Paul Chamberland
Halte à l’avancée de
l’inhumain
Montréal, Mains libres, coll.
« Essai », 2024, 150 p., 26,95 $.
Optimisme ascendant naïveté
La chef d’antenne d’Ici-Télé demandait à son panel hebdomadaire, du découragement dans la voix, si le 47e président allait faire les manchettes tous les jours des quatre prochaines années. Elle n’est certes pas la seule à s’interroger la semaine de son assermentation, mais c’était prévisible, même avant sa première élection, les É.-U. gravissant, depuis la fin de la guerre froide, les sommets d’un ultraconservatisme prônant un repli sur soi aux allures d’une totale autarcie hyper capitaliste.
Hélas, il n’y a pas que ce pays capable, grâce à son poids socioéconomique planétaire, de faire basculer la planète dans une dérive inimaginable. Pour bien comprendre l’origine de cette déviation, je vous propose Halte à l’avancée de l’inhumain, un essai du poète et essayiste Paul Chamberland.« Cet essai littéraire
examine la société actuelle et ses répercussions. Qu’est-ce qui mène à
l’ensauvagement, à la violence meurtrière, au capitalisme radicalisé et à la
destruction de la planète? Sous forme de fragments ayant un effet de résonance,
l’auteur questionne ce qui l’entoure, constate les dégâts et tente de voir au
loin ce qui se dessine. Paul Chamberland a choisi la prose d’un penseur, d’un
philosophe, d’un observateur. Avec ce livre écrit par un des poètes reconnus
parmi les plus importants et les plus influents de l’histoire de la littérature
québécoise, nous avons accès à la pensée des plus pertinente d’un écrivain
reconnu comme un intellectuel de premier plan. »
L’ouvrage, comme l’auteur le
précise en avant-propos, s’est écrit par fragments, de 2016 à 2023. « Il
suffit de feuiller ce livre pour se rendre compte que sa forme et sa
composition sont différentes de celles que présentent d’ordinaire la plupart des
études ou des essais ayant pour objet un thème ou un problème. L’exposé y
rassemble des éléments jugés pertinents et enchaîne une suite d’arguments
susceptibles de soutenir une vision claire, précise et cohérente de
l’objet. » (07) Bref, des faits observables, parfois mesurables, et des
liens qu’ils tissent entre eux sans que ces relations soient toujours
évidentes, parfois même dans leur nature insidieuse.
Prenons un exemple : la
multiplication des écrans et la dépendance qu’ils ont entraînée chez leurs
usagers. Comme l’aurait dit Jean de Lafontaine : ils n’en mouraient pas
tous, mais tous étaient atteints. À la différence des animaux malades de la
peste, les « écranphiles » se font gangréner insidieusement leur
personnalité, leur esprit et leur volonté en remettant à leur guide personnel
de larges pans de leur quotidienneté. « Dis-moi Google ou Alexa »
devient un mantra et les diktats de ce compagnon fidèle – à lui-même et non à l’usager
– squattent son existence.
Ce n’est là qu’un des aspects de
« l’avancée de l’inhumain », telle la pointe d’un iceberg. Que dire
de l’ensauvagement et de la violence meurtrière qui entraînent les tueries de
masse et les guerres! « Désormais, l’irruption de la folie meurtrière peut
survenir à l’improviste, n’importe où n’importe quand. Une Némésis [une
vengeance] insane a envahi l’air du temps, prête à s’emparer de psychismes
vulnérables pour en faire l’arme chargée à bloc d’un aveugle châtiment. »
(9)
Il y a aussi le capitalisme
radicalisé et des « biomachines humaines ». « De nos jours,
1 % de l’humanité possède la moitié des richesses produites sur terre… Le
nihilisme n’est pas une théorie abstruse [difficile à comprendre], mais la
simple note de fond des centres commerciaux, du cirque médiatique et de la
vaste Toile de l’araignée algorithmique. On tient obstinément à faire de l’être
humain une biomachine en parfait état de marche : téléguidée depuis une
souveraine intelligence artificielle. »
N’en jetez plus, la cour est
pleine? Nenni, le pire est déjà là : la planète terre est dévastée et,
malgré les cris de détresse lancés aux quatre coins du globe, trop de gens et
de dirigeants de la société civile ou politique refusent de reconnaître les
preuves inéluctables des conséquences mortifères de la pollution sur tout le
vivant.
Chacune des trois avenues
évoquées est explorée et illustrée par des exemples probants. D’abord, il y a l’ensauvagement
et violence meurtrière : « Étant parvenue à vaincre tous ses
prédateurs, les grands fauves, l’espèce humaine a généralisé la prédation entre
ses membres : individus contre individus, groupes contre groupes, nations
contre nations. Comme si chacun était poussé, redoutant de voir en l’autre un
prédateur, à le traiter comme une proie.
Il est impératif de se rappeler
les hécatombes des années trente et quarante du vingtième siècle, et plus que
tout, la Shoah. » Après avoir souligné le 80e anniversaire de
la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau (Pologne) et la Shoah, dont il est
l’inguérissable cicatrice, il faut aussi se rappeler d’autres génocides
survenus depuis. On pense spontanément aux Arméniens, aux Tutsis, mais il y a
d’autres populations dont la situation ne fait pas les manchettes. Que dire de
la proposition récente de déplacer, voire vider la population palestinienne de
l’enclave de Gaza pour ainsi éradiquer le Hamas? Ne faut-il pas d’abord
reconnaître l’existence de la Palestine à qui on promit un territoire qui ne
leur a jamais été accordé.
Puis, l’essayiste s’intéresse au
capitalisme radicalisé et biomachines humaines. « Invasif, infiltré dans
toutes les dimensions de la vie, tel est le capitalisme radicalisé. Écartez
l’expression fallacieuse de "néolibéralisme". Le seul et unique
impératif est de ne rien laisser échapper au rendement et à son inflexible
exigence de réussite. Au point que les plus délicats mouvements de l’âme ne soient
pas même épargnés… Le capitalisme radicalisé impose comme condition inéluctable
de son expansion illimitée la dévaluation du sens de la vie, ramené au rang
d’une inconsistante lubie. Le capitalisme radicalisé est carrément nihiliste.
Si rien ne résiste à son emprise, il n’en résultera rien de moins que
l’effondrement de la civilisation. »
Par exemple, la récente décision
de la société Amazone de fermer ses installations au Québec, pourtant un marché
dit-on fort lucratif, vraisemblablement par crainte que la syndicalisation
gagne de nouveaux groupes de travail, le syndicalisme étant perçu comme la
mouche du coche.
Il y a pire : nous vivons
sur une terre dévastée. « Nous avons, collectivement, saccagé la nature.
Par conséquent, nous devons comprendre que nous ne pouvons plus compter sur
elle pour répondre à nos attentes. C’est donc dire qu’il nous faut d’urgence, tous
ensemble, réparer ce que nous avons démoli. Pareille tâche apparaît
d’autant plus démesurée qu’elle se heurte à un obstacle apparemment
insurmontable : les multiples conflits que provoquent aussi bien une
goinfrerie effrénée de richesse que l’hostilité qui dresse les uns contre les
autres tant les individus que les États. »
Une valse suicidaire régit
désormais le sauvetage de la planète et de tout ce qui y vit. D’un côté, les
minuscules partenaires qui tentent de faire entendre raison aux leurs et de
mettre en application l’abc d’un modèle de sauvegarde et de récupération. De
l’autre, les puissants partenaires pour qui le discours environnemental est
pure invention et ne vise qu’à éroder, sinon à détruire le grand capitalisme.
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