Frédéric Arnould
C’est aussi ça,
l’Amérique : portraits d’un pays polarisé
Montréal, Québec Amérique, coll.
« Essai », 2025, 288 p., 29,95 $.
« Eux autres, ils l’ont l’affaire… »
Vous avez sans doute reconnu
cette célèbre phrase d’Elvis Gratton, le bien nommé personnage imaginé par
Pierre Falardeau et si bien incarné par Julien Poulin, deux éminents et
regrettés créateurs.
Je ne suis pas un féru
d’Histoire, celle avec une majuscule depuis qu’elle s’inscrit comme le miroir
de toutes les époques, même celle où elle reposait sur la tradition orale.
Cependant, ce que je vois se dérouler sur les écrans de télé, à la une de la
presse traditionnelle sur papier ou électronique, ou montant à distance des
chambres à écho que sont les réseaux sociaux, tout cela me ramène aux notions
de fascisme, de nazisme ou de totalitarisme. De tels systèmes restreignent l’opposition
individuelle à l’État et tendent à exercer une mainmise sur la totalité des
activités de la société.
La matière est riche et il allait
de soi que M. Arnould s’intéresse à plusieurs aspects de la vie sociopolitique
d’un pays qui se considère souvent comme un continent, oubliant qu’il n’est que
les États-Unis d’Amérique. Le continent, faut-il le rappeler, est composé de
l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, chacun de ces
territoires comptant plusieurs pays. C’est d’ailleurs pourquoi j’identifie toujours
nos voisins du sud comme des États-Uniens. Pour les besoins de cette recension,
je vais conserver les appellations Amérique et Américains pour éviter la
confusion.
La matière est riche, dis-je. Arnould
a donc choisi une dizaine de sujets qui caractérisent différents aspects
illustrant l’état des lieux où la population et les États sont de moins en
moins unis. Le titre des chapitres donne d’ailleurs un aperçu de son
propos : « quand un mensonge menace la démocratie; des Américains
poussés au divorce; la fameuse "Gerry-mander"; quand les armes à feu
abîment les vies; quand 538 personnes décident pour 345 millions de citoyens;
quand le patriotisme affiche ses couleurs; des lois pour les femmes entre la
vie et la mort?; silence, on désinforme; quand la justice crée des rois; les
chrétiens à l’assaut de la démocratie; les guerres de culture avant une vraie
guerre? »
Chacun des chapitres s’intéresse
au sujet de son intitulé en rassemblant divers événements, dont l’existence est
confirmée par plusieurs sources, une des règles fondamentales du journalisme de
terrain. J’ai choisi trois des onze thèmes développés croyant qu’ils nous
aident à comprendre la complexité socioculturelle et sociopolitique d’une
population morcelée en diverses communautés monolithiques.
Premier sujet qui nous est
incompréhensible parce que si diamétralement opposé à notre conception de la
démocratie et de la vie politique : un vote ne se traduit pas par
l’élection d’un représentant. Comme le résume parfaitement l’essayiste, ce sont
538 personnes qui décident pour 345 millions de citoyens. Ces décideurs
appartiennent aux « grands électeurs ».
« Ainsi, pour gagner la
présidence américaine, il faut qu’un ou une candidate obtienne le chiffre
magique de 270, soit la moitié du total plus un. Ce qui ne veut pas dire que
celui qui gagne une majorité de votes des grands électeurs a forcément remporté
le vote populaire. En fait, dans l’Histoire américaine, cinq présidents ont été
élus sans avoir remporté le suffrage populaire : John Quincy Adams en
1824, Rutherford B. Hayes en 1876, Benjamin Harrison en 1888, Georges W. Bush
en 2000 et Donald Trump en 2016. La logique implacable du collège électoral
s’applique, peu importe. »
Pourquoi est-ce si compliqué?
« C’est qu’à l’origine, les grands esprits qui ont fondé les États-Unis
étaient divisés. Le Congrès devait-il choisir le président ou devait-il s’en
remettre au peuple? Ils ont choisi l’option mitoyenne des grands électeurs
parce qu’ils craignaient beaucoup de choses… Peur d’un pouvoir exécutif trop
étendu, peur que le Congrès contrôle le locataire de la Maison-Blanche, peur
que le président soit à la merci d’influences étrangères ou encore peur que
certains politiciens abusent d’électeurs mal informés. »
On imagine que ces peurs peuvent
profiter aux membres du collège électoral et au parti politique qu’ils
représentent. Mais il y a mieux : la fameuse "Gerry-mander" qui
permet de modifier la carte électorale presque selon la volonté des partis
politiques qui contrôlent des territoires depuis des lustres et qui veulent les
conserver coûte que coûte. Pour y parvenir, ils s’appuient sur le recensement
national tenu tous les dix ans. « Les données ainsi rassemblées sont
ensuite utilisées pour établir les cartes des circonscriptions électorales du
Congrès et des États, ainsi que pour accomplir le redécoupage au niveau
régional, notamment pour les conseils de comté, les conseils municipaux et les
districts scolaires. »
Résultat de cette pratique,
« ce sont les élus qui choisissent leurs électeurs, afin d’assurer leur
réélection sans problème. Les communautés pauvres et les communautés de couleur
sont touchées de manière disproportionnée par ce charcutage électoral, ce qui a
pour effet de diluer leur pouvoir politique, un pouvoir qui leur est souvent
déjà difficile à acquérir et exercer. »
C’est dans ce bourbier
politicoélectoral que s’enlisent deux autres sujets sur lesquels Frédéric
Arnould s’est penché : le contrôle des armes à feu et le droit des femmes
de réguler les naissances, l’avortement étant un des moyens.
« Quand les armes à feu
abîment les vies » relate les plus tristes et choquantes tueries de masse.
« Les États-Unis comptent déjà plus d’armes que d’habitants (le chiffre de
400 millions d’armes à feu en circulation revient toujours dans les
estimations) et il est donc évident que cela ne fonctionne pas. Et même si
c’était le cas, comment identifier les "mauvaises personnes" avant
qu’elles ne commencent à tirer. Mais si c’était vraiment le problème, ces mêmes
hommes politiques ne soutiendraient-ils pas une politique pour empêcher les
personnes souffrant de troubles mentaux d’avoir accès aux armes à feu? »
En toile de fond du sombre
tableau que dessinent les armes à feu, réelles ou bricolées, on invoque
toujours le « sacro-saint deuxième amendement de la Constitution
américaine. Cet amendement consacre un droit tant et si bien interprété avec
largesse par les plus hauts tribunaux du pays qu’il est devenu impossible de
légiférer de quelque manière qui soit pour établir un semblant de contrôle sur
la circulation et l’usage des armes à feu. L’amendement se traduit ainsi :
"Une milice bien réglementée étant nécessaire à la sécurité d’un État
libre, le droit du peuple de garder et de porter des armes ne sera pas
violé." Un droit enchâssé dans la Constitution à partir de 1791 dans le
cadre de la Déclaration des droits… on a [par la suite] dénaturé le deuxième
amendement pour en faire, depuis, un droit quasiment inaliénable et universel
de porter et d’utiliser des armes pour se défendre. »
Dernier sujet retenu de cet
incontournable essai dans le contexte du début houleux du mandat du 47e
président : « des lois pour les femmes entre la vie et la
mort? » Qui n’a pas entendu parle de l’arrêt Roe v. Wade qui stipule, en
matière d’avortement, « les conditions suivantes : au cours du
premier trimestre de la grossesse, l’État ne peut pas intervenir dans la
décision d’une personne d’avorter dans des circonstances normales. Au cours du
deuxième trimestre, l’État peut réglementer les procédures d’avortement afin de
protéger la santé des femmes enceintes, mais il ne peut pas interdire
complètement les avortements. À partir de la fin du deuxième trimestre, l’État
peut réglementer ou interdire les avortements afin de protéger la santé de la
personne enceinte ou de préserver la viabilité du fœtus. En aucun cas,
cependant, l’État ne peut criminaliser les avortements nécessaires pour
protéger la vie ou la santé de la femme enceinte. »
C’est ce qu’on appelle un
jugement à la Salomon, loin de la liberté initialement réclamée par Norma
McCorvey, alias « Jane Roe » dans les documents judiciaires pour la
protéger de la violence morale des lobbies pro-vie. Le journaliste relate cette
histoire et d’autres sur ce sujet délicat, particulièrement dans certains
États. Cela rappelle le combat mené chez nous par le Dr Henry Morgentaler qui
« a contribué à établir l'accès légal à l’avortement pour les femmes au
Canada et a plaidé pour la protection des choix reproductifs des femmes en
vertu de la loi. »
La vaste fresque des États-Unis
d’Amérique qui se dégage de C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un
pays polarisé, c’est que ce creuset « où des personnes d’origines très
diverses se mêlent et se confondent » n’a pas fini de surprendre.
« Ce qui est sûr [de conclure Frédéric Arnould], c’est que les Américains
ont bien plus en commun que ne le laissent paraître ces divisions qui percolent
dans la société. Dans une démocratie où les campagnes électorales ne prennent
pas un jour de congé, même au lendemain d’une présidentielle, la roue tourne et
les États-Unis empruntent des détours à droite et à gauche, au grand dam,
souvent, des observateurs et des nations qui font affaire avec eux. Mais au
bout du compte, ce pays reste fascinant, capable du meilleur comme du pire.
Parce que, c’est aussi ça l’Amérique… »