mercredi 2 avril 2025

Frédéric Arnould

C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé

Montréal, Québec Amérique, coll. « Essai », 2025, 288 p., 29,95 $.

« Eux autres, ils l’ont l’affaire… » 

Vous avez sans doute reconnu cette célèbre phrase d’Elvis Gratton, le bien nommé personnage imaginé par Pierre Falardeau et si bien incarné par Julien Poulin, deux éminents et regrettés créateurs.

Je ne suis pas un féru d’Histoire, celle avec une majuscule depuis qu’elle s’inscrit comme le miroir de toutes les époques, même celle où elle reposait sur la tradition orale. Cependant, ce que je vois se dérouler sur les écrans de télé, à la une de la presse traditionnelle sur papier ou électronique, ou montant à distance des chambres à écho que sont les réseaux sociaux, tout cela me ramène aux notions de fascisme, de nazisme ou de totalitarisme. De tels systèmes restreignent l’opposition individuelle à l’État et tendent à exercer une mainmise sur la totalité des activités de la société.

Prenant un pas de recul, j’ai voulu aller sur le terrain en compagnie du journaliste radio-canadien Frédéric Arnould racontant que C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé. Ce faisant, je souhaitais avoir un point de vue différent de celui des clips de quelques minutes, celui observé au moment même de la cueillette des informations, dans le non-dit sur lequel s’appuie un professionnel de l’information qui a une vaste et riche expérience, et dont la pratique de son métier de journaliste est irréprochable.

La matière est riche et il allait de soi que M. Arnould s’intéresse à plusieurs aspects de la vie sociopolitique d’un pays qui se considère souvent comme un continent, oubliant qu’il n’est que les États-Unis d’Amérique. Le continent, faut-il le rappeler, est composé de l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, chacun de ces territoires comptant plusieurs pays. C’est d’ailleurs pourquoi j’identifie toujours nos voisins du sud comme des États-Uniens. Pour les besoins de cette recension, je vais conserver les appellations Amérique et Américains pour éviter la confusion.

La matière est riche, dis-je. Arnould a donc choisi une dizaine de sujets qui caractérisent différents aspects illustrant l’état des lieux où la population et les États sont de moins en moins unis. Le titre des chapitres donne d’ailleurs un aperçu de son propos : « quand un mensonge menace la démocratie; des Américains poussés au divorce; la fameuse "Gerry-mander"; quand les armes à feu abîment les vies; quand 538 personnes décident pour 345 millions de citoyens; quand le patriotisme affiche ses couleurs; des lois pour les femmes entre la vie et la mort?; silence, on désinforme; quand la justice crée des rois; les chrétiens à l’assaut de la démocratie; les guerres de culture avant une vraie guerre? »

Chacun des chapitres s’intéresse au sujet de son intitulé en rassemblant divers événements, dont l’existence est confirmée par plusieurs sources, une des règles fondamentales du journalisme de terrain. J’ai choisi trois des onze thèmes développés croyant qu’ils nous aident à comprendre la complexité socioculturelle et sociopolitique d’une population morcelée en diverses communautés monolithiques.

Premier sujet qui nous est incompréhensible parce que si diamétralement opposé à notre conception de la démocratie et de la vie politique : un vote ne se traduit pas par l’élection d’un représentant. Comme le résume parfaitement l’essayiste, ce sont 538 personnes qui décident pour 345 millions de citoyens. Ces décideurs appartiennent aux « grands électeurs ».

« Ainsi, pour gagner la présidence américaine, il faut qu’un ou une candidate obtienne le chiffre magique de 270, soit la moitié du total plus un. Ce qui ne veut pas dire que celui qui gagne une majorité de votes des grands électeurs a forcément remporté le vote populaire. En fait, dans l’Histoire américaine, cinq présidents ont été élus sans avoir remporté le suffrage populaire : John Quincy Adams en 1824, Rutherford B. Hayes en 1876, Benjamin Harrison en 1888, Georges W. Bush en 2000 et Donald Trump en 2016. La logique implacable du collège électoral s’applique, peu importe. »

Pourquoi est-ce si compliqué? « C’est qu’à l’origine, les grands esprits qui ont fondé les États-Unis étaient divisés. Le Congrès devait-il choisir le président ou devait-il s’en remettre au peuple? Ils ont choisi l’option mitoyenne des grands électeurs parce qu’ils craignaient beaucoup de choses… Peur d’un pouvoir exécutif trop étendu, peur que le Congrès contrôle le locataire de la Maison-Blanche, peur que le président soit à la merci d’influences étrangères ou encore peur que certains politiciens abusent d’électeurs mal informés. »

On imagine que ces peurs peuvent profiter aux membres du collège électoral et au parti politique qu’ils représentent. Mais il y a mieux : la fameuse "Gerry-mander" qui permet de modifier la carte électorale presque selon la volonté des partis politiques qui contrôlent des territoires depuis des lustres et qui veulent les conserver coûte que coûte. Pour y parvenir, ils s’appuient sur le recensement national tenu tous les dix ans. « Les données ainsi rassemblées sont ensuite utilisées pour établir les cartes des circonscriptions électorales du Congrès et des États, ainsi que pour accomplir le redécoupage au niveau régional, notamment pour les conseils de comté, les conseils municipaux et les districts scolaires. »

Résultat de cette pratique, « ce sont les élus qui choisissent leurs électeurs, afin d’assurer leur réélection sans problème. Les communautés pauvres et les communautés de couleur sont touchées de manière disproportionnée par ce charcutage électoral, ce qui a pour effet de diluer leur pouvoir politique, un pouvoir qui leur est souvent déjà difficile à acquérir et exercer. »

C’est dans ce bourbier politicoélectoral que s’enlisent deux autres sujets sur lesquels Frédéric Arnould s’est penché : le contrôle des armes à feu et le droit des femmes de réguler les naissances, l’avortement étant un des moyens.

« Quand les armes à feu abîment les vies » relate les plus tristes et choquantes tueries de masse. « Les États-Unis comptent déjà plus d’armes que d’habitants (le chiffre de 400 millions d’armes à feu en circulation revient toujours dans les estimations) et il est donc évident que cela ne fonctionne pas. Et même si c’était le cas, comment identifier les "mauvaises personnes" avant qu’elles ne commencent à tirer. Mais si c’était vraiment le problème, ces mêmes hommes politiques ne soutiendraient-ils pas une politique pour empêcher les personnes souffrant de troubles mentaux d’avoir accès aux armes à feu? »

En toile de fond du sombre tableau que dessinent les armes à feu, réelles ou bricolées, on invoque toujours le « sacro-saint deuxième amendement de la Constitution américaine. Cet amendement consacre un droit tant et si bien interprété avec largesse par les plus hauts tribunaux du pays qu’il est devenu impossible de légiférer de quelque manière qui soit pour établir un semblant de contrôle sur la circulation et l’usage des armes à feu. L’amendement se traduit ainsi : "Une milice bien réglementée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de garder et de porter des armes ne sera pas violé." Un droit enchâssé dans la Constitution à partir de 1791 dans le cadre de la Déclaration des droits… on a [par la suite] dénaturé le deuxième amendement pour en faire, depuis, un droit quasiment inaliénable et universel de porter et d’utiliser des armes pour se défendre. »

Dernier sujet retenu de cet incontournable essai dans le contexte du début houleux du mandat du 47e président : « des lois pour les femmes entre la vie et la mort? » Qui n’a pas entendu parle de l’arrêt Roe v. Wade qui stipule, en matière d’avortement, « les conditions suivantes : au cours du premier trimestre de la grossesse, l’État ne peut pas intervenir dans la décision d’une personne d’avorter dans des circonstances normales. Au cours du deuxième trimestre, l’État peut réglementer les procédures d’avortement afin de protéger la santé des femmes enceintes, mais il ne peut pas interdire complètement les avortements. À partir de la fin du deuxième trimestre, l’État peut réglementer ou interdire les avortements afin de protéger la santé de la personne enceinte ou de préserver la viabilité du fœtus. En aucun cas, cependant, l’État ne peut criminaliser les avortements nécessaires pour protéger la vie ou la santé de la femme enceinte. »

C’est ce qu’on appelle un jugement à la Salomon, loin de la liberté initialement réclamée par Norma McCorvey, alias « Jane Roe » dans les documents judiciaires pour la protéger de la violence morale des lobbies pro-vie. Le journaliste relate cette histoire et d’autres sur ce sujet délicat, particulièrement dans certains États. Cela rappelle le combat mené chez nous par le Dr Henry Morgentaler qui « a contribué à établir l'accès légal à l’avortement pour les femmes au Canada et a plaidé pour la protection des choix reproductifs des femmes en vertu de la loi. »

La vaste fresque des États-Unis d’Amérique qui se dégage de C’est aussi ça, l’Amérique : portraits d’un pays polarisé, c’est que ce creuset « où des personnes d’origines très diverses se mêlent et se confondent » n’a pas fini de surprendre. « Ce qui est sûr [de conclure Frédéric Arnould], c’est que les Américains ont bien plus en commun que ne le laissent paraître ces divisions qui percolent dans la société. Dans une démocratie où les campagnes électorales ne prennent pas un jour de congé, même au lendemain d’une présidentielle, la roue tourne et les États-Unis empruntent des détours à droite et à gauche, au grand dam, souvent, des observateurs et des nations qui font affaire avec eux. Mais au bout du compte, ce pays reste fascinant, capable du meilleur comme du pire. Parce que, c’est aussi ça l’Amérique… »

Le Bureau ovale de la Maison-Blanche est devenu le studio d’une téléréalité quotidienne, diffusant toujours les plus mauvais scénarios qui soient, tout comme l’avion présidentiel, Air Force One, où Lyndon B. Johnson fut assermenté président des É.-U. après l’assassinat de JFK, en présence de Jacqueline Bouvier-Kennedy portant son tailleur rose maculé du sang de son époux. Quel manque de respect envers l’Histoire et les règles élémentaires de la démocratie collective états-unienne!