mercredi 20 décembre 2017

Francis Leclerc
Pieds nus dans l’aube. Du roman au grand écran, photos de Daniel Guy
Montréal, Fides, 2017, 132 p., 29,95 $.

 Quand l’adolescence déjoue l’enfance

Un film tiré d’un roman n’est jamais autre chose que la lecture qu’en a faite le cinéaste. C’est aussi différent que d’être lecteur et spectateur. Or, Francis Leclerc a choisi Pieds nus dans l’aube, premier roman de son père Félix, paru en 1946, pour en faire du cinéma. C’était un défi multiple, entre autres parce que le livre n’est pas un roman classique, mais une suite de nouvelles qui décrivent une fresque poétique de la vie d’un enfant en Mauricie.
Le réalisateur s’est associé avec le conteur Fred Pellerin pour mettre en mots les personnages et les images qu’il a choisies pour animer le récit. Il a aussi proposé à Daniel Guy, vieux compagnon des plateaux de tournage, de documenter le tournage à sa guise. Cela fut la genèse de Pieds nus dans l’aube : du roman au grand écran.


Ce livre n’a rien de comparable sur le rayon des beaux livres. Ni revue de tournage ni album souvenir, c’est un ouvrage insaisissable comme le roman de Leclerc. On y trouve le récit de la démarche artistique du cinéaste, les techniques de photographie utilisées par Daniel Guy, une séquence de dialogues de Pellerin-Leclerc et une entrevue de ce dernier avec P. Douville pour la Fabrique culturelle (https://www.lafabriqueculturelle.tv/).
Le texte du cinéaste nous fait passer de l’autre côté du miroir, cette partie étamée de la démarche créative entre littérature et cinéma. À cela s’ajoute en filigrane le rapport de filiation entre Francis et son père Félix. Il y a là de la timidité et du respect enveloppés de mille précautions tant l’émotion que j’ai ressentie est grande. Cela est aussi perceptible dans l’extrait du scénario retenu pour le livre.
Les photographies sont une exposition de petits chefs-d’œuvre que le roman et des moments intangibles du tournage ont inspirés à Daniel Guy. Nul besoin de longues explications quand on lit «Le point de vue du photographe», le récit de cette aventure artistique parallèle au film avec comme objectif d’illustrer le livre. J’ignorais la technique des photos en sténopé (« petit trou dans la paroi d’une chambre noire, servant d’objectif photographique »), mais j’ai vite compris que ce procédé exigeait une lenteur à l’opposé du rythme d’un plateau de tournage.
Il a donc fallu que le photographe ait recours à un plan B et multiplie les procédés pour capter la lumière de ses mises en scène. Cette première étape, aussi laborieuse fût-elle, ne l’a pas empêché de faire toutes les manipulations nécessaires au transfert des images sur les supports appropriés. Puis, l’éditeur Fides a poursuivi ce travail d’artisan en choisissant d’imprimer le livre sur du papier de grande qualité, du «Roland Enviro Satin 160M». Le résultat est tout simplement remarquable.
Un très beau livre, vous dis-je, à la hauteur d’un des pères de la culture québécoise, Félix Leclerc.




Le petit livre bleu (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. De Vaudreuil à l’Île d’Orléans, Félix Leclerc a été par-dessus tout un grand écrivain dont les œuvres chantées ont fait oublier ses contes, fables, romans, pièces de théâtre et maximes. On se souvient de Pieds nus dans l’aube, mais peu de Moi, mes souliers qui en est, en quelque sorte, la suite, et dont Jean Giono signa la préface. En 1961, il publie Le calepin d’un flâneur chez Fides, son éditeur le plus important; il a ainsi réuni des aphorismes qu’on étiqueta maximes à l’époque où les règles morales étaient comme une ultime reconnaissance de la littérature des bien-pensants et des curés. Puis paru, en 1979, Le petit livre bleu ou Le nouveau calepin du même flâneur. Ce livre revient sans avoir pris une ride, il semble même avoir vu au-delà des contingences un peu de l’avenir du Québec.





Dernier calepin (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. Publié quelques mois après le décès de l’écrivain en 1988, cet ultime recueil d’aphorismes a des allures de testament littéraire. En ouvrant ce livre, j’ai entendu « la voix violoncelle » dont parle Nathalie Leclerc dans La voix de mon père. J’y ai lu ces images brèves faites d’une écriture dont il avait seul le savoir-faire, la tournure. J’ai pris plaisir à l’imaginer interprétant les dialogues ou les monologues des saynètes éparpillées à travers les pages du Dernier calepin. Cela m’a rappelé que le barde aurait aimé qu’on se souvienne de lui comme un homme de théâtre. Encore dans ce recueil, comme dans nombre de ses chansons, on constate à quel point il a le sens du jeu, du duel entre le passé et le présent, l’espoir et le chagrin. Je partage l’avis que ce calepin « est empreint d’une certaine nostalgie » irrémédiable en vieillissant.


Réjean Ducharme
Le lactume, dessins inédits de l’auteur présenté par Rolf Puls
Montréal, Éditions du passage, 2017, 248 p., 44,95 $.
Puisque nous sommes au rayon de ces livres-là, je vous invite à visiter le site des Éditions du passage pour y admirer, Le Lactume, le dernier livre du regretté Réjean Ducharme paru à titre posthume (http://www.editionsdupassage.com/fr/livre/nouveautes/104/le-lactume). Présenté par Rolf Puls, l’éditeur québécois de Gallimard qui publia Ducharme, cet album de dessins fut envoyé à Robert Massin, alors directeur artistique de Gallimard, en 1966. Il était accompagné de la note suivante : « Veuillez ne pas trouver insolent que je vous soumette ces dessins, je ne sais pas plus dessiner qu’écrire. Seulement, est-ce qu’il ne suffit pas d’être de la race humaine pour prétendre parler aux êtres humains? »
Pour les passionnés de l’œuvre de Ducharme et les bibliophiles, je rappelle que Lanctôt éditeur a publié en 2004, Tropoux des œuvres de la collection Forget-Georgesco réalisées par l’écrivain sous son pseudonyme d’artiste visuel, Roch Plante.
Tout est dit. Il ne reste qu’à parcourir lentement ce musée de papier, scrutant ce cahier à colorier et les notes qui les accompagnent.

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