Valérie Chevalier et Matthieu
Simard
Presse-Jus, Montréal
Hurtubise, 2024, 208 p., 22,95 $.
Aventure épistolaire, petits et grands souvenirs
Si je vous dis Ça sent la coupe, la plupart d’entre vous verront surgir de sa boîte à souvenirs la comédie dramatique mettant en vedette Louis-José Houde. Le scénario de ce film de Patrice Sauvé fut écrit par Matthieu Simard, l’auteur du roman éponyme paru en 2004.
Le même Matthieu Simard – oui,
oui avec deux t – compte à ce jour huit romans, tous abordant de façons
diverses les aléas de la vie de couple. De la rupture de Julie tannée que son
amoureux lui préfère les matchs du Canadien, du temps où il remportait la
coupe, à Jeanne, âgée de 81 ans, qui fait tout pour retrouver Suzor, son
compagnon parti il y a 40 ans et qu’on dit atteint de la maladie d’Alzheimer.
Le romancier était-il allé au bout du sentiment amoureux et des écorchures
qu’il peut faire ou non?
Cette dernière, comédienne et
écrivaine à succès, s’intéresse aussi à la vie de couple comme on le constate
dans son plus récent opus, Les certitudes vagabondes (Hurtubise, 2024) :
« J’ai cherché "le bon" toute ma vie, jusqu’à ce que je me rende
compte qu’il n’y en avait pas qu’un. Aucun ne parviendrait à me combler
entièrement. Plus j’en fréquentais, plus je m’infligeais ce constat :
j’avais besoin de tout. »
Deux auteurs au talent reconnu,
c’est bien, mais cela n’assure en rien que leurs imaginaires fusionnent
harmonieusement, surtout sur la question des relations de couple.
Rassurez-vous, la pâte a levé et leur histoire n’est pas de la tarte!
Le roman épistolaire, né au XVIIe
siècle, met une réelle distance physique entre les deux plumes, claviers dit-on
aujourd’hui, qui échangent des lettres. Si aujourd’hui, on pense plutôt à un
échange de courriels ou de messages via le cyberespace, les protagonistes de Presse-Jus
sont de la vieille école, celle du pli postal, et cela pour une raison bien
simple : une lettre adressée au Père Noël.
Hugo, père du petit Noah, profite
du programme de Postes Canada pour envoyer une lettre au vieux barbu à laquelle
un ou une bénévole répondra, prolongeant ainsi un peu le mystère de Noël, tout
en faisant oublier à l’enfant la relation tumultueuse de ses parents divorcés.
La bénévole qui lui répond signe
du générique "père Noël". Noah-Hugo donne suite à cet envoi en
s’adressant directement au bonhomme Noël, en espérant que sa missive lui
parviendra. Contrairement aux habitudes des correspondants bénévoles, celui-ci
signe Lutine Pauline. Le père de Noah reprend alors son identité de Hugo et s’adresse
par la suite à Pauline. Leurs échanges épistolaires se transforment, petit à petit,
en un journal personnel, tantôt quotidien, tantôt sans régularité. J’anticipe.
J’ignore si Chevalier et Simard
ont écrit Presse-Jus de la même façon, mais, chose certaine, ils sont
parvenus à créer deux personnages crédibles qui se dévoilent l’un l’autre par
petites touches, comme un ou une peintre donne vie à un portrait. Ce sont
d’abord les traits grossiers de leur personnalité qui se dévoilent, soit par
une remarque ou un commentaire sur le propos de l’autre, soit en divulguant
parcimonieusement un détail de leur vie. On sait depuis le début que Hugo est
un traducteur pigiste et que l’insécurité financière de son travail lui pèse
plus qu’il ne le laisse croire. Quant à Pauline, elle se montre plus prudente
et se raconte en laissant un léger brouillard sur son propos. Ce qui, dans une
certaine mesure, la rassure, elle connaît la véritable adresse postale de Hugo,
contrairement à lui.
Si Hugo a écrit la toute première
lettre au père Noël, c’était bien sûr pour faire plaisir à son fils âgé de
quatre ans. Mais, nous apprenons une à une les raisons pour lesquelles Pauline
s’est engagée comme correspondante bénévole. Ce qui peut sembler être de la
confiance en soi de la part du père et du doute chez Pauline s’avère plus
complexe. Un détail me semble bien illustrer le caractère de chacun
d’eux : l’échange traditionnel de correspondance comme mode de
communication à une époque où on ne le pratique plus, sinon pour recevoir des
comptes ou des publicités. Fait à remarquer : Hugo utilise du papier fin,
Pauline le note et l’explication qui lui fournit est révélatrice de son caractère.
Pourquoi s’est-elle jointe au
programme de Postes Canada? Parce qu’elle avait du temps à donner, écrit-elle,
avant de raconter qu’elle est infirmière spécialisée en périnatalité et que
faire plaisir aux enfants est de son ressort, presque de façon égoïste.
Le voile sur la vie sentimentale
des deux correspondants tombe, un lambeau à la fois, car tant Hugo que Pauline a
connu son lot d’échecs amoureux. À distance l’un de l’autre, ignorant tout de
la personnalité physique et sentimentale l’un de l’autre, ils se sentent
protéger pour raconter, souvent avec ironie pour Hugo pour qui rire de soi est
un moyen d’autodéfense pour contrer son manque d’estime de soi.
Le sérieux de Pauline, qui
préfère l’autodérision à l’ironie, est un brouillard qui cache une période de
sa vie d’adulte qui lui a laissé des cicatrices profondes, jamais complètement
guéries : un accident d’auto, la perte d’un enfant à naître, une
intervention chirurgicale d’urgence aux conséquences désastreuses et la déroute
de son couple qui s’en suivit.
Chaque nouvelle confidence bâtit
la relation entre Pauline et Hugo tout en préservant leur incognito, du moins
jusqu’à ce que Hugo tente de découvrir le visage de sa « penpal » en
lui envoyant une moitié de sa propre photo; cela tourne à la blague comme
d’autres tentatives de sa part d’aborder certains sujets que Pauline élude
habilement. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer à Hugo une photo de son dogue
prénommé Gaël-Monfils, comme le tennisman français.
Le quadrupède oblige sa maîtresse
à marcher tous les jours. C’est aussi grâce à l’animal qu’elle rencontre
Marc-André au parc à chiens, alors que Chaos, l’American Bully de ce dernier,
attaque violemment de pauvre Gaël. Marc-André insiste pour amener la victime à
la clinique vétérinaire où Pauline comprend qu’il en est le propriétaire.
Un détail à retenir de l’ensemble
du roman-correspondance, c’est la fragilité de Hugo et sa tendance à se
ridiculiser en se montrant incapable de donner le change à son interlocutrice
dont les détails de sa vie lui donnent l’impression d’être un bon à rien, un
incapable de vivre la moindre adversité.
Il faudra un silence de plusieurs
jours de Pauline pour faire réagir Hugo pour qui leur correspondance est devenue
une raison de vivre et de sortir de sa coquille de mis en échec. Il croira que
son amie est partie à l’aventure avec le vétérinaire, se disant qu’elle
l’oublierait vite fait et qu’il se retrouvera à nouveau dans une solitude dont
il mesure désormais mieux l’ampleur et le poids. Pauline a aussi appris à
apprécier leur relation épistolaire qui lui est devenue presque indispensable.
Or, quand elle brise son long silence, elle sait que Hugo ne peut encaisser le
choc qu’elle a subi et qu’elle lui raconte malgré tout.
Je tais le détail de l’événement
qui marque un tournant dans la relation épistolaire, mais, s’il tient à la
sourde colère de Pauline et au désarroi que Hugo ressent quand elle le lui
raconte, il ne les rapproche pas moins. Puis, quand la poussière du temps sera
retombée, il ne leur restera qu’un geste à faire, un pas à poser pour compléter
leur échange.
Valérie Chevalier et Matthieu
Simard savent bien jouer de la nature humaine et de sa complexité, et les deux
personnages au cœur de Presse-Jus en sont de bons exemples. Leurs
différences font leur complémentarité qui va plus loin que le fait d’être une
femme et un homme, blanc et hétérosexuel, un modèle parfois mis à mal de nos
jours. C’est leur humanisme qui les rend attachants et leur donne la capacité
de passer des petites joies aux grands malheurs de la vie des trentenaires
qu’ils sont.