mercredi 24 janvier 2018

Roger Des Roches
Faire crier les nuages
Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Poésie », 2017, 196 p., 18,95 $ (papier), 13,99 $ (numérique).

« Éloge au chaos »

Après une longue séquence de lectures de proses narratives, je m’éloigne de tous ces univers fictifs pour revenir à l’essentiel de la littérature, le poème. J’amortis la chute du haut des nuages des pays inventés sur la terre grasse et riche des mots qui éclatent en bulles, évoquant dans l’esprit du lecteur des images à ne plus savoir qu’en faire, en empruntant les routes d’un essai comme ces entretiens sur la création de Jean Royer recensés l’autre jour.
J’entreprends ainsi l’an nouveau avec, pour compagnon de route, Faire crier les nuages, le 39e livre que publie Roger Des Roches depuis Corps accessoires paru au Jour en 1970, cet éditeur de tous les possibles, pollinisateur d’une vaste ruche dont tant d’abeilles tournoient et bourdonnent toujours au sommet de la littérature québécoise, même 50 ans passés.




Oui, Roger Des Roches est de cet essaim où il est resté le temps de deux ouvrages avant de passer chez celui des frères François et Marcel Hébert, à l’enseigne de la revue Les Herbes rouges, dont les 202 numéros sont désormais disponibles sur le site la BAnQ, d’érudit, devenue maison d’édition en 1978. Fidèle à cet éditeur depuis, il a publié grosso modo un recueil de poésie par année, sauf une intermission d’une dizaine d’années où il a plongé, avec succès, là où on ne l’attendait pas, dans l’univers de la littérature jeunesse.
J’avoue candidement que j’ai suivi à distance sa production, n’étant pas à l’aise de recenser une poésie aux formes « dictées par la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale », une poésie inspirée du surréalisme d’André Breton. La critique d’ici a d’ailleurs souvent écrit que l’œuvre de R. Des Roches était une « recherche formelle, traitement des mots comme pures sonorités, éclatement sémantique, confusion du discours, abolition des conventions… »
Chose certaine, son œuvre poétique s’est transformée et le formalisme d’autrefois n’a plus les aspérités rébarbatives d’alors aux yeux des modestes lecteurs de poésie. Avec Faire crier les nuages, un énorme recueil de 172 poèmes en vers et en proses poétiques, je constate que si l’urgence et la spontanéité de dire sont toujours présents, une certaine sérénité se dégage de l’ensemble.
Ne cherchez pas de sens formels ou même alchimiques aux vers ou même aux poèmes. Il vaut mieux vous laisser porter par les images en faisant bondir votre regard, attentif, des unes aux autres comme si une vaste féérie vous émerveillait. Surtout, ne tentez pas de comprendre l’intention du poète, laissez plutôt votre esprit créer son propre chemin vers un panorama intérieur de sensations, puis, petit à petit, de sentiments bons ou mauvais. Comme l’écrit Gérald Gaudet en entrevue avec Des Roches : « Toi, tu construis; moi, je suis un lecteur. Je suis amené à créer mes propres liens, à bâtir ma propre histoire, à composer mon livre en fait. »
C’est bien de parler de cette poésie, mais vaut mieux que je vous propose un passage qui, à mon avis, illustre la proposition de l’auteur : « Neige capitale, l’œil moisi, ce petit agenouillé, le petit en communion, dos droit, ventre qui devine contours et avenir. Un jour, territoires toujours flous, il fera le fiévreux, la musique sera l’orage, la correction, la soupe. Il hallucinera, les remords troués, les jambes fumées à l’idée d’habiter à jamais cette caverne aux bêtes exigeantes. » (p. 61)
Puis, ce qui semble être le titre des poèmes n’est pas toujours en lien avec les mots qu’il surplombe. Cependant, si on s’amuse à lire ces intitulés à la queue leu leu, on a raison de constater qu’ils sont eux aussi un poème, un long poème qui embrasse tous les thèmes.

Quelle agréable façon que d’avoir débuté l’année 2018 en rafraîchissant son imaginaire à l’aune de la poésie de Roger Des Roches!

mercredi 17 janvier 2018

Jean Royer
Femmes et littérature. Entretiens sur la création
Montréal, Bibliothèque québécoises, 2017, 232 p., 14,95 $.

Dans l’univers créateur des écrivaines

J’ai convié mon ami, l’écrivain Jean Royer, à ma table de lecture pour terminer l’année 2017. Il nous propose ce que la littérature offre de plus introspectif, soit la réflexion d’auteures sur leur art, à travers les pages de Femmes et littérature. Entretiens sur la création. L’ouvrage donne à lire un choix de rencontres qu’il a faites avec des écrivaines d’ici et d’ailleurs de 1978 à 1995, la plupart parues dans Le Devoir et dans cinq volumes parus à l’Hexagone, auxquelles s’ajoutent quelques inédits.
Un mot sur ce passeur dont le travail m’inspire et me sert de modèle. Poète et écrivain Jean Royer a publié à ce jour une quarantaine d’ouvrages: des récits — dont les récits autobiographiques Les trois mains —, des essais — dont l’incontournable Introduction à la poésie québécoise et Gaston Miron sur parole. Un portrait et sept entretiens—– et une vingtaine de recueils de poésie. Il a aussi fait paraître des anthologies, dont Le Québec en poésie (Gallimard). Il a fondé la revue de poésie Estuaire en 1976. Il a dirigé les pages culturelles du Devoir, où il a aussi été critique littéraire, avant de prendre en charge les Éditions de l’Hexagone. Il a présidé la Rencontre québécoise internationale des écrivains de 1997 à 2005. Nommé membre de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1998, il a aussi reçu le prix Claude-Sernet en France, le prix Alain-Grandbois au Québec et le prix Athanase-David en 2014, entre autres distinctions. Il est membre de l’Académie des lettres du Québec.




Revenons à Femmes et littérature, un très bon exemple de journalisme littéraire éclairé. Il faut dire que l’entretien tient plus de la conversation que de l’entrevue ponctuelle, ce qui nous permet de partager l’intimité intellectuelle des protagonistes, de la connaissance de l’œuvre de l’essayiste aux réflexions de chacune des 30 invitées sur la création littéraire. Tirés d’un vaste corpus, ces rencontres se sont déroulées soit à l’occasion des Rencontres québécoises internationales des écrivains, soit au moment de la parution d’un nouvel ouvrage que l’essayiste Royer met en perspective de l’ensemble de l’œuvre des écrivaines dont il a une vaste connaissance.
S’il m’est impossible de rendre compte de chacune des conversations, je constate que plusieurs des sujets abordés, dont l’objectif récurrent de changer les rapports femmes-hommes tant dans le processus de la création littéraire que dans la vie de couple et la vie en société, sont loin d’être désuets. La culture occidentale fait généralement plus de place aux femmes dans plusieurs domaines, dont la littérature, mais l’hégémonie masculine est toujours présente et puissante. Une des auteures s’interroge d’ailleurs: comment créer en toute liberté lorsqu’une œuvre sera, la plupart du temps, reçue qu’avec le consentement d’un éditeur masculin?
Quelques exemples tirés de ce riche matériau que sont ces entretiens illustrent la diversité des points de vue. Ainsi, l’écrivaine et traductrice Hélène Rioux n’hésite pas à dire : «… il faut savoir aussi que l’écrivain n’a qu’une chose à dire, qu’il creuse le même sillon durant toute sa vie. Bien sûr, on essaie de le dire de mieux en mieux et de façon plus précise à chaque livre, mais dans le fond on n’a qu’une chose à dire. »
Je retiens aussi le propos de l’écrivaine française Chantal Chawaf dont l’« écriture explore la force affective des mots », elle pour qui il faut « une écriture qui éclaire ce pan du langage resté dans l’ombre : le corps, la sensibilité, le féminin, l’intime, le nourricier, les fonctions de la vie prêtes à élaborer le cri nouveau ». Elle propose un « cri nouveau » où se reconnaissent la femme et l’homme, tournant le dos à la dictature de l’érotisme fantasmé. Et de conclure : « L’écriture, en se faisant plus compréhensive et directe, en nous ressemblant plus, pourrait enfin aider les hommes et les femmes à inscrire les lois d’amour, de justice et de respect plus charnellement, plus profondément, plus intimement en eux, là où dans le langage, ces lois deviendraient alors si proches, si vraies, si étroitement confondues avec notre affectif, qu’elles feraient partie de nous, de notre instinct de survie… »

En refermant Femmes et littérature, je me suis demandé où en était cette nouvelle humanité tant souhaitée à l’orée de 2018, sans pouvoir répondre brièvement. Chose certaine, les récentes dénonciations faites par des femmes au prise avec les inconduites de mâles dominateurs se croyant tout permis et de celles discriminées au niveau salariale par rapport à leurs collègues masculins, s’ajoutent aux constations que font plusieurs des écrivaines avec lesquelles Jean Royer s’est entretenu.

mercredi 10 janvier 2018

Myriam Gagnon
Michel Dallaire, de l’idée à l’objet
Montréal, Éditions du passage, 2017, 268 p., 49,95 $.

Joindre le beau à l’utile

Michel Dallaire, né à Paris-du-Destin le 15 août 1942, est un designer industriel de génie ou, en termes folkloriques, un artisan patenteux et laborieux. Cela résume, sans malice, les 75 ans d’un créateur dont nous connaissons trop peu les réalisations et l’itinéraire hors du commun qui l’a mené jusque-là. Pour en savoir plus sur l’homme et l’œuvre, survolons Michel Dallaire, de l’idée à l’objet, la monographie que Myriam Gagnon lui consacre, en harmonie avec l’exposition que le Musée de la Civilisation de Québec (https://www.mcq.org/fr/) présentée jusqu’au 26 août 2018.




Deux photos m’interpellent: celle où, à 4 ans, il est en compagnie de Jean-Philippe Dallaire et cette autre récente prise lors d’un événement de la Fondation Émile-Nelligan qu’il préside. Même rondeur du visage, même regard scrutateur, même sourire moqueur si accueillant remarqué lors de la remise du prix Gilles-Corbeille à mon ami VLB, en 2011. « Sympathique, doté en plus d’un sens de l’humour ravageur et d’une bonne dose de charisme, c’est le genre de personne dont on cherche la compagnie » résume bien sa personnalité.
Sa vie, de la naissance à l’adolescence, n’est pas un conte de fées, mais il croise quelques bonnes gens qui éclairent sa route autrement ombrageuse. Il en va ainsi de sa tante Thérèse et de son mari Georges Ayotte, décorateur, ensemblier, scénographie, maquettiste et mélomane; on ne peut douter de l’influence de ce dernier sur l’avenir du garçon, curieux de tout. Rien de surprenant alors que « l’adolescent s’inscrive aux Arts appliqués avec deux atouts dans sa manche : un coup de crayon précis […] et une solide base en ébénisterie ».
Le design industriel ne pouvait trouver meilleur élève que Michel Dallaire, car pour lui « le design est avant tout une question de gros bon sens […] une démarche intellectuelle d’interrogation et de problématisation des enjeux humains, sociaux ou culturels ». Non seulement ne doit-il pas concevoir l’objet que sur la table à dessin, mais aussi en réaliser le prototype en atelier en tenant compte de l’utilisation souhaitée.
Pensons au « SportRack » qu’il a conçu et réalisé en 1980 pour l’homme d’affaires Maurice Pinsonnault. Celui-ci voulait produire « un support à skis pour toit de voiture qui s’installe rapidement ». Dallaire a poussé l’idée jusqu’à la polyvalence en le rendant apte à porter vélos, planches à voile ou bagages.
Sa formation professionnelle, Michel Dallaire l’a acquise ici, entre autres aux côtés de Julien Hébert, père du design industriel québécois, mais aussi en Scandinavie et auprès de Dieter Rams, « figure emblématique du néo-fonctionnalisme allemand », lui-même inspiré du mouvement Bauhaus. De là, on comprend pourquoi la «beauté des objets [que Dallaire] créés est ainsi liée à l’harmonie entre les différentes composantes, leur séduction tient au plaisir de ressentir cette harmonie. »
Parmi les nombreux projets réalisés par M. Dallaire dont on parle encore, il y a la bouteille d’eau de javel Lavo, le flambeau des Olympiques montréalais à l’huile d’olive (dont les péripéties font bien rire), le mobilier du village olympique et de la Grande Bibliothèque, le moniteur pour bébés Angel Care, le support à vélos urbains, etc. Ce qui m’a profondément touché, c’est la simplicité, presque naïve, du designer à raconter d’où lui vient l’étincelle de la créativité d’où émergent ses réalisations.

En refermant Michel Dallaire, de l’idée à l’objet, j’ai été envahie par une grande émotion, celle d’avoir rencontré, à travers les pages du livre qui lui rend hommage, un homme d’excellence pour qui « la modestie est le genre d’orgueil qui déplaît le moins », selon une phrase de Jules Renard.

mercredi 27 décembre 2017

Meilleurs vœux à toutes et tous.
Que 2018 soit à la hauteur de vos attentes!
De retour le mercredi 10 janvier pour vous entretenir de Michel Dallaire, de l'idée à l'objet (du passage, 2017).

mercredi 20 décembre 2017

Francis Leclerc
Pieds nus dans l’aube. Du roman au grand écran, photos de Daniel Guy
Montréal, Fides, 2017, 132 p., 29,95 $.

 Quand l’adolescence déjoue l’enfance

Un film tiré d’un roman n’est jamais autre chose que la lecture qu’en a faite le cinéaste. C’est aussi différent que d’être lecteur et spectateur. Or, Francis Leclerc a choisi Pieds nus dans l’aube, premier roman de son père Félix, paru en 1946, pour en faire du cinéma. C’était un défi multiple, entre autres parce que le livre n’est pas un roman classique, mais une suite de nouvelles qui décrivent une fresque poétique de la vie d’un enfant en Mauricie.
Le réalisateur s’est associé avec le conteur Fred Pellerin pour mettre en mots les personnages et les images qu’il a choisies pour animer le récit. Il a aussi proposé à Daniel Guy, vieux compagnon des plateaux de tournage, de documenter le tournage à sa guise. Cela fut la genèse de Pieds nus dans l’aube : du roman au grand écran.


Ce livre n’a rien de comparable sur le rayon des beaux livres. Ni revue de tournage ni album souvenir, c’est un ouvrage insaisissable comme le roman de Leclerc. On y trouve le récit de la démarche artistique du cinéaste, les techniques de photographie utilisées par Daniel Guy, une séquence de dialogues de Pellerin-Leclerc et une entrevue de ce dernier avec P. Douville pour la Fabrique culturelle (https://www.lafabriqueculturelle.tv/).
Le texte du cinéaste nous fait passer de l’autre côté du miroir, cette partie étamée de la démarche créative entre littérature et cinéma. À cela s’ajoute en filigrane le rapport de filiation entre Francis et son père Félix. Il y a là de la timidité et du respect enveloppés de mille précautions tant l’émotion que j’ai ressentie est grande. Cela est aussi perceptible dans l’extrait du scénario retenu pour le livre.
Les photographies sont une exposition de petits chefs-d’œuvre que le roman et des moments intangibles du tournage ont inspirés à Daniel Guy. Nul besoin de longues explications quand on lit «Le point de vue du photographe», le récit de cette aventure artistique parallèle au film avec comme objectif d’illustrer le livre. J’ignorais la technique des photos en sténopé (« petit trou dans la paroi d’une chambre noire, servant d’objectif photographique »), mais j’ai vite compris que ce procédé exigeait une lenteur à l’opposé du rythme d’un plateau de tournage.
Il a donc fallu que le photographe ait recours à un plan B et multiplie les procédés pour capter la lumière de ses mises en scène. Cette première étape, aussi laborieuse fût-elle, ne l’a pas empêché de faire toutes les manipulations nécessaires au transfert des images sur les supports appropriés. Puis, l’éditeur Fides a poursuivi ce travail d’artisan en choisissant d’imprimer le livre sur du papier de grande qualité, du «Roland Enviro Satin 160M». Le résultat est tout simplement remarquable.
Un très beau livre, vous dis-je, à la hauteur d’un des pères de la culture québécoise, Félix Leclerc.




Le petit livre bleu (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. De Vaudreuil à l’Île d’Orléans, Félix Leclerc a été par-dessus tout un grand écrivain dont les œuvres chantées ont fait oublier ses contes, fables, romans, pièces de théâtre et maximes. On se souvient de Pieds nus dans l’aube, mais peu de Moi, mes souliers qui en est, en quelque sorte, la suite, et dont Jean Giono signa la préface. En 1961, il publie Le calepin d’un flâneur chez Fides, son éditeur le plus important; il a ainsi réuni des aphorismes qu’on étiqueta maximes à l’époque où les règles morales étaient comme une ultime reconnaissance de la littérature des bien-pensants et des curés. Puis paru, en 1979, Le petit livre bleu ou Le nouveau calepin du même flâneur. Ce livre revient sans avoir pris une ride, il semble même avoir vu au-delà des contingences un peu de l’avenir du Québec.





Dernier calepin (Bibliothèque québécoises, 2017) par Félix Leclerc. Publié quelques mois après le décès de l’écrivain en 1988, cet ultime recueil d’aphorismes a des allures de testament littéraire. En ouvrant ce livre, j’ai entendu « la voix violoncelle » dont parle Nathalie Leclerc dans La voix de mon père. J’y ai lu ces images brèves faites d’une écriture dont il avait seul le savoir-faire, la tournure. J’ai pris plaisir à l’imaginer interprétant les dialogues ou les monologues des saynètes éparpillées à travers les pages du Dernier calepin. Cela m’a rappelé que le barde aurait aimé qu’on se souvienne de lui comme un homme de théâtre. Encore dans ce recueil, comme dans nombre de ses chansons, on constate à quel point il a le sens du jeu, du duel entre le passé et le présent, l’espoir et le chagrin. Je partage l’avis que ce calepin « est empreint d’une certaine nostalgie » irrémédiable en vieillissant.


Réjean Ducharme
Le lactume, dessins inédits de l’auteur présenté par Rolf Puls
Montréal, Éditions du passage, 2017, 248 p., 44,95 $.
Puisque nous sommes au rayon de ces livres-là, je vous invite à visiter le site des Éditions du passage pour y admirer, Le Lactume, le dernier livre du regretté Réjean Ducharme paru à titre posthume (http://www.editionsdupassage.com/fr/livre/nouveautes/104/le-lactume). Présenté par Rolf Puls, l’éditeur québécois de Gallimard qui publia Ducharme, cet album de dessins fut envoyé à Robert Massin, alors directeur artistique de Gallimard, en 1966. Il était accompagné de la note suivante : « Veuillez ne pas trouver insolent que je vous soumette ces dessins, je ne sais pas plus dessiner qu’écrire. Seulement, est-ce qu’il ne suffit pas d’être de la race humaine pour prétendre parler aux êtres humains? »
Pour les passionnés de l’œuvre de Ducharme et les bibliophiles, je rappelle que Lanctôt éditeur a publié en 2004, Tropoux des œuvres de la collection Forget-Georgesco réalisées par l’écrivain sous son pseudonyme d’artiste visuel, Roch Plante.
Tout est dit. Il ne reste qu’à parcourir lentement ce musée de papier, scrutant ce cahier à colorier et les notes qui les accompagnent.

mercredi 13 décembre 2017

Philippe Lavalette
Petite Madeleine
Montréal, Marchand de feuilles, 2017, 168 p., 23,95 $.

Comment faire son cinéma

Le cinéaste conçoit, scénarise, puis réalise un récit en trois dimensions. Philippe Lavalette est cinéaste et, en écrivant Petite Madeleine, il a animé l’histoire d’une lignée de femmes au destin tragique et aux aventures teintées des couleurs du temps passé.
Il y a d’abord Madeleine Fargeau, modèle de Modigliani (1884-1920). Le 4 janvier 1909, une de ses amies accouche d’une enfant qu’elle ne veut, ni ne peut garder. Madeleine conduit le nouveau-né à l’Assistance publique qui lui attribue son nom à elle.




À peine sevrée, on place bébé Fargeau chez les Tissier, jardiniers du château Devay. La vie chez ces gens est acceptable, surtout que Madeleine doit fréquenter l’école jusqu’à l’âge de 13 ans. Survient la guerre 14-18. Des recruteurs à la recherche de main-d’œuvre pour les bourgeois lui proposent de monter sur Paris. Elle refuse nette, préférant travailler sur une autre ferme de la région.
Les choses sont différentes chez les Denizieu où elle trouve Basile, un garçon de son âge dont la présence fait émerger des émotions qu’elle ignorait. Il veut la marier et qu’ils aient des enfants, ce qu’elle croit impossible. Arrive Roger Levasseur avec qui « elle connaît le premier vertige amoureux ». Enceinte, elle doit quitter les Denizieu et retourner chez les Tissier qui la reçoivent comme si elle était leur propre fille.
Philippe Lavalette a inséré, dans la trame, des lettres imaginaires adressées à Madeleine dans lesquelles il fait le lien entre sa propre vie et ce qu’il sait d’elle. Ces passages ressemblent à un monologue que l’écrivain dédie à sa grand-mère dont il a fini par retrouver la trace à travers un dédale de non-dits et de secrets de famille.
Revenons aux Tissier. Vieillis, ils n’ont plus l’énergie d’accompagner Madeleine, jeune maman. Survient le décès d’Émilie Courot qui laisse dans le deuil Paul, son jeune mari. On les présente et, les six mois de deuil passés, ils se marient, Paul reconnaissant Jeannine l’enfant née hors mariage.
Le couple a deux autres filles, Geneviève et Rolande. Jeannine « sera la seule à rompre sans équivoque le pacte de loyauté transmis de mère en fille » en refusant d’avoir à son tour un enfant de père inconnu. La guerre 39-45 arrive, Paul est envoyé dans une usine de munitions qu’il fuit avant qu’une bombe lui barre la route.
Jeannine « travaille à une chaîne de montage de téléphone noir à roulette », à Paris. Heureuse et libre, elle fait partie d’un club de marche et, lors d’une sortie, elle rencontre Jacques, tombe sous son charme et devient enceinte. Pas question d’être mère célibataire à son tour, elle traîne son compagnon à la mairie où ils s’épousent.
Rolande et Geneviève habitent toujours la maison familiale. La lettre d’un notaire fait croire à Madeleine qu’un bienfaiteur souhaite que Geneviève poursuive des études supérieures à ses frais. La veuve accepte ignorant que des proxénètes ont repéré sa fille et qu’elle deviendra vite la préférée des playboys de bonne famille. Quant à Rolande, aussi établie à Paris, elle veut améliorer son sort et profite de ses jours de congé pour suivre des cours de dactylographie. Après quoi « elle décroche sans difficulté un poste de dactylo dans un cabinet d’ingénieurs ». C’est sa façon de tourner le dos à son milieu, une décision qu’elle scelle en épousant un de ses patrons sans inviter les siens.
L’histoire se termine au MoMA de New York où la fille du romancier et son compagnon admirent Nu couché au coussin bleu, une toile de Modigliani dont la vraie Madeleine Fargeau fut le modèle. La jeune femme, prise d’un malaise soudain, comprend qu’elle est enceinte, continuant ainsi la tradition familiale.

Un roman est une œuvre en deux dimensions, celle de l’écrivain et celle du lecteur. Plus ces deux pôles se rapprochent, plus la fiction rejoint la réalité. Cela se produit avec Petite Madeleine grâce à la contextualisation du récit qu’apporte l’expérience cinématographique de Philippe Lavalette. Son roman n’est pas un scénario, mais une histoire animée par des techniques littéraires et d’autres, propres au cinéma.

mercredi 6 décembre 2017

Matthieu Simard
Ici, ailleurs
Québec, Alto, 2017, 128 p., 20,95 $.

L’agonie du lendemain

Depuis Échecs amoureux et autres niaiseries (Stanké, 2004), Matthieu Simard a fait paraître six romans, dont Ça sent la coupe porté à l’écran par Patrice Sauvé. L’univers qu’il a créé gravite autour de la vie de couple, des enjeux de la séduction à la constance du désir amoureux. Avec Ici, ailleurs (Alto, 2017), il va aux limites de ce lien affectif et de ses manifestations. Entrons dans cette histoire!
Marie et Simon, un couple mi-trentaine s’installe dans un village au destin tragique. Ainsi, la maison qu’ils ont achetée a une histoire qu’ils ignorent, comme nous les motifs qui les ont poussés à l’exil. Ces « pourquoi » auxquels ils ne cherchent pas vraiment de réponse deviendront malgré eux la quête de sens qu’ils n’ont d’autre choix que de mener.




N’eût été l’urgence que l’écriture de Simard suggère et le rythme qu’elle impose au récit, j’aurais mis le roman de côté, l’élément déclencheur me semblant traîner en longueur. J’ai heureusement compris à temps l’importance de cette lenteur assumée, essentielle à Marie et Simon comme aux autres personnages du récit.
Tous ont un destin qui affronte celui des autres, ce qu’on découvre petit à petit, et il ne peut en être autrement. Que ce soit Madeleine la restauratrice, Lyne la barmaid, Fisher le garagiste et homme à tout faire, l’épicier, les Lavoie ou Alice la sourde-muette, chacun vit dans sa bulle, incapable de communiquer avec les autres. Le paysage du village, le garage de Fisher, le bar, l’antenne cellulaire et la maison du vieux habitée par Marie et Simon sont comme une partition sur laquelle s’écrit l’histoire.
Marie et Simon se racontent, à tour de rôle. Ils partagent ainsi leur point de vue sur une situation de plus en plus dramatique qui met leur couple en péril. Pourquoi des urbains comme eux se sont-ils retranchés dans un petit village? « Nous nous sommes sauvés de la foule pour enterrer nos petites peines et cultiver nos grands espoirs dans la tranquillité rurale, mais nous avions oublié que c’est dans le désert que les bombes font le plus de bruit », de dire Marie.
Tout le monde connaît tout le monde et l’histoire de chacun dépend de celle des autres. Il y a là une consanguinité aux effets pervers que les villageois ne veulent pas partager avec des étrangers. Il y a, par exemple, l’impossible amour entre la restauratrice et l’épicier, lui qui a tout fait pour qu’elle s’intéresse à lui. Puis, Fisher, celui qui assaille Marie dès leur première rencontre au bar et sous les yeux sidérés de Simon, vit une solitude abyssale qui ne l’empêche pas de rendre service à tout un chacun. Quant à la famille Lavoie, elle vit en marge de ses concitoyens et son bonheur ruisselant donne des hauts le cœur à leur entourage; surtout qu’ils squattent souvent le parc du village frappé d’une malédiction. Quant à Alice, elle impose son silence pour se préserver des jugements et de la vindicte populaire que lui vaut un triste événement du passé.
Que font là Marie et Simon alors qu’ils portent le fardeau de leur propre peine? Leur exil aura sur eux l’effet d’un tourbillon qui emporte tout sur son passage. Ils n’ont d’autre choix que d’apprivoiser le décès Marguerite, leur fille, ce pourquoi ils ont fui la ville. C’est la tristesse du couple qui rapproche Alice de Simon, car la jeune femme comprend le vertige qu’il ressent au point de lui expliquer pourquoi on la croit sourde et muette.

Ici, ailleurs est, à mon avis, une œuvre de maturité, une histoire dont la trame a obligé Matthieu Simard de choisir et peser tous les mots, toutes les images de son discours littéraire afin qu’ils communiquent les faits, mais aussi l’état d’esprit de chacun des personnages. Le romancier les amène ainsi à développer une solidarité autour des malheurs communs, ce qui exclut Marie et Simon, les repoussant jusque dans les tranchées de la mort où git leur fille. Il ne pouvait en être autrement.