ne surgit qu’à un ou deux moments. Quand nanuq, l’ours blanc, vient rôder et qu’il perçoit à travers le silence la lourdeur de son pas. Mâle ou femelle, seul ou avec un petit? Aucun mouvement, même celui d’un souffle n’est permis. Puis, quand la soif et la faim le gagnent et qu’il comprend que la maigre végétation qui l’entoure ne pourra suffire à le nourrir bien longtemps. Pourquoi n’a-t-il pas tiré le tuktu, le caribou qui s’est approché peu après l’accident? Parce qu’on ne tue pas inutilement une telle bête, qu’il n’en avait pas alors la force et qu’il croyait s’en sortir plus rapidement.

Tuktu revient, il le tue et évoque, plus qu’il ne raconte, ces instants presque surnaturels où la vie de l’animal et la sienne ne font plus qu’une. J’ose à peine imaginer ce qu’une description de l’événement aurait ajouté à son réalisme puisque tous les sens du blessé et toutes leurs facultés sont à ce point exacerbés qu’il est dans un état second, aux limites de sa résistance physique et mentale. Rassasié, il retrouve un certain équilibre sensoriel et affectif, ce qui lui fait comprendre que, non il ne mourra jamais.

Ce poème-récit de Jean Désy est troublant, car il nous fait partager une expérience plus réelle qu’imaginaire de ce qu’un être humain vit dans un territoire hostile où l’adversité le guette à chaque instant. Seule la poésie permet de transcender l’hyper réalisme des événements et les obligations dans lesquelles elles plongent le survivant. C’est, à mon avis, la justesse du ton, presque évanescent, de la poésie qui permet d’accompagner le narrateur dans son combat entre la vie et la mort.

En ces temps de pandémie, Non, je ne mourrai pas oblige à mettre en perspective les conditions de survivance des uns et des autres selon le degré d’abnégation, d’acceptation ou de résilience de chacune et chacun. « Humain trop humain » écrivait Nietzsche, ce que le personnage de Jean Désy illustre de façon magistrale, surtout sans cynisme.

mercredi 24 février 2021

 Michel Jean

Kukum

Montréal, Libre Expression, 2019, 224 p., 24,95 $.

Racisme citoyen, racisme d’État

Le mimétisme du racisme des Québécois vise surtout les immigrants dont la couleur de peau et la culture sont différentes. Mais que dire des populations autochtones parquées dans des réserves par l’État, tout en tentant n’annihiler leurs langues et leurs cultures? Les tristes événements du CHRDL de Joliette m’ont ébranlé, pour des raisons personnelles, et longuement fait réfléchir au sort fait aux Amérindiens depuis le débarquement de nos ancêtres colonisateurs.


 

Je suis alors revenu à Kukum, roman de Michel Jean récipiendaire du Prix littéraire France-Québec 2020. Pourquoi cette histoire innue parmi les nombreuses autres? Pour ses qualités intrinsèquement littéraires très certainement, mais aussi pour les rapports de la narratrice avec la communauté franco-québécoise qui s’établissait petit à petit sur la rive du Pekuakami, le lac Saint-Jean.

Kukum, c’est l’arrière-grand-mère du romancier. Jeune enfant, elle a été « adoptée » par un couple, bon chrétien, devenu son oncle et sa tante. Avec Almanda, les Fortier formaient une famille installée à Saint-Prime dans le but de « faire de la terre » comme Samuel Chapdelaine, le personnage de Louis Hémon. C’était, on l’imagine, une vie très dure à mener pour le corps et pour l’esprit.

Un jour qu’Almanda est au champ, un jeune innu s’approche sans bruit. Coup de foudre des jeunes gens? Sans aucun doute, car cette rencontre est de point de départ d’une aventure qui durera jusqu’au décès de chacun d’eux, des décennies plus tard. Thomas Siméon revient quelques fois la visiter avant de demander la main de la jeune femme. Pour les Fortier, le départ d’Almanda signifie une bouche de moins à nourrir, ce qui n’est pas rien quand on vit dans une précarité de tous les jours. Pour l’adolescente, cette union laisse entrevoir une liberté qu’elle imagine plus grande que la nature environnante.

Elle est rapidement acceptée au sein du clan des Siméon constitué de Malek, le père de Thomas, de Daniel, son frère cadet, et de ses sœurs Christine et Marie. N’oublions pas que c’est Almanda qui raconte la trame fragmentée du récit selon les événements marquants survenus au fil des ans. On comprend qu’elle écrive au début du récit : « Qu’aurait été ma vie si un jeune chasseur aux yeux bridés n’était pas passé par là, attiré par un vol d’outardes? »

Amanda, comme on a l’habitude de l’appeler, doit refaire son éducation, car la vie des Siméon, installés l’été dans la bourgade de Pointe-Bleue, n’a rien à voir avec ce qu’elle connaît. La langue d’abord qui oscille entre un innu-aimun et un français approximatif. Surtout, un mode de vie qui lui est totalement inconnu : « Petit pas par petit pas [dit-elle], mon corps autant que mon esprit s’adaptaient au mouvement quotidien de l’existence nomade. »

La fougue d’Amanda et le calme de Thomas rythment la passion amoureuse qui les unit. Nous ne sommes pas dans une histoire fleur bleue, mais dans celle d’une impétuosité hors de l’ordinaire qui semble ne jamais s’épuiser. La vie de couple au sein d’un clan apporte un peu de sérénité à Amanda qui n’a connu que la bonté chrétienne d’une famille approximative où les règles sont dictées par l’Église et l’État, loin du quotidien des gens.

Les Siméon n’ont de lois que celles de la nature et celles d’un créateur aimant et respecté. Amanda s’intègre dans une société aux modes de vie ancestraux, tout en imposant naïvement quelques élans inhabituels, comme de vouloir apprendre à chasser ou de suivre son époux dans ses longs périples hivernaux à la recherche de gibier et d’animaux à fourrure sur le territoire des Passes-Dangereuses où les Siméon hibernent.

Ses insoumissions, Amanda les raconte sans gloire, car elle croit qu’il en a été ainsi que grâce à l’ouverture d’esprit du clan. Ses nombreuses conversations avec Malek, le chef de clan, illustrent bien l’affection et le respect de l’un pour l’autre. Il en va de même pour l’harmonie fraternelle qui existe entre elle et ses belles-sœurs, peu importe la situation à laquelle elles font face. « J’ai appris en les observant comment faire tout cela [le tannage des peaux par exemple]… Je ne saurais le dire, mais en découvrant les gestes lents et assurés des sœurs Siméon, comme une enfant, je m’initiais à un savoir ancien. »

La vie aventurière et nomade que raconte la narratrice sert de toile de fond sur laquelle se déroule le quotidien des Innus de Pointe Bleue. Pour ces familles, la nature s’écrit avec un grand N, car elle est l’essence même de leur existence. Si bien que lorsqu’on fait la coupe à blanc des forêts de plus en plus éloignées et qu’on instaure la drave sur les cours d’eau qui leur sont nécessaires, on détruit leurs habitudes de vie.

Amanda devient mère plusieurs fois et sa première grossesse, qui se déroule en mode nomade, est un événement marquant pour le clan Siméon. Comme l’est plus tard sa décision d’envoyer ses enfants à l’école pour qu’ils puissent s’adapter, inexorablement, à un mode de vie différent du leur. Lire, écrire, compter sont des savoirs qu’Amanda a conservés de sa jeunesse; la lecture surtout qui a occupé ses longs moments de solitude.

Ultime fait d’armes de Kukum, mot qui signifie grand-mère : Amanda se rend à Québec, par train, pour rencontrer Maurice Duplessis et se plaindre qu’on fauche régulièrement la vie de jeunes enfants sur les rues de son village. Après une attente patiente, elle rencontre le « Cheuf » qui, bien qu’il lui rappelle son impuissance devant une demande amérindienne à laquelle seule Ottawa peut répondre, en vient quand même à faire construire des trottoirs dans le village.

Le roman de Michel Jean a quelque chose de profondément triste sans qu’il en paraisse vraiment. Comment en si peu d’années a-t-on pu détruire une société plus que centenaire, son habitat, sa langue, sa culture, ses us et coutumes? Assimiler, folkloriser, honnir même, entre autres à travers des pensionnats dévastateurs où, au nom de la sainte Église, on abêtissait et même abusait des enfants. Le ton de Kukum n’a rien de revanchard tout en exprimant la réalité vécue par cette femme plus grande que l’histoire qu’elle raconte, parfois avec des pointes de colère sourde. On ne sort pas intègre de ce roman, car, sans prêchi-prêcha, le romancier nous met devant la triste évidence d’un racisme sourd.

mercredi 17 février 2021

Elizabeth Smart

À la hauteur de grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré

Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Territoires », 2020, 136 p., 14,95 $ (papier), 9,99 $ (numérique).

Elizabeth Smart

Poèmes 1938-1984, traduction par Marie Frankland

Montréal, Noroît, coll. « Latitude », 2020, 138 p. 23 $ (papier), 16,99 $ (numérique).


« Voilà mon centre de gravité »

J’ai recensé brièvement, il y a peu, À la hauteur de grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré, un récit signé Elizabeth Smart. J’y reviens en lien avec la parution de Poèmes 1938-1984, un recueil réunissant ses poésies qui fait l’objet de cette chronique.


 Relisant le « roman autobiographique », paru à Londres en 1945, et le mettant en perspective avec divers poèmes, je constate que la prose de Smart tient à une seule figure de style : la métaphore filée. Cette dernière « opère une transformation sémantique (elle joue sur les images, par des comparés proches) de répétition à l’identique (les mots mis en relation sémantique demeurent dans le même réseau lexical, ou dans le même contexte). C’est avant tout une métaphore s’étendant sur une phrase, une strophe ou un paragraphe entier. De manière plus simple, "la métaphore filée c’est continuer, dans un texte, après l’apparition d’un premier terme métaphorique, d’utiliser un vocabulaire appartenant au champ sémantique dudit mot figuré, sans cesser de parler de la réalité initiale". La métaphore filée commence souvent par une comparaison. »

Comment pourrait-il en être autrement quand on considère que Smart, née à Ottawa en 1913 au sein d’une famille aisée, découvre la poésie de « George Barker et en devient amoureuse. Elle l’invite, avec sa femme, à venir la rencontrer aux États-Unis et là commence leur histoire de laquelle naîtront, outre un roman, quatre enfants, sans que Barker divorce. » C’est pourquoi ce roman ne peut qu’être métaphorique puisqu’elle y raconte la vie d’une femme qui est en somme la seconde épouse d’un homme qui ne veut pas divorcer.

Le talent de l’autrice est de tout dire de cette relation adultérine sans jamais identifier directement son amant et sa femme tout en racontant comment elle-même vit ce double jeu. À lire attentivement ce récit, très mal reçu à sa parution compte tenu de son sujet scabreux, on constate la finesse du discours et la multiplication des images pour exprimer le climat émotionnel et charnel d’une femme qui aime et qui est aimée par son compagnon, sans être la partenaire « officielle » de sa vie.


 

Les subtilités du discours d’Elizabeth Smart sont d’une tout autre nature quand on lit Poèmes 1938-1984. Ici, le lyrisme est d’une autre teinte, les mots, parfois sans fard, mais dont la poésie embellit le discours, expriment la nature brute de l’émotion, le sentiment nommé plus qu’évoqué. On peut même douter que l’autrice du récit et des poèmes soit la même personne, une hésitation qui s’estompe grâce à la puissance des images et à leurs référents qui rappellent la prose poétique de son récit.

Si ce dernier se concentre sur la seule passion amoureuse, les poèmes explorent divers thèmes. La professeure Rosemary Sullivan, biographe d’Elizabeth Smart et exégète de son œuvre, rappelle que cette dernière eut très tôt l’ambition de devenir écrivaine. Elle fit même parvenir des poèmes à la revue parisienne Booster dirigée par Lawrence Durrell et que ce dernier lui conseilla de correspondre avec le poète anglais George Baker avec qui elle eut cette relation épique.

Poèmes 1938-1984 rassemble quatre recueils : A bonus (1977), Ten Poems (1981), Eleven Poems (1982) et In the Meantime (1984). Sullivan fait remarquer qu’il s’est écoulé près de trois décennies entre la parution d’À la hauteur de grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré et A bonus.

Au sujet de ce dernier, elle écrit :

« After the poetic, incantory style of her novel, it is surprising in its casual conversational language and clipped rhythms. The poet is less interested in metaphor and image than in theme. The book is largely about writing : the struggle to speak when silence is seductive; the battle against a sense of inadequacy; the release an elation that comes out of the pain of writing. The impulse to order and cultivate is explored in may poems about gardening. The poems in A bonus are not profound, but they are moving in their efforts to examine the problems of the writer who chooses to abandon the distractions of love for necessary self-absorption of the artist: “Growing is a strange death in life that nobody mourns.” (p. 1074-1075, The Oxford Companion to Canadian Literature, second edition)

Cette analyse de Sullivan s’applique, à mon avis, à la majeure partie des poèmes de Smart. Outre ses réflexions sur la poésie ou l’art d’écrire en général, elle a mis l’écriture au centre de sa vie, entre autres en collaborant à divers journaux et revues. Dans « L’amour en temps de guerre », préambule au recueil, Paul Bélanger note : « La poésie d’Elizabeth Smart… est révélatrice de ce qu’il adviendra de l’écriture des femmes. Car, au-delà du récit mythique qui a fait sa célébrité, elle a tenu le poème à l’horizon de son existence. » (p. 7) Cela me rappelle Pare-chocs. Essais d’autodéfense poétique, où Pedro Serrano illustre à quel point le poème peut être un arc-en-ciel à l’horizon de l’existence de l’auteur comme de ses lectrices et lecteurs.

Paul Bélanger écrit aussi : « Cette lutte [réconcilier les exigences de la maternité et celles de sa vocation d’écrivaine] est évoquée dans nombre des poèmes de Smart, qui tracent le portrait d’une époque où les femmes ont du mal à se tailler une place dans le cercle des écrivains. Le trivial côtoie l’universel dans ses poèmes, elle peut se livrer à la pure exaltation, s’émerveillant par exemple devant la furie de vivre des plantes, ou sa désolation extrême, notamment en face des ravages de la guerre… » (p. 7)

Croyez-moi, cela vaut vraiment la peine de découvrir l’écriture exceptionnelle d’Elizabeth Smart, tant dans sa littérarité que dans ses thèmes ou évocations. J’y ai trouvé une forme d’intemporalité et d’universalité rarement atteintes, si bien que son propos est toujours d’actualité tout en transcendant la fébrilité de celle-ci.

mercredi 10 février 2021

Jacques Orhon

Les fruits de l’exil

Montréal, L’Homme, 2020, 360 p., 29,95 $.

Voyage en Œnologie

J’ai toujours apprécié la prose didactique des livres de référence viticole proposés par Jacques Orhon. Sans prêchi-prêcha, ce sommelier globe-trotteur m’a fait visiter quelques-uns de ces pays où le terroir et les cépages permettent aux viticulteurs de changer les raisins en vin, dont la France, l’Italie, l’Espagne, etc. Apprenant qu’il publie Les fruits de l’exil, un premier roman, je suis curieux de découvrir les avenues de la fiction il allait emprunter.


Stéphane Almeida est au cœur de la trame, le maître des quêtes racontées en vingt épisodes. Le voilà d’abord de passage dans un vignoble de la région du Niagara où il accompagne Charlie, un réputé journaliste spécialiste des vins qui en est à sa dernière mission. Stéphane est un photographe de haut niveau dont le travail accompagne les articles de journalistes. Il profite de ces voyages pour croquer des paysages particuliers de ces régions, ici en survolant les chutes.

Cette fois, il semble avoir une autre raison de s’intéresser à la vallée ontarienne : il espère rencontrer un certain Henri Almeida. Si l’événement ne se produit pas, il apprend quand même que ce mystérieux personnage se prénomme Ronaldo et qu’il a une fille, Livia Bauer Almeida.

Retour dans le temps. Dès la deuxième séquence – j’emprunte ce terme au cinéma, car la façon de raconter de Jacques Orhon a quelque chose du 7e Art –, nous voilà à Paris où Stéphane habite avec sa mère, non loin de chez ses grands-parents paternels, papi Jorge et mamie Telma. Son père? On lui a toujours dit qu’il était décédé dans un accident d’automobile. Or, un projet scolaire plonge l’adolescent au cœur d’un malentendu entretenu par les siens : en fouillant une immense malle au grenier à la recherche de vieux vêtements pour servir de costumes de scène, il découvre des documents racontant la famille de sa mère et, surtout, il apprend que son père n’est pas décédé.

On imagine l’émotion ressentie et la cascade de questions qui lui viennent. Les adultes qui l’entourent lui ont menti sans jamais laisser le moindre doute à son esprit. Sa mère, certes, mais aussi ses grands-parents dont il est si près. Son grand-père est, en quelque sorte, la figure paternelle de remplacement et les liens qu’ils ont tissés entre eux sont de cette nature au point où, plus tard, il l’imaginera être son père.

Stéphane les confronte. Ses grands-parents disent qu’ils sont sans nouvelles de leur fils qu’ils croient vivre à l’étranger. Les choses sont plus compliquées du côté de sa mère : la fameuse malle contenait une photo de la famille Gaspari, originaire de Sicile; outre les parents décédés, elle semble avoir trois sœurs : Maria, Simonetta et Giuletta. De Giuletta Gaspari à Juliette Gaspar, il n’y a qu’un pas franchi par les parents – de guerre lasse des moqueries faites aux immigrants italiens venus en France pour travailler dans les mines – en francisant nom et prénom. Le sort de ses grands-parents maternels ressemble un peu à celui de Jorge et Telma aussi venus en France de leur Portugal natal pour trouver de meilleures conditions de vie, lui en tant que maçon.

Stéphane n’est pas un ado rebelle, mais un garçon tenace. C’est ainsi qu’il absorbe le coup et entreprend discrètement la recherche de son père. Bon élève, il ne trouve pas de profession ou de métier qui le satisfasse pour de prochaines études. Avant de faire ce choix, il part pour la Sicile retrouver le territoire de sa famille maternelle, peut-être même une de ses tantes qui y vivrait. Avant son départ, grand-père Jorge lui offre un appareil photo pour qu’il puisse amasser des souvenirs de ce premier long voyage au pays de ses ancêtres. Ce présent s’avère déterminant pour Stéphane; non seulement prend-il plaisir à faire de la photo, mais il s’inscrit à des cours de photographies dès son retour en France.

Ce voyage en Sicile est aussi l’occasion de goûter des vins du terroir de l’île italienne, dont ceux que son grand-père lui a conseillés, lui qui a commencé l’éducation aux vins de son petit-fils. Lors de la visite d’un lieu historique, Stéphane rencontre une jeune guide touristique dont le talent de vulgarisatrice le charme. De fil en aiguille, ils se revoient et, lors d’un flirt, le garçon constate que Claudia a un grain de beauté du côté des seins comme sa propre mère. Cela refroidit ses ardeurs et le pousse à demander à la jeune femme le nom de sa mère, une certaine Maria. Fréquentant des cousins de Juliette depuis son arrivée sur l’île, voilà que le hasard lui fait rencontrer sa tante que sa propre mère n’a pu retrouver.

De retour en France, il raconte ses aventures siciliennes dont sa rencontre imprévue avec sa cousine et sa tante. Les cours de photos confirment son intérêt pour cet art et il continue de le pratiquer durant son service militaire, ce passage obligé qui ne l’enchante pas. Pourtant, il forme avec quelques camarades un joyeux noyau de bidasses et certains d’entre eux deviennent de vrais amis.

Déplacé d’un centre militaire à l’autre, il termine son service dans la région de Bordeaux. Il éprouve un véritable coup de cœur pour ce territoire où il vient s’établir. Qui dit le bordelais, dit grands crus. Jorge a déjà instruit son petit-fils sur des maisons mythiques, des appellations et des vins bien faits selon des traditions centenaires. Pour le vieil homme, le vin n’est pas une question de prestige, mais de respect du terroir et de la culture propre aux divers cépages. Cette règle, immuable dans l’esprit de Jorge comme des producteurs avec lesquels il transige, s’applique également à celle que Jacques Orhon respecte dans tous ses ouvrages de référence.

Après l’armée, Stéphane termine ses études de photographie, trouve du travail de pigiste dans un journal, tout en étant conseillé dans une maison des vins. Une adéquation entre photographie professionnelle et connaissances viticoles prend racine chez lui. En conjuguant ces deux compétences, il voyage dans les différentes régions françaises et italiennes pour faire des photos remarquables et remarquées, tout en élaborant et diversifiant sa palette de goûts et ses connaissances des terroirs.

Vous comprenez que le néologisme du titre de cette chronique, « Voyage en Œnologie », fait de la science des vins un pays qui fait image de la vie de Stéphane. Encouragé très tôt par son grand-père, puis par ses rencontres professionnelles et des amitiés qui se tissent d’un vignoble à l’autre, le héros du roman baigne littéralement en terre vigneronne.

Ayant très peu d’expérience des jeux de l’amour et du hasard, Stéphane éprouve une certaine crainte de la relation amoureuse en pensant à ses propres parents jusqu’à sa rencontre de Patricia, responsable des événements pour un producteur bordelais. Le temps fait à nouveau son œuvre, Patricia et lui forment un couple, partageant les aléas du quotidien, les moments d’intimités et les soupers bachiques entre amis. La famille suit quelques années plus tard avec la naissance de Laura, puis de Henri. Tout ce temps, la trame du roman alterne entre les voyages et les visites professionnelles, et la vie de famille. Le décès de papi Jorge et l’incroyable héritage légué à Stéphane entretiennent le souvenir de son enfance.

Malgré tout, il n’a jamais totalement cessé de rechercher son père. Finira-t-il par le trouver et d’ainsi comprendre l’ultime chapitre qui manque à son histoire? Faites confiance à Jacques Orhon qui se révèle un habile conteur sachant retenir l’attention du début à la fin. Certes, il y a une condition au plaisir que procure la lecture du roman Les fruits de l’exil : être intéressé, voire passionné de tout ce qui concerne les vins. Ce roman peut même être une forme d’initiation à ce sujet, comme si le sommelier nous faisait faire une tournée remarquable des grandes caves comme de plus modestes en soulignant chaque fois que nécessaire la nature des terroirs et des cépages.

mercredi 3 février 2021

Louis Hémon

Maria Chapdelaine

Montréal, Bq, 2020, 224 p., 6,95 $ (papier), 5,99 $ (numérique).

Le pays du Québec

Je n’avais jamais lu Maria Chapdelaine, le roman phare de Louis Hémon paru à titre posthume. Je ne comprenais pas l’importance du récit dans l’histoire de la littérature canadienne-française du début du 20e siècle. Or, l’arrivée d’un quatrième film tiré du roman a piqué ma curiosité et je suis allé constater les écueils auxquels le cinéaste devait faire face en ces temps de rectitude politique.


J’ai lu Hémon sans déplaisir et passé en revue des ouvrages de référence qui en traitent, dont l’Histoire de la littérature canadienne de Mgr Camille Roy, l’Histoire de la littérature québécoise de Biron, Dumont Nardout-Lafarge, ainsi que La littérature canadienne francophone du regretté Edwin Hamblet, professeur émérite de la SUNY, à Plattsburgh.

J’emprunte à ce dernier, jeune professeur invité à McGill au début des années 1970 que j’ai connu, dont j’ai apprécié le travail et, surtout, nos longues discussions littéraires, le résumé de Maria Chapdelaine.

« Samuel Chapdelaine, pionnier traditionnel, est attiré par l’appel de nouvelles terres à défricher. Il aime le défi de la forêt vierge canadienne. Sa femme souffre de l’isolement de l’arrière-pays et regrette sa vieille paroisse natale. Par fidélité, Madame Chapdelaine (Laura) subit son épreuve en silence. Leur fille Maria est attachante par sa simplicité et son bon caractère. Elle se résigne aux difficultés de la vie quotidienne, et son courage et son stoïcisme la feront triompher de tous les revers et de toutes les déceptions. Trois archétypes d’hommes viennent lui faire la cour. François Paradis, bûcheron alcoolique qui travaille dans les chantiers, est celui qu’elle aime. C’est un coureur de bois instable de caractère et qui n’aime pas la vie de sédentaire; il périt dans une tempête de neige en essayant de se rendre chez Maria au moment des fêtes. Lorenzo Surprenant est le franco-américain, l’émigré, qui invite Maria à venir vivre aux États-Unis où la vie est plus facile. C’est le "vendu" qui finira par s’assimiler à la culture anglo-saxonne.

Eutrope Gagnon, un voisin, simple cultivateur, ne peut offrir à Maria autre chose que l’existence qu’elle connaît depuis toujours. Lorsque Madame Chapdelaine meurt, Maria entend les voix de son pays qui la convainquent de rester au Québec. En épousant Eutrope, elle incarne l’idéal de la race canadienne-française. » (Edwin Hamblet, La littérature canadienne francophone, Paris, Hatier, 1987, 84-85)

Côté critique, voyez ce que Mgr Camille Roy en a dit : « Sans nous attarder à l’aberration volontaire de ceux qui veulent apercevoir dans Maria Chapdelaine une peinture, non pas du colon défricheur, mais de l’habitant canadien en général, et qui pour cela accusent l’auteur d’une généralisation qui est dans leur propre esprit, force nous est de reconnaître que Louis Hémon a fait un livre qui révéla l’acuité de son observation, sa haute culture, un art supérieur de conduire le récit, une langue propre, élégante et souple où se mêle avec mesure et avec une étonnante vérité le parler populaire canadien, et qu’il montra aussi par l’exemple, tout le parti que l’on peut tirer, pour le roman, de la matière canadienne. » (Mgr Camille Roy, Histoire de la littérature canadienne, nouvelle édition revue et mise à jour, 1930, Québec, Imprimerie de l’Action Sociale Ltée, p. 225)

J’en reviens au film de Sébastien Pilote, le quatrième tiré du roman. Deux éléments de la trame ont, à mon avis, sûrement posé problème. D’abord, l’utilisation du mot « sauvage » faisant alors référence aux Premières nations. On peut croire qu’au début du vingtième siècle, un auteur français a été éduqué au mythe du « bon sauvage » ou du « noble sauvage », un personnage idyllique qui est l’idéalisation de l’état de l’homme à l’état nature vivant librement. Comment le représenter au cinéma aujourd’hui sans en faire une appropriation culturelle?

L’autre problème que Maria Chapdelaine peut soulever aujourd’hui : le rôle de Laura, la mère, et celui de l’adolescente Maria. Le contexte est celui d’un roman du terroir où la nature doit être soumise aux humains et, qu’à ce titre, l’identité à un coin de terre est une obligation à laquelle tous doivent se soumettre. Laura Chapdelaine obéit à son homme sans partager sa passion de rendre le lopin cultivable. Or, pour Samuel Chapdelaine « faire de la terre » est l’ultime but de sa vie : il est un colonisateur sans limites.

Où se situe Maria entre les quêtes différentes de ses parents? À l’époque, la jeune femme a comme un modèle la fidélité à ses racines terriennes et au mieux-être des siens. C’est ce modèle auquel Maria adhérera finalement en épousant Eutrope Gagnon, d’autant plus que son cœur était du côté de François l’aventurier décédé trop tôt. Le choix de Maria a peu à voir avec ses vrais sentiments étant plutôt inspirés par l’abnégation de Laura, sa mère, qui rêvait de la ville et de son confort. Une sorte de confinement permanent.

Cela dit, je vous suggère de visiter le site du film qui donne le ton et la couleur que le scénariste et réalisateur Sébastien Pilote a donnés à son œuvre : https://mariachapdelaine.com/.

mercredi 27 janvier 2021

Pedro Serrano

Pare-chocs. Essais d’autodéfense poétique, traduit de l’espagnol par Emmanuelle Tremblay

Montréal, Noroît, coll. « Chemins de traverse », 2020, 216 p., 25 $ (papier), 17,99 $ (numérique).

La poésie par elle-même 

Les pages de Pare-chocs. Essais d’autodéfense poétique occupèrent mes dernières heures de lecture de 2020. L’ouvrage de Pedro Serrano, écrivain et universitaire mexicain d’origine montréalaise, traduit finement de l’espagnol par Emmanuelle Tremblay, n’est rien de moins que remarquable.

J’aime marcher les « chemins de traverse », je l’ai déjà écrit, car ces essais publiés au Noroît stimulent « la pensée artistique en conviant poètes, écrivains et artiste à approfondir leur réflexion sur la création, la poésie ou l’art ». Ces livres me rappellent les « recours didactiques » où Miron nous amène dans l’âme de la langue et de la pensée d’où jaillit la poésie.



C’est donc dans cette collection que paraissent les 31 courts essais qui forment une mosaïque de réflexions, de points de vue d’où observer l’essence de la poésie et les perceptions que nous en avons. Étant pour moi une façon d’appréhender l’existence, voire un mode de vie, j’y ai observé d’autres horizons où trouver la poésie. Ainsi, en ce temps de pandémie, la poésie peut être salvatrice.

Faire la synthèse de ce livre? Je n’en ai pas le talent surtout après l’épilogue de l’éditeur qui saisit l’essence des images de la poésie que l’essayiste trace : « Le livre de Pedro Serrano est une réflexion fertile et pleine d’imagination. Non seulement amuse-t-il par ses propos, mais encore apprend-on sur la poésie des idées qui nous conduisent à réfléchir pour nous-mêmes [et par nous-mêmes] ce que serait notre manuel d’autodéfense de la poésie. » (4e de couverture)

Les essais brefs qui composent l’ouvrage m’ont fait penser à un prisme à multiples faces, un hyperprisme, comme si l’auteur voulait en saisir l’entièreté. Dans « Autorité et auctorialité », il écrit : « Faire un choix en poésie ne laisse pas d’être arbitraire; il s’agit toujours d’un acte empreint de subjectivité. Qu’il concerne un mot, la composition d’un recueil ou une traduction, tout choix n’est pas seulement crucial. Il est aussi le vecteur inusité d’un effet de senestrie. Les raisons ou les pulsions qui nous poussent à opter pour ce mot-ci au détriment de ce mot-là, pour tels poèmes plutôt que d’autres, découlent d’une somme disproportionnée de motivations rationnelles et d’affinités, selon la tournure et les hasards du moment. » (p. 41)

Ne cherchez pas le néologisme « senestrie ». Selon l’usage qu’en fait l’auteur, ce mot se rapproche de l’expression populaire « champ gauche », c’est-à-dire ce qui est « non-conventionnel ». Quant à « auctorialité », un mot répertorié, Serrano précise : « L’auctorialité ne se manifeste nulle part ailleurs que dans le corps du texte. Elle émane de lui pour ériger l’auteur en lui, en non l’inverse. » (p. 42) Bref, l’auctorialité c’est la signature littéraire de celle ou celui qui écrit le poème, ce qui fait qu’on reconnaisse son empreinte.

Or, si le matériau et l’organisation du poème marquent le territoire de l’autrice ou de l’auteur, ils deviennent ceux du lecteur qui le découvre, se l’approprie et lui donne ainsi vie. Par exemple, « L’hymne à l’amour » de Miron, lu ou entendu, devient vôtre dès que vous l’associez ou l’intégrez à votre intimité ou même votre idéal.

Autre exemple de la puissante mobilité de la poésie, ce qu’en dit T.S. Eliot (1888-1965) pour qui « la poésie doit tendre à une impersonnalité à laquelle seuls les êtres dotés d’une personnalité intense sont par ailleurs susceptibles de parvenir. » (p. 69) Serrano d’en conclure plus loin qu’il faut « considérer la poésie dans son impersonnalité faciliterait une meilleure compréhension de nous-mêmes par l’élargissement de son spectre à des structures poétiques, dont on ne saurait autrement que faire, ou à des expériences poétiques de prime abord non compatibles avec nos attentes. » (p. 72)

Que conclure des enseignements que Pare-chocs. Essais d’autodéfense poétique propose, sinon que la poésie n’a ni temps ni lieu ni expressions autres que ceux que les cycles lui attribuent ou lui imposent, mais que la lectrice ou le lecteur peuvent s’approprier et faire leur. Chose certaine, la poésie n’a pas de frontières et c’est à chacun de la visiter.

mercredi 20 janvier 2021

Hans-Jürgen Greif

Insoumissions

Montréal, Québec Amérique, coll. « Littérature d’Amérique », 2020, 328 p., 26,95 $ (papier). 17,99 $ (numérique).

L’avenir devant soi

Parmi les ouvrages lus en fin de 2020, il y a le roman de Hans-Jürgen Greif intitulé Insoumissions. Je connais un peu de l’importante carrière universitaire de l’auteur et de ses collaborations à diverses revues universitaires et grand public, dont Québec français, Entre les lignes ou Nuit blanche. Aujourd’hui, ce professeur émérite d’études germaniques et françaises est retraité de l’Université Laval et s’adonne, entre autres, à la philanthropie dans le domaine des arts et lettres, et à l’écriture.


 

Venons-en au roman aux teintes autobiographiques. Dès le prologue, nous voilà en Sarre, un des seize landers ou états de l’Allemagne, situé non loin de la frontière française, une région qui a déjà été sous protectorat français. Nous sommes en mai 1956, dans la maison familiale, probablement à Völklingen, ville d’origine de l’auteur. Celui-ci met en contexte ce qu’étaient les rapports familiaux sous la férule d’un père autoritaire.

Les seize chapitres qui suivent sont balisés par des lieux et des dates, précises ou non, de l’été 1967, dans le quartier Dahlem de Berlin, à Québec en octobre 2019. Le livre a les allures d’un journal personnel, mais il s’agit plutôt d’un recueil d’éphémérides, d’événements ayant jalonné la vie du narrateur à ce jour.

Cela débute par les études, la recherche d’un travail, les plaisirs, les déceptions, le radicalisme de certains concitoyens, etc. À cette époque, le narrateur, appelons-le Hans, s’intéresse à un groupe de gens déplacés durant la guerre qui cherchent à obtenir justice de l’état allemand; il joue auprès d’eux le rôle de secrétaire et de responsable du mémoire sur lequel leur requête s’appuiera. Il rencontre, dans ce groupe, Adelheid von Bennewitz, directrice d’une agence littéraire avec laquelle il reste en contact par la suite, et qu’il entend parler d’Irina Grothe, « un modèle de fortitude et de constance frisant l’opiniâtreté » (p. 40).

Quand on lui propose de venir enseigner à l’Université Laval de Québec, l’occasion est trop belle pour s’éloigner de certains irritants. Il n’hésite donc pas et le voilà dans la Vieille Capitale dès la deuxième semaine d’août 1969. À peine est-il descendu d’avion que débute une suite d’événements inattendus. Non seulement il n’y a personne pour l’accueillir, mais Mme Keller, la directrice qui l’a engagé, n’est plus en poste et c’est un certain Grigori Levitski qui la remplace. Hans comprend : « je suis dans un pays à la technologie avancée, mais aux comportements étranges qu’il me tarde à déchiffrer » (p. 55).

Le directeur Levitski et son épouse, une certaine Irina dont nous connaissons déjà un peu l’histoire, sont au centre de plusieurs de ses soucis. Levitski profite des premiers mois au Québec du jeune professeur pour connaître son point de vue sur des sujets de politique étrangère et sur ses rapports avec l’autorité. Ce faisant, il veut s’assurer qu’il soit fidèle à son mode de gestion, qui se résume en « diviser pour mieux régner ». On constate que les réunions départementales sont éminemment politiques, que le chantage et les coups fourrés sont monnaie courante. Le narrateur doit donc naviguer en eau trouble, lui qui espérait mener à bien d’importants travaux universitaires déjà en marche. Heureusement pour lui le fonctionnement de la bibliothèque à laquelle il a accès l’enchante, les règles de consultation des ouvrages étant beaucoup plus libres qu’en Allemagne.

La vie dans la Capitale nationale le surprend de jour en jour. Installé dans un demi-sous-sol, les propriétaires font tout pour lui faciliter l’existence, ce qui s’avère pratique entre autres quand sa vieille Coccinelle lui pose problème ou que l’hiver arrivé, il n’a pas le vestimentaire nécessaire.

Si la vie avec ses collègues ou ses étudiants lui convient, le pire désagrément lui vient d’Irina Levitski qui ne cesse de l’inviter ou de lui téléphoner. Au cours d’un souper en tête-à-tête, elle lui raconte sa vie parisienne, ses années épuisantes dans le domaine des articles de luxe, sa séparation d’avec Gricha devenu un véritable parasite – blessure de de guerre débilitante, ne pouvant avouer « avoir terminé sa carrière militaire avec le grade de lieutenant de la SS », aventures amoureuses à répétition –, les études de son époux à l’Université de Montréal, bref tout « ce que Adelheid et les expatriés à Dahlem aimeraient savoir. » (p. 118)

La première année au Québec, 1969-1970, le temps lui manque de mieux connaître la province, mis à part le quotidien d’un universitaire et d’un chercheur, la vie d’une capitale dont les fonctionnaires rythment la cadence. À peine a-t-il fait une brève escapade au Manoir Saint-Castin et à Chicoutimi.

Les vacances de l’été 1970 se déroulent en Allemagne. Il y retrouve le docteur Gontrand à qui il a envoyé le mémoire commandé par les expatriés; Thorsten, le fils du docteur; et bien sûr, son amie Adelheid. Il en profite aussi pour visiter Karl et Michèle qu’il a connus à Québec. Karl a été victime du régime Levitski qui l’a piégé pour qu’il ne puisse renouveler son contrat. Heureusement, il avait prévu le coup et « obtenu une généreuse bourse d’études du Conseil de recherches en sciences humaines du gouvernement canadien. »

De retour au Québec à la fin d’août, il s’installe dans un édifice patrimonial, un appartement qu’il partage avec Ben, un collègue; ce dernier occupe l’étage et lui le rez-de-chaussée. Un autre locataire semble avoir déjà squatté les lieux : la chatte Salomé.

La guerre froide des Levitski et de leur clan est plus vive que jamais. Hans doit même consulter les autorités de la faculté pour remettre de l’ordre dans certains faits dont son directeur a tordu la vérité.

Arrivent les événements d’Octobre 1970 qui s’avèrent d’une grande importance sur sa perception du Québec. Il se sent obligé de suivre l’actualité presque d’heure en heure et de faire des liens avec ce qui se passe en Allemagne au même moment.

Un imprévu survient en 1971 : l’Université Laval effectue des changements majeurs dans l’organisation de certains départements, dont celui dirigé par Levitski. Non seulement ce dernier est-il rétrogradé au poste d’enseignant, mais des professeurs, dont le narrateur, sont associés à l’enseignement de la littérature française et allemande.

Hans-Jürgen Greif, l’écrivain comme le narrateur, est un éminent intellectuel, un humaniste boulimique de littérature, de recherches, d’explorations et de découvertes. Bref, tout ce qui fait de lui un érudit. Ne craignez pas, son autofiction n’est pas un ouvrage hermétique réservé à quel qu’élite patentée. Au contraire, Insoumissions nous fait partager l’univers d’un homme, de sa jeunesse à sa maturité, dont la détermination est à la hauteur de ses aspirations et de ses engagements humanistes.