mercredi 7 février 2018


Normand Cazelais
Vivre l’hiver au Québec, nouvelle édition revue et augmenté
Montréal, Fides, 2017, 200 p., 39,95 $.

L’hiver de tous nos états

Je connais peu d’endroit sur la planète où on peut ressentir, en moins de 24 heures, les effets météorologiques des quatre saisons. Pas plus que d’entendre répéter ad nauseam les bulletins météo, au point où les visiteurs venus d’ailleurs s’interrogent sur cette habitude déconcertante. Même l’écrivain académicien Dany Laferrière prévient son jeune interlocuteur, celui de Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (Mémoire d’encrier, 2015), qu’il comprendra vite et à la dure les raisons de cette obsessive météo.
Fides a raison de rééditer une version, revue et augmentée, de Vivre l’hiver au Québec, l’essai de Normand Cazelais, d’abord paru en 2009, dans lequel l’auteur esquisse une large fresque de cette saison. Il est bien vrai que certains d’entre nous ont une relation amour-haine avec la saison froide, alors que de nombreux touristes la découvrent avec passion.




J’ai déjà écrit que M. Cazelais, qui nous fait voyager depuis très longtemps dans les médias et à travers les pages de ses fictions, est un habile communicateur. Il présente ici, avec de nombreux exemples, les aléas de l’hiver, des aspects de cette saison qui impose sa loi sur notre pays et sur une large part du continent nord-américain. À se demander si la France d’autrefois n’a pas abandonné nos ancêtres à cause de la férocité de l’hiver qui refusait qu’on la dompte.
Plus qu’un phénomène saisonnier, les grands froids et la neige font partie de notre culture, marquant de façon indélébile nos us et coutumes. Or, l’ouvrage explore plusieurs zones d’influence que cette saison exerce sur nous. Selon l’auteur : « L’hiver est bien davantage qu’une saison: il a façonné un espace, défini un mode de vie, modelé une culture. Il est une présence, un destin, un souffle, une identité. Les coutumes, l’architecture, l’imaginaire, l’économie, les façons de faire et de dire des Québécois en sont imprégnés. »
C’est l’hiver en soi et son importance socioculturelle qui sont étudiés, rappelant non seulement que cette période occupe plusieurs mois de l’année, mais qu’elle conditionne notre vie collective et personnelle, jusque dans notre intimité. L’hiver 2017-2018 que nous traversons, qui semble avoir retrouvé une vigueur d’une autre époque, rappelle les effets du « facteur éolien » (p. 43) et de la « poudrerie » (p. 42), tout en subissant les effets aléatoires des changements climatiques. Quand M. Cazelais souligne des pages de notre Histoire, dont celle des communautés amérindiennes familières depuis toujours aux rigueurs de cette saison, il illustre son importance sur nos habitudes et, comme je l’ai déjà mentionné, la relation amour-haine que certains entretiennent avec elle.
J’ai souri en relisant l’encadré intitulé «Le scorbut», cette maladie dont les premiers colons ont souffert et dont on évoquait le danger quand j’étais enfant en m’obligeant à manger des aliments riches en vitamine C, notamment des légumes.
Et la littérature dans ce froid? Il faut lire les pages consacrées à Louis-Edmond Hamelin, celui par qui l’intérêt pour le Nord est entré dans notre culture, celui qui a développé le concept de « nordicité ». On pense aussi au rôle de l’hiver dans la littérature en général et dans les livres d’histoire. Que dire de la saison froide si importante dans Maria Chapdelaine de Louis Hémon, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, Les Habits rouges de Robert de Roquebrune, L’hiver de force de Réjean Ducharme ou L’hiver de pluie de Lise Tremblay?
Enfin, on fait une halte sur le nouveau chapitre intitulé « L’hiver identitaire » dans lequel l’auteur raconte la relation que des amis venus d’ailleurs ont établie avec l’hiver dont son ami Dominique, d’un couple de jeunes Français et de quelques autres.
L’hiver, avez-vous dit? Il fait partie de tous nos climats qu’ils soient météorologiques, physiologiques et même sentimentaux.

mercredi 31 janvier 2018


Gilles Archambault
À peine un petit air de jazz
Montréal, Boréal, 2017, 120 p., 18,95 $.

Une petite cantate

Je me suis souvenu d’un titre assassin dont j’ai coiffé la critique d’un roman de Jean-Marie Poupart, « Le champion des fonds de tiroir ». C’était en octobre 1980 et je m’en veux toujours de cette maladresse. Pourtant, c’est ce titre qui m’est revenu en m’arrêtant à chacune des trente-quatre nouvelles d’À peine un petit air de jazz, le dernier Gilles Archambault. Mais, ces mots signifiaient maintenant autre chose, comme si ces proses brèves avaient mérité d’attendre entre les pages de carnets ou sur des fiches soigneusement classées avant de venir squatter l’imaginaire des lecteurs.
Puis, pour me rebiffer contre ce titre incongru, j’ai cru entendre Barbara interpréter « Une petite cantate » et cela va ainsi : «Une petite cantate / Du bout des doigts / Obsédante et maladroite / Monte vers toi / Une petite cantate / Comme nous jouions autrefois / Seule, je la joue, maladroite / Si, mi, la, ré, sol, do, fa ». Cette poésie convenait mieux pour intituler cette chronique, car, même si les récits de G. Archambault font référence au jazz qu’il aime tant, la musique qu’ils m’inspirent est plutôt du côté de cette mélodie, ces proses brèves distillant un bouquet de sentiments bruts, de ceux qui nous bouleversent.




Seize de ces récits font à peine une page, comme si l’octogénaire, iconoclaste à ses heures, faisait un pied de nez littéraire à l’égoportrait à la mode en illustrant que tout peut être dit en un tour d’esprit. Prenons la chute de « Père recherché » où une jeune femme confie au narrateur l’anamour qu’elle éprouve pour son père, cet aveu que le confident reçoit comme le blâme de son propre fils.
Encore plus cruels les mots d’« Un verre de vin » qu’un narrateur commande peu après avoir appris « qu’il mourra avant la fin de l’année ». Il avait sans cesse repoussé cette « horrible éventualité » au temps de sa jeunesse, alors que maintenant cette inéluctable fatalité le rattrape par un bel après-midi de juillet où les femmes le croisent « sans lui prêter la moindre attention ».
Onze des textes exigent d’être racontés en quatre pages pour cause de dialogues ou d’une pensée dont un simple flash ne peut saisir ou exprimer toute la subtilité, toutes les nuances en demi-teintes. Dans « La performance », par exemple, un sexagénaire avoue n’avoir jamais eu la fibre paternelle et être inquiet de la grossesse que Julie, sa fille unique, tout en émoi, venait de lui annoncer. Pour lui, faire l’amour n’apportait qu'un « sentiment d’épanouissement à nul autre pareil » et la « perpétuation de l’espèce, on y pense pas dans ces moments-là ». Au point où il vit sa paternité « avec la certitude d’avoir commis une faute irrémédiable. »
Parmi les textes un peu plus longs, il y a « Mais quel âge as-tu? » et le texte éponyme, « À peine un petit air de jazz ». Ce n’est pas tant leurs pages supplémentaires qui ont retenu mon attention, mais bien les propos que l’écrivain y a développés et la façon dont il les a étayés.
La question de l’âge est présente partout dans le recueil, mais la tournure que l’écrivain lui donne dans cette nouvelle qui se termine par le titre — « Mais quel âge as-tu? » —, Claudine interrogeant Louis, cet ami qu’elle retrouve à Rimouski par hasard. Il n’a que 50 ans, mais son manque d’estime de soi et de prospective d’avenir donne à croire qu’il est au bout de sa vie. Mais, n’a-t-il pas toujours été ballotté par les circonstances?
Puis, même si la nouvelle éponyme peut sembler annoncer une certaine joie, il n’en est rien et toute l’histoire qu’elle raconte est celle d’un mal-être inguérissable par la complaisance qu’y met le narrateur à jouer à la victime. Belle leçon à ne pas suivre!
Gilles Archambault est toujours fidèle au mal de vivre que sa prose affectionne, jouant sans arrêt un lancinant air de jazz.

mercredi 24 janvier 2018

Roger Des Roches
Faire crier les nuages
Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Poésie », 2017, 196 p., 18,95 $ (papier), 13,99 $ (numérique).

« Éloge au chaos »

Après une longue séquence de lectures de proses narratives, je m’éloigne de tous ces univers fictifs pour revenir à l’essentiel de la littérature, le poème. J’amortis la chute du haut des nuages des pays inventés sur la terre grasse et riche des mots qui éclatent en bulles, évoquant dans l’esprit du lecteur des images à ne plus savoir qu’en faire, en empruntant les routes d’un essai comme ces entretiens sur la création de Jean Royer recensés l’autre jour.
J’entreprends ainsi l’an nouveau avec, pour compagnon de route, Faire crier les nuages, le 39e livre que publie Roger Des Roches depuis Corps accessoires paru au Jour en 1970, cet éditeur de tous les possibles, pollinisateur d’une vaste ruche dont tant d’abeilles tournoient et bourdonnent toujours au sommet de la littérature québécoise, même 50 ans passés.




Oui, Roger Des Roches est de cet essaim où il est resté le temps de deux ouvrages avant de passer chez celui des frères François et Marcel Hébert, à l’enseigne de la revue Les Herbes rouges, dont les 202 numéros sont désormais disponibles sur le site la BAnQ, d’érudit, devenue maison d’édition en 1978. Fidèle à cet éditeur depuis, il a publié grosso modo un recueil de poésie par année, sauf une intermission d’une dizaine d’années où il a plongé, avec succès, là où on ne l’attendait pas, dans l’univers de la littérature jeunesse.
J’avoue candidement que j’ai suivi à distance sa production, n’étant pas à l’aise de recenser une poésie aux formes « dictées par la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale », une poésie inspirée du surréalisme d’André Breton. La critique d’ici a d’ailleurs souvent écrit que l’œuvre de R. Des Roches était une « recherche formelle, traitement des mots comme pures sonorités, éclatement sémantique, confusion du discours, abolition des conventions… »
Chose certaine, son œuvre poétique s’est transformée et le formalisme d’autrefois n’a plus les aspérités rébarbatives d’alors aux yeux des modestes lecteurs de poésie. Avec Faire crier les nuages, un énorme recueil de 172 poèmes en vers et en proses poétiques, je constate que si l’urgence et la spontanéité de dire sont toujours présents, une certaine sérénité se dégage de l’ensemble.
Ne cherchez pas de sens formels ou même alchimiques aux vers ou même aux poèmes. Il vaut mieux vous laisser porter par les images en faisant bondir votre regard, attentif, des unes aux autres comme si une vaste féérie vous émerveillait. Surtout, ne tentez pas de comprendre l’intention du poète, laissez plutôt votre esprit créer son propre chemin vers un panorama intérieur de sensations, puis, petit à petit, de sentiments bons ou mauvais. Comme l’écrit Gérald Gaudet en entrevue avec Des Roches : « Toi, tu construis; moi, je suis un lecteur. Je suis amené à créer mes propres liens, à bâtir ma propre histoire, à composer mon livre en fait. »
C’est bien de parler de cette poésie, mais vaut mieux que je vous propose un passage qui, à mon avis, illustre la proposition de l’auteur : « Neige capitale, l’œil moisi, ce petit agenouillé, le petit en communion, dos droit, ventre qui devine contours et avenir. Un jour, territoires toujours flous, il fera le fiévreux, la musique sera l’orage, la correction, la soupe. Il hallucinera, les remords troués, les jambes fumées à l’idée d’habiter à jamais cette caverne aux bêtes exigeantes. » (p. 61)
Puis, ce qui semble être le titre des poèmes n’est pas toujours en lien avec les mots qu’il surplombe. Cependant, si on s’amuse à lire ces intitulés à la queue leu leu, on a raison de constater qu’ils sont eux aussi un poème, un long poème qui embrasse tous les thèmes.

Quelle agréable façon que d’avoir débuté l’année 2018 en rafraîchissant son imaginaire à l’aune de la poésie de Roger Des Roches!

mercredi 17 janvier 2018

Jean Royer
Femmes et littérature. Entretiens sur la création
Montréal, Bibliothèque québécoises, 2017, 232 p., 14,95 $.

Dans l’univers créateur des écrivaines

J’ai convié mon ami, l’écrivain Jean Royer, à ma table de lecture pour terminer l’année 2017. Il nous propose ce que la littérature offre de plus introspectif, soit la réflexion d’auteures sur leur art, à travers les pages de Femmes et littérature. Entretiens sur la création. L’ouvrage donne à lire un choix de rencontres qu’il a faites avec des écrivaines d’ici et d’ailleurs de 1978 à 1995, la plupart parues dans Le Devoir et dans cinq volumes parus à l’Hexagone, auxquelles s’ajoutent quelques inédits.
Un mot sur ce passeur dont le travail m’inspire et me sert de modèle. Poète et écrivain Jean Royer a publié à ce jour une quarantaine d’ouvrages: des récits — dont les récits autobiographiques Les trois mains —, des essais — dont l’incontournable Introduction à la poésie québécoise et Gaston Miron sur parole. Un portrait et sept entretiens—– et une vingtaine de recueils de poésie. Il a aussi fait paraître des anthologies, dont Le Québec en poésie (Gallimard). Il a fondé la revue de poésie Estuaire en 1976. Il a dirigé les pages culturelles du Devoir, où il a aussi été critique littéraire, avant de prendre en charge les Éditions de l’Hexagone. Il a présidé la Rencontre québécoise internationale des écrivains de 1997 à 2005. Nommé membre de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1998, il a aussi reçu le prix Claude-Sernet en France, le prix Alain-Grandbois au Québec et le prix Athanase-David en 2014, entre autres distinctions. Il est membre de l’Académie des lettres du Québec.




Revenons à Femmes et littérature, un très bon exemple de journalisme littéraire éclairé. Il faut dire que l’entretien tient plus de la conversation que de l’entrevue ponctuelle, ce qui nous permet de partager l’intimité intellectuelle des protagonistes, de la connaissance de l’œuvre de l’essayiste aux réflexions de chacune des 30 invitées sur la création littéraire. Tirés d’un vaste corpus, ces rencontres se sont déroulées soit à l’occasion des Rencontres québécoises internationales des écrivains, soit au moment de la parution d’un nouvel ouvrage que l’essayiste Royer met en perspective de l’ensemble de l’œuvre des écrivaines dont il a une vaste connaissance.
S’il m’est impossible de rendre compte de chacune des conversations, je constate que plusieurs des sujets abordés, dont l’objectif récurrent de changer les rapports femmes-hommes tant dans le processus de la création littéraire que dans la vie de couple et la vie en société, sont loin d’être désuets. La culture occidentale fait généralement plus de place aux femmes dans plusieurs domaines, dont la littérature, mais l’hégémonie masculine est toujours présente et puissante. Une des auteures s’interroge d’ailleurs: comment créer en toute liberté lorsqu’une œuvre sera, la plupart du temps, reçue qu’avec le consentement d’un éditeur masculin?
Quelques exemples tirés de ce riche matériau que sont ces entretiens illustrent la diversité des points de vue. Ainsi, l’écrivaine et traductrice Hélène Rioux n’hésite pas à dire : «… il faut savoir aussi que l’écrivain n’a qu’une chose à dire, qu’il creuse le même sillon durant toute sa vie. Bien sûr, on essaie de le dire de mieux en mieux et de façon plus précise à chaque livre, mais dans le fond on n’a qu’une chose à dire. »
Je retiens aussi le propos de l’écrivaine française Chantal Chawaf dont l’« écriture explore la force affective des mots », elle pour qui il faut « une écriture qui éclaire ce pan du langage resté dans l’ombre : le corps, la sensibilité, le féminin, l’intime, le nourricier, les fonctions de la vie prêtes à élaborer le cri nouveau ». Elle propose un « cri nouveau » où se reconnaissent la femme et l’homme, tournant le dos à la dictature de l’érotisme fantasmé. Et de conclure : « L’écriture, en se faisant plus compréhensive et directe, en nous ressemblant plus, pourrait enfin aider les hommes et les femmes à inscrire les lois d’amour, de justice et de respect plus charnellement, plus profondément, plus intimement en eux, là où dans le langage, ces lois deviendraient alors si proches, si vraies, si étroitement confondues avec notre affectif, qu’elles feraient partie de nous, de notre instinct de survie… »

En refermant Femmes et littérature, je me suis demandé où en était cette nouvelle humanité tant souhaitée à l’orée de 2018, sans pouvoir répondre brièvement. Chose certaine, les récentes dénonciations faites par des femmes au prise avec les inconduites de mâles dominateurs se croyant tout permis et de celles discriminées au niveau salariale par rapport à leurs collègues masculins, s’ajoutent aux constations que font plusieurs des écrivaines avec lesquelles Jean Royer s’est entretenu.

mercredi 10 janvier 2018

Myriam Gagnon
Michel Dallaire, de l’idée à l’objet
Montréal, Éditions du passage, 2017, 268 p., 49,95 $.

Joindre le beau à l’utile

Michel Dallaire, né à Paris-du-Destin le 15 août 1942, est un designer industriel de génie ou, en termes folkloriques, un artisan patenteux et laborieux. Cela résume, sans malice, les 75 ans d’un créateur dont nous connaissons trop peu les réalisations et l’itinéraire hors du commun qui l’a mené jusque-là. Pour en savoir plus sur l’homme et l’œuvre, survolons Michel Dallaire, de l’idée à l’objet, la monographie que Myriam Gagnon lui consacre, en harmonie avec l’exposition que le Musée de la Civilisation de Québec (https://www.mcq.org/fr/) présentée jusqu’au 26 août 2018.




Deux photos m’interpellent: celle où, à 4 ans, il est en compagnie de Jean-Philippe Dallaire et cette autre récente prise lors d’un événement de la Fondation Émile-Nelligan qu’il préside. Même rondeur du visage, même regard scrutateur, même sourire moqueur si accueillant remarqué lors de la remise du prix Gilles-Corbeille à mon ami VLB, en 2011. « Sympathique, doté en plus d’un sens de l’humour ravageur et d’une bonne dose de charisme, c’est le genre de personne dont on cherche la compagnie » résume bien sa personnalité.
Sa vie, de la naissance à l’adolescence, n’est pas un conte de fées, mais il croise quelques bonnes gens qui éclairent sa route autrement ombrageuse. Il en va ainsi de sa tante Thérèse et de son mari Georges Ayotte, décorateur, ensemblier, scénographie, maquettiste et mélomane; on ne peut douter de l’influence de ce dernier sur l’avenir du garçon, curieux de tout. Rien de surprenant alors que « l’adolescent s’inscrive aux Arts appliqués avec deux atouts dans sa manche : un coup de crayon précis […] et une solide base en ébénisterie ».
Le design industriel ne pouvait trouver meilleur élève que Michel Dallaire, car pour lui « le design est avant tout une question de gros bon sens […] une démarche intellectuelle d’interrogation et de problématisation des enjeux humains, sociaux ou culturels ». Non seulement ne doit-il pas concevoir l’objet que sur la table à dessin, mais aussi en réaliser le prototype en atelier en tenant compte de l’utilisation souhaitée.
Pensons au « SportRack » qu’il a conçu et réalisé en 1980 pour l’homme d’affaires Maurice Pinsonnault. Celui-ci voulait produire « un support à skis pour toit de voiture qui s’installe rapidement ». Dallaire a poussé l’idée jusqu’à la polyvalence en le rendant apte à porter vélos, planches à voile ou bagages.
Sa formation professionnelle, Michel Dallaire l’a acquise ici, entre autres aux côtés de Julien Hébert, père du design industriel québécois, mais aussi en Scandinavie et auprès de Dieter Rams, « figure emblématique du néo-fonctionnalisme allemand », lui-même inspiré du mouvement Bauhaus. De là, on comprend pourquoi la «beauté des objets [que Dallaire] créés est ainsi liée à l’harmonie entre les différentes composantes, leur séduction tient au plaisir de ressentir cette harmonie. »
Parmi les nombreux projets réalisés par M. Dallaire dont on parle encore, il y a la bouteille d’eau de javel Lavo, le flambeau des Olympiques montréalais à l’huile d’olive (dont les péripéties font bien rire), le mobilier du village olympique et de la Grande Bibliothèque, le moniteur pour bébés Angel Care, le support à vélos urbains, etc. Ce qui m’a profondément touché, c’est la simplicité, presque naïve, du designer à raconter d’où lui vient l’étincelle de la créativité d’où émergent ses réalisations.

En refermant Michel Dallaire, de l’idée à l’objet, j’ai été envahie par une grande émotion, celle d’avoir rencontré, à travers les pages du livre qui lui rend hommage, un homme d’excellence pour qui « la modestie est le genre d’orgueil qui déplaît le moins », selon une phrase de Jules Renard.

mercredi 27 décembre 2017

Meilleurs vœux à toutes et tous.
Que 2018 soit à la hauteur de vos attentes!
De retour le mercredi 10 janvier pour vous entretenir de Michel Dallaire, de l'idée à l'objet (du passage, 2017).

mercredi 20 décembre 2017

Francis Leclerc
Pieds nus dans l’aube. Du roman au grand écran, photos de Daniel Guy
Montréal, Fides, 2017, 132 p., 29,95 $.

 Quand l’adolescence déjoue l’enfance

Un film tiré d’un roman n’est jamais autre chose que la lecture qu’en a faite le cinéaste. C’est aussi différent que d’être lecteur et spectateur. Or, Francis Leclerc a choisi Pieds nus dans l’aube, premier roman de son père Félix, paru en 1946, pour en faire du cinéma. C’était un défi multiple, entre autres parce que le livre n’est pas un roman classique, mais une suite de nouvelles qui décrivent une fresque poétique de la vie d’un enfant en Mauricie.
Le réalisateur s’est associé avec le conteur Fred Pellerin pour mettre en mots les personnages et les images qu’il a choisies pour animer le récit. Il a aussi proposé à Daniel Guy, vieux compagnon des plateaux de tournage, de documenter le tournage à sa guise. Cela fut la genèse de Pieds nus dans l’aube : du roman au grand écran.


Ce livre n’a rien de comparable sur le rayon des beaux livres. Ni revue de tournage ni album souvenir, c’est un ouvrage insaisissable comme le roman de Leclerc. On y trouve le récit de la démarche artistique du cinéaste, les techniques de photographie utilisées par Daniel Guy, une séquence de dialogues de Pellerin-Leclerc et une entrevue de ce dernier avec P. Douville pour la Fabrique culturelle (https://www.lafabriqueculturelle.tv/).
Le texte du cinéaste nous fait passer de l’autre côté du miroir, cette partie étamée de la démarche créative entre littérature et cinéma. À cela s’ajoute en filigrane le rapport de filiation entre Francis et son père Félix. Il y a là de la timidité et du respect enveloppés de mille précautions tant l’émotion que j’ai ressentie est grande. Cela est aussi perceptible dans l’extrait du scénario retenu pour le livre.
Les photographies sont une exposition de petits chefs-d’œuvre que le roman et des moments intangibles du tournage ont inspirés à Daniel Guy. Nul besoin de longues explications quand on lit «Le point de vue du photographe», le récit de cette aventure artistique parallèle au film avec comme objectif d’illustrer le livre. J’ignorais la technique des photos en sténopé (« petit trou dans la paroi d’une chambre noire, servant d’objectif photographique »), mais j’ai vite compris que ce procédé exigeait une lenteur à l’opposé du rythme d’un plateau de tournage.
Il a donc fallu que le photographe ait recours à un plan B et multiplie les procédés pour capter la lumière de ses mises en scène. Cette première étape, aussi laborieuse fût-elle, ne l’a pas empêché de faire toutes les manipulations nécessaires au transfert des images sur les supports appropriés. Puis, l’éditeur Fides a poursuivi ce travail d’artisan en choisissant d’imprimer le livre sur du papier de grande qualité, du «Roland Enviro Satin 160M». Le résultat est tout simplement remarquable.
Un très beau livre, vous dis-je, à la hauteur d’un des pères de la culture québécoise, Félix Leclerc.




Le petit livre bleu (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. De Vaudreuil à l’Île d’Orléans, Félix Leclerc a été par-dessus tout un grand écrivain dont les œuvres chantées ont fait oublier ses contes, fables, romans, pièces de théâtre et maximes. On se souvient de Pieds nus dans l’aube, mais peu de Moi, mes souliers qui en est, en quelque sorte, la suite, et dont Jean Giono signa la préface. En 1961, il publie Le calepin d’un flâneur chez Fides, son éditeur le plus important; il a ainsi réuni des aphorismes qu’on étiqueta maximes à l’époque où les règles morales étaient comme une ultime reconnaissance de la littérature des bien-pensants et des curés. Puis paru, en 1979, Le petit livre bleu ou Le nouveau calepin du même flâneur. Ce livre revient sans avoir pris une ride, il semble même avoir vu au-delà des contingences un peu de l’avenir du Québec.





Dernier calepin (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. Publié quelques mois après le décès de l’écrivain en 1988, cet ultime recueil d’aphorismes a des allures de testament littéraire. En ouvrant ce livre, j’ai entendu « la voix violoncelle » dont parle Nathalie Leclerc dans La voix de mon père. J’y ai lu ces images brèves faites d’une écriture dont il avait seul le savoir-faire, la tournure. J’ai pris plaisir à l’imaginer interprétant les dialogues ou les monologues des saynètes éparpillées à travers les pages du Dernier calepin. Cela m’a rappelé que le barde aurait aimé qu’on se souvienne de lui comme un homme de théâtre. Encore dans ce recueil, comme dans nombre de ses chansons, on constate à quel point il a le sens du jeu, du duel entre le passé et le présent, l’espoir et le chagrin. Je partage l’avis que ce calepin « est empreint d’une certaine nostalgie » irrémédiable en vieillissant.


Réjean Ducharme
Le lactume, dessins inédits de l’auteur présenté par Rolf Puls
Montréal, Éditions du passage, 2017, 248 p., 44,95 $.
Puisque nous sommes au rayon de ces livres-là, je vous invite à visiter le site des Éditions du passage pour y admirer, Le Lactume, le dernier livre du regretté Réjean Ducharme paru à titre posthume (http://www.editionsdupassage.com/fr/livre/nouveautes/104/le-lactume). Présenté par Rolf Puls, l’éditeur québécois de Gallimard qui publia Ducharme, cet album de dessins fut envoyé à Robert Massin, alors directeur artistique de Gallimard, en 1966. Il était accompagné de la note suivante : « Veuillez ne pas trouver insolent que je vous soumette ces dessins, je ne sais pas plus dessiner qu’écrire. Seulement, est-ce qu’il ne suffit pas d’être de la race humaine pour prétendre parler aux êtres humains? »
Pour les passionnés de l’œuvre de Ducharme et les bibliophiles, je rappelle que Lanctôt éditeur a publié en 2004, Tropoux des œuvres de la collection Forget-Georgesco réalisées par l’écrivain sous son pseudonyme d’artiste visuel, Roch Plante.
Tout est dit. Il ne reste qu’à parcourir lentement ce musée de papier, scrutant ce cahier à colorier et les notes qui les accompagnent.