mercredi 22 février 2023

Hélène Rioux

Inventeurs de vie

Montréal, Leméac, 2022, 152 p., 20,95 $.

Haine ou amour : vérités alternatives

Dans la folie des rotatives ayant perdu la raison et lançant à tous azimuts des livres, pas tous littéraires évidemment, la mémoire de certains romans s’ouvre momentanément sur un univers dont on a envie d’explorer les coins et les recoins, de s’y attarder pour prolonger la présence des personnages, quels qu’ils soient, et se laisser prendre aux pièges d’une trame bien ficelée.

Il en va de même pour les livres de l’écrivaine et traductrice Hélène Rioux qui, à chaque fois où je les ai découverts – toute lecture m’étant une découverte –, m’ont apporté d’agréables heures à visiter ou fréquenter des univers sur lesquels règnent le soleil et les nuits étoilées méditerranéens, quels que soient les aléas sur lesquels ces astres brillent.

La trame d’Inventeurs de vie, son 19e roman rendant hommage à Leonard Cohen et García Lorca, en surprendra plusieurs. D’abord, il ne s’agit pas du cinquième livre de la suite intitulée « Fragments du monde » entreprise avec Mercredi soir au bout du monde (2007), mais d’un dialogue entre un homme et une femme que rien ne destinait à se rencontrer. Lui, Bulgare, se documente sur un projet de livre. Elle, Québécoise, fut amenée sur la Costa del Sol espagnole par la saison froide au propre comme au figuré. Ils habitent le même édifice où s’alignent les condos locatifs en bordure de la Méditerranée. Ils auraient pu ne jamais se croiser, car les villégiateurs sont souvent dans le no man’s land d’une bulle qui les éloigne de leurs habitudes.

Le narrateur se nomme Stefan Dimov. Il habite, sur le bord de la mer Noire, un logement qui lui a été légué par le vieux musicien et compositeur classique dont il fut longtemps de secrétaire particulier, l’accompagnant partout dans ses déplacements; il a aussi hérité d’une somme lui assurant une existence sans souci financier. Ayant fait des études en histoire, il a appris plusieurs langues et parle couramment nombre d’entre elles dont l’espagnol, l’anglais et le français. Sans s’éloigner complètement de l’Histoire, il s’est mis à l’écriture de la biographie de personnages en marge de l’Histoire, c’est-à-dire des seconds violons qui ont pourtant joué un rôle déterminant dans la vie d’une reine, d’un roi ou d’autres personnages marquant de leur époque. Même s’il imagine ces personnages, il fait de très sérieuses études relatives à leur époque, leur entourage ou leur relation avec leur maître.

Dimov est en Espagne pour effectuer de telles recherches sur un inconnu qui aurait été exécuté en même temps que l’écrivain Federico García Lorca, le 19 août 1936, par les milices du régime dictatorial de Franco. Le dossier initial est mince et, pour donner au personnage vraisemblance et caractère, Stefan Dimov doit pousser son enquête plus loin prévue. Pour ce faire, comme il en a l’habitude, il a besoin de calme, de solitude, d’une vie presque monacale.

Depuis son arrivée sur la côte espagnole, il croise régulièrement d’autres villégiateurs habitant le même immeuble et il les salue courtoisement sans plus. Il y a bien cette femme, toujours seule, dont l’attitude changeante a attiré son attention; il a pu la voir à différents endroits sur le paseo longeant la mer, assise dans un café ou sur un des bancs dont les céramiques sont décorées de scènes marines.

Un jour, contrairement à son habitude, il engage la conversation avec elle, poussé par un quelconque instinct de bonté courtoise. Mal lui en prit, la suite du roman et ses péripéties balaient tous les doutes sur cet écart.

Qui est cette inconnue? Est-elle Gabrielle Jordan, comme elle le prétend lors de leur première discussion, ou Marguerite, ou Margo, ou Fanny, ou Florence? Il la décrit ainsi : « Cheveux châtains, mi-longs, parsemés de fils gris, une frange lui couvre les sourcils, la bouche bien dessinée, un rouge à lèvres tirant sur l’orangé. L’ovale du visage moins net, le menton un peu relâché. Des veines, rigoles bleutées, affleurent sur le dessus de ses mains, des petites mains aux ongles fendillés. Les mains ne mentent pas. » (19)

Une phrase anodine, glissée lors de leur premier tête-à-tête, doit être retenue, car le narrateur la répétera vers la fin du récit, jetant ainsi un faisceau oblique sur la trame : « Je l’observe. Son visage me rappelle vaguement quelqu’un, je ne sais plus qui. J’ai une excellente mémoire visuelle, d’habitude je n’oublie jamais un visage. » (18)

L’inconnue traîne Tendre est la nuit, un roman de Scott Fitzgerald. Le lit-elle vraiment ou le livre ne lui donne-t-il qu’une certaine contenance? En guise de signet, il y a la photographie de ses trois enfants, une fillette et des jumeaux qu’elle montre à Stefan Dimov qui, au premier coup d’œil, a l’impression qu’elle est peut-être plus jeune que les 50 ans qu’il lui prête. Cette photo permet à Florence Jordan, son véritable nom comme l’a découvert le narrateur, d’atténuer l’auréole de mystère dont elle s’entoure.

Cette première conversation en entraîne plusieurs autres au point où Dimov doive s’éloigner quelques heures ou quelques jours pour ne pas la croiser et poursuivre les recherches qu’il a entrepris autour du codétenu de García Lorca dont il veut imaginer l’existence et qu’il a nommé Joaquín Alvar Cervantès.

À chaque retour, elle semble surgir de nulle part dans l’ascenseur ou sur le paseo, allant jusqu’à lui reprocher de l’éviter ou même de la fuir. Ces échappées semblent alimenter la psyché de Florence qui jongle ainsi avec la vérité jusqu’à en discuter diverses alternatives, essentiellement autour de sa fille. Déjà, elle a dit à son interlocuteur que l’enfant a été victime d’un meurtre sordide, il y a une vingtaine d’années, et qu’elle ne s’en est jamais remise. À preuve, toutes les versions du drame qu’elle raconte à Stefan, selon son humeur ou la quantité d’alcool et de tabac consommée durant la journée.

Hélène Rioux a créé deux personnages qui, initialement, étaient opposés l’un de l’autre. La romancière a utilisé l’entêtement de Jordan pour parvenir à vaincre l’hermétisme individualiste de Dimov et parvenir à le convaincre de s’intéresser au destin tragique de sa fille.

L’écrivain bulgare refuse net d’abord d’écrire une biographie de Fanny en imaginant son destin depuis son assassinat, même si Florence met entre ses mains le journal intime de sa fille. La Québécoise insiste à temps et à contretemps, si bien que le biographe se demande s’il n’est pas en train d’abandonner une femme dont l’existence est devenue un labyrinthe vide et sans issu. Les échanges entre les deux protagonistes ont parfois des allures de psychodrame, lui jouant l’aidant naturel, elle la douleur et la souffrance provoquées par la maladie mentale, car elle « ne se pardonne pas. Et [elle] ne [veut] pas guérir. » (142)

Le Bulgare en vient à décider de rentrer chez lui, laissant derrière lui deux « visages [qui] se confondaient, celui de l’adolescente de la photo, celui de sa mère vingt ans plus tard. Et j’ai lu dans ses yeux ce qu’elle attendait de moi. » (144) C’est pourquoi il a mis dans son bagage le journal de Fanny et le cahier noir où Florence a imaginé la vie de sa fille depuis sa disparition et la découverte de son corps inerte. Écrira-t-il finalement la biographie de l’enfant devenue une jeune adulte ou, autre hypothèse soulevée par Florence, celle de son meurtrier?

Inventeurs de vie n’est pas que le titre du roman d’Hélène Rioux, c’est aussi ce qu’elle a fait en imaginant deux individus aux personnalités opposées, en leur faisant jouer le même scénario jusqu’à ce que leurs répliques s’imbriquent les unes dans les autres sans parvenir à être un véritable dialogue. Certes, la sérénité de Stefan Dimov est mise à mal par le déséquilibre psychologique aigu dont souffre Florence Jordan, mais la romancière a bien attaché le lien tenu qui les réunit grâce à un événement passé commun et une trame tissée serrée.

mercredi 15 février 2023

Véronique Cyr

La jeune fille des négatifs

Montréal, Les Herbes rouges, coll. « Récit », 2022, 120 p., 22,95 $.

Déni et perfidie : l’affrontement ultime

La poésie, un mode de vie : voilà un mantra que je répète sans cesse à qui veut, ou non, l’entendre. Comme plusieurs, j’étais sceptique devant cet acte de foi païen qu’on me psalmodiait à l’oreille. Pourtant, le mage avait la confiance que j’aurais accordé à la sœur ou au frère que je n’ai pas. À fréquenter cet ami aujourd’hui en-allé, j’ai compris que la poésie est une façon de percevoir et d’appréhender le quotidien, de mettre en perspective le passé à l’heure du présent pour mieux faire corps avec l’avenir.


Lisant La jeune fille des négatifs, un recueil hybride de poésie et de prose, j’ai été conforté dans ma conviction. Oui, la poésie est une façon d’aborder le quotidien sans lequel l’écrivaine Véronique Cyr n’aurait, peut-être, pu passer à travers l’expérience d’une grossesse compliquée, très compliquée. Pour y parvenir, elle a plongé en apnée dans l’eau trouble de son utérus y retrouver un être en devenir qui ne savait pas nager.

La poétesse, ayant alors déjà publié cinq recueils, choisit d’écrire le journal poétique dont les vers lapidaires racontent sa grossesse qui prend subitement un chemin de traverse qui l’oblige à choisir entre la vie incertaine de l’autre qui prend forme et sa propre vie mise à mal plus qu’entre parenthèses.

La jeune fille des négatifs est un livre d’émotions à fleur de peau, à un souffle près. Des vers tissés à la hâte, jamais tristes, ce n’est pas le temps, jamais joyeux non plus, ce n’est pas non plus le temps. Ce sont des strophes tantôt haletantes, tantôt d’un calme obligé pour garder le cap et prendre, sur le champ et sans trop y penser, les décisions qu’on croit alors les meilleures. Pour elle, pour Henry le nageur et pour Anthony le père et complice.

Ce que Véronique Cyr parvient à exprimer dans ce journal, date à ligne, c’est le quotidien d’une femme qui choisit de poursuivre sa grossesse dans un lit d’hôpital, de donner son corps enceinte à la science de la survie fœtale. Son corps? Que dis-je : sa vie tout entière consacrée à un embryon qui donne des signes d’inconfort dans l’aire que la capsule utérine lui réserve.

Avant d’évoquer l’hypothèse d’une naissance prématurée, il faut évaluer la vitalité des cellules qui se développent dans des conditions anormales et considérer l’hypothèse de poursuivre, ou non, leur évolution dans l’habitacle hyper aseptisé d’une couveuse-incubatrice.

Ce champ de mines contemporain rappelle l’époque où, lors d’un accouchement, le médecin ou l’infirmière de service décidait, sans consulter autre chose que la morale chrétienne, de sacrifier la mère plutôt que l’enfant.

Or, dans La jeune fille des négatifs, on ne peut pas imaginer celle qui écrit le récit poétique autre que Véronique Cyr elle-même, cela même avec la prudence d’éviter de confondre le « je » écrivant et le « je » imaginé. Même si l’intime peut être falsifiée, il y a dans la texture du propos et dans le rythme même des vers où sont annotés, au jour le jour, les détails sur l’état de santé du fœtus et de la mère que seule l’expérience personnelle peut traduire.

Pour ajouter à la valeur narrative de ces éphémérides, l’écrivaine Cyr fait entrer dans cet univers clos quelques rares personnages de sa vie d’avant dont un embryon squatte l’entièreté. L’oncle B., par exemple, ce parent plus grand que nature, car il projette dans l’esprit de l’enfant Véronique l’image de pouvoir vivre de toutes les formes de la création artistique. Il y a aussi quelques femmes de son enfance qui projettent un modèle de féminité encadré par les devoirs qu’elles ont à accomplir pour les hommes, à la maison comme au travail, l’ultime devoir étant la maternité de tous les risques.

Un personnage revient à la fin de chaque séquence du journal relatant une grossesse qui, à la vingt-cinquième semaine, tourne au drame : Ramah, « la jeune fille des négatifs ». Les trois flashes dans la direction de cette dernière sèment d’abord le doute de leur pertinence parce qu’on n’est généralement pas prêt à glisser petit à petit du poétique au narratif, d’une histoire aux frontières du drame au récit d’un drame historique, celui de la condition féminine en général jusqu’aux violences dont les femmes sont victimes.

L’histoire de cette jeune femme, Véronique Cyr la raconte dans « Lettre à Ramah », la dernière partie du livre. Si la mise à nue, au propre comme au figuré, que fait la poétesse et narratrice dans son journal d’une grossesse qui met à mal la vie de la mère et de l’enfant, elle se poursuit sur un ton aussi violent dans cette lettre qui met en lumière les petites et les grandes violences masculines, comme le croient initialement la plupart des femmes.

Véronique Cyr, on doit la croire, mets encore sa propre vie en perspective pour écrire à cette jeune Marocaine qui fut une de ses élèves en classe de francisation et, qu’un jour, elle dut sauver, en pleine classe, d’une mort certaine causée par un foulard trop serré. Cette mise en perspective pourrait sembler théorique si la narratrice ne se mettait pas elle-même en cause en racontant diverses expériences personnelles, dont celle vécue avec F., un ami d’université qui lui apprit, par des séances de photos érotiques se voulant bon enfant jusqu’à l’extrême limite de la violence, le poids du déni. Il y a aussi celle de son amie G. et la perfidie de la violence de son compagnon.

Je me suis demandé si je devais associer la violence, autant physique que psychologique, de la grossesse à risque racontée dans le journal à cette violence dont Ramah, son amie G. ou l’écrivaine elle-même sont les proies. Je me refuse de parler de « victimes » par respect pour l’auteure ou son amie G., car elles se sont sorties du cercle vicié et vicieux de la violence masculine, ignorant ce qui est advenu de Ramah dont l’autrice a fait « la jeune fille des négatifs » en signe d’espoir qu’elle s’en soit sortie.

En refermant ce recueil-récit, j’étais fort intimidé à l’idée de le recenser parce que le propos et la façon de le tenir de Véronique Cyr sont comme le miroir reflétant la réalité sociale des rapports entre les femmes et les hommes aussi loin que l’Histoire se souvienne. Pour la culture judéo-chrétienne, c’est Ève qui a tenté Adam et que les hommes doivent punir à perpétuité; la même logique implacable s’applique à d’autres cultures, ce qu’on constate quotidiennement dans les bulletins d’information, nous faisant oublier que la démocratie participative et le droit de parole ne règlent pas partout et pour tous. Le nombre de féminicides au Québec, depuis Polytechnique, n’a pas hélas diminué, et La jeune fille des négatifs nous le rappelle.

mercredi 8 février 2023

Danielle Dubé

Les anges de Sarajevo

Montréal, Pleine lune, coll. « Plume », 2022, 224 p., 24,95 $.

Un récit paradoxal

Peut-être avez-vous lu des comptes-rendus sur les combats se déroulant à Sarajevo durant la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1996) ou vu des photos d’enfants aux yeux hagards égarés parmi les gravats d’un immeuble qu’un bombardement a détruit? Il est alors possible que ce soit les articles ou les clichés d’Anna Christian, une journaliste québécoise indépendante ayant couvert ce conflit.

Il se peut aussi que son nom évoque des chroniques traitant de l’intérêt historique de certaines destinations voyages ou même que sa prose et ses photographies saisissantes vous aient guidés sur un des sites.

Si tel est le cas, votre mémoire vous a joué un tour, car Anna Christian n’existe que dans l’imaginaire de la romancière Danielle Dubé qui la raconte dans Les anges de Sarajevo. C’est dans ce récit qu’implose la vie débiscaillée d’Anna Christian, pseudonyme de Christiane la narratrice, la sienne de vie, celle de sa famille maternelle, mais aussi celle plus vaste des êtres humains qu’elle rencontre, côtoie et raconte.

Christiane résume bien ses folles équipées, ses fuites dont elle ignore l’origine, sinon de se fuir d’elle-même : « Je me retourne vers la fenêtre. Hier, j’étais à Aix. Avant à Métis et à Sarajevo. Les visages de ma fille [Nadia], de ma mère [Emma] et de mes tantes [Laura et Lilianne], loin, si loin là-bas, au-delà de l’océan illimité. » (215)

D’Aix-en-Provence à Barcelone, du travail de journaliste indépendante en territoire de guerre à ses « articles sur les jardins d’Aix, Monaco, Arles et Montpellier » (175), la vie de la narratrice n’a rien d’un long fleuve tranquille, pas plus d’ailleurs que la direction de la trame narrative qui se déplace comme du vif-argent à l’image de ses actions. Le fil conducteur qui relie les péripéties se noue et se dénoue presque aussi rapidement que les situations qui les provoquent.

Par exemple, les enfants que la journaliste rencontre en Bosnie l’émeuvent au point où elle se demande ce qu’elle fait là, son impuissance à les sortir de l’enfer de la guerre l’étourdit. Ce sont Yves, son collègue journaliste courant les guerres de par le monde, et Milovan, son « fixeur » (guide, chauffeur, interprète, etc.), qui la ramènent les pieds sur terre, c’est-à-dire à son devoir de faire connaître l’état des lieux d’une ville assiégée durant plus de mille jours et qui a fait plus de onze mille victimes. Ce combat intérieur qui la remue lui revient sans cesse comme les marées du Saint-Laurent qui lui sont si familières, mais dont elle recherche, parfois bien malgré elle, les origines comme si elles étaient une tare familiale dont on lui avait caché l’existence.

Danielle Dubé propose un roman aux multiples images aussi justes que fulgurantes, aussi belles que monstrueuses. Des images semblables à des photographies que les mots pixelisent à l’aide de figures de style si efficaces qu’elles imposent les photos noir et blanc qui les inspirent. C’est d’abord vrai dans les chapitres se déroulant à Sarajevo, puis dans ceux retraçant la vie de l’héroïne, de sa mère et de la famille de cette dernière. La romancière essaime, tout au long de ce récit gigogne, les paroles de chanson et des mots tirés de la littérature française et québécoise, de Gilbert Langevin à Léo Ferré par exemple, en les liant aux propos de la narratrice. Cela donne au récit des allures de réalités spatiotemporelles présentes ou passées.

Comme me le faisait remarquer D.B., une collègue critique, il n’est pas simple, à première vue du moins, de saisir la relation entre la description, troublante car minutieuse, d’une population en guerre que fait la narratrice, en insistant sur le sort des femmes et des enfants, et la quête de ses origines à travers la correspondance qu’elle reçoit de sa mère et de ses tantes. Cela sans oublier sa relation trouble avec Nadia, sa propre fille, avec ses amoureux « éphémères » (195) ou avec ses projets mous comme la montre de Dali.

Les trente-huit chapitres du roman m’ont fait penser à autant d’articles journalistiques décrivant des inconnus rencontrés au hasard des lieux et des circonstances, mais aussi aux pages d’un journal intime tenu épisodiquement. Cela permet à l’autrice et narratrice de jongler avec l’espace-temps, exigeant ainsi l’attention de la lectrice ou du lecteur, entre le passé intime de la narratrice, celui plus lointain de sa famille, et ses actions actuelles qui répondent à sa spontanéité pas toujours assumée et qui, parfois, la déstabilisent.

Christiane résume très bien qui elle est ou quel est son état d’esprit dans le chapitre intitulé "Bruit de pas" : « Tu me voulais indépendante [référence à Emma, sa mère], autonome, me voyais enseignante. Je rêvais d’une vie exaltante. J’ai tout quitté, abandonné mes études. Suis partie sur les routes. Tous ces tours et détours. Ma carte de vie, un labyrinthe insoluble. J’écoutais et traduisais les autres. Me suis oubliée, ai oublié ma fille, me suis cachée derrière un appareil photo, les pages d’un journal. J’ai cherché l’aventure dans les bras d’hommes qui ne me ressemblaient pas, me suis jeté en pâture, juré que jamais plus je me laisserais avoir. Retrouverais-je mon chemin? » (74)

Si les pages, même dispersées, qui nous ramènent à Sarajevo, surtout celles racontant le quotidien infernal que vivent femmes et enfants, donnent le ton à l’ensemble du roman, elles n’occupent qu’une partie de l’espace narratif, ce sont les pages où Christiane rappelle ses souvenirs d’enfance soutenus par les lettres de sa mère Emma. Ce sont aussi les chapitres consacrés à la famille de cette dernière qui s’appuient sur les lettres que lui adressent ses tantes Laura et Lilianne.

Cette correspondance décrit l’état sociopolitique d’une famille vivant dans le Bas-Saint-Laurent, à Métis-sur-Mer, du début au milieu du 20e siècle. Le Québec en région de cette époque, celle où règnent l’Église et Duplessis, n’est pas encore celui d’un pays en guerre, mais d’un État encorseté par le régime du sabre et du goupillon contre lequel la population canadienne-française ne peut ou ne sait encore rien faire. Ce n’est pas rien quand on voit les parents d’Emma obligés d’éparpiller leur marmaille, incapable de tous les faire vivre avec les maigres revenus que la ferme leur rapporte. Les filles sont les premières à partir pour gagner un peu d’argent pour elles comme pour les leurs. L’une, puis deux d’entre elles se retrouvent au service d’Elsie Redford, la riche dame qui créera plus tard les Jardins de Métis et, entre temps, leur permet d’apprendre la couture, la fine cuisine et même le piano. Sans oublier que c’est auprès d’elle qu’elles croisent ses riches amis anglophones venus pêcher le saumon ou rencontrent quelques beaux jeunes hommes.

Danielle Dubé a aussi choisi des faits historiques reconnus pour soutenir la trame de son récit. Par exemple, elle fait en sorte qu’Anna Christian croise, en Bosnie, le journaliste iconoclaste Paul Marchand ou en rappelle le passage de sous-marins allemands dans le fleuve, non loin de Métis, au début des années 1940.

Comment terminer une histoire aux mille facettes? C’est souvent là qu’écrivaines et écrivains peine, mettant un point final un pied en l’air. Ce n’est pas le cas de Mme Dubé, car la chute de Les anges de Sarajevo s’ouvre sur de multiples possibilités : Christiane retrouve son nom, ses origines, renoue avec sa fille, reprend et entretient quelques amitiés avec Milovan, des enfants et des femmes de Sarajevo; elle projette aussi de composer un livre de photographies relatant ce qu’elle a vu dans cette ville puisque ce devoir de transmission est son véritable engagement.

Un an après l’invasion russe de l’Ukraine, il est impossible, à mon avis, que ce roman n’émeuve pas quiconque s’y aventure, car il rappelle la bêtise guerrière de tant d’êtres humains par-devers leurs semblables. Du même souffle, ce récit raconte l’histoire d’une famille québécoise dont les enfants ont fait contre mauvaise fortune bon cœur.

mercredi 1 février 2023

Louis-Philippe Hébert

Le meilleur tour de magie de David Cloverfield

Montréal, Lévesque éditeur, coll. « Réverbération », 2022, 360 p., 39,95 $.

Sur l’autoroute de l’illusion

La fiction, quand on lui accole le mot science comme dans science-fiction, n’est pas pour autant transformée en une discipline scientifique, mais elle fait plutôt appel à l’imagination d’un avenir possible ou même d’un dérèglement des connaissances scientifiques actuelles. J’en prends pour exemple Le meilleur tour de magie de David Cloverfield, un roman de Louis-Philippe Hébert dont le héros n’est pas le magicien du titre, mais un des cobayes choisis pour réaliser un spectacle d’illusion à grande échelle présenté à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts de Montréal.

Je dis illusion, et j’insiste, parce qu’il n’y a rien d’occulte dans « le meilleur tour de magie de David Cloverfield », mais qu’il s’agit d’une mécanique bien huilée comme en propose régulièrement Luc Langevin, le maître québécois de l’illusion à grand déploiement. Cela me semble d’autant plus vrai que le romancier s’est inspiré d’un autre grand illusionniste, l’états-unien David Copperfield. Notons, au passage que Cloverfield – champ de trèfle – est plus sympathique que Copperfield – champ de cuivre.

Revenons au roman. Le héros sur qui repose l’ensemble de la trame se nomme Grégoire-Georges Gravier dont il a soustrait le Georges et amputé du « r » son patronyme qui l’a fait souffrir son enfance durant. Le Grégoire Gavier « nouveau » n’en est pas moins le même enfant tourmenté, fuyant ses semblables autant que faire soit peu. Il est même plausible qu’il soit atteint d’une forme du spectre de l’autisme, un TSA qui préfère vivre loin de l’instinct grégaire de ses semblables, lesquels le rient par sa curieuse physionomie et son talent à jouer avec les chiffres, les formules mathématiques étant son royaume.

C’est d’ailleurs son originalité qui lui a permis d’obtenir un poste à la SAAQ – Centre national d’émission des certificats et permis – il y a une quinzaine d’années. Attention, l’organisme d’État imaginé par l’écrivain Hébert est pour ainsi dire plénipotentiaire, délivrant plus que les permis de conduire et l’immatriculation, mais aussi toutes les autorisations requises par la Société. Le bureau où travaille Grégoire, alias Greg, est situé à l’intérieur d’un centre commercial, ce qui l’oblige à affronter les prestataires de service qui s’agglutinent le matin devant la porte d’entrée, puis dans la salle d’attente afin d’être les premiers servis. Il faut lire attentivement la description que l’antihéros fait de ses collègues et de leurs habitudes de qualifier les clients selon des critères arbitraires, sinon loufoques.

Qu’en est-il du fameux tour de magie? Grégoire a été convoqué par une correspondance de Cloverfield, lettre qui s’est retrouvée dans son frigo aller savoir pourquoi. Ce spectacle se tient à Wilfrid-Pelletier, car il faut une vaste scène pour accueillir tout le matériel nécessaire à ce fameux tour et une salle dont la foule est facilement contrôlable. Greg n’est pas le seul à avoir été appelé, ce qu’il ignore et découvrira plus tard.

Ledit tour se résume ainsi : un élément de décor ayant l’apparence d’un minibus est au centre de la scène, tenu à quelques centimètres du sol, ce qui permet de voir les chaises faisant office de sièges, soit une douze de places, incluant celle du chauffeur. Le magicien appelle les participants à tour de rôle et leur assigne un siège. Tout le monde en place, un rideau rectangulaire descend et recouvre la totalité du bus. Un temps après, le rideau remonte dans les herses, le bus et ses passagers disparus. Fin de l’histoire.

L’ensemble de la mise en scène imaginée par le romancier est ainsi résumé, car il n’est rien d’autre qu’un décor dans lequel se déroule une expérience humaine de vie en vase clos, le moins que l’on puisse dire, où un espace exigu de plus en plus noir oppresse différemment chacun des passagers. Mais, sont-ils bien douze comme Greg croit les avoir comptés au fur et à mesure de Cloverfield les a appelés?

Douze personnes, inconnues les unes des autres, rassemblées dans une aire inconnue et durant un temps sur lequel elles n’ont aucun contrôle : bref, tous les ingrédients sont réunis pour que la solidarité initiale tourne à l’individualisme triomphant. Ainsi, leurs personnalités sont exacerbées et des affrontements provoqués, bien que jamais sans grandes conséquences.

Comment décrire ce qui est au cœur de la trame, sinon qu’elle est spiroïdale, telle une vis sans fin. L’axe sur lequel tout pivote n’est autre que Grégoire Gavier lui-même dont la personnalité, tant physique que psychologique, est passée à la moulinette de la narration sans que l’on sache qui la manipule sinon dans les dernières pages.

Ce cher Grégoire est un énorme personnage dans la mesure où LPH l’a imaginé comme un individu au physique ingrat et, a contrario, aux facultés intellectuelles démesurées – il sait lire et compter avant d’être scolarisé, il est très rationnel et méthodique, son cartésianisme lui est essentiel en tout, notamment durant sa participation au tour de magie. Sa théorie des billes, basée sur ce jeu d’enfant dont il a conservé l’habitude, le sécurise dans les moments de grande inquiétude ou d’incertitude. Enfin, le livre bleu, reçu à sa naissance, résume ses premières relations avec la réalité ambiante et la découverte de ses différences de ses semblables.

Je me dois ici d’écrire que cette idée de « vis sans fin », précédemment évoquée, fait en sorte que tous les éléments du récit, des multiples péripéties aux personnages récurrents, se mêlent, voire se confondent les uns aux autres; pour éviter que le roman soit un fatras insensé, LPH l’a organisé en cinq chapitres – de A à D – chacun ayant des segments d’une quinzaine de pages – par exemple, A001 à A014 ou C001 à C037; le tout précédé d’un avertissement au lecteur et d’un avant-propos, et clos par un sommaire – confié au véritable narrateur du récit – et par une fiche technique citant une entrevue que David Cloverfield a accordée à la revue Paris-Match.

À ce jour, l’écrivain Louis-Philippe Hébert m’a surpris d’un livre à l’autre, quel qu’en soit le genre littéraire, en renouvelant la forme, la galerie de personnages – tous aussi humains que trop humains – et un fil à mille brins aux couleurs innovantes plus conducteur que toutes les fibres optiques connues à ce jour et réunies ici.