mercredi 6 mars 2019


Amel Zaazaa et Christian Nadeau (dir.)
11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique
Montréal, Somme toute, 2019, 160 p., 18,95 $.

Quand les mots deviennent des maux

J’avais une dizaine d’années lorsque j’ai croisé un premier noir, portier d’un grand hôtel de la métropole, rue Sherbrooke. J’ignorais tout de la notion de race même à l’endroit des « Indiens » des séries états-uniennes. La montée du nationalisme québécois ne m’a jamais inspiré d’anglophobie, car j’avais des amis anglophones et que j’ai fait mes études en lettres françaises et québécoises à McGill. Comment alors le concept de racisme est-il apparu dans mon schéma de réflexion, sinon par son omniprésence des médias?
Alors qu’on discute encore des signes religieux dans l’espace public, m’arrive 11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique, un collectif dirigé par Amel Zaazaa et Christian Nadeau. Cet ouvrage a toutes les qualités requises pour alimenter une réflexion collective sur des sujets au cœur des débats, souvent plus émotifs que pondérés.




Qu’est-ce que le racisme? Ce sont des attitudes et des actions concrètes qui créent et entretiennent le racisme jusqu’à le rendre systémique, c’est-à-dire omniprésent dans l’ensemble de nos habitudes sociales et des lois qui les encadrent. Rappelons-nous Adrien Arcand, antisémite et partisan du nazisme, dont le discours trouvait jadis des oreilles attentives et dont certaines leçons sont hélas toujours à la mode.
Outre les communautés racisées – amérindiens, noires, hispanos, asiatiques ou autres –, les projecteurs du racisme visent aussi les individus pratiquant une religion – dont l’islam et le judaïsme. Le texte d’Idil Issa, « Islamophobie et racisme », est très éclairant sur ce sujet, rappelant les effets pervers des événements du 11-Septembre 2001 dont la stigmatisation de gens pratiquant l’islam, peu importe leur origine. Un facteur qui engendre et entretient le racisme systémique, c’est, à mon avis, la généralisation de cas particuliers, notamment de gens radicalisés.
Tourner les coins ronds donne parfois bonne conscience. Par exemple, cela nous permet d’oublier que nous pratiquons un racisme colonial à l’endroit des Amérindiens, un sujet abordé dans « Racisme et peuples autochtones. Décoloniser les esprits par l’éducation » par Widia Larivière. J’emploie l’expression de racisme colonial, car c’est la situation des populations dont les ancêtres sont arrivés sur un territoire en tant que colonisateurs et qui font perdurer un état l’esprit inacceptable, exacerbé en temps de vagues migratoires entre pays et entre continents comme celles que la planète connaît actuellement.
Il faut être aveugle ou insensible aux événements qui se produisent aux frontières ou, par exemple, aux traversées en Méditerranée pour refuser de croire qu’il y a une résurgence du racisme systémique et qu’il faut d’abord l’enrayer de nos habitudes individuelles, puis des us et coutumes de notre société. « Lutter contre le racisme systémique consiste donc à identifier et à combattre par tous les moyens les lignes de fracture raciste au sein de notre société », d’écrire Lucie Lamarche et Christian Nadeau dans « Antiracisme et interdépendance des droits ». Ils rappellent plus loin qu’« au Québec, ce sont les minorités racisées qui chaque jour sont poussées à la marge économique, sociale et culturelle ».
Comment prendre le temps d’écouter les individus racisés, sinon qu’en leur donnant accès à des plateformes sur lesquelles s’exprimer. C’est ce que fait Rodney Saint-Éloi et sa maison d’édition Mémoire d’encrier dont « la seule et unique mission [est] de donner forme aux voix fragiles, de donner corps aux corps invisibles, de laisser la place à l’imaginaire qui a fait de nous des femmes et des hommes dignes. »
Ne faisons pas les autruches : il y a un discours raciste planétaire dont il faut se dissocier même si son écho est répété ad nauseam dans les bulletins d’information, les réseaux sociaux n’étant que la pointe d’un iceberg. On crie haro sur certains signes religieux et on ferme les yeux sur d’autres dans une hypocrisie collective qui ressemble de plus en plus à de la mauvaise foi. Or, je crois que lire 11 brefs essais contre le racisme : pour une lutte systémique amène et nourrit une réflexion sur ce vaste sujet, puis à changer nos attitudes personnelles et sociales racistes, un jour à la fois. Cette préoccupation me semble aussi importante que celle de l’environnement, le racisme systémique étant un véritable pollueur social.

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