mercredi 2 avril 2025

Frédéric Arnould

C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé

Montréal, Québec Amérique, coll. « Essai », 2025, 288 p., 29,95 $.

« Eux autres, ils l’ont l’affaire… » 

Vous avez sans doute reconnu cette célèbre phrase d’Elvis Gratton, le bien nommé personnage imaginé par Pierre Falardeau et si bien incarné par Julien Poulin, deux éminents et regrettés créateurs.

Je ne suis pas un féru d’Histoire, celle avec une majuscule depuis qu’elle s’inscrit comme le miroir de toutes les époques, même celle où elle reposait sur la tradition orale. Cependant, ce que je vois se dérouler sur les écrans de télé, à la une de la presse traditionnelle sur papier ou électronique, ou montant à distance des chambres à écho que sont les réseaux sociaux, tout cela me ramène aux notions de fascisme, de nazisme ou de totalitarisme. De tels systèmes restreignent l’opposition individuelle à l’État et tendent à exercer une mainmise sur la totalité des activités de la société.

Prenant un pas de recul, j’ai voulu aller sur le terrain en compagnie du journaliste radio-canadien Frédéric Arnould racontant que C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé. Ce faisant, je souhaitais avoir un point de vue différent de celui des clips de quelques minutes, celui observé au moment même de la cueillette des informations, dans le non-dit sur lequel s’appuie un professionnel de l’information qui a une vaste et riche expérience, et dont la pratique de son métier de journaliste est irréprochable.

La matière est riche et il allait de soi que M. Arnould s’intéresse à plusieurs aspects de la vie sociopolitique d’un pays qui se considère souvent comme un continent, oubliant qu’il n’est que les États-Unis d’Amérique. Le continent, faut-il le rappeler, est composé de l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, chacun de ces territoires comptant plusieurs pays. C’est d’ailleurs pourquoi j’identifie toujours nos voisins du sud comme des États-Uniens. Pour les besoins de cette recension, je vais conserver les appellations Amérique et Américains pour éviter la confusion.

La matière est riche, dis-je. Arnould a donc choisi une dizaine de sujets qui caractérisent différents aspects illustrant l’état des lieux où la population et les États sont de moins en moins unis. Le titre des chapitres donne d’ailleurs un aperçu de son propos : « quand un mensonge menace la démocratie; des Américains poussés au divorce; la fameuse "Gerry-mander"; quand les armes à feu abîment les vies; quand 538 personnes décident pour 345 millions de citoyens; quand le patriotisme affiche ses couleurs; des lois pour les femmes entre la vie et la mort?; silence, on désinforme; quand la justice crée des rois; les chrétiens à l’assaut de la démocratie; les guerres de culture avant une vraie guerre? »

Chacun des chapitres s’intéresse au sujet de son intitulé en rassemblant divers événements, dont l’existence est confirmée par plusieurs sources, une des règles fondamentales du journalisme de terrain. J’ai choisi trois des onze thèmes développés croyant qu’ils nous aident à comprendre la complexité socioculturelle et sociopolitique d’une population morcelée en diverses communautés monolithiques.

Premier sujet qui nous est incompréhensible parce que si diamétralement opposé à notre conception de la démocratie et de la vie politique : un vote ne se traduit pas par l’élection d’un représentant. Comme le résume parfaitement l’essayiste, ce sont 538 personnes qui décident pour 345 millions de citoyens. Ces décideurs appartiennent aux « grands électeurs ».

« Ainsi, pour gagner la présidence américaine, il faut qu’un ou une candidate obtienne le chiffre magique de 270, soit la moitié du total plus un. Ce qui ne veut pas dire que celui qui gagne une majorité de votes des grands électeurs a forcément remporté le vote populaire. En fait, dans l’Histoire américaine, cinq présidents ont été élus sans avoir remporté le suffrage populaire : John Quincy Adams en 1824, Rutherford B. Hayes en 1876, Benjamin Harrison en 1888, Georges W. Bush en 2000 et Donald Trump en 2016. La logique implacable du collège électoral s’applique, peu importe. »

Pourquoi est-ce si compliqué? « C’est qu’à l’origine, les grands esprits qui ont fondé les États-Unis étaient divisés. Le Congrès devait-il choisir le président ou devait-il s’en remettre au peuple? Ils ont choisi l’option mitoyenne des grands électeurs parce qu’ils craignaient beaucoup de choses… Peur d’un pouvoir exécutif trop étendu, peur que le Congrès contrôle le locataire de la Maison-Blanche, peur que le président soit à la merci d’influences étrangères ou encore peur que certains politiciens abusent d’électeurs mal informés. »

On imagine que ces peurs peuvent profiter aux membres du collège électoral et au parti politique qu’ils représentent. Mais il y a mieux : la fameuse "Gerry-mander" qui permet de modifier la carte électorale presque selon la volonté des partis politiques qui contrôlent des territoires depuis des lustres et qui veulent les conserver coûte que coûte. Pour y parvenir, ils s’appuient sur le recensement national tenu tous les dix ans. « Les données ainsi rassemblées sont ensuite utilisées pour établir les cartes des circonscriptions électorales du Congrès et des États, ainsi que pour accomplir le redécoupage au niveau régional, notamment pour les conseils de comté, les conseils municipaux et les districts scolaires. »

Résultat de cette pratique, « ce sont les élus qui choisissent leurs électeurs, afin d’assurer leur réélection sans problème. Les communautés pauvres et les communautés de couleur sont touchées de manière disproportionnée par ce charcutage électoral, ce qui a pour effet de diluer leur pouvoir politique, un pouvoir qui leur est souvent déjà difficile à acquérir et exercer. »

C’est dans ce bourbier politicoélectoral que s’enlisent deux autres sujets sur lesquels Frédéric Arnould s’est penché : le contrôle des armes à feu et le droit des femmes de réguler les naissances, l’avortement étant un des moyens.

« Quand les armes à feu abîment les vies » relate les plus tristes et choquantes tueries de masse. « Les États-Unis comptent déjà plus d’armes que d’habitants (le chiffre de 400 millions d’armes à feu en circulation revient toujours dans les estimations) et il est donc évident que cela ne fonctionne pas. Et même si c’était le cas, comment identifier les "mauvaises personnes" avant qu’elles ne commencent à tirer. Mais si c’était vraiment le problème, ces mêmes hommes politiques ne soutiendraient-ils pas une politique pour empêcher les personnes souffrant de troubles mentaux d’avoir accès aux armes à feu? »

En toile de fond du sombre tableau que dessinent les armes à feu, réelles ou bricolées, on invoque toujours le « sacro-saint deuxième amendement de la Constitution américaine. Cet amendement consacre un droit tant et si bien interprété avec largesse par les plus hauts tribunaux du pays qu’il est devenu impossible de légiférer de quelque manière qui soit pour établir un semblant de contrôle sur la circulation et l’usage des armes à feu. L’amendement se traduit ainsi : "Une milice bien réglementée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de garder et de porter des armes ne sera pas violé." Un droit enchâssé dans la Constitution à partir de 1791 dans le cadre de la Déclaration des droits… on a [par la suite] dénaturé le deuxième amendement pour en faire, depuis, un droit quasiment inaliénable et universel de porter et d’utiliser des armes pour se défendre. »

Dernier sujet retenu de cet incontournable essai dans le contexte du début houleux du mandat du 47e président : « des lois pour les femmes entre la vie et la mort? » Qui n’a pas entendu parle de l’arrêt Roe v. Wade qui stipule, en matière d’avortement, « les conditions suivantes : au cours du premier trimestre de la grossesse, l’État ne peut pas intervenir dans la décision d’une personne d’avorter dans des circonstances normales. Au cours du deuxième trimestre, l’État peut réglementer les procédures d’avortement afin de protéger la santé des femmes enceintes, mais il ne peut pas interdire complètement les avortements. À partir de la fin du deuxième trimestre, l’État peut réglementer ou interdire les avortements afin de protéger la santé de la personne enceinte ou de préserver la viabilité du fœtus. En aucun cas, cependant, l’État ne peut criminaliser les avortements nécessaires pour protéger la vie ou la santé de la femme enceinte. »

C’est ce qu’on appelle un jugement à la Salomon, loin de la liberté initialement réclamée par Norma McCorvey, alias « Jane Roe » dans les documents judiciaires pour la protéger de la violence morale des lobbies pro-vie. Le journaliste relate cette histoire et d’autres sur ce sujet délicat, particulièrement dans certains États. Cela rappelle le combat mené chez nous par le Dr Henry Morgentaler qui « a contribué à établir l'accès légal à l’avortement pour les femmes au Canada et a plaidé pour la protection des choix reproductifs des femmes en vertu de la loi. »

La vaste fresque des États-Unis d’Amérique qui se dégage de C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé, c’est que ce creuset « où des personnes d’origines très diverses se mêlent et se confondent » n’a pas fini de surprendre. « Ce qui est sûr [de conclure Frédéric Arnould], c’est que les Américains ont bien plus en commun que ne le laissent paraître ces divisions qui percolent dans la société. Dans une démocratie où les campagnes électorales ne prennent pas un jour de congé, même au lendemain d’une présidentielle, la roue tourne et les États-Unis empruntent des détours à droite et à gauche, au grand dam, souvent, des observateurs et des nations qui font affaire avec eux. Mais au bout du compte, ce pays reste fascinant, capable du meilleur comme du pire. Parce que, c’est aussi ça l’Amérique… »

Le Bureau ovale de la Maison-Blanche est devenu le studio d’une téléréalité quotidienne, diffusant toujours les plus mauvais scénarios qui soient, tout comme l’avion présidentiel, Air Force One, où Lyndon B. Johnson fut assermenté président des É.-U. après l’assassinat de JFK, en présence de Jacqueline Bouvier-Kennedy portant son tailleur rose maculé du sang de son époux. Quel manque de respect envers l’Histoire et les règles élémentaires de la démocratie collective états-unienne!

mercredi 26 mars 2025

Louise Dupré

L’homme au camion

Montréal, Héliotrope, 2025, 162 p., 24,95 $.

Pour saluer Louise Dupré

L’écrivaine Louise Dupré est une des remarquables artisanes de la littérature québécoise. Elle fait partie de mon panthéon, ces écrivaines et écrivains dont j’observe l’assemblage de l’œuvre un livre à la fois. Poésie, fiction ou essai, elle a créé son univers de tout ce qui compose l’existence des êtres, réels ou imaginaires.

Je m’arrête ici à ses fictions. Depuis La memoria (XYZ, 1996), elle aborde la quête de l’amour, du bonheur et d’une éternité incertaine qui nourrit l’être humain depuis la nuit des temps. Les moments de grands plaisirs qu’apporte la lecture de ce roman viennent de l’harmonie des moyens déployés et du récit qui éclot. On se laisse séduire par l’écriture de Louise Dupré, les personnages qu’elle a créés et la plénitude qui se dégage de la trame.

Il y a aussi eu le troublant Théo à jamais (2020). Lu à des milliers de kilomètres d’ici, sans voir venir la pandémie, car tout envahi par le spleen déroutant des tourments de Théo. Une histoire si troublante qu’on n’en sort pas indemne.

Juste avant Théo, il y a eu L’album multicolore (2014), un récit autobiographique dans lequel la mère de l’auteure a rassemblé des photos d’enfance de sa fille qu’elle lui a remises peu de temps avant de mourir. Comme un album d’instantanés, on parcourt une suite d’images de moments à jamais fixés dans la mémoire de l’écrivaine, notamment les derniers mois de vie de sa mère et son incontournable apprentissage du deuil. L’album multicolore n’est pourtant pas une histoire triste, mais une leçon sur l’incidence de la tristesse et de la nostalgie.


La quête de l’identité des parents est récurrente dans la vie comme dans la fiction. Louise Dupré, plus de quarante ans après la disparition brutale de son père, fait le pari qu’il n’est pas trop tard pour se réconcilier avec lui et pour lui dire toute son affection. Elle s’est donc mise à la recherche d’Aimé-Arthur Dupré, L’homme au camion, son père issu d’une fratrie de cinq garçons dont l’existence, dès le plus jeune âge, a été mise à mal.

D’où vient l’importance de connaître ses parents autrement que par nos seuls souvenirs faits d’une myriade d’événements dont nous avons été acteurs ou témoins, ou qui sont inscrits dans notre mémoire parce qu’ils nous ont été si souvent répétés? « J’habitais, jusqu’à tout récemment, une vie tissée dans le droit fil d’un passé sans histoire. » Ses deux parents décédés, l’autrice-narratrice se fait un devoir de découvrir un peu de sa généalogie, espérant comprendre l’origine de sa propre destinée.

Une remarque initiale m’a laissé songeur : « … j’appréciais la chance que j’avais eu quand je me comparais à cet ami adopté à la naissance, cet ami qui ignorait l’identité de ses géniteurs et en avait souffert. Est-ce que moi, j’aurais pu vivre sans savoir? J’aurais gâché de précieuses années à faire des recherches sans peut-être obtenir de réponse. » Était-ce à dire que tout enfant adopté n’a de vie complète que s’il s’engage dans la recherche de ses géniteurs et la célébration des retrouvailles? Je vois là une confusion fréquente entre génitalité et parentalité. Les parents sont ou étaient généralement à la fois l’un et l’autre. Il y a aussi des couples, traditionnels ou non, qui, même s’ils ont vu grandir leur progéniture, n’ont jamais su apprendre à être de véritables parents. A contrario, il y a des adoptants qui sont des parents plus grands que nature. Les retrouvailles des enfants et des parents biologiques ne sont pas toujours gage d’un parfait maillage, tant s’en faut.

Revenons à la recherche de L’homme au camion. Serait-ce là un risque que prend l’écrivaine comme tant d’adultes qui, à l’âge des bilans, retourne les pierres du pays de leur temps jadis en espérant y trouver la signification de ce qu’a été l’espace-temps de leur petite enfance à l’adolescence? « J’essaie de savoir qui était mon père, d’où il provenait, ce qu’il a pu ressentir, je veux comprendre pourquoi nous sommes restés à distance l’un de l’autre. J’épluche les rares témoignages que j’ai de ma famille, j’étudie la vie de mes oncles, je remonte la lignée familiale comme je le peux, même si mes aïeuls ne sont que des noms inscrits dans l’arbre généalogique, des fantômes sans histoire. Sans voix.

À défaut de pouvoir mettre des visages sur des noms, il y avait la ferme au bord du Richelieu, dont je garderai toujours des images. Avec une maison qui avait vu plusieurs générations de Dupré naître, grandir, se marier, faire l’amour, faire les foins, faire les sucres, couper du bois pour chauffer le poêle, cultiver le potager, nourrir les animaux, pleurer les vieux parents qui s’éteignaient après des décennies de travail, pleurer des enfants morts en bas âge, et finir par sécher leurs larmes, puisqu’il fallait bien que la vie reprenne le dessus. »

L’enquête que mène Louise Dupré – telle une auteure de polar – et les découvertes qu’elle fait doivent être mises en perspective de l’Histoire sociopolitique du Québec, depuis le début du 20e siècle. Ce qu’elle apprend de la ferme familiale des Dupré, des drames qui s’y sont déroulés, dont celui, fondateur selon elle, d’être obligé de confier les cinq frères à l’orphelinat, une pratique plus courante que l’on croit, compte tenu des règles non écrites qui faisaient en sorte que, si les enfants devenaient un impossible fardeau, peu importe la raison, les familles, après avoir épuisé tous les recours au sein de la famille élargie, les envoyaient à l’orphelinat. Ainsi, selon « les registres, [mon père] est entré à l’orphelinat de Saint-Hyacinthe le 9 février 1915 et l’a quitté le 20 octobre 1916 pour celui de Marieville. Le 14 juillet 1919, il ira vivre chez Émile Guertin, à Saint-Jean-Baptiste-de-Rouville. Il n’avait pas encore onze ans. À cet âge, les enfants étaient placés dans les fermes "en élève", comme on disait alors… les enfants étaient forcés de travailler contre le gîte et le repas. Terminée, l’école. »

Détricoter la vie d’un proche n’est jamais chose facile, surtout qu’il est impossible d’atteindre son anima. Par exemple, si l’Institut généalogique Drouin est parvenu à défricher les branches endormies de nombreuses familles québécoises, les résultats obtenus ne sont qu’un arbre aux multiples branches, côté mère, côté père.

Si son papa, L’homme au camion, a connu une existence à vau-l’eau, cela explique-t-il la distance entre lui et sa fille ou était-ce son incompétence à exprimer des sentiments dont il ignore le vocabulaire? Ultimement, c’est la fragilité de leur relation affective qui attriste l’auteure. Que n’a-t-elle pas su faire pour établir ce lien à l’époque où la vie des parents semble acquise ou qu’on ne se pose tout simplement pas de telles questions? Est-ce mieux si, adulte, on tente de tout rationaliser?

Que dire de la distance que la scolarisation a parfois creusé entre les parents et leur progéniture à l’ère de la Révolution tranquille? Louise Dupré interroge le fait que son père soit un analphabète fonctionnel. Elle se souvient cependant que sa mère disait – une opinion que je partage sans réserve – qu’il y a des gens instruits qui n’ont aucune éducation et des gens éduqués sans grande instruction. « Ces gens-là comme mon père, qui sont dignes, on les ignore. Ils ne sont pas dans les livres, alors qu’ils méritent de l’être. »

Cela rappelle les essais de Jean-Philippe Pleau, Au temps de la pensée pressée (Lux, 2023) et Rue Duplessis : ma petite noirceur (2024). Issu d’une famille ouvrière peu ou pas scolarisée, « les circonstances de sa vie lui ont cependant permis de poursuivre des études universitaires… Il est aujourd’hui étranger au monde d’où il vient, sans vraiment appartenir à celui dans lequel il a abouti. »

L’ultime quête de l’écrivaine Dupré est beaucoup plus profonde qu’il peut sembler. Si les relations affectives avec son père lui ont manqué et qu’elle vient à comprendre l’origine des difficultés de communiquer entre eux, la triste fin de la vie de ce dernier restera toujours pour elle inexplicable et incompréhensible, surtout impossible à rationaliser. Comme sa mère avant elle, il lui faut accepter que le deuil de son père ne soit jamais complet, le brouillard planant au-dessus de sa fin de vie étant impossible à dissiper.

La plume de Louise Dupré, aussi sensible soit-elle, ne m’a jamais semblé si près de l’intimité des émotions. Son récit est tel un sismographe de ses affects qu’elle expose sans filtre, nous faisant même oublier la part de fiction liant tous les éléments de la trame du récit. Ce n’est donc pas surprenant qu’elle en vienne à conclure que « l’écriture ne guérit pas, non. Mais elle rend plus consciente, me permet de continuer d’avancer vers un horizon dont j’entrevois la lumière. » Cela ressemble à la sagesse du grand âge, ce mirage évoqué par tant de gens, mais dont la quête est bel et bien réelle pour la génération des septuagénaires à laquelle elle et moi appartenons.

mercredi 19 mars 2025

Paul Chamberland

Halte à l’avancée de l’inhumain

Montréal, Mains libres, coll. « Essai », 2024, 150 p., 26,95 $.

Optimisme ascendant naïveté

La chef d’antenne d’Ici-Télé demandait à son panel hebdomadaire, du découragement dans la voix, si le 47e président allait faire les manchettes tous les jours des quatre prochaines années. Elle n’est certes pas la seule à s’interroger la semaine de son assermentation, mais c’était prévisible, même avant sa première élection, les É.-U. gravissant, depuis la fin de la guerre froide, les sommets d’un ultraconservatisme prônant un repli sur soi aux allures d’une totale autarcie hyper capitaliste.

Hélas, il n’y a pas que ce pays capable, grâce à son poids socioéconomique planétaire, de faire basculer la planète dans une dérive inimaginable. Pour bien comprendre l’origine de cette déviation, je vous propose Halte à l’avancée de l’inhumain, un essai du poète et essayiste Paul Chamberland.

« Cet essai littéraire examine la société actuelle et ses répercussions. Qu’est-ce qui mène à l’ensauvagement, à la violence meurtrière, au capitalisme radicalisé et à la destruction de la planète? Sous forme de fragments ayant un effet de résonance, l’auteur questionne ce qui l’entoure, constate les dégâts et tente de voir au loin ce qui se dessine. Paul Chamberland a choisi la prose d’un penseur, d’un philosophe, d’un observateur. Avec ce livre écrit par un des poètes reconnus parmi les plus importants et les plus influents de l’histoire de la littérature québécoise, nous avons accès à la pensée des plus pertinente d’un écrivain reconnu comme un intellectuel de premier plan. »

L’ouvrage, comme l’auteur le précise en avant-propos, s’est écrit par fragments, de 2016 à 2023. « Il suffit de feuiller ce livre pour se rendre compte que sa forme et sa composition sont différentes de celles que présentent d’ordinaire la plupart des études ou des essais ayant pour objet un thème ou un problème. L’exposé y rassemble des éléments jugés pertinents et enchaîne une suite d’arguments susceptibles de soutenir une vision claire, précise et cohérente de l’objet. » (07) Bref, des faits observables, parfois mesurables, et des liens qu’ils tissent entre eux sans que ces relations soient toujours évidentes, parfois même dans leur nature insidieuse.

Prenons un exemple : la multiplication des écrans et la dépendance qu’ils ont entraînée chez leurs usagers. Comme l’aurait dit Jean de Lafontaine : ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints. À la différence des animaux malades de la peste, les « écranphiles » se font gangréner insidieusement leur personnalité, leur esprit et leur volonté en remettant à leur guide personnel de larges pans de leur quotidienneté. « Dis-moi Google ou Alexa » devient un mantra et les diktats de ce compagnon fidèle – à lui-même et non à l’usager – squattent son existence.

Ce n’est là qu’un des aspects de « l’avancée de l’inhumain », telle la pointe d’un iceberg. Que dire de l’ensauvagement et de la violence meurtrière qui entraînent les tueries de masse et les guerres! « Désormais, l’irruption de la folie meurtrière peut survenir à l’improviste, n’importe où n’importe quand. Une Némésis [une vengeance] insane a envahi l’air du temps, prête à s’emparer de psychismes vulnérables pour en faire l’arme chargée à bloc d’un aveugle châtiment. » (9)

Il y a aussi le capitalisme radicalisé et des « biomachines humaines ». « De nos jours, 1 % de l’humanité possède la moitié des richesses produites sur terre… Le nihilisme n’est pas une théorie abstruse [difficile à comprendre], mais la simple note de fond des centres commerciaux, du cirque médiatique et de la vaste Toile de l’araignée algorithmique. On tient obstinément à faire de l’être humain une biomachine en parfait état de marche : téléguidée depuis une souveraine intelligence artificielle. »

N’en jetez plus, la cour est pleine? Nenni, le pire est déjà là : la planète terre est dévastée et, malgré les cris de détresse lancés aux quatre coins du globe, trop de gens et de dirigeants de la société civile ou politique refusent de reconnaître les preuves inéluctables des conséquences mortifères de la pollution sur tout le vivant.

Chacune des trois avenues évoquées est explorée et illustrée par des exemples probants. D’abord, il y a l’ensauvagement et violence meurtrière : « Étant parvenue à vaincre tous ses prédateurs, les grands fauves, l’espèce humaine a généralisé la prédation entre ses membres : individus contre individus, groupes contre groupes, nations contre nations. Comme si chacun était poussé, redoutant de voir en l’autre un prédateur, à le traiter comme une proie.

Il est impératif de se rappeler les hécatombes des années trente et quarante du vingtième siècle, et plus que tout, la Shoah. » Après avoir souligné le 80e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau (Pologne) et la Shoah, dont il est l’inguérissable cicatrice, il faut aussi se rappeler d’autres génocides survenus depuis. On pense spontanément aux Arméniens, aux Tutsis, mais il y a d’autres populations dont la situation ne fait pas les manchettes. Que dire de la proposition récente de déplacer, voire vider la population palestinienne de l’enclave de Gaza pour ainsi éradiquer le Hamas? Ne faut-il pas d’abord reconnaître l’existence de la Palestine à qui on promit un territoire qui ne leur a jamais été accordé.

Puis, l’essayiste s’intéresse au capitalisme radicalisé et biomachines humaines. « Invasif, infiltré dans toutes les dimensions de la vie, tel est le capitalisme radicalisé. Écartez l’expression fallacieuse de "néolibéralisme". Le seul et unique impératif est de ne rien laisser échapper au rendement et à son inflexible exigence de réussite. Au point que les plus délicats mouvements de l’âme ne soient pas même épargnés… Le capitalisme radicalisé impose comme condition inéluctable de son expansion illimitée la dévaluation du sens de la vie, ramené au rang d’une inconsistante lubie. Le capitalisme radicalisé est carrément nihiliste. Si rien ne résiste à son emprise, il n’en résultera rien de moins que l’effondrement de la civilisation. »

Par exemple, la récente décision de la société Amazone de fermer ses installations au Québec, pourtant un marché dit-on fort lucratif, vraisemblablement par crainte que la syndicalisation gagne de nouveaux groupes de travail, le syndicalisme étant perçu comme la mouche du coche.

Il y a pire : nous vivons sur une terre dévastée. « Nous avons, collectivement, saccagé la nature. Par conséquent, nous devons comprendre que nous ne pouvons plus compter sur elle pour répondre à nos attentes. C’est donc dire qu’il nous faut d’urgence, tous ensemble, réparer ce que nous avons démoli. Pareille tâche apparaît d’autant plus démesurée qu’elle se heurte à un obstacle apparemment insurmontable : les multiples conflits que provoquent aussi bien une goinfrerie effrénée de richesse que l’hostilité qui dresse les uns contre les autres tant les individus que les États. »

Une valse suicidaire régit désormais le sauvetage de la planète et de tout ce qui y vit. D’un côté, les minuscules partenaires qui tentent de faire entendre raison aux leurs et de mettre en application l’abc d’un modèle de sauvegarde et de récupération. De l’autre, les puissants partenaires pour qui le discours environnemental est pure invention et ne vise qu’à éroder, sinon à détruire le grand capitalisme.

Si je comprends bien le discours populiste à la mode, l’étude, l’analyse et des pistes de changements individuels et collectifs immédiats proposées par Paul Chamberland sera considéré par certains comme une dystopie, un « récit de fiction pessimiste se déroulant dans une société terrifiante (par opposition à utopie) », alors que cet essai n’a absolument rien de fictif, même ses projections d’un avenir environnemental désastreux, car nous y sommes déjà. Le même discours populiste tirera à boulets rouges sur Halte à l’avancée de l’inhumain y voyant un pamphlet issu du wokisme, c’est-à-dire « très sensible aux injustices sociales, qui lutte contre la discrimination et les inégalités » comme si cette attitude manquait de réalisme face à l’état actuel des sociétés en commençant par la nôtre qui, tout aisée puisse-t-elle sembler, dérive devant la misère de trop de gens.

mercredi 12 mars 2025

Sarah Bernstein

Étude pour l’obéissance, traduction de l’anglais par Catherine Leroux

Québec, Alto, 2025, 152 p., 27,95 $.

Laboratoire de l’obédience in vitro

Étude pour l’obéissance, un roman de Sarah Bernstein, fut le premier livre à me parvenir en 2025. J’appris, en tournant les pages, que l’autrice, originaire de Montréal, vit maintenant en Écosse. Ses textes – fictions, poésies et essais – sont parus dans diverses publications, dont le Contemporary Women’s Writing. En 2023, Étude pour l’obéissance (Study for Obedience), son deuxième roman, a été finaliste au prix Booker et il a remporté le prix Giller 2023. Elle enseigne la littérature moderne et contemporaine. »

À peine ai-je entrepris la lecture du roman que j’ai été tenté de le mettre de côté, car, même si la littérarité de l’œuvre est exceptionnelle, tout comme la traduction qu’en a faite Catherine Leroux, quelque chose résistait à mon entendement. Jadis, il en fut ainsi d’Ulysse de James Joyce et de Moby Dick de Melville.

Outre l’éclairante chronique que lui a consacrée le blogueur Eric Karl Anderson dans Lonesome Reader, un commentaire du The Daily Telegraph a jeté un peu de lumière sur le roman : « [Le livre] a le rayonnement d’une parabole : un caractère primordial, des personnages qui représentent chacun de nous. L’histoire est toutefois trop vivante pour reposer sur des messages faciles... L’écriture de Bernstein est philosophiquement opaque, électrique, élégante. Il est malheureusement courant de nos jours de parler de ce que les romans "veulent dire", de supposer qu’ils devraient, comme tout le reste, endosser une posture unique. Une telle puérilité ne peut que s’évaporer devant un tel roman, qui nous rappelle de si belle manière que la fiction est un art moral. »

Il y a aussi le propos du Irish Times : « Ce captivant roman adresse une puissante critique à ceux qui voudraient délimiter la société et l’identité commune de manière à restreindre la diversité et à punir ceux qui osent être différents. ». Quant à l’Observer : « Cet éblouissant second roman se présente comme une méditation sur la survie, sur le danger d’avaler les récits des puissants, et comme un avertissement : l’autoflagellation des opprimés finit souvent par se retourner contre les oppresseurs. »

L’actualité de ces commentaires m’a convaincu et je me suis laissé emporter par « la langue à la fois lyrique et analytique de Sarah Bernstein qui livre une fable inquiétante où la vérité se lit entre les lignes et dont les phrases vertigineuses nous emportent plus loin qu’on le croyait possible. »

D’autant plus que, dans une entrevue accordée au Devoir, l’écrivaine affirme que : « Pour imaginer ce personnage, j’ai beaucoup réfléchi aux manières dont l’éducation et le réseau auprès duquel on grandit nous construisent, et à ce que ça laisse émerger comme possibilités ou impossibilités pour chacun de nous. La narratrice de mon roman est victime d’une multitude de pressions extérieures, liées tant à son genre qu’à son héritage historique et ethnique. Comme elle est extrême, et qu’elle s’abandonne littéralement aux autres pour construire son identité, c’était intéressant d’étudier à quel point toutes ces pressions forgent sa subjectivité. » (Le Devoir, 25 janvier 2025, Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)

L’éditeur québécois a bien raison de résumer ainsi la trame : « Une femme – la narratrice jamais nommée – s’installe dans un pays nordique, d’où ses ancêtres ont été chassés, afin de s’occuper de son frère récemment divorcé et de sa maison. Autour de ce vaste manoir, la campagne est le théâtre d’événements inexplicables affectant les animaux de ferme. Misant sur sa dévotion et sur son obéissance pour se faire accepter des villageois, la jeune femme découvre bientôt que ses gestes ont l’effet inverse. Tandis que la suspicion dont elle fait l’objet se transforme en hostilité, l’héroïne de ce roman déroutant et hypnotique est plongée dans des rapports de force où le pouvoir, la soumission, l’Histoire et la violence s’opposent. »

D’entrée de jeu, une table des matières, rare dans une œuvre de fiction, définit en sept points l’ancrage de la trame, laquelle évoque un conte philosophique aux accents de fable moralisatrice : un commencement un autre commencement – car la narratrice et sa famille, nous apprend-elle, ont eu à faire table rase et à commencer leur vie ailleurs –, un problème d’héritage – il n’est pas tant question de biens matériel, mais d’une sorte d’atavisme génétique et culturel –, une langue mourante – celle dont les seuls locuteurs se sont isolés de toute autre forme de discours –, de l’agriculture communautaire – le devoir de partager la propriété du territoire devenu la responsabilité de tous –, un rituel privé – un chauvinisme exacerbé jusqu’à devenir de la xénophobie –, l’occasion d’un frère – heureux hasard de s’éloigner du ressentiment éprouvé en prenant soin de l’aîné de ses adelphes comme elle l’a fait son enfance durant – et une méditation du silence – l’indicible des maux en mots.

Certaines analyses voient dans le roman une référence directe à la communauté juive et au racisme dont elle a été victime au cours des siècles. Moins manifeste depuis la Shoah, elle connaît aujourd’hui une recrudescence sociopolitique. J’avoue ne pas avoir très bien compris cette observation, sinon par analogie avec l’asservissement dans lequel la narratrice semble se complaire comme si c’était là un devoir inscrit dans les gènes des femmes de sa communauté décimée et en quête d’une terre promise. Or, encore une fois, dans le contexte mondial actuel, la condition de vie faite aux migrants s’apparente aussi bien à l’antisémitisme qu’au racisme primaire.

J’ai résolu de ne pas partager d’extraits d’Étude pour l’obéissance dans la recension, car le texte est si dense qu’en portant l’attention sur quelques phrases en dénature la signification. Je tiens cependant à donner un exemple de l’intensité du propos tiré des dernières pages : « La question fondamentale que je pose maintenant… : est-ce qu’une personne peut continuer à vivre après tout, une personne s’étant échappée par accident, une personne censée avoir été tuée, peut-elle continuer à vivre?... De quel droit, pour quelle raison nos ancêtres ont-ils fuit dans la forêt, traversé les eaux, vendu des guenilles, fréquenté l’école, à quoi bon tout cela puisqu’en dernière analyse, on n’aurait jamais dû survivre? Que restait-il? Et cela était-il suffisant pour persister? Mais nous commençons à nous lasser de ce refrain, n’est-ce pas? Parce qu’après tout, nous sommes là… Tant de choses se produisaient à une échelle temporelle et spatiale plus longue qu’une vie, plus large qu’un pays, plus vaste que l’histoire de l’exil d’un seul peuple. Et plus grande encore. »

Étude pour l’obéissance est un bijou d’écriture dont la brillance, autant dans sa forme que dans les thèmes abordés, peut éblouir, voire étonner au premier abord. Ce roman aux allures ésotériques est un grand moment de littérature humaniste. La voix de Sarah Bernstein rendue par les mots de Catherine Leroux nous fait entendre une pensée universelle qui est, à sa façon, un miroir de la vie contemporaine.

mercredi 5 mars 2025

Valérie Chevalier et Matthieu Simard

Presse-Jus, Montréal

Hurtubise, 2024, 208 p., 22,95 $.

Aventure épistolaire, petits et grands souvenirs

Si je vous dis Ça sent la coupe, la plupart d’entre vous verront surgir de sa boîte à souvenirs la comédie dramatique mettant en vedette Louis-José Houde. Le scénario de ce film de Patrice Sauvé fut écrit par Matthieu Simard, l’auteur du roman éponyme paru en 2004.

Le même Matthieu Simard – oui, oui avec deux t – compte à ce jour huit romans, tous abordant de façons diverses les aléas de la vie de couple. De la rupture de Julie tannée que son amoureux lui préfère les matchs du Canadien, du temps où il remportait la coupe, à Jeanne, âgée de 81 ans, qui fait tout pour retrouver Suzor, son compagnon parti il y a 40 ans et qu’on dit atteint de la maladie d’Alzheimer. Le romancier était-il allé au bout du sentiment amoureux et des écorchures qu’il peut faire ou non?

Répondre positivement à cette interrogation eut été trop hâtif, voire douteux du talent de Simard à imaginer des histoires de couples explorant tous les passages, même les plus secrets, du désamour. J’en tiens pour preuve Presse-Jus, un roman épistolaire écrit avec Valérie Chevalier.

Cette dernière, comédienne et écrivaine à succès, s’intéresse aussi à la vie de couple comme on le constate dans son plus récent opus, Les certitudes vagabondes (Hurtubise, 2024) : « J’ai cherché "le bon" toute ma vie, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il n’y en avait pas qu’un. Aucun ne parviendrait à me combler entièrement. Plus j’en fréquentais, plus je m’infligeais ce constat : j’avais besoin de tout. »

Deux auteurs au talent reconnu, c’est bien, mais cela n’assure en rien que leurs imaginaires fusionnent harmonieusement, surtout sur la question des relations de couple. Rassurez-vous, la pâte a levé et leur histoire n’est pas de la tarte!

Le roman épistolaire, né au XVIIe siècle, met une réelle distance physique entre les deux plumes, claviers dit-on aujourd’hui, qui échangent des lettres. Si aujourd’hui, on pense plutôt à un échange de courriels ou de messages via le cyberespace, les protagonistes de Presse-Jus sont de la vieille école, celle du pli postal, et cela pour une raison bien simple : une lettre adressée au Père Noël.

Hugo, père du petit Noah, profite du programme de Postes Canada pour envoyer une lettre au vieux barbu à laquelle un ou une bénévole répondra, prolongeant ainsi un peu le mystère de Noël, tout en faisant oublier à l’enfant la relation tumultueuse de ses parents divorcés.

La bénévole qui lui répond signe du générique "père Noël". Noah-Hugo donne suite à cet envoi en s’adressant directement au bonhomme Noël, en espérant que sa missive lui parviendra. Contrairement aux habitudes des correspondants bénévoles, celui-ci signe Lutine Pauline. Le père de Noah reprend alors son identité de Hugo et s’adresse par la suite à Pauline. Leurs échanges épistolaires se transforment, petit à petit, en un journal personnel, tantôt quotidien, tantôt sans régularité. J’anticipe.

J’ignore si Chevalier et Simard ont écrit Presse-Jus de la même façon, mais, chose certaine, ils sont parvenus à créer deux personnages crédibles qui se dévoilent l’un l’autre par petites touches, comme un ou une peintre donne vie à un portrait. Ce sont d’abord les traits grossiers de leur personnalité qui se dévoilent, soit par une remarque ou un commentaire sur le propos de l’autre, soit en divulguant parcimonieusement un détail de leur vie. On sait depuis le début que Hugo est un traducteur pigiste et que l’insécurité financière de son travail lui pèse plus qu’il ne le laisse croire. Quant à Pauline, elle se montre plus prudente et se raconte en laissant un léger brouillard sur son propos. Ce qui, dans une certaine mesure, la rassure, elle connaît la véritable adresse postale de Hugo, contrairement à lui.

Si Hugo a écrit la toute première lettre au père Noël, c’était bien sûr pour faire plaisir à son fils âgé de quatre ans. Mais, nous apprenons une à une les raisons pour lesquelles Pauline s’est engagée comme correspondante bénévole. Ce qui peut sembler être de la confiance en soi de la part du père et du doute chez Pauline s’avère plus complexe. Un détail me semble bien illustrer le caractère de chacun d’eux : l’échange traditionnel de correspondance comme mode de communication à une époque où on ne le pratique plus, sinon pour recevoir des comptes ou des publicités. Fait à remarquer : Hugo utilise du papier fin, Pauline le note et l’explication qui lui fournit est révélatrice de son caractère.

Pourquoi s’est-elle jointe au programme de Postes Canada? Parce qu’elle avait du temps à donner, écrit-elle, avant de raconter qu’elle est infirmière spécialisée en périnatalité et que faire plaisir aux enfants est de son ressort, presque de façon égoïste.

Le voile sur la vie sentimentale des deux correspondants tombe, un lambeau à la fois, car tant Hugo que Pauline a connu son lot d’échecs amoureux. À distance l’un de l’autre, ignorant tout de la personnalité physique et sentimentale l’un de l’autre, ils se sentent protéger pour raconter, souvent avec ironie pour Hugo pour qui rire de soi est un moyen d’autodéfense pour contrer son manque d’estime de soi.

Le sérieux de Pauline, qui préfère l’autodérision à l’ironie, est un brouillard qui cache une période de sa vie d’adulte qui lui a laissé des cicatrices profondes, jamais complètement guéries : un accident d’auto, la perte d’un enfant à naître, une intervention chirurgicale d’urgence aux conséquences désastreuses et la déroute de son couple qui s’en suivit.

Chaque nouvelle confidence bâtit la relation entre Pauline et Hugo tout en préservant leur incognito, du moins jusqu’à ce que Hugo tente de découvrir le visage de sa « penpal » en lui envoyant une moitié de sa propre photo; cela tourne à la blague comme d’autres tentatives de sa part d’aborder certains sujets que Pauline élude habilement. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer à Hugo une photo de son dogue prénommé Gaël-Monfils, comme le tennisman français.

Le quadrupède oblige sa maîtresse à marcher tous les jours. C’est aussi grâce à l’animal qu’elle rencontre Marc-André au parc à chiens, alors que Chaos, l’American Bully de ce dernier, attaque violemment de pauvre Gaël. Marc-André insiste pour amener la victime à la clinique vétérinaire où Pauline comprend qu’il en est le propriétaire.

Un détail à retenir de l’ensemble du roman-correspondance, c’est la fragilité de Hugo et sa tendance à se ridiculiser en se montrant incapable de donner le change à son interlocutrice dont les détails de sa vie lui donnent l’impression d’être un bon à rien, un incapable de vivre la moindre adversité.

Il faudra un silence de plusieurs jours de Pauline pour faire réagir Hugo pour qui leur correspondance est devenue une raison de vivre et de sortir de sa coquille de mis en échec. Il croira que son amie est partie à l’aventure avec le vétérinaire, se disant qu’elle l’oublierait vite fait et qu’il se retrouvera à nouveau dans une solitude dont il mesure désormais mieux l’ampleur et le poids. Pauline a aussi appris à apprécier leur relation épistolaire qui lui est devenue presque indispensable. Or, quand elle brise son long silence, elle sait que Hugo ne peut encaisser le choc qu’elle a subi et qu’elle lui raconte malgré tout.

Je tais le détail de l’événement qui marque un tournant dans la relation épistolaire, mais, s’il tient à la sourde colère de Pauline et au désarroi que Hugo ressent quand elle le lui raconte, il ne les rapproche pas moins. Puis, quand la poussière du temps sera retombée, il ne leur restera qu’un geste à faire, un pas à poser pour compléter leur échange.

Valérie Chevalier et Matthieu Simard savent bien jouer de la nature humaine et de sa complexité, et les deux personnages au cœur de Presse-Jus en sont de bons exemples. Leurs différences font leur complémentarité qui va plus loin que le fait d’être une femme et un homme, blanc et hétérosexuel, un modèle parfois mis à mal de nos jours. C’est leur humanisme qui les rend attachants et leur donne la capacité de passer des petites joies aux grands malheurs de la vie des trentenaires qu’ils sont.

mercredi 26 février 2025

Sylvie Simmons

I’m your man : la vie de Leonard Cohen

Montréal, Édito, 2017, 576 p., 34,95 $.

Cohen en deux temps

Il a suffi qu’un éditeur annonce la parution de Leonard Cohen : l’homme qui voyait les anges (Boréal), un essai biographique de Christophe Bold d’abord paru en France, pour que je retourne sur la carrière de ce grand artiste. Certes, le récit est fort bien documenté par un auteur qui y a consacré plus d’une vingtaine d’années dans le cadre d’un projet de fin d’études universitaires. Or, il n’est pas toujours évident de distinguer les faits de l’analyse sociolittéraire, les uns étant imbriqués dans les autres.

Je me suis alors souvenu de l’essai biographique de Sylvie Simmons, I’m your man, the life of Leonard Cohen (McClelland & Stewart, 2013), acheté et lu quelques jours après le décès de Cohen, le 7 novembre 2016. Quelques frappes sur le clavier m’ont permis de constater qu’une traduction française de cet ouvrage est parue aux éditions montréalaises Édito, en 2017, sous le titre de I’m your man : la vie de Leonard Cohen.

Je gardais un excellent souvenir de la façon dont Mme Simmons avait abordé et traité son sujet, peut-être parce qu’elle est une journaliste d’expérience du milieu musical, une auteure d’autres biographies – dont celle de Serge Gainsbourg, Neil Young, Johnny Cash –, elle savait très bien faire la narration du cours d’une vie que le biographié lui-même lui avait raconté au cours de diverses rencontres ou entrevues. Comme si cela n’eut été suffisant, Mme Simmons a fouillé sur la planète média à la recherche de confirmations et d’informations complémentaires de façon significative à son travail de biographe.

À la version originale de I’m your man : la vie de Leonard Cohen, traduite intelligemment de l’anglais (États-Unis) par Élsabeth Domergue et Françoise Vella, Sylvie Simmons a ajouté une postface intitulée « Voyager léger » dont la dizaine de pages sont une fresque, aussi minimaliste qu’étonnante de toute la vie de Cohen.

Ce voyage au pays de Leonard Cohen me fut aussi un retour à l’époque où j’étudiais à l’Université McGill, où il a lui-même étudié, et dont les Selected Poems 1956-1968 m’accompagnent depuis.

La biographie de Simmons a aussi projeté, sur l’écran d’inoubliables souvenirs, les recueils de Cohen traduits par un autre regretté écrivain, Michel Garneau. J’ai alors fait un pas de côté et relu les poèmes de Sylvain Garneau, le frère aîné de Michel, décédé trop jeune.

Revenant à l’univers de Cohen, j’ai sous les yeux Poèmes du traducteur (L’Hexagone, 2008), un recueil que Michel Garneau a écrit en « traduisant Book of Longing en Livre du constant désir pour chaque poème traduit j’ai fait le mien… » La couverture de ces poèmes illustre, en rires enthousiastes, les amis Garneau et Cohen réunis sur les marches du 28 de la rue Vallières, une maison appartenant à Cohen, coin Saint-Dominique, en face du Parc des Portugais à Montréal.

Cette couverture m’a rappelé une autre photo d’Olivier Hanigan prise à la même occasion, alors que Cohen donne sa casquette à une jeune femme, Marie-Pierre Barathon, décédée trop tôt quelques années plus tard; la dernière fois que j’ai croisé Marie-Pierre fut lors du lancement de 666 Friedrich Nietzsche, dithyrambe beublique de Victor-Lévy Beaulieu, en 2015.

Revenons à I’m your man : la vie de Leonard Cohen, l’ouvrage de Sylvie Simmons, considéré comme la dernière biographie de Leonard Cohen disponible en français.

« Grâce à ses chansons d’une qualité d’écriture peu commune, Leonard Cohen est assurément l’un des artistes les plus estimés et admirés du paysage musical des cinquante dernières années. Il est de ceux qui, tout au long de leur carrière, ont su se réinventer pour répondre aux attentes du public. Difficile, néanmoins, de raconter Leonard Cohen tant il y a à dire sur cet être charismatique à bien des égards et ô combien fascinant.

Sylvie Simmons, journaliste, l’a fait. Elle a rencontré Cohen, ainsi que ceux et celles qui l’ont côtoyé, connu ou aimé. Dans cet ouvrage, elle explore toutes les facettes de sa vie d’artiste, remontant ainsi à son enfance et sa jeunesse à Montréal, baignées dans la culture de ses origines juives; relate l’émergence de son talent d’auteur, de poète et de compositeur, et les rencontres qui ont jalonné et façonné sa carrière; raconte l’amoureux tourmenté et volage, et comment les femmes ont inspiré ses plus belles compositions; révèle l’être en quête de spiritualité et d’absolu… sans oublier ses épisodes dépressifs, sa dépendance aux drogues et au sexe.

Sylvie Simmons a eu accès aux archives privées de Cohen et elle a réalisé des entrevues exclusives avec ses plus proches collaborateurs, ses ami(e)s et ses amoureuses, et avec des artistes connus et inspirés par son travail. Il en résulte une œuvre magistrale et très fouillée, d’une grande rigueur, mais ponctuée d’anecdotes inédites et cocasses, qui apporte un nouvel éclairage sur la vie de Leonard Cohen. »


Leonard Cohen

Un ballet de lépreux

Paris, Seuil, 2024, 295 p., 34,95 $.

«Un homme habite seul une pension à Montréal. Suite à l’appel d’un inconnu, il va accueillir son grand-père arrivé de New York; il ne le connaissait pas, mais la ressemblance avec son père est indéniable. Le vieillard se montre facétieux, caractériel, rustre, agressif. Retourné chercher à la gare la valise égarée du grand-père, le héros surprend l’employé du service des réclamations en délicate posture, le harcèle et l’humilie. Tout à coup, une question l’assaille: l’homme venu bousculer sa vie est-il vraiment son grand-père? Cohen réussit un bref roman en forme de fable kafkaïenne; c’est surtout une voix singulière qui a déjà tout pour s’imposer, tout comme les nouvelles qui accompagnent cette édition posthume.»

mercredi 19 février 2025

Antoine Boisclair, Jean-François Bourgeault et Thomas Mainguy (dir.)

Au bout du chemin, lettres à Jacques Brault

Montréal, Boréal, 2024, 200 p., 25,95 $.

« L’éternité n’est qu’un mot une peu long »

J’emprunte le titre de cette chronique au regretté Jacques Brault. J’aurais aussi pu utiliser ce vers tiré d’À jamais, recueil posthume : « Poésie, souffle vital, rien de moins, rien de plus. » L’un ou l’autre ouvrent parfaitement les pages d’Au bout du chemin, lettres à Jacques Brault, un recueil de dix-neuf correspondances adressées à l’écrivain publiées sous la direction d’Antoine Boisclair, Jean-François Bourgeault et Thomas Mainguy.


Depuis le 18 février 1976, jour deux de mes chroniques hebdomadaires, j’ai suivi régulièrement la construction d’une œuvre, Jacques Brault se considérant, avant tout, comme un artisan. S’y trouvent poésie, fiction et essais, un patrimoine bâti de mots et d’images que cet écrivain iconoclaste pratiquait, tout comme d’autres formes d’art, des arts plastiques à aux dits hérités de temps immémoriaux qu’il affectionnait.

Homme d’une très grande discrétion, il est entré en écriture en braquant les phares de son altruisme en publiant « Miron, le magnifique », un essai que lui et son admirable ami allaient toujours porter depuis. Il a aussi écrit sur Alain Grandbois et préparé la publication des œuvres de Saint-Denys Garneau en compagnie du Père Benoît Lacroix.

Il allait de soi que d’anciens élèves et collègues veulent lui rendre hommage maintenant, sachant qu’il n’aurait jamais accepté une telle déférence, bien qu’il a reçu de nombreux prix littéraires, dont le Prix David (1965) – attribué à l’époque pour un seul ouvrage soit Mémoire (Librairie Déom, 1965) paru la même année qu’Objets retrouvés du regretté Sylvain Garneau –, le Prix Athanase-David (1986) et le Prix Gilles-Corbeil (1996) de la Fondation Émile-Nelligan.

Parmi ces missives envoyées dans un espace indéfini, je lis d’abord les mots d’Emmanuelle, sa fille, qui dit en peu de mots, mais en images fulgurantes, ce qu’elle a écrit de façon intimiste dans son essai Dans les pas de nulle part : parcours de l’œuvre de Jacque Brault (Leméac, 2019. Je retiens de son regard porté sur son père, ce passage : « Ta poésie est le plus bel héritage que tu pouvais nous laisser. J’ai donc résolu de partir. À la recherche non pas du temps perdu, mais de ce qui demeure vrai pour la poésie et qui le devient pour le silence qu’elle enferme. Tu disais ne pouvoir écrire qu’en état de mélancolie, sans quoi l’inspiration t’échappait. » Puis, cet autre qui évoque la possible communion entre l’écrivain et l’auditoire : « Silences formels, nommés en avant-plan, suggérés en arrière-plans, notre code typographique occidental, qui ne demande qu’à éclater chez toi, procède de la même manière en réservant des espaces pour la réflexion du lecteur qui écrira peut-être à son tour quelques notes qui entreront peut-être à leur tour en résonance, en dialogue morcelé avec le texte. Une pratique commune à tous que tu as posée d’emblée et systématiquement dans ton premier essai, Chemin faisant, en y incorporant tes propres notes marginales… »

Je choisis ensuite quelques autres correspondants que je connais mieux. D’abord, son vieil ami Gilles Archambault, réalisateur radio et écrivain, qui l’a souvent invité et qui propose ici « Est-ce un hommage? », une boutade tout à fait archambaultesque. « Il était alors devenu un auteur dont on parlait de plus en plus… Je n’avais pas tardé à me rendre compte que l’universitaire qu’il était savait aussi donner les clés qui permettaient d’entrer dans les œuvres les plus exigeantes. Issu comme lui d’un milieu populaire, je croyais sans trop de naïveté que la radio pouvait être une initiation à la littérature, à l’art. » Un jour, Brault lui annonce qu’il va quitter la Métropole, connaissant la réprobation d’Archambault. « Je respectais son silence, Jacques était à l’occasion un taiseux. Jamais bavard, brillant analyste des œuvres littéraires, qu’elles lui soient proches ou non, sachant en extraire l’essence en trois ou quatre phrases, il devenait plus intraitable des cachottiers dès qu’il s’agissait de sa vie personnelle. »

Autre ami de Jacques Brault, son éditeur Paul Bélanger qui prit la relève de René Bonenfant et Célyne Fortin au Noroît, maison à laquelle il resta fidèle pour ses projets de poésie. « Ainsi donc, l’homme gris a quitté son banc et il déambule seul, sans attache ni maison. Solitaire et errant, tu l’étais depuis longtemps dans la longue mémoire du temps oublieux, bien que pour combattre l’oubli tu notais souvent des phrases et des mots dans tes carnets, sur des feuilles volantes, des bouts de carton… Tes mots, Jacques, tes mots sans domicile cherchent à présent une maison, un corps pour vivre par eux-mêmes, pour transformer la douleur en expérience joueuse. Pour révéler le merveilleux qui sommeille en toute forme d’expression. » Je transcrirais volontiers l’entièreté de cette lettre, tellement elle illustre le lien indicible d’un écrivain, ou d’une écrivaine, avec son éditeur. Cette relation est ainsi mise en mots : « Tout ce qui sommeille dans l’âme devient un écho du monde, un dialogue informel, une critique par sa seule présence, et non un contenu déterminé, avec à la clé un message, comme les bruyants rapporteurs de la réalité le voudraient. Le poète assure un contrepoint, un creux qui transforme la réalité et lui attribue de nouvelles valeurs. »

C’est « En cheminant avec Jacques Brault » que l’écrivaine Louise Dupré rappelle un compagnonnage avec le destinataire. Elle le cite dans Au fond du jardin (Noroît, 1996) : « "Il arrive ainsi qu’un chœur de voix anciennes et nouvelles, indistinctement, parvienne par la fenêtre de la chambre où l’on se réveille enfant extasié après cinquante ans d’existence nulle. Quelqu’un qui est-ce, ressuscite." Votre question est aussi la mienne : qui le je deviens-il quand une chorale de voix s’empare de lui? Qui est le je qui prendra la plume – ou ouvrira son ordinateur – et se mettra à écrire ?... Le je de l’écriture est un autre, en effet… »

Je tourne les pages et la voix de Robert Melançon, vieux compagnon d’armes poétique et universitaire, me ralentit, car : « On ne comprend jamais tout à fait soi-même ce qu’on écrit. C’est sans doute pourquoi on publie, en cherchant quelques lecteurs qui nous éclaireront. J’en ai trouvé quelques-uns, et parmi eux tu as été un de ceux qui m’ont tiré de mon demi-sommeil. »

Qui d’autre pouvait signer la dix-neuvième et dernière lettre que Nathalie Watteyne? Écrivaine et universitaire comme Jacques Brault, elle était de son ultime garde rapprochée avec François Hébert, son compagnon. « Tu es parti en octobre 2022 et François t’a suivi quelques mois plus tard, le 30 mai 2023. Vous n’êtes plus là pour les discussions sur la langue française, la littérature et les arts, la poésie de l’existence, non plus d’ailleurs que pour vous étonner rêveusement de notre bref séjour sur terre. » Je dois dire que mes vieux amis Fortin-Bonenfant m’ont fait connaître Nathalie et François autour de la table familiale de la rue Mercier, à Saint-Lambert, à deux pas d’où le couple habitait alors. Watteyne-Hébert seyaent parfaitement bien avec nos hôtes, dont la table fut un lieu privilégié de rencontres sans prétention d’écrivaines et d’écrivains de diverses époques, de différents genres d’écriture.

Quant à la relation entre Jacque B. et François H., outre qu’ils furent collègues à l’U de M, elle prit la forme de collaborations réciproques dans des projets de livre où les arts plastiques et la littérature étaient réunis en une osmose créatrice, notamment dans les livres-objets parus au Temps retrouvé, la très discrète maison d’édition de Marc Desjardins qui fabrique, je choisis ce mot, des ouvrages artistiquement globalisants. L’Élan de l’écrevisse (2010) en est un double exemple, une édition dite définitive étant parue post-mortem en 2023.

Je laisse la conclusion à mon regretté ami Jean Royer. Dans la seconde édition de son Introduction à la poésie québécoise (Bq, 2009), il résume comme il sait si bien le faire tout Jacques Brault en quelques phrases : « Si la poésie de Brault est passée en vingt ans du lyrisme au lapidaire, c’est pour ne pas abandonner la question fondamentale : comment habiter le réel? Interrogeant la mort, le poète découvre la "saveur de l’existence". Au cours d’un long entretien avec Robert Melançon (Voix & Images, no 35), Jacques Brault précise sa pensée sur la poésie : "Ce que j’attends de la poésie, aujourd’hui, c’est de vivre moins bêtement, de ne pas crever dans la stupeur." Plus loin, il dira "J’aime le mot saveur : il inclut le sensible. Une certaine saveur qui n’est pas à dédaigner même si elle n’est qu’éphémère." »