jeudi 31 août 2017

Victor-Lévy Beaulieu
L’Héritage
Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2009, 840 p., 65 $.

L’Héritage ou la famille éclatée

Traverser Barcelone, c’est croiser Gaudi, La Pedrera, l’inachevée Sagrada familia et d’autres de ses œuvres. Sillonner notre patrimoine littéraire, c’est inéluctablement rencontrer Victor-Lévy Beaulieu dont L’Héritage est un monument, une « cathédrale » dont l’écrivain vient de terminer l’échafaudage.
Dernier grand téléroman d’auteur, L’Héritage est passé du petit écran à la littérature, une transformation sans modèle car, jusque là, c’est la littérature qui traversait ce miroir de notre société — je pense au Survenant, à Un homme et son péché et aux Plouffe. Un premier tome, « L’automne », paraît chez Stanké en 1987 et le second, « L’hiver », sort en 1991. Suit, en 1993, Les gens du fleuve, cette anthologie que prépare Philippe Couture tout au long du roman. Mais L’Héritage n’était pas encore arrivé dans ses grosseurs de fiction narrative, ce à quoi l’écrivain a travaillé jusqu’à publier cette année une version définitive de cette saga.




Le clan Galarneau
Telles ces immenses fresques peintes autrefois, L’Héritage met en scène, à divers niveaux de profondeur picturale et en jouant de trompe-l’œil, des groupes de personnages qui gravitent autour de la famille Galarneau, Xavier en étant le point d’ancrage. Véritable chef de clan, le pater familias arrive à l’âge de passer la main. Or, la tradition chez les Galarneau veut que ce soit au fils aîné que cela revienne, mais Miville n’est pas de la trempe du père, rappelant en cela Amable, le fils de Didace Beauchemin, le patriarche du Survenant. Il y a aussi que depuis sa naissance, Miville contrarie sans arrêt Xavier lequel lui impose la Loi plus durement qu’à Julie ou Junior, ses cadets.
Il y a une quatrième enfant chez les Galarneau, Miriam, dont le départ de la maison du deuxième rang a semé la zizanie chez les siens. Xavier n’a plus jamais été le même; Virginie, la mère, s’est littéralement claquemurée dans sa chambre et sa tête est devenue son lieu d’enfermement; et les autres enfants ont imaginé le scénario qui leur convenait pour expliquer l’exode de leur sœur. Épée de Damoclès au-dessus des Galarneau, la véritable raison du départ de Miriam a pourri l’atmosphère familiale, car avoir un enfant de son père n’est jamais sans conséquence.
Ailleurs sur la fresque imaginée par VLB, on trouve Gabriel Galarneau, l’homme-cheval qui vit dans l’univers qu’il s’est créé, version onirique de l’époque où Xavier était un grand homme de cheval. Il y a aussi Albertine, princesse malécite épouse de Gabriel, qui rêve sa vie à travers les pages des grands auteurs, ce à quoi elle parvient presque en rencontrant Philippe Couture, le patron montréalais de sa fille Stéphanie et de sa nièce Miriam.

L’essence du détail
En observant l’ensemble du tableau peint par le romancier, je constate l’importance des détails, chacun teintant un coin de l’œuvre d’une nuance indispensable à l’harmonie générale. Et cela, autant du côté des personnages que de la trame, jusqu’aux rebondissements souvent imprévus. Ce qui lie entre eux chacun des niveaux du récit, comme ces petites histoires qui se déroulent ici et là entre quelques personnages, c’est l’originalité de leur discours respectif. Xavier appuie ses paroles sur des passages de la Bible et sur le poids de la tradition familiale. Julie, sur une forme d’altruisme doux et candide. Junior, sur un registre libertaire semblable à celui de son père, mais sans le poids des us et coutumes. Quant à Philippe et Albertine, leur discours repose sur la vague des émotions que leur inspire celui des poètes québécois.
Jamais œuvre de Beaulieu n’a atteint un tel niveau d’intransigeance émotionnelle de la part des personnages — une véritable cascade de huis clos —, et de telles qualités poétiques. Dans les moments les plus intenses de douceur ou de colère, nous avons l’impression que la vélocité des mots utilisés gonfle la voile des émotions qu’ils expriment. Ainsi, la répétition de mots ou de locutions, une technique qu’affectionne l’auteur, résonne ici comme la juxtaposition de diverses incantations, leur conférant un aspect mélodique.

Une fiction achevée
Qu’apporte l’édition définitive de L’Héritage? D’abord, une réorganisation complète de la matière du récit, ce qui lui confère un tout autre rythme. J’oserais dire que VLB a soufflé sur les feuilles du manuscrit pour leur communiquer la fraîcheur de sa sérénité actuelle. Puis, il y a ces cent cinquante pages inédites qui racontent une nouvelle saison dans la vie des Galarneau, le printemps. Ce sera l’occasion pour Xavier, sauvé in extremis du suicide, de faire porter l’odieux de son geste à toute sa famille en inventant de nouvelles tracasseries et y exposant sa maisonnée. Machiavélique est le vieux tyran à tel point que la veulerie de Miville et la fougue de Junior en sont exacerbées, ce dernier évoquant le « grand dieu des routes » de Germaine Guèvremont.
De tous les romans que Victor-Lévy Beaulieu a écrit à ce jour, L’Héritage est de loin sa fiction la plus achevée autant au niveau de la saga qu’il y raconte et de la galerie de personnages qu’il y a installés, que de la richesse et du flamboyant de cette langue sienne sur laquelle tout repose. Depuis la parution en 2005 de Je m’ennuie de Michèle Viroly, l’écrivain a publié près d’une dizaine de livres, soit au-delà de 5 000 pages : un chef-d’œuvrage titanesque semblable à celui de Victor Hugo, son idéal littéraire.


Paru dans Lettres québécoises, numéro 136, hiver 2009

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